« L’or et l’argent sont les premières marchandises dont la valeur soit arrivée à sa constitution. »
Donc, l’or et l’argent sont les premières applications de la « valeur constituée »… par M. Proudhon. Et comme M. Proudhon constitue les valeurs des produits en les déterminant par la quantité comparative de travail y fixé, la seule chose qu’il avait à faire, c’était de prouver que les variations survenues dans la valeur de l’or et de l’argent s’expliquent toujours par les variations du temps de travail qu’il faut pour les produire. M. Proudhon n’y songe pas. Il ne parle pas de l’or et de l’argent comme marchandise, il en parle comme monnaie.
Toute sa logique, si logique il y a, consiste à escamoter la qualité qu’ont l’or et l’argent de servir de monnaie, au bénéfice de toutes les marchandises qui ont la qualité d’être évaluées par le temps du travail. Décidément il y a plus de naïveté que de malice dans cet escamotage.
Un produit utile, étant évalué par le temps de travail nécessaire à le produire, est toujours acceptable en échange. Témoin, s’écrie M. Proudhon, l’or et l’argent, qui se trouvent dans mes conditions voulues « d’échangeabilité ». Donc l’or et l’argent — c’est la valeur arrivée à l’état de constitution, c’est l’incorporation de l’idée de M. Proudhon. Il est on ne peut plus heureux dans le choix de son exemple. L’or et l’argent, outre la qualité qu’ils ont d’être une marchandise, évaluée comme toute autre marchandise par le temps du travail, ont encore celle d’être agent universel d’échange, d’être monnaie. En prenant maintenant l’or et l’argent comme une application de la « valeur constituée » par le temps du travail, rien de plus facile que de prouver que toute marchandise dont la valeur sera constituée par le temps du travail sera toujours échangeable, sera monnaie.
Une question toute simple se présente à l’esprit de M. Proudhon. L’or et l’argent, pourquoi ont-ils le privilège d’être le type de la « valeur constituée » ?
« La fonction particulière que l’usage a dévolue aux métaux précieux de servir d’agent au commerce est purement conventionnelle, et toute autre marchandise pourrait, moins commodément peut-être, mais d’une manière aussi authentique, remplir ce rôle : les économistes le reconnaissent et l’on en cite plus d’un exemple. Quelle est donc la raison de cette préférence généralement accordée aux métaux, pour servir de monnaie, et comment s’explique cette spécialité des fonctions, sans analogue dans l’économie politique, de l’argent ?… Or, est-il possible de rétablir la série d’où la monnaie semble avoir été détachée, et par conséquent de ramener celle-ci à son véritable principe ?
Déjà, en posant la question en ces termes, M. Proudhon a supposé la monnaie. La première question, qu’il aurait dû se poser, c’est de savoir pourquoi, dans les échanges tels qu’ils sont constitués actuellement, on a dû individualiser pour ainsi dire la valeur échangeable en créant un agent spécial d’échange. La monnaie, ce n’est pas une chose, c’est un rapport social. Pourquoi le rapport de la monnaie est-il un rapport de la production, comme tout autre rapport économique, tel que la division du travail, etc. ? Si M. Proudhon s’était bien rendu compte de ce rapport, il n’aurait pas vu dans la monnaie une exception, un membre détaché d’une série inconnue ou à retrouver.
Il aurait reconnu, au contraire, que ce rapport est un anneau, et, comme tel, intimement lié à tout l’enchaînement des autres rapports économiques, et que ce rapport correspond à un mode de production déterminé, ni plus ni moins que l’échange individuel. Que fait-il, lui ? Il commence par détacher la monnaie de l’ensemble du mode de production actuel, pour en faire plus tard le premier membre d’une série imaginaire, d’une série à retrouver.
