III. — Réaction immédiate de l’industrie mécanique sur le travailleur
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B. Prolongation de la journée de travail

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Le Capital, de Karl Marx.
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Karl Marx, Le Capital, livre I (1867) — quatrième section, chapitre xv — III. — Réaction immédiate de l’industrie mécanique sur le travailleur — B. Prolongation de la journée de travail.

Si la machine est le moyen le plus puissant d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire de raccourcir le temps nécessaire à la production des marchandises, elle devient comme support du capital, dans les branches d’industrie dont elle s’empare d’abord, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. Elle crée et des conditions nouvelles qui permettent au capital de lâcher bride à cette tendance constante qui le caractérise, et des motifs nouveaux qui intensifient sa soif du travail d’autrui.

Et tout d’abord le mouvement et l’activité du moyen de travail devenu machine se dressent indépendants devant le travailleur. Le moyen de travail est dès lors un perpetuum mobile industriel qui produirait indéfiniment, s’il ne rencontrait une barrière naturelle dans ses auxiliaires humains, dans la faiblesse de leur corps et la force de leur volonté. L’automate, en sa qualité de capital, est fait homme dans la personne du capitaliste. Une passion l’anime : il veut tendre l’élasticité humaine et broyer toutes ses résistances1.

La facilité apparente du travail à la machine et l’élément plus maniable et plus docile des femmes et des enfants l’aident dans cette œuvre d’asservissement2.

La productivité de la machine est, comme nous l’avons vu, en raison inverse de la part de valeur qu’elle transmet au produit. Plus est longue la période pendant laquelle elle fonctionne, plus grande est la masse de produits sur laquelle se distribue la valeur qu’elle ajoute et moindre est la part qui en revient à chaque marchandise. Or la période de vie active de la machine est évidemment déterminée par la longueur de la journée de travail ou par la durée du procès de travail journalier multipliée par le nombre de jours pendant lesquels ce procès se répète.

L’usure des machines ne correspond pas avec une exactitude mathématique au temps pendant lequel elles servent. Et cela même supposé, une machine qui sert seize heures par jour pendant sept ans et demi embrasse une période de production aussi grande et n’ajoute pas plus de valeur au produit total que la même machine qui pendant quinze ans ne sert que huit heures par jour. Mais dans le premier cas la valeur de la machine se serait reproduite deux fois plus vite que dans le dernier, et le capitaliste aurait absorbé par son entremise autant de surtravail en sept ans et demi qu’autrement en quinze.

L’usure matérielle des machines se présente sous un double aspect. Elles s’usent d’une part en raison de leur emploi, comme les pièces de monnaie par la circulation, d’autre pari par leur inaction, comme une épée se rouille dans le fourreau. Dans ce dernier cas elles deviennent la proie des éléments. Le premier genre d’usure est plus ou moins en raison directe, le dernier est jusqu’à un certain point en raison inverse de leur usage3.

La machine est en outre sujette à ce qu’on pourrait appeler son usure morale. Elle perd de sa valeur d’échange à mesure que des machines de la même construction sont reproduites à meilleur marché, ou à mesure que des machines perfectionnées viennent lui faire concurrence4. Dans les deux cas, si jeune et si vivace qu’elle puisse être, sa valeur n’est plus déterminée par le temps de travail réalisé en elle, mais par celui qu’exige sa reproduction ou la reproduction des machines perfectionnées. Elle se trouve en conséquence plus ou moins dépréciée. Le danger de son usure morale est d’autant moindre que la période où sa valeur totale se reproduit est plus courte, et cette période est d’autant plus courte que la journée de travail est plus longue. Dès la première introduction d’une machine dans une branche de production quelconque, on voit se succéder coup sur coup des méthodes nouvelles pour la reproduire à meilleur marché5, puis viennent des améliorations qui n’atteignent pas seulement des parties ou des appareils isolés, mais sa construction entière. Aussi bien est‑ce là le motif qui fait de sa première période de vie, période aiguë de la prolongation du travail6.

