Le Capital, de Karl Marx.
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Karl Marx, Le Capital, livre I (1867) — quatrième section, chapitre xv — VIII. — Révolution opérée dans la manufacture, le métier et le travail à domicile par la grande industrie — C. La manufacture moderne.

Nous allons maintenant éclaircir par quelques exemples les propositions qui précèdent, dont le lecteur a, du reste, déjà trouvé de nombreuses preuves dans le chapitre sur la journée de travail.

Les manufactures de métal à Birmingham et aux environs emploient, pour un travail presque toujours très rude, 30,000 enfants et adolescents, avec environ 10,000 femmes. Ce personnel se trouve dans des fonderies en cuivre, des manufactures de boutons, des ateliers de vernissage, d’émaillure et autres tout aussi insalubres1. L’excès de travail des adultes et des adolescents dans quelques imprimeries de Londres pour livres et journaux a valu à ces établissements le nom glorieux d’abattoirs2. Dans les ateliers de reliure, on rencontre les mêmes excès et les mêmes victimes, surtout parmi les jeunes filles et les enfants. Le travail est également dur pour les adolescents dans les corderies ; les salines, les manufactures de bougies et d’autres produits chimiques font travailler la nuit, et le tissage de la soie sans l’aide des machines est une besogne meurtrière pour les jeunes garçons employés à tourner les métiers3. Un des travaux les plus sales, les plus infâmes et les moins payés, dont on charge de préférence des femmes et des jeunes filles, c’est le délissage des chiffons. On sait que la Grande‑Bretagne, indépendamment de la masse innombrable de ses propres guenilles, est l’entrepôt du commerce des haillons pour le monde entier. Ils y arrivent du Japon, des États les plus éloignés de l’Amérique du Sud et des Canaries. Mais les sources principales d’approvisionnement sont l’Allemagne, la France, la Russie, l’Italie, l’Égypte, la Turquie, la Belgique et la Hollande. Ils servent aux engrais, à la fabrication de bourre pour les matelas, et comme matière première du papier. Les délisseuses de chiffons servent de mediums pour colporter la petite vérole et d’autres pestes contagieuses dont elles sont les premières victimes4.

À côté de l’exploitation des mines et des houilles, l’Angleterre fournit un autre exemple classique d’un travail excessif, pénible et toujours accompagné de traitements brutaux à l’égard des ouvriers qui y sont enrôlés dès leur plus tendre enfance, la fabrication des tuiles ou des briques, où l’on n’emploie guère les machines nouvellement inventées. De mai à septembre, le travail dure de 5 heures du matin à 8 heures du soir, et quand le séchage a lieu en plein air, de 4 heures du matin à 9 heures du soir. La journée de travail de 5 heures du matin à 7 heures du soir passe pour une journée « réduite », « modérée ». Des enfants des deux sexes sont embauchés à partir de l’âge de six et même de quatre ans. Ils travaillent le même nombre d’heures que les adultes, et souvent davantage. La besogne est pénible et la chaleur du soleil augmente encore leur épuisement. À Mosley, par exemple, dans une tuilerie, une fille de vingt-quatre ans faisait deux mille tuiles par jour, n’ayant pour l’aider que deux autres filles, à peine sorties de l’enfance, qui portaient la terre glaise et empilaient les carreaux. Ces jeunes filles traînaient par jour dix tonnes sur les parois glissantes de la fosse, d’une profondeur de cinquante pieds à une distance de deux cent dix. « Il est impossible, pour des enfants, de passer par ce purgatoire sans tomber dans une grande dégradation morale… Le langage ignoble qu’ils entendent dès l’âge le plus tendre, les habitudes dégoûtantes, obscènes et dévergondées au milieu desquelles ils grandissent et s’abrutissent sans le savoir, les rendent pour le reste de leur vie dissolus, abjects, libertins… Une source terrible de démoralisation, c’est surtout le mode d’habitation. Chaque moulder (c’est‑à‑dire l’ouvrier expérimenté et chef d’un groupe de briquetiers) fournit à sa troupe de sept personnes le logement et la table dans sa cabane. Qu’ils appartiennent ou non à sa famille, hommes, garçons, filles dorment dans ce taudis, composé ordinairement de deux chambres, de trois au plus, le tout au rez‑de‑chaussée et avec peu d’ouvertures. Les corps sont si épuisés par leur grande transpiration pendant le jour, que toute précaution pour la santé y est complètement négligée, aussi bien que la propreté et la décence. Un grand nombre de ces bicoques sont de vrais modèles de désordre et de saleté… Le pire côté de ce système, c’est que les jeunes filles qu’il emploie à ce genre de travail sont dès leur enfance et pour toute leur vie associées à la canaille la plus abjecte. Elles deviennent de vrais gamins grossiers et mal embouchés (rough, foulmouthed boys), avant que la nature leur ait appris qu’elles sont femmes. Vêtues de quelques sales haillons, les jambes nues jusqu’au‑dessus du genou, le visage et les cheveux couverts de boue, elles en arrivent à rejeter avec dédain tout sentiment de modestie et de pudeur. Pendant les repas, elles restent étendues de leur long sur le sol ou regardent les garçons qui se baignent dans un canal voisin. Leur rude labeur de la journée une fois terminé, elles s’habillent plus proprement et accompagnent les hommes dans les cabarets. Quoi d’étonnant que l’ivrognerie règne au plus haut degré dans ce milieu ? Le pis, c’est que les briquetiers désespèrent d’eux-mêmes. Vous feriez tout aussi bien, disait un des meilleurs d’entre eux au chapelain de Southallfields, de tenter de relever et d’améliorer le diable qu’un briquetier (You might as well try raise and improve the devil as a brickle, sir.)5. »

