II. — Moyen de circulation
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C. Le numéraire ou les espèces. — Le signe de valeur

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Le Capital, de Karl Marx.
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Karl Marx, Le Capital, livre I (1867) — première section, chapitre iii — II. — Moyen de circulation — C. Le numéraire ou les espèces. — Le signe de valeur.

Le numéraire tire son origine de la fonction que la monnaie remplit comme instrument de circulation. Les poids d’or, par exemple, exprimés selon l’étalon officiel dans les prix où les noms monétaires des marchandises, doivent leur faire face sur le marché comme espèces d’or de la même dénomination ou comme numéraire. De même que l’établissement de l’étalon des prix, le monnayage est une besogne qui incombe à l’État. Les divers uniformes nationaux que l’or et l’argent revêtent, en tant que numéraire, mais dont ils se dépouillent sur le marché du monde, marquent bien la séparation entre les sphères intérieures ou nationales et la sphère générale de la circulation des marchandises.

L’or monnayé et l’or en barre ne se distinguent de prime abord que par la figure, et l’or peut toujours passer d’une de ces formes à l’autre1. Cependant en sortant de la Monnaie le numéraire se trouve déjà sur la voie du creuset. Les monnaies d’or ou d’argent s’usent dans leurs cours, les unes plus, les autres moins. À chaque pas qu’une guinée, par exemple, fait dans sa route, elle perd quelque chose de son poids tout en conservant sa dénomination. Le titre et la matière, la substance métallique et le nom monétaire commencent ainsi à se séparer. Des espèces de même nom deviennent de valeur inégale, n’étant plus de même poids. Le poids d’or indiqué par l’étalon des prix ne se trouve plus dans l’or qui circule, lequel cesse par cela même d’être l’équivalent réel des marchandises dont il doit réaliser les prix. L’histoire des monnaies au moyen âge et dans les temps modernes jusqu’au dix-huitième siècle n’est guère que l’histoire de cet embrouillement. La tendance naturelle de la circulation à transformer les espèces d’or en un semblant d’or, ou le numéraire en symbole de son poids métallique officiel, est reconnue par les lois les plus récentes sur le degré de perte de métal qui met les espèces hors de cours ou les démonétise.

Le cours de la monnaie, en opérant une scission entre le contenu réel et le contenu nominal, entre l’existence métallique et l’existence fonctionnelle des espèces, implique déjà, sous forme latente, la possibilité de les remplacer dans leur fonction de numéraire par des jetons de billon, etc. Les difficultés techniques du monnayage de parties de poids d’or ou d’argent tout à fait diminutives, et cette circonstance que des métaux inférieurs servent de mesure de valeur et circulent comme monnaie jusqu’au moment où le métal précieux vient les détrôner, expliquent historiquement leur rôle de monnaie symbolique. Ils tiennent lieu de l’or monnayé dans les sphères de la circulation où le roulement du numéraire est le plus rapide, c’est-à-dire où les ventes et les achats se renouvellent incessamment sur la plus petite échelle. Pour empêcher ces satellites de s’établir à la place de l’or, les proportions dans lesquelles ils doivent être acceptés en payement sont déterminées par des lois. Les cercles particuliers que parcourent les diverses sortes de monnaie s’entrecroisent naturellement. La monnaie d’appoint, par exemple, apparaît pour payer des fractions d’espèces d’or ; l’or entre constamment dans la circulation de détail, mais il en est constamment chassé par la monnaie d’appoint échangée contre lui2.

La substance métallique des jetons d’argent ou de cuivre est déterminée arbitrairement par la loi. Dans leur cours ils s’usent encore plus rapidement que les pièces d’or. Leur fonction devient donc par le fait complètement indépendante de leur poids, c’est-à-dire de toute valeur.

Néanmoins, et c’est le point important, ils continuent de fonctionner comme remplaçants des espèces d’or. La fonction numéraire de l’or entièrement détachée de sa valeur métallique est donc un phénomène produit par les frottements de sa circulation même. Il peut donc être remplacé dans cette fonction par des choses relativement sans valeur aucune, telles que des billets de papier. Si dans les jetons métalliques le caractère purement symbolique est dissimulé jusqu’à un certain point, il se manifeste sans équivoque dans le papier monnaie. Comme on le voit, ce n’est que le premier pas qui coûte.

Il ne s’agit ici que de papier monnaie d’État avec cours forcé. Il naît spontanément de la circulation métallique. La monnaie de crédit, au contraire, suppose un ensemble de conditions qui, du point de vue de la circulation simple des marchandises, nous sont encore inconnues. Remarquons en passant que si le papier monnaie proprement dit provient de la fonction de l’argent comme moyen de circulation, la monnaie de crédit a sa racine naturelle dans la fonction de l’argent comme moyen de payement3.

