III. — La monnaie ou l’argent
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C. La monnaie universelle

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Le Capital, de Karl Marx.
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Karl Marx, Le Capital, livre I (1867) — première section, chapitre iii — III. — La monnaie ou l’argent — C. La monnaie universelle.

À sa sortie de la sphère intérieure de la circulation, l’argent dépouille les formes locales qu’il y avait revêtues, forme de numéraire, de monnaie d’appoint, d’étalon des prix, de signe de valeur, pour retourner à sa forme primitive de barre ou lingot. C’est dans le commerce entre nations que la valeur des marchandises se réalise universellement. C’est là aussi que leur figure valeur leur fait vis-à-vis, sous l’aspect de monnaie universelle — monnaie du monde (money of the world), comme l’appelle James Steuart, monnaie de la grande république commerçante, comme disait après lui Adam Smith. C’est sur le marché du monde et là seulement que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l’incarnation sociale du travail humain en général. Sa manière d’être y devient adéquate à son idée.

Dans l’enceinte nationale de la circulation, ce n’est qu’une seule marchandise qui peut servir de mesure de valeur et par suite de monnaie. Sur le marché du monde règne une double mesure de valeur, l’or et l’argent1.

La monnaie universelle remplit les trois fonctions de moyen de payement, de moyen d’achat et de matière sociale de la richesse, en général (universal wealth). Quand il s’agit de solder les balances internationales, la première fonction prédomine. De là le mot d’ordre du système mercantile balance de commerce2. L’or et l’argent servent essentiellement de moyen d’achat international toutes les fois que l’équilibre ordinaire dans l’échange des matières entre diverses nations se dérange. Enfin, ils fonctionnent comme forme absolue de la richesse, quand il ne s’agit plus ni d’achat ni de payement, mais d’un transfert de richesse d’un pays à un autre, et que ce transfert, sous forme de marchandise, est empêché, soit par les éventualités du marché, soit par le but même qu’on veut atteindre3.

Chaque pays a besoin d’un fonds de réserve pour son commerce étranger, aussi bien que pour sa circulation intérieure. Les fonctions de ces réserves se rattachent donc en partie à la fonction de la monnaie comme moyen de circulation et de payement à l’intérieur, et en partie à sa fonction de monnaie universelle4. Dans cette dernière fonction, la monnaie matérielle, c’est-à-dire l’or et l’argent, est toujours exigée ; c’est pourquoi James Steuart, pour distinguer l’or et l’argent de leurs remplaçants purement locaux, les désigne expressément sous le nom de money of the world.

Le fleuve aux vagues d’argent et d’or possède un double courant. D’un côté, il se répand à partir de sa source sur tout le marché du monde où les différentes enceintes nationales le détournent en proportions diverses, pour qu’il pénètre leurs canaux de circulation intérieure, remplace leurs monnaies usées, fournisse la matière des articles de luxe, et enfin se pétrifie sous forme de trésor5. Cette première direction lui est imprimée par les pays dont les marchandises s’échangent directement avec l’or et l’argent aux sources de leur production. En même temps, les métaux précieux courent de côté et d’autre, sans fin ni trêve, entre les sphères de circulation des différents pays, et ce mouvement suit les oscillations incessantes du cours du change6.

Les pays dans lesquels la production a atteint un haut degré de développement restreignent au minimum exigé par leurs fonctions spécifiques les trésors entassés dans les réservoirs de banque7. À part certaines exceptions, le débordement de ces réservoirs par trop au-dessus de leur niveau moyen est un signe de stagnation dans la circulation des marchandises ou d’une interruption dans le cours de leurs métamorphoses8.

1

C’est ce qui démontre l’absurdité de toute législation qui prescrit aux banques nationales de ne tenir en réserve que le métal précieux qui fonctionne comme monnaie dans l’intérieur du pays. Les difficultés que s’est ainsi créées volontairement la banque d’Angleterre, par exemple, sont connues. Dans le Bank act de 1844, Sir Robert Peel chercha à remédier aux inconvénients, en permettant à la banque d’émettre des billets sur des lingots d’argent, à la condition cependant que la réserve d’argent ne dépasserait jamais d’un quart la réserve d’or. Dans ces circonstances, la valeur de l’argent est estimée chaque fois d’après son prix en or sur le marché de Londres. Sur les grandes époques historiques du changement de la valeur relative de l’or et de l’argent, V. Karl Marx, l. c., p. 136 et suiv.