La journée de travail étant donnée et toutes circonstances restant les mêmes, l’exploitation d’un nombre double d’ouvriers exige une avance double de capital constant en bâtiments, machines, matières premières, matières auxiliaires, etc. Mais la prolongation de la journée permet d’agrandir l’échelle de la production sans augmenter la portion de capital fixée en bâtiments et en machine7. Non seulement donc la plus-value augmente, mais les dépenses nécessaires pour l’obtenir diminuent. Il est vrai que cela a lieu plus ou moins toutes les fois qu’il y a prolongation de la journée ; mais c’est ici d’une tout autre Importance, parce que la partie du capital avancé en moyens de travail pèse davantage dans la balance8. Le développement de la production mécanique fixe en effet une partie toujours croissante du capital sous une forme où il peut d’une part être constamment mis en valeur, et perd d’autre part valeur d’usage et valeur d’échange dès que son contact avec le travail vivant est interrompu. « Si un laboureur », dit M. Ashworth, un des cotton lords d’Angleterre, faisant la leçon au professeur Nassau W. Senior, « si un laboureur dépose sa pioche, il rend inutile pour tout ce temps un capital de douze pence (1 fr. 25 c.). Quand un de nos hommes abandonne la fabrique, il rend inutile un capital qui a coûté cent mille livres sterling (2 500 000 francs)9. » Il suffit d’y penser ! rendre inutile, ne fût‑ce que pour une seconde, un capital de 100 000 liv. st. ! C’est à demander vengeance au ciel quand un de nos hommes se permet de quitter la fabrique ! Et le susdit Senior renseigné par Ashworth finit par reconnaître que la proportion toujours croissante du capital fixé en machines rend une prolongation croissante de la journée de travail tout à fait « désirable10 ».

La machine produit une plus-value relative, non seulement en dépréciant directement la force de travail et en la rendant indirectement meilleur marché par la baisse de prix qu’elle occasionne dans les marchandises d’usage commun, mais en ce sens que pendant la période de sa première introduction sporadique, elle transforme le travail employé par le possesseur de machines en travail puissancié dont le produit, doué d’une valeur sociale supérieure à sa valeur individuelle, permet au capitaliste de remplacer la valeur journalière de la force de travail par une moindre portion du rendement journalier. Pendant cette période de transition où l’industrie mécanique reste une espèce de monopole, les bénéfices sont par conséquent extraordinaires et le capitaliste cherche à exploiter à fond cette lune de miel au moyen de la plus grande prolongation possible de la journée. La grandeur du gain aiguise l’appétit.

À mesure que les machines se généralisent dans une même branche de production, la valeur sociale du produit mécanique descend à sa valeur individuelle. Ainsi se vérifie la loi d’après laquelle la plus-value provient non des forces de travail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y occupe. La plus-value ne provient que de la partie variable du capital, et la somme de la plus-value est déterminée par deux facteurs : son taux et le nombre des ouvriers occupés simultanément. Si la longueur de la journée est donnée, sa division proportionnelle en surtravail et travail nécessaire détermine le taux de la plus-value, mais le nombre des ouvriers occupés dépend du rapport du capital variable au capital constant. Quelle que soit la proportion suivant laquelle, par l’accroissement des forces productives, l’industrie mécanique augmente le surtravail aux dépens du travail nécessaire, il est clair qu’elle n’obtient cependant ce résultat qu’en diminuant le nombre des ouvriers occupés, par un capital donné. Elle transforme en machines, en élément constant qui ne rend point de plus-value, une partie du capital qui était variable auparavant, c’est‑à‑dire se convertissait en force de travail vivante. Il est impossible par exemple d’obtenir de deux ouvriers autant de plus-value que de vingt-quatre. Si chacun des vingt-quatre ouvriers ne fournit sur douze heures qu’une heure de surtravail, ils fourniront tous ensemble vingt-quatre heures de surtravail, tandis que le travail total des deux ouvriers n’est jamais que de vingt-quatre heures, les limites de la journée étant fixées à douze heures. L’emploi des machines dans le but d’accroître la plus-value recèle donc une contradiction, puisque des deux facteurs de la plus-value produite par un capital de grandeur donnée, il n’augmente l’un, le taux de la plus-value, qu’en diminuant l’autre, le nombre des ouvriers. Cette contradiction intime éclate, dès qu’avec la généralisation des machines dans une branche d’industrie la valeur du produit mécanique règle la valeur sociale de toutes les marchandises de même espèce, et c’est cette contradiction qui entraîne instinctivement11 le capitaliste à prolonger la journée de travail avec la plus extrême violence, pour compenser le décroissement du nombre proportionnel des ouvriers exploités par l’accroissement non seulement du surtravail relatif, mais encore du surtravail absolu.