L’État jette dans la circulation des billets de papier sur lesquels sont inscrits des dénominations de numéraire tels que 1 l. st., 5 l. st., etc. En tant que ces billets circulent réellement à la place du poids d’or de la même dénomination, leur mouvement ne fait que refléter les lois du cours de la monnaie réelle. Une loi spéciale de la circulation du papier ne peut résulter que de son rôle de représentant de l’or ou de l’argent, et cette loi est très simple ; elle consiste en ce que l’émission du papier monnaie doit être proportionnée à la quantité d’or (ou d’argent dont il est le symbole et qui devrait réellement circuler. La quantité d’or que la circulation peut absorber oscille bien constamment au-dessus ou au-dessous d’un certain niveau moyen ; cependant elle ne tombe jamais au-dessous d’un minimum que l’expérience fait connaître en chaque pays. Que cette masse minima renouvelle sans cesse ses parties intégrantes, c’est-à-dire qu’il y ait un va et vient des espèces particulières qui y entrent et en sortent, cela ne change naturellement rien ni à ses proportions ni à son roulement continu dans l’enceinte de la circulation. Rien n’empêche donc de la remplacer par des symboles de papier. Si au contraire les canaux de la circulation se remplissent de papier monnaie jusqu’à la limite de leur faculté d’absorption pour le métal précieux, alors la moindre oscillation dans le prix des marchandises pourra les faire déborder. Toute mesure est dès lors perdue.

Abstraction faite d’un discrédit général, supposons que le papier monnaie dépasse sa proportion légitime. Après comme avant, il ne représentera dans la circulation des marchandises que le quantum d’or qu’elle exige selon ses lois immanentes et qui, par conséquent, est seul représentable. Si, par exemple, la masse totale du papier est le double de ce qu’elle devrait être, un billet de 1 l. st., qui représentait 1/4 d’once d’or, n’en représentera plus que 1/8. L’effet est le même que si l’or, dans sa fonction d’étalon de prix, avait été altéré.

Le papier monnaie est signe d’or ou signe de monnaie. Le rapport qui existe entre lui et les marchandises consiste tout simplement en ceci, que les mêmes quantités d’or qui sont exprimées idéalement dans leurs prix sont représentées symboliquement par lui. Le papier monnaie n’est donc signe de valeur qu’autant qu’il représente des quantités d’or qui, comme toutes les autres quantités de marchandises, sont aussi des quantités de valeur4.

On demandera peut-être pourquoi l’or peut être remplacé par des choses sans valeur, par de simples signes. Mais il n’est ainsi remplaçable qu’autant qu’il fonctionne exclusivement comme numéraire ou instrument de circulation. Le caractère exclusif de cette fonction ne se réalise pas, il est vrai, pour les monnaies d’or ou d’argent prises à part, quoiqu’il se manifeste dans le fait que des espèces usées continuent néanmoins à circuler. Chaque pièce d’or n’est simplement instrument de circulation qu’autant qu’elle circule. Il n’en est pas ainsi de la masse d’or minima qui peut être remplacée par le papier monnaie. Cette masse appartient toujours à la sphère de la circulation, fonctionne sans cesse comme son instrument et existe exclusivement comme soutien de cette fonction. Son roulement ne représente ainsi que l’alternation continuelle des mouvements inverses de la métamorphose M—A—M où la figure valeur des marchandises ne leur fait face que pour disparaître aussitôt après, où le remplacement d’une marchandise par l’autre fait glisser la monnaie sans cesse d’une main dans une autre. Son existence fonctionnelle absorbe, pour ainsi dire, son existence matérielle. Reflet fugitif des prix des marchandises, elle ne fonctionne plus que comme signe d’elle-même et peut par conséquent être remplacée par des signes5. Seulement il faut que le signe de la monnaie soit comme elle socialement valable, et il le devient par le cours forcé. Cette action coercitive de l’État ne peut s’exercer que dans l’enceinte nationale de la circulation, mais là seulement aussi peut s’isoler la fonction que la monnaie remplit comme numéraire.

