La dépréciation de la force de travail par le seul emploi abusif de femmes et d’enfants, par la brutale spoliation des conditions normales de vie et d’activité, par le simple effet de l’excès de travail et du travail nocturne, se heurte à la fin contre des obstacles physiologiques infranchissables. Là s’arrêtent aussi par conséquent la réduction du prix des marchandises obtenue par ces procédés et l’exploitation capitaliste fondée sur eux. Pour atteindre ce point il faut de longues années ; alors sonne l’heure des machines et de la transformation désormais rapide du travail domestique et de la manufacture en fabrique.
La production des articles d’habillement (Wearing Apparel), nous fournit l’exemple le plus étonnant de cette transformation. D’après la classification de la Commission royale, chargée de l’enquête sur l’emploi des femmes et des enfants, cette industrie comprend des faiseurs de chapeaux de paille, de chapeaux de dames, de capuchons, de chemises, des tailleurs, des modistes, des couturières, des gantiers, des corsetières, des cordonniers et une foule de petites branches accessoires comme la fabrication des cravates, des faux cols, etc. Le nombre de femmes employées dans cette industrie en Angleterre et dans le comté de Galles, s’élevait en 1861 à cinq cent quatre‑vingt‑six mille deux cent quatre-vingt-dix-huit, dont cent quinze mille deux cent quarante deux au moins au‑dessous de vingt ans et seize mille six cent cinquante au‑dessous de quinze. Dans la même année, ce genre d’ouvrières formait dans le Royaume‑Uni un total de sept cent cinquante mille trois cent trente-quatre personnes. Le nombre des ouvriers mâles occupés en même temps en Galles et en Angleterre à la fabrication des chapeaux, des gants, des chaussures et à la confection des vêtements était de quatre cent trente-sept mille neuf cent soixante-neuf, dont quatorze mille neuf cent soixante-quatre au‑dessous de quinze ans, quatre-vingt‑neuf mille deux cent quatre‑vingt‑cinq âgés de quinze à vingt ans et trois cent trente‑trois mille cent dix-sept au‑dessus de vingt. Beaucoup de petites industries du même genre ne sont pas comprises dans ces données. Mais en prenant les chiffres tels quels, on obtient, d’après le recensement de 1861, pour l’Angleterre et le pays de Galles seuls une somme de un million vingt-quatre mille deux cent soixante‑dix‑sept personnes, c’est‑à‑dire environ autant qu’en absorbent l’agriculture et l’élève du bétail. On commence à comprendre à quoi servent les énormes masses de produits fournis par la magie des machines, et les énormes masses de travailleurs qu’elles rendent disponibles.
La production des articles d’habillement est exploitée par des manufactures, qui dans leur intérieur ne font que reproduire la division du travail dont elles ont trouvé tout prêts les membres épars, par des artisans petits patrons qui travaillent non plus comme auparavant pour des consommateurs individuels, mais pour des manufactures et des magasins, si bien que des villes entières et des arrondissements entiers exercent comme spécialité certaines branches, telles que la cordonnerie, etc., et enfin sur la plus grande échelle par des travailleurs dits à domicile, qui forment comme le département externe des manufactures, des magasins et même des petits ateliers1.
La masse des éléments de travail, des matières premières, des produits à demi façonnés est fournie par la fabrique mécanique, et ce sont les ouvriers déplacés par elle et par la grande agriculture qui fournissent le matériel humain à bon marché, taillable à merci et miséricorde. Les manufactures de ce genre durent leur origine principalement au besoin des capitalistes, d’avoir sous la main une armée proportionnée à chaque fluctuation de la demande et toujours mobilisée2. À côté d’elles se maintient cependant comme base le métier et le travail à domicile.
La grande production de plus-value dans ces branches d’industrie et le bon marché de leurs articles provenaient et proviennent presque exclusivement du minimum de salaire qu’elles accordent, suffisant à peine pour faire végéter, joint au maximum de temps de travail que l’homme puisse endurer. C’est en effet précisément le bon marché de la sueur humaine et du sang humain transformés en marchandises qui élargissait le débouché et l’élargit chaque jour encore. C’est ce même avilissement de prix qui, pour l’Angleterre surtout, étendit le marché colonial, où d’ailleurs les habitudes et le goût anglais prédominent. Vint le moment fatal où la base fondamentale de l’ancienne méthode, l’exploitation simpliste du matériel humain accompagnée d’une division du travail plus ou moins développée, ne put suffire plus longtemps à l’étendue du marché et à la concurrence des capitalistes grandissant plus rapidement encore. L’heure des machines sonna, et la machine révolutionnaire qui attaque à la fois les branches innombrables de cette sphère de production, chapellerie, cordonnerie, couture, etc., c’est la machine à coudre.