2

Les adversaires du système mercantile, d’après lequel le but du commerce international n’est pas autre chose que le solde en or ou en argent de l’excédent d’une balance de commerce sur l’autre, méconnaissaient complètement de leur côté la fonction de la monnaie universelle. La fausse interprétation du mouvement international des métaux précieux, n’est que le reflet de la fausse interprétation des lois qui règlent la masse des moyens de la circulation intérieure, ainsi que je l’ai montré par l’exemple de Ricardo (l. c., p. 150). Son dogme erroné : « Une balance de commerce défavorable ne provient jamais que de la surabondance de la monnaie courante… » « l’exportation de la monnaie est causée par son bas prix, et n’est point l’effet, mais la cause d’une balance défavorable » se trouve déjà chez Barbon : « La balance du commerce, s’il y en a une, n’est point la cause de l’exportation de la monnaie d’une nation ci l’étranger, mais elle provient de la différence de valeur de l’or ou de l’argent en lingots dans chaque pays. » (N. Barbon, l. c., p. 59, 60.) Mac Culloch, dans sa Literature of Political Economy, a classified catalogue, London, 1845, loue Barbon pour cette anticipation, mais évite avec soin de dire un seul mot des formes naïves sous lesquelles se montrent encore chez ce dernier les suppositions absurdes du « currency principle ». L’absence de critique et même la déloyauté de ce catalogue éclatent surtout dans la partie qui traite de l’histoire de la théorie de l’argent. La raison en est que le sycophante Mac Culloch fait ici sa cour à Lord Overstone (l’ex banquier Loyd), qu’il désigne sous le nom de « facile princeps argentariorum ».

3

Par exemple, la forme monnaie de la valeur peut être de rigueur dans les cas de subsides, d’emprunts contractés pour faire la guerre ou mettre une banque à même de reprendre le payement de ses billets, etc.

4

« Il n’est pas, selon moi, de preuve plus convaincante de l’aptitude des fonds de réserve à mener à bon terme toutes les affaires internationales, sans aucun recours à la circulation générale, que la facilité avec laquelle la France, à peine revenue du choc d’une invasion étrangère, compléta dans l’espace de vingt-sept mois le payement d’une contribution forcée de près de vingt millions de livres exigés par les Puissances alliées, et en fournit la plus grande partie en espèces, sans le moindre dérangement dans son commerce intérieur et même sans fluctuations alarmantes dans ses échanges. » (Fullarton, l. c., p. 141.)

5

« L’argent se partage entre les nations relativement au besoin qu’elles en ont… étant toujours attiré par les productions. » (Le Trosne, l. c., p. 916.) « Les mines qui fournissent continuellement de l’argent et de l’or en fournissent assez pour subvenir aux besoins de tous les pays. » (Vanderlint, l. c., p. 80.)

6

« Le change subit chaque semaines des alternations de hausse et de baisse ; il se tourne à certaines époques de l’année contre un pays et se tourne en sa faveur à d’autres époques. » (N. Barbon, l. c., p. 39.).

7

Ces diverses fonctions peuvent entrer en un conflit dangereux, dès qu’il s’y joint la fonction d’un fonds de conversion pour les billets de banque.

8

« Tout ce qui, en fait de monnaie, dépasse le strict nécessaire pour un commerce intérieur, est un capital mort et ne porte aucun profit au pays dans lequel il est retenu. » (John Bellers, l. c., p 12.) « Si nous avons trop de monnaie, que faire ? Il faut fondre celle qui a le plus de poids et la transformer en vaisselle splendide, en vases ou ustensiles d’or et d’argent, ou l’exporter comme une marchandise là où on la désire, ou la placer à intérêt là où l’intérêt est élevé. » (W. Petty, Quantulumcunque, p. 39.) « La monnaie n’est, pour ainsi dire, que la graisse du corps politique ; trop nuit à son agilité, trop peu le rend malade… de même que la graisse lubréfie les muscles et favorise leurs mouvements, entretient le corps quand la nourriture fait défaut, remplit les cavités et donne un aspect de beauté à tout l’ensemble ; de même la monnaie, dans un État accélère son action, le fait vivre du dehors dans un temps de disette au dedans, règle les comptes… et embellit le tout, mais plus spécialement, ajoute Petty avec ironie, les particuliers qui la possèdent en abondance. » (W. Petty, Political anatomy of Ireland, p. 14.)


Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie, livre premier · Parution : Hambourg, 1867 · Traduction : Joseph Roy († 1916), entièrement révisée par Karl Marx († 1883) · Année de la traduction : 1872-1875, parue en livraisons · Édition reproduite : Maurice Lachâtre et Cie, Paris, 1872 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition Lachâtre · Licence : domaine public.