La machine entre les mains du capital crée donc des motifs nouveaux et puissants pour prolonger sans mesure la journée de travail ; elle transforme le mode de travail et le caractère social du travailleur collectif, de manière à briser tout obstacle qui s’oppose à cette tendance ; enfin, en enrôlant sous le capital des couches de la classe ouvrière jusqu’alors inaccessibles, et en mettant en disponibilité les ouvriers déplacés par la machine, elle produit une population ouvrière surabondante12 qui est forcée de se laisser dicter la loi. De là ce phénomène merveilleux dans l’histoire de l’industrie moderne, que la machine renverse toutes les limites morales et naturelles de la journée de travail. De là ce paradoxe économique, que le moyen le plus puissant de raccourcir le temps de travail devient par un revirement étrange le moyen le plus infaillible de transformer la vie entière du travailleur et de sa famille en temps disponible pour la mise en valeur du capital. « Si chaque outil », tel était le rêve d’Aristote, le plus grand penseur de l’antiquité, « si chaque outil pouvait exécuter sur sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves13. » Et Antiparos, un poète grec du temps de Cicéron, saluait l’invention du moulin à eau pour la mouture des grains, cette forme élémentaire de tout machinisme productif, comme l’aurore de l’émancipation des femmes esclaves et le retour de l’âge d’or14 ! Ah ces païens ! Maître Bastiat, après son maître Mac Culloch, a découvert qu’ils n’avaient aucune idée de l’économie politique ni du christianisme. Ils ne comprenaient point, par exemple, qu’il n’y a rien comme la machine pour faire prolonger la journée de travail. Ils excusaient l’esclavage des uns parce qu’elle était la condition du développement intégral des autres ; mais pour prêcher l’esclavage des masses afin d’élever au rang d’ « éminents filateurs », de « grands banquiers » et d’ « influents marchands de cirage perfectionné », quelques parvenus grossiers ou à demi décrottés, la bosse de la charité chrétienne leur manquait.

1

« Depuis l’introduction en grand de machines coûteuses, on a voulu arracher par force à la nature humaine beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner. » (Robert Owen : Observations on the effects of the manufacturing system. 2me éd. Lond. 1817.)

2

Les Anglais qui aiment à confondre la raison d’être d’un fait social avec les circonstances historiques dans lesquelles il s’est présenté originairement, se figurent souvent qu’il ne faut pas chercher la cause des longues heures de travail des fabriques ailleurs que dans l’énorme vol d’enfants, commis dès l’origine du système mécanique par le capital à la façon d’Hérode sur les maisons de pauvres et d’orphelins, vol par lequel il s’est incorporé un matériel humain dépourvu de toute volonté. Évidemment, dit par exemple Fielden, un fabricant anglais, « les longues heures de travail ont pour origine cette circonstance que le nombre d’enfants fournis par les différentes parties du pays a été si considérable, que les maîtres se sentant indépendants, ont une bonne fois établi la coutume au moyen du misérable matériel qu’ils s’étaient procuré par cette voie, et ont pu ensuite l’imposer à leurs voisins avec la plus grande facilite. » (J. Fielden : « The Curse of the Factory system.  » Lond. 1836). Pour ce qui est du travail des femmes, l’inspecteur des fabriques Saunders dit dans son rapport de 1844 : « Parmi les ouvrières il y a des femmes qui sont occupées de 6 heures du matin à minuit pendant plusieurs semaines de suite, à peu de jours près, avec de deux heures pour les repas, de sorte que pour cinq jours de la semaine, sur les 24 heures de la journée, il ne leur en reste que 6 pour aller chez elles, s’y reposer et en revenir. »

3

« On connaît le dommage que cause l’inaction des machines à des pièces de métal mobiles et délicates. » (Ure, l. c., t. II, p. 8.)