Son effet immédiat sur les ouvriers est à peu de chose près celui de tout machinisme qui dans la période de la grande industrie s’empare de nouvelles branches. Les enfants du plus bas âge sont mis de côté. Le salaire des travailleurs à la machine s’élève proportionnellement à celui des ouvriers à domicile, dont beaucoup appartiennent aux « plus pauvres d’entre les pauvres » ( « the poorest of the poor » ). Le salaire des artisans placés dans de meilleures conditions et auxquels la machine fait concurrence, baisse. Les travailleurs aux machines sont exclusivement des jeunes filles et des jeunes femmes. À l’aide de la puissance mécanique elles anéantissent le monopole des ouvriers mâles dans les ouvrages difficiles, et chassent des plus faciles une masse de vieilles femmes et de jeunes enfants. Quant aux manouvriers les plus faibles, la concurrence les écrase. Le nombre des victimes de la mort de faim (death from starvation) s’accroît à Londres pendant les seize dernières années en raison du développement de la couture à la mécanique3. Obligées, suivant le poids, les dimensions et la spécialité de la machine à coudre, de la mouvoir avec la main et le pied ou avec la main seule, assises ou debout, les nouvelles recrues font une énorme dépense de force. En raison de la durée de leur besogne elle devient nuisible à la santé, bien qu’elle soit ordinairement moins prolongée que dans l’ancien système. Quand la machine à coudre est introduite dans des ateliers étroits et gorgés de monde, comme cela a lieu pour la confection des chapeaux, des corsets, des chaussures, etc., les conditions d’insalubrité sont naturellement augmentées. « L’impression que l’on ressent, dit le commissaire Lord, en entrant dans un pareil local, où trente ou quarante ouvrières travaillent ensemble, est réellement insupportable… La chaleur qui provient des fourneaux où l’on chauffe les fers à repasser est à faire frémir… Même dans les ateliers où règne un travail dit modéré, c’est‑à-dire de huit heures du matin à six heures du soir, trois ou quatre personnes s’évanouissent chaque jour régulièrement4. »
La machine à coudre s’adapte indifféremment à tous les modes sociaux d’exploitation.
Dans l’atelier de modes, par exemple, où le travail était déjà en grande partie organisé, surtout sous forme de coopération simple, elle ne fit d’abord qu’apporter un facteur nouveau à l’exploitation manufacturière. Chez les cordonniers, les tailleurs, les chemisiers et une foule d’autres industriels concourant à la confection des articles d’habillement, tantôt nous la rencontrons comme base technique de la fabrique proprement dite ; tantôt des marchandeurs auxquels le capitaliste entrepreneur fournit les matières premières, entassent autour d’elle dans des chambres, des mansardes, dix à cinquante salariés et même davantage ; tantôt, comme cela arrive en général quand le machinisme ne forme pas un système gradué et peut fonctionner sous un petit format, des artisans ou des ouvriers à domicile l’exploitent pour leur propre compte avec l’aide de leur famille ou de quelques compagnons5. En Angleterre le système le plus en vogue aujourd’hui est celui-ci : le capitaliste fait exécuter le travail à la machine dans son atelier et en distribue les produits, pour leur élaboration ultérieure, parmi l’armée des travailleurs à domicile6.
Or, si nous voyons la machine à coudre fonctionner au milieu des combinaisons sociales les plus diverses, ce pêle-mêle de modes d’exploitation n’appartient évidemment qu’à une période de transition qui laisse de plus en plus entrevoir sa tendance fatale à transformer en fabrique proprement dite les manufactures, les métiers et le travail à domicile où s’est glissé le nouvel agent mécanique.
Ce dénouement est accéléré en premier lieu par le caractère technique de la machine à coudre dont l’applicabilité variée pousse à réunir dans le même atelier et sous les ordres du même capital des branches d’industrie jusque-là séparées ; de même quelques opérations préliminaires, telles que des travaux d’aiguille, s’exécutent le plus convenablement au siège de la machine.