1

Je n’ai pas à m’occuper ici du droit de seigneuriage et d’autres détails de ce genre. Je mentionnerai cependant à l’adresse du sycophante Adam Muller, qui admire « la grandiose libéralité avec laquelle le gouvernement anglais monnaye gratuitement », le jugement suivant de Sir Dudley North : « L’or et l’argent, comme les autres marchandises, ont leur flux et leur reflux. En arrive-t-il des quantités d’Espagne… on le porte à la Tour et il est aussitôt monnayé. Quelque temps après vient une demande de lingots pour l’exportation. S’il n’y en a pas et que tout soit en monnaie, que faire ? Eh bien ! qu’on refonde tout de nouveau ; il n’y a rien à y perdre, puisque cela ne coûte rien au possesseur. C’est ainsi qu’on se moque de la nation et qu’on lui fait payer le tressage de la paille à donner aux ânes. Si le marchand (North lui-même était un des premiers négociants du temps de Charles II) avait à payer le prix du monnayage, il n’enverrait pas ainsi son argent à la Tour sans plus de réflexion, et la monnaie conserverait toujours une valeur supérieure à celle du métal non monnayé. » (North, l. c., p. 18.)

2

« Si l’argent ne dépassait jamais ce dont on a besoin pour les petits payements, il ne pourrait être ramassé en assez grande quantité pour les payements plus importants… L’usage de l’or dans les gros payements implique donc son usage dans le commerce de détail. Ceux qui ont de la monnaie d’or l’offrent pour de petits achats et reçoivent avec la marchandise achetée un solde d’argent en retour. Par ce moyen, le surplus d’argent qui sans cela encombrerait le commerce de détail est dispersé dans la circulation générale. Mais, s’il y a autant d’argent qu’en exigent les petits payements, indépendamment de l’or, le marchand en détail recevra alors de l’argent pour les petits achats et le verra nécessairement s’accumuler dans ses mains. » (David Buchanan, Inquiry into the Taxation and commercial Policy of Great Britain. Edinburgh, 1844, p. 248, 249.)

3

Le mandarin des finances Wan-mao-in s’avisa un jour de présenter au fils du ciel un projet dont le but caché était de transformer les assignats de l’Empire chinois en billets de banque convertibles. Le comité des assignats d’avril 1854 se chargea de lui laver la tête, et proprement. Lui fit il administrer la volée de coups de bambous traditionnelle, c’est ce qu’on ne dit pas. « Le comité », telle est la conclusion du rapport, « a examiné ce projet avec attention et trouve que tout en lui a uniquement en vue l’intérêt des marchands, mais que rien n’y est avantageux pour la couronne. » (Arbeiten der Kaiserlich Russischen Gesandtschaft zu Peking fiber China. Aus dem Russischen von Dr. K. Abel und F. A. Mecklenburg. Erster Band. Berlin, 1858, p. 47 et suiv.) Sur la perte métallique éprouvée par les monnaies d’or dans leur circulation, voici ce que dit le gouverneur de la Banque d’Angleterre, appelé comme témoin devant la Chambre des lords (Bank-acts Committee). — « Chaque année, une nouvelle classe de souverains (non politique — le souverain est le nom d’une l. st.) est trouvée trop légère. Cette classe qui telle année possède le poids légal perd assez par le frottement pour faire pencher, l’année après, le plateau de la balance contre elle. »

4

Le passage suivant, emprunté à Fullarton, montre quelle idée confuse se font même les meilleurs écrivains de la nature de l’argent et de ses fonctions diverses. « Un fait qui, selon moi, n’admet point de dénégation, c’est que pour tout ce qui concerne nos échanges à l’intérieur, les fonctions monétaires que remplissent ordinairement les monnaies d’or et d’argent peuvent être remplies avec autant d’efficacité par des billets inconvertibles, n’ayant pas d’autre valeur que cette valeur factice et conventionnelle qui leur vient de la loi. Une valeur de ce genre peut être réputée avoir tous les avantages d’une valeur intrinsèque et permettra même de se passer d’un étalon de valeur, à la seule condition qu’on en limitera, comme il convient, le nombre des émissions. » (John Fuilarton, Regulation of Currencies, 2e éd., London, 1845, p. 21.) — Ainsi donc, parce que la marchandise argent peut être remplacée dans la circulation par de simples signes de valeur, son rôle de mesure des valeurs et d’étalon des prix est déclaré superflu !

5

De ce fait, que l’or et l’argent en tant que numéraire ou dans la fonction exclusive d’instrument de circulation arrivent à n’être que des simples signes d’eux-mêmes, Nicolas Barbon fait dériver le droit des gouvernements « to raise money », c’est-à-dire de donner à un quantum d’argent, qui s’appellerait franc, le nom d’un quantum plus grand, tel qu’un écu, et de ne donner ainsi à leurs créanciers qu’un franc, au lieu d’un écu. « La monnaie s’use et perd de son poids en passant par un grand nombre de mains… C’est sa dénomination et son cours que l’on regarde dans les marches et non sa qualité d’argent. Le métal n’est fait monnaie que par l’autorité publique. » (N. Barbon, l. c., p. 29, 30, 45.)


Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.