4

Le Manchester Spinner, déjà cité (Times, 26 nov. 1862) dit : « cela (c’est-à-dire l’allocation pour la détérioration des machines) a pour but de couvrir la perte qui résulte constamment du remplacement des machines, avant qu’elles ne soient usées, par d’autres de construction nouvelle et meilleure. »

5

« On estime en gros qu’il faut cinq fois autant de dépense pour construire une seule machine d’après un nouveau modèle, que pour reconstruire la même machine sur le même modèle. » (Babbage l. c., p. 349.)

6

« Depuis quelques années il a été apporté à la fabrication des tulles des améliorations si importantes et si nombreuses, qu’une machine bien conservée, du prix de 1200 liv. st., a été vendue quelques années plus tard, 60 liv. st.… Les améliorations se sont succédé avec tant de rapidité que des machines sont restées inachevées dans les mains de leurs constructeurs mises au rebut par suite de l’invention de machines meilleures. Dans cette période d’activité dévorante, les fabricants de tulle prolongèrent naturellement le temps de travail de 8 heures à 24 heures en employant le double d’ouvriers. » (L. c., p. 377, 378 et 389.)

7

« Il est évident que dans le flux et reflux du marché et parmi les expansions et contractions alternatives de la demande, il se présente constamment des occasions dans lesquelles le manufacturier peut employer un capital flottant additionnel sans employer un capital fixe additionnel… si des quantités supplémentaires de matières premières peuvent être travaillées sans avoir recours à une dépense supplémentaire pour bâtiments et machines. » (R. Torrens : On wages and combination. Lond., 1834, p. 63.)

8

Cette circonstance n’est ici mentionnée que pour rendre l’exposé plus complet, car ce n’est que dans le troisième livre de cet ouvrage que je traiterai la question du taux du profit, c’est-à-dire le rapport de la plus-value au total du capital avancé.

9

Senior : Letters on the Factory act. Lond. 1837, p. 13, 14.

10

« La grande proportion du capital fixe au capital circulant… rend désirables les longues heures de travail. À mesure que le machinisme se développe etc. les motifs de prolonger les heures de travail deviennent de plus en plus grands, car c’est le seul moyen de rendre profitable une grande proportion du capital fixe. » (Senior l. c., p. 11-13.) « Il y a dans une fabrique différentes dépenses qui restent constantes, que la fabrique travaille plus ou moins de temps, par exemple la rente pour les bâtiments, les contributions locales et générales l’assurance contre l’incendie, le salaire des ouvriers qui restent là en permanence, les frais de détérioration des machines, et une multitude d’autres charges dont la proportion vis-à-vis du profit croit dans le même rapport que l’étendue de la production augmente. » (Reports of the Insp. of Face. for 31 st. oct. 1862, p. 19.)

11

On verra dans les premiers chapitres du livre III, pourquoi ni le capitaliste, ni l’économie politique qui partage sa manière de voir, n’ont conscience de cette contradiction.

12

Sismondi et Ricardo ont le mérite d’avoir compris que la machine est un moyen de produire non seulement des marchandises, mais encore la surpopulation « redundant population ».

13

F. Biese : Die Philosophie des Aristoteles. Zweiter Band., Berlin, 1842, p.408.

14

« Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu’il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des filles et les voilà qui sautillent allégrement sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner le poids de la pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs, réjouissons-nous des dons que la déesse accorde. » (Antiparos.)


Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.