Une autre circonstance décisive est l’expropriation inévitable des artisans et des travailleurs à domicile employant des machines à eux. C’est l’événement de chaque jour. La masse toujours croissante de capitaux placés dans les machines à coudre, — en 1868, à Leicester, la cordonnerie seule en employait déjà huit cents, — amène des excès de production ; de là encombrement des marchés, oscillations violentes dans les prix des articles, chômage — autant de causes qui forcent les travailleurs à domicile à vendre leurs machines. Les machines mêmes sont construites en telle abondance que leurs fabricants, empressés à trouver un débouché, les louent à la semaine et créent ainsi une concurrence terrible aux ouvriers possesseurs de machines7. Ce n’est pas tout ; les perfectionnements continuels et la réduction progressive de prix déprécient sans cesse les machines existantes et n’en permettent l’exploitation profitable qu’entre les mains de capitalistes qui les achètent en masse et à des prix dérisoires.
Enfin, comme dans toute révolution industrielle de ce genre, le remplacement de l’homme par l’engin à vapeur donne le dernier coup. Les obstacles que l’application de la vapeur rencontre à son début, tels que l’ébranlement des machines, leur détérioration trop rapide, la difficulté de régler leur vitesse, etc., sont purement techniques et l’expérience les a bientôt écartés, comme l’on peut s’en convaincre dans le dépôt d’habillements militaires à Pimlico, Londres, dans la fabrique de chemises de MM. Tillie et Henderson à Londonderry, dans la fabrique de vêtements de la maison Tait, à Limerick, où environ douze cents personnes sont employées.
Si la concentration de nombreuses machines-outils dans de grandes manufactures pousse à l’emploi de la vapeur, la concurrence de celle-ci avec la force musculaire de l’homme accélère de son côté le mouvement de concentration des ouvriers et des machines-outils dans de grandes fabriques.
C’est ainsi que l’Angleterre subit à présent, dans la vaste sphère des articles d’habillement et dans la plupart des autres industries, la transformation de la manufacture, du métier et du travail à domicile en régime de fabrique, après que ces vieux modes de production, altérés, décomposés et défigurés sous l’influence de la grande industrie, ont depuis longtemps reproduit et même exagéré ses énormités sans s’approprier ses éléments positifs de développement8.
La marche de cette révolution industrielle est forcée par l’application des lois de fabrique à toutes les industries employant des femmes, des adolescents et des enfants. La régularisation légale de la journée de travail, le système des relais pour les enfants, leur exclusion au‑dessous d’un certain âge, etc., obligent l’entrepreneur à multiplier le nombre de ses machines9 et à substituer comme force motrice la vapeur aux muscles10. D’autre part, afin de gagner dans l’espace ce qu’on perd dans le temps, on est forcé de grossir les moyens de production collectifs tels que fourneaux, bâtiments, etc., de manière que leur plus grande concentration devient le corollaire obligé d’une agglomération croissante de salariés. En fait, toutes les fois qu’une manufacture est menacée de la loi de fabrique, on s’égosille à démontrer que, pour continuer l’entreprise sur le même pied, il faudrait avoir recours à des avances plus considérables de capital. Quant au travail à domicile et aux ateliers intermédiaires entre lui et la manufacture, leur seule arme, offensive et défensive, dans la guerre de la concurrence, c’est l’exploitation sans bornes des forces de travail à bon marché. Dès que la journée est limitée et le travail des enfants restreint, ils sont donc condamnés à mort.
Le régime de fabrique, surtout après qu’il est soumis à la régularisation légale du travail, réclame comme première condition que le résultat à obtenir se prête à un calcul rigoureux, de telle sorte qu’on puisse compter sur la production d’un quantum donné de marchandises dans un temps donné. Les intervalles de loisir prescrits par la loi supposent en outre que l’intermittence périodique du travail ne porte pas préjudice à l’ouvrage commencé. Cette certitude du résultat et cette faculté d’interruption sont naturellement bien plus faciles à obtenir du travail dans des opérations purement mécaniques que là où des procès chimiques et physiques interviennent, comme dans les poteries, les blanchisseries, les boulangeries, etc., et la plupart des manufactures métalliques.
