Nous avons vu comment l’exploitation mécanique supprime la coopération fondée sur le métier et la manufacture basée sur la division du travail manuel. La machine à faucher nous fournit un exemple du premier mode de suppression. Elle remplace la coopération d’un certain nombre de faucheurs. La machine à fabriquer les épingles nous fournit un exemple frappant du second. D’après Adam Smith, dix hommes fabriquaient de son temps, au moyen de la division du travail, plus de 48,000 épingles par jour. Une seule machine en fournit aujourd’hui 145,000 dans une journée de travail de onze heures. Il suffit d’une femme ou d’une jeune fille pour surveiller quatre machines semblables et pour produire environ 600,000 épingles par jour et plus de 3,000,000 par semaine1.
Quand une machine-outil isolée prend la place de la coopération ou de la manufacture, elle peut elle‑même devenir la base d’un nouveau métier. Cependant cette reproduction du métier d’un artisan sur la base de machines ne sert que de transition au régime de fabrique, qui apparaît d’ordinaire dès que l’eau ou la vapeur remplacent les muscles humains comme force motrice. Çà et là la petite industrie peut fonctionner transitoirement avec un moteur mécanique, en louant la vapeur, comme dans quelques manufactures de Birmingham, ou en se servant de petites machines caloriques, comme dans certaines branches du tissage, etc2.
À Coventry, l’essai des Cottage‑Factories (fabriques dans des cottages) se développa d’une manière spontanée pour le tissage de la soie. Au milieu de rangées de cottages bâtis en carré, on construisit un local dit Engine‑House (maison‑machine) pour l’engin à vapeur, mis en communication par des arbres avec les métiers à tisser des cottages. Dans tous les cas, la vapeur était louée, par exemple, à 2 1/2 sh. par métier. Ce loyer était payable par semaine, que les métiers fonctionnassent ou non. Chaque cottage contenait de deux à six métiers, appartenant aux travailleurs, achetés à crédit ou loués. La lutte entre la fabrique de ce genre et la fabrique proprement dite dura plus de douze ans ; elle se termina par la ruine complète des trois cents Cottage‑Factories3.
Quand le procès de travail n’exigeait pas par sa nature même la production sur une grande échelle, les industries écloses dans les trente dernières années, telles que, par exemple, celles des enveloppes, des plumes d’acier, etc., passaient régulièrement, d’abord par l’état de métier, puis par la manufacture, comme phases de transition rapide, pour arriver finalement au régime de fabrique. Cette métamorphose rencontre les plus grandes difficultés, lorsque le produit manufacturier, au lieu de parcourir une série d’opérations graduées, résulte d’une multitude d’opérations disparates. Tel est l’obstacle qu’eut à vaincre la fabrication des plumes d’acier. On a inventé néanmoins, il y a environ une vingtaine d’années, un automate exécutant d’un seul coup six de ces opérations.
En 1820, les premières douzaines de plumes d’acier furent fournies par le métier au prix de 7 liv. st. 4 sh. ; en 1830, la manufacture les livra pour huit shillings, et la fabrique les livre aujourd’hui au commerce en gros au prix de 2 à 6 d.4.
« Ch. Empl. Comm. iv. Report, 1864 », p. 108, n. 447.
Aux États-Unis il arrive fréquemment que le métier se reproduit ainsi en prenant pour base l’emploi des machines. Sa conversion ultérieure en fabrique étant inévitable, la concentration s’y effectuera avec une rapidité énorme, comparativement à l’Europe et même à l’Angleterre.
Comp. « Reports of Insp. of Fact. 31 oct. 1865 », p. 64.
La première manufacture de plumes d’acier sur une grande échelle a été fondée à Birmingham, par M. Gillot. Elle fournissait déjà, en 1851, plus de cent quatre-vingt millions de plumes et consommait, par an, cent vingt tonnes d’acier en lames. Birmingham monopolisa cette industrie dans le Royaume-Uni et produit maintenant, chaque année, des milliards de plumes d’acier. D’après le recensement de 1861, le nombre des personnes occupées était de mille quatre cent vingt-huit ; sur ce nombre il y avait mille deux cent soixante-huit ouvrières enrôlées à partir de l’âge de cinq ans.
Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.