On trouve dans le « IVe Rapport sur la santé publique » (1861) et dans le VIe (1864) les renseignements officiels les plus détaillés, sur la manière dont le capital économise les conditions du travail dans la manufacture moderne, laquelle comprend, excepté les fabriques proprement dites, tous les ateliers établis sur une grande échelle. La description des ateliers, surtout de ceux des imprimeurs et des tailleurs de Londres, dépasse de beaucoup tout ce que les romanciers ont pu imaginer de plus révoltant. Leur influence sur la santé des ouvriers se comprend d’elle-même. Le docteur Simon, l’employé médical supérieur du Privy Council, et l’éditeur officiel des « Rapports sur la santé publique », dit : « J’ai montré dans mon quatrième rapport (1863) comment il est pratiquement impossible aux travailleurs de faire valoir ce qu’on peut appeler leur droit à la santé, c’est‑à‑dire d’obtenir que, quel que soit l’ouvrage pour lequel on les rassemble, l’entrepreneur débarrasse leur travail, autant que cela est en lui, de toutes les conditions insalubres qui peuvent être évitées. J’ai démontré que les travailleurs, pratiquement incapables de se procurer par eux-mêmes cette justice sanitaire, n’ont aucune aide efficace à attendre des administrateurs de la police sanitaire… La vie de myriades d’ouvriers et d’ouvrières est aujourd’hui inutilement torturée et abrégée par les souffrances physiques interminables qu’engendre seul leur mode d’occupation6. » Pour démontrer ad oculos l’influence qu’exerce l’atelier sur la santé des ouvriers, le docteur Simon présente la liste de mortalité qui suit :

Nombre de personnes de tout âge employées dans les industries ci-contreIndustries comparées sous le rapport de la santéChiffre de mortalité sur 100 000 hommes dans ces industries
de 25 à 35 ansde 35 à 45 ansde 45 à 55 ans
958,265Agriculture en Angleterre et le comté de Galles.7438051145
22,301 hom.
12,379 fem.
Tailleurs de Londres.95812622093
13,803Imprimeurs de Londres.894174723677
1

On trouve même, à Sheffield, des enfants pour le polissage des limes !

2

« Child. Empl. Comm. v, Rep. 1866, », p. 3, n. 24, p. 6, n. 55, 56, p. 7, n. 59, 60.

3

L. c., p. 114, 115, n. 6-7. Le commissaire fait cette remarque fort juste, que si ailleurs la machine remplace l’homme, ici l’adolescent remplace la machine.

4

V. le rapport sur le commerce des chiffons et de nombreux documents ce sujet : « Public Health viii, Report, London 1866. » Appendix, p. 196-208.

5

« Child. Empl. Comm. v Report. 1866 », xvi, n. 86-97 et p. 130, n. 39-71. V. aussi ibid. iii Rep. 1864, p. 48, 56.

6

« Public Health, » vi Report. Lon., 1864, p. 31.

7

L. c., p. 30. Le Dr Simon fait remarquer que la mortalité des tailleurs et imprimeurs de Londres de vingt-cinq à trente-cinq ans est en réalité beaucoup plus grande, parce que ceux qui les emploient font venir de la campagne un grand nombre de jeunes gens jusqu’à l’âge d’environ 30 ans, à titre d’apprentis et « d’improvers » (les gens qui veulent se perfectionner dans leur métier). Ces derniers figurent dans le recensement comme étant de Londres et grossissent le nombre de têtes sur lequel se calcule le taux de la mortalité dans cette ville, sans contribuer proportionnellement au nombre des cas de mort qu’on y constate. La plupart d’entre eux retournent à la campagne, principalement quand ils sont atteints de maladies graves.


Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.