La routine du travail illimité, du travail de nuit et de la dilapidation sans limites et sans gêne de la vie humaine, a fait considérer le premier obstacle venu comme une barrière éternelle imposée par la nature des choses. Mais il n’y a pas d’insecticide aussi efficace contre la vermine que l’est la législation de fabrique contre ces prétendues « barrières naturelles ». Personne qui exagérât plus ces « impossibilités » que les patrons potiers ; or la loi de fabrique leur ayant été appliquée en 1864, seize mois après, toutes les « impossibilités » avaient déjà disparu. Les améliorations provoquées par cette loi « telles que la méthode perfectionnée de substituer la pression à l’évaporation, la construction de fourneaux nouveaux pour sécher la marchandise humide, etc., sont autant d’événements d’une importance exceptionnelle dans l’art de la poterie et y signalent un progrès supérieur à tous ceux du siècle précédent… La température des fours est considérablement diminuée et la consommation de charbon est moindre, en même temps que l’action sur la pâte est plus rapide11. » En dépit de toutes les prédictions de mauvais augure, ce ne fut pas le prix, mais la quantité des articles qui augmenta, si bien que l’exportation de l’année commençant en décembre 1864, fournit un excédent de valeur de cent trente-huit mille six cent vingt-huit livres sterling sur la moyenne des trois années précédentes.
Dans la fabrication des allumettes chimiques, il fut tenu pour loi de la nature que les jeunes garçons, au moment même où ils avalaient leur dîner, plongeassent des baguettes de bois dans une composition de phosphore réchauffée dont les vapeurs empoisonnées leur montaient à la tête.
En obligeant à économiser le temps, la loi de fabrique de 1864 amena l’invention d’une machine à immersion (dipping machine) dont les vapeurs ne peuvent plus atteindre l’ouvrier12.
De même on entend encore affirmer dans ces branches de la manufacture des dentelles, qui jusqu’ici n’ont pas encore perdu leur liberté, « que les repas ne pourraient être réguliers à cause des longueurs de temps différentes qu’exigent pour sécher les diverses matières, différences qui varient de trois minutes à une heure et même davantage ». Mais, répondent les commissaires de l’enquête sur l’emploi des enfants et des femmes dans l’industrie, « les circonstances sont exactement les mêmes que dans les fabriques de tapis où les principaux fabricants faisaient vivement valoir qu’en raison de la nature des matériaux employés et de la variété des opérations, il était impossible, sans un préjudice considérable, d’interrompre le travail pour les repas… En vertu de la sixième clause de la sixième section du Factory Acts extension Act de 1864, on leur accorda, à partir de la promulgation de cette loi, un sursis de dix‑huit mois, passé lequel ils devaient se soumettre aux interruptions de travail qui s’y trouvaient spécifiées13. » Qu’arriva‑t‑il ? La loi avait à peine obtenu la sanction parlementaire que messieurs les fabricants reconnaissaient s’être trompés : « Les inconvénients que l’introduction de la loi de fabrique nous faisait craindre ne se sont pas réalisés. Nous ne trouvons pas que la production soit le moins du monde paralysée ; en réalité nous produisons davantage dans le même temps14. »
On le voit, le Parlement anglais que, personne n’osera taxer d’esprit aventureux, ni de génie transcendant, est arrivé par l’expérience seule à cette conviction, qu’une simple loi coercitive suffit pour faire disparaître tous les obstacles prétendus naturels qui s’opposent à la régularisation et à la limitation de la journée de travail. Lorsqu’il soumet à la loi de fabrique une nouvelle branche d’industrie, il se borne donc à accorder un sursis de six à dix‑huit mois pendant lequel c’est l’affaire des fabricants de se débarrasser des difficultés techniques. Or, la technologie moderne peut s’écrier avec Mirabeau : « Impossible ! ne me dites jamais cet imbécile de mot ! »
Mais en activant ainsi le développement des éléments matériels nécessaires à la transformation du régime manufacturier en régime de fabrique, la loi, dont l’exécution entraîne des avances considérables, accélère simultanément la ruine des petits chefs d’industrie et la concentration des capitaux15.
Outre les difficultés purement techniques qu’on peut écarter par des moyens techniques, la réglementation de la journée de travail en rencontre d’autres dans les habitudes d’irrégularité des ouvriers eux-mêmes, surtout là où prédomine le salaire aux pièces et où le temps perdu une partie du jour ou de la semaine peut être rattrapé plus tard par un travail extra ou un travail de nuit. Cette méthode qui abrutit l’ouvrier adulte, ruine ses compagnons d’un âge plus tendre et d’un sexe plus délicat16.
Bien que cette irrégularité dans la dépense de la force vitale soit une sorte de réaction naturelle et brutale contre l’ennui d’un labeur fatigant par sa monotonie, elle provient à un bien plus haut degré de l’anarchie de la production qui, de son côté, présuppose l’exploitation effrénée du travailleur.
À côté des variations périodiques, générales, du cycle industriel, et des fluctuations du marché particulières à chaque branche d’industrie, il y a encore ce qu’on nomme la saison, qu’elle repose sur la mode, sur la périodicité de la navigation ou sur la coutume des commandes soudaines et imprévues qu’il faut exécuter dans le plus bref délai, coutume qu’ont surtout développée les chemins de fer et la télégraphie.
« L’extension dans tout le pays du système des voies ferrées, dit à ce sujet un fabricant de Londres, a mis en vogue les ordres à courte échéance. Venant tous les quinze jours de Glasgow, de Manchester et d’Édimbourg, les acheteurs en gros s’adressent aux grands magasins de la Cité, auxquels nous fournissons des marchandises. Au lieu d’acheter au dépôt, comme cela se faisait jadis, ils donnent des ordres qui doivent être immédiatement exécutés. Dans les années précédentes nous étions toujours à même de travailler d’avance pendant les moments de calme pour la saison la plus proche ; mais aujourd’hui personne ne peut prévoir quel article sera recherché pendant la saison17. »
Dans les fabriques et les manufactures non soumises à la loi, il règne périodiquement pendant la saison, et irrégulièrement à l’arrivée de commandes soudaines, un surcroît de travail réellement effroyable.
Dans la sphère du travail à domicile, où d’ailleurs l’irrégularité forme la règle, l’ouvrier dépend entièrement pour ses matières premières et son occupation des caprices du capitaliste, qui là n’a à faire valoir aucun capital avancé en constructions, machines, etc., et ne risque, par l’intermittence du travail, absolument rien que la peau de ses ouvriers. Là, il peut donc recruter d’une manière systématique une armée industrielle de réserve, toujours disponible, que décime l’exagération du travail forcé pendant une partie de l’année et que, pendant l’autre, le chômage forcé réduit à la misère.
« Les entrepreneurs, dit la Child. Employm. Commission, exploitent l’irrégularité habituelle du travail à domicile, pour le prolonger, aux moments de presse extraordinaire, jusqu’à onze, douze, deux heures de la nuit, en un mot à toute heure, comme disent les hommes d’affaires », et cela dans des locaux « d’une puanteur à vous renverser (the stench is enough to knock you down). Vous allez peut-être jusqu’à la porte, vous l’ouvrez et vous reculez en frissonnant18. » « Ce sont de drôles d’originaux que nos patrons », dit un des témoins entendus, un cordonnier ; « ils se figurent que cela ne fait aucun tort à un pauvre garçon de trimer à mort pendant une moitié de l’année et d’être presque forcé de vagabonder pendant l’autre19. »
De même que les obstacles techniques que nous avons mentionnés plus haut, ces pratiques que la routine des affaires a implantées (usages which have grown with the growth of trade) ont été et sont encore présentées par les capitalistes intéressés comme des barrières naturelles de la production. C’était là le refrain des doléances des lords du coton dès qu’ils se voyaient menacés de la loi de fabrique ; quoique leur industrie dépende plus que toute autre du marché universel et, par conséquent, de la navigation, l’expérience leur a donné un démenti. Depuis ce temps‑là les inspecteurs des fabriques anglaises traitent de fariboles toutes ces difficultés éternelles de la routine20.
Les enquêtes consciencieuses de la Child. Empl. Comm., ont démontré par le fait que dans quelques industries la réglementation de la journée de travail a distribué plus régulièrement sur l’année entière la masse de travail déjà employée21, qu’elle est le premier frein rationnel imposé aux caprices frivoles et homicides de la mode, incompatibles avec le système de la grande industrie22, que le développement de la navigation maritime et des moyens de communication en général ont supprimé à proprement parler la raison technique du travail de saison23, et qu’enfin toutes les autres circonstances qu’on prétend ne pouvoir maîtriser, peuvent être éliminées au moyen de bâtisses plus vastes, de machines supplémentaires, d’une augmentation du nombre des ouvriers employés simultanément24, et du contrecoup de tous ces changements dans l’industrie sur le système de commerce en gros25. Néanmoins, comme il l’avoue lui-même par la bouche de ses représentants, le capital ne se prêtera jamais à ces mesures si ce n’est « sous la pression d’une loi générale du Parlement26 », imposant une journée de travail normale à toutes les branches de la production à la fois.
En Angleterre tout ce qui regarde les modes est exécuté en grande partie dans les ateliers de l’entrepreneur par des ouvrières qui logent chez lui, et par d’autres salariées qui habitent au-dehors.
Le commissaire White visita entre autres une manufacture d’habits militaires qui occupait de 100 à 1200 personnes, presque toutes du sexe féminin, et une fabrique de chaussures avec mille trois cents personnes, dont presque la moitié se composait de jeunes filles et d’enfants. (Child. Empl. Comm. ii Rep., p. xvii, n. 319.)
Pour la semaine finissant le 26 février 1864, le rapport hebdomadaire officiel de la mortalité énumère cinq cas de mort par inanition à Londres. Le même jour le Times constate un cas additionnel.
« Child. Empl. Comm. ii Rep. », p. lxvii, n. 406-9, p. 84, n. 124, p. lxxiii, n. 441, p. 66, n. 6, p. 84, n. 126, p. 78, n. 85, p. 76, n. 69, p. lxxii, n. 483.
Ceci n’a pas lieu dans la ganterie, où les ouvriers se distinguent à peine des paupers et n’ont pas les moyens d’acquérir des machines à coudre. — Par pauper, les Anglais désignent le pauvre secouru par la bienfaisance publique.
L. c., p. 122. Le taux des loyers joue un rôle important. Comme il est très élevé à Londres, « c’est aussi dans la métropole que le vieux système de marchandage ou le travail à domicile s’est maintenu le plus longtemps, et c’est là aussi qu’on y est revenu le plus tôt ». (L. c., p. 83.) La dernière partie de cette citation se rapporte exclusivement à la cordonnerie.
L. c. p. 84, n. 124.
« Tendency to factory system. » (L. c., p. lxvii.) « Cette industrie tout entière est aujourd’hui en état de transition et subit les mêmes changements qui se sont effectués dans celles des dentelles, des tissus », etc. (L. c., n. 405.) « C’est une révolution complète. » (L. c., p. xlvi, n. 318). La bonneterie était encore, en 1840, un métier manuel. Depuis 1840, il y a été introduit des machines diverses, mues aujourd’hui par la vapeur. La bonneterie anglaise occupait, en 1862, environ cent vingt mille personnes des deux sexes et de tout âge, à partir de trois ans. Dans ce nombre, d’après le Parliamentary Return du 11 février 1862, il n’y en avait que quatre mille soixante-trois sous la surveillance de la loi.
Ainsi, par exemple, dans la poterie : « pour maintenir notre quantité de produits, dit la maison Cochrane de la Britain Pottery, Glasgow, nous avons eu recours à l’emploi en grand de machines qui rendent superflus les ouvriers habiles, et chaque jour nous démontre que nous pouvons produire beaucoup plus qu’avec l’ancienne méthode ». (Reports of Insp. of Fact., 31 oct. 1865, p. 13.) « La foi de fabrique a pour effet de pousser à l’introduction de machines. » (L. c., p. 13, 14.)
Ainsi, après l’établissement de la loi de fabrique dans les poteries, les tours à main ont été en grande partie remplacés par des tours mécaniques.
L. c. p. 96 et 127.
L’introduction de cette machine avec d’autres dans les fabriques d’allumettes chimiques a, dans un seul département, fait remplacer deux cent trente adolescents par trente-deux garçons et filles de quatorze à dix-sept ans. Cette économie d’ouvriers a été poussée encore plus loin en 1865 par suite de l’emploi de la vapeur.
« Child. Empl. Comm. II Rep., 1864 », p. ix, n. 50.
« Rep. of Insp. of Fact., 31 oct. 1865 », p. 22.
« Dans un grand nombre d’anciennes manufactures, les améliorations nécessaires ne peuvent être pratiquées sans un déboursé de capital qui dépasse de beaucoup les moyens de leurs propriétaires actuels… L’introduction des actes de fabrique est nécessairement accompagnée d’une désorganisation passagère qui est en raison directe de la grandeur des inconvénients auxquels il faut remédier. » (L. c., p. 96, 97.)
Dans les hauts fourneaux, par exemple, « le travail est généralement très prolongé vers la fin de la semaine, en raison de l’habitude qu’ont les hommes de faire le lundi et de perdre aussi tout ou partie du mardi ». (Child. Empl. Comm. IV Rep., p. vi.) « Les petits patrons ont en général des heures très irrégulières. Ils perdent deux ou trois jours et travaillent ensuite toute la nuit pour réparer le temps perdu… Ils emploient leurs propres enfants quand ils en ont. » (L. c., p. vii.) « Le manque de régularité à se rendre au travail est encouragé par la possibilité et par l’usage de tout réparer ensuite en travaillant plus longtemps. » (L. c., p. xviii.) « Énorme perte de temps à Birmingham… tel jour oisiveté complète, tel autre travail d’esclave. » (L. c., p. xi.)
Child. Empl. Comm. IV Rep., p. xxxii, xxxiii
Child. Empl. Comm. II Rep., p. xxxv, n. 235 et 237.
L. c. 127, n. 56.
« Quant aux pertes que leur commerce éprouverait à cause de l’exécution retardée de leurs commandes, je rappelle que c’était là l’argument favori des maîtres de fabrique en 1832 et 1833. Sur ce sujet on ne peut rien avancer aujourd’hui qui aurait la même force que dans ce temps-là, lorsque la vapeur n’avait pas encore diminué de moitié toutes les distances et fait établir de nouveaux règlements pour le transit. Si à cette époque cet argument ne résistait pas à l’épreuve, il n’y résisterait certainement pas aujourd’hui. » (Reports of Insp. of Fact. 31 st. oct. 1862, p. 54, 55.)
« Child. Empl. Comm. IV Rep. », p. xviii, n. 118.
« L’incertitude des modes, disait John Bellers déjà en 1696, accroît le nombre des pauvres nécessiteux. Elle produit en effet deux grands maux : 1o les journaliers sont misérables en hiver par suite de manque de travail, les merciers et les maîtres tisseurs n’osant pas dépenser leurs fonds pour tenir leurs gens employés avant que le printemps n’arrive et qu’ils ne sachent quelle sera la mode ; 2o dans le printemps, les journaliers ne suffisent pas et les maîtres tisseurs doivent recourir à mainte pratique pour pouvoir fournir le commerce du royaume dans un trimestre ou une demi-année. Il résulte de tout cela que les charrues sont privées de bras, les campagnes de cultivateurs, la Cité en grande partie encombrée de mendiants, et que beaucoup meurent de faim parce qu’ils ont honte de mendier. » (Essays about the Poor, Manufactures, etc., p. 19.)
Child. Empl. Comm. V Rep., p. 171, n. 31.
On lit par exemple dans les dépositions de quelques agents d’exportation de Bradford cités comme témoins : « Il est clair que dans ces circonstances il est inutile de faire travailler dans les magasins les jeunes garçons plus longtemps que depuis huit heures du matin jusqu’à sept heures du soir. Ce n’est qu’une question de dépense extra et de nombre de bras extra. Les garçons n’auraient pas besoin de travailler si tard dans la nuit si quelques patrons n’étaient pas aussi affamés de profit. Une machine extra ne coule que seize ou dix-huit livres sterling — Toutes les difficultés proviennent de l’insuffisance d’appareils et du manque d’espace. » (L. c., p. 171, n. 35 et 38.)
L. c. Un fabricant de Londres, qui considère d’ailleurs la réglementation de la journée de travail comme un moyen de protéger non seulement les ouvriers contre les fabricants, mais encore les fabricants contre le grand commerce, s’exprime ainsi ; « La gêne dans nos transactions est occasionnée par les marchands exportateurs qui veulent, par exemple, envoyer des marchandises par un navire à voiles, pour se trouver en lieu et place dans une saison déterminée, et, de plus, pour empêcher la différence du prix de transport entre le navire à
« On pourrait obvier à cela, dit un fabricant, au prix d’un agrandissement des locaux de travail sous la pression d’une loi générale du Parlement. » (L. c., p. x, n. 38.)
Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.