Une fois qu’on a reconnu la nécessité d’un agent particulier d’échange, c’est-à-dire la nécessité de la monnaie, alors il ne s’agit plus que d’expliquer pourquoi cette fonction particulière est dévolue à l’or et à l’argent plutôt qu’à toute autre marchandise. C’est là une question secondaire qui ne s’explique plus par l’enchaînement des rapports de production, mais par les qualités spécifiques inhérentes à l’or et l’argent comme matière. Si, d’après tout cela, les économistes dans cette occasion « se sont jetés hors du domaine de la science, s’ils ont fait de la physique, de la mécanique, de l’histoire, etc. » comme le leur reproche M. Proudhon, ils n’ont fait que ce qu’ils devaient faire. La question n’est plus du domaine de l’économie politique.
« Ce qu’aucun des économistes, dit M. Proudhon, n’a ni vu ni compris, c’est la raison économique qui a déterminé, en faveur des métaux précieux, la faveur dont ils jouissent. »
La raison économique que nul, et pour cause, n’a ni vue ni comprise, M. Proudhon l’a vue, comprise et léguée à la postérité.
« Or ce que nul n’a remarqué, c’est que de toutes les marchandises, l’or et l’argent sont les premières dont la valeur soit arrivée à la constitution. Dans la période patriarcale, l’or et l’argent se marchandent encore et s’échangent en lingots, mais déjà avec une tendance visible à la domination et avec une préférence marquée. Peu à peu les souverains s’en emparent et y apposent leur sceau : et de cette consécration souveraine naît la monnaie, c’est-à-dire la marchandise par excellence, celle qui, nonobstant toutes les secousses du commerce, conserve une valeur proportionnelle déterminée et se fait accepter en tout paiement… Le trait distinctif de l’or et de l’argent vient, je le répète, de ce que, grâce à leurs propriétés métalliques, aux difficultés de leur production, et surtout à l’intervention de l’autorité publique, ils ont de bonne heure conquis, comme marchandise, la fixité et l’authenticité. »
Dire que, de toutes les marchandises, l’or et l’argent sont les premières dont la valeur soit arrivée à la constitution, c’est-à-dire après tout ce qui précède, que l’or et l’argent sont les premières arrivées à l’état de monnaie, voilà la grande révélation de M. Proudhon, voilà la vérité que nul n’avait découverte avant lui.
Si, par ces mots, M. Proudhon a voulu dire que l’or et l’argent sont des marchandises pour la production desquelles le temps a été connu plus tôt que pour toutes les autres, ce serait encore une des suppositions dont il est si prompt à gratifier ses lecteurs. Si nous voulions nous en tenir à cette érudition patriarcale, nous dirions à M. Proudhon que le temps nécessaire pour produire les objets de première nécessité, tels que le fer, etc., a été connu en premier lieu. Nous lui ferons grâce de l’arc classique d’Adam Smith.
Mais, après tout cela, comment M. Proudhon peut-il encore parler de la constitution d’une valeur, puisqu’une valeur n’est jamais constituée toute seule ? Elle est constituée, non par le temps qu’il faut pour la produire toute seule, mais par rapport à la quotité de tous les autres produits qui peuvent être créés dans le même temps. Ainsi la constitution de la valeur de l’or et de l’argent suppose la constitution déjà toute donnée d’une foule d’autres produits.
Ce n’est donc pas la marchandise qui est arrivée, dans l’or et l’argent, à l’état de « valeur constituée », c’est la « valeur constituée » de M. Proudhon qui est arrivée, dans l’or et l’argent à l’état de monnaie.
Examinons maintenant de plus près ces raisons économiques, qui d’après M. Proudhon ont valu à l’or et à l’argent l’avantage d’être érigés en monnaie plus tôt que tous les autres produits, en passant par l’état constitutif de la valeur.
Ces raisons économiques sont : la « préférence marquée » déjà dans la « période patriarcale », et autres circonlocutions du fait même, qui augmentent la difficulté, puisqu’elles multiplient le fait, en multipliant les incidents que M. Proudhon fait survenir pour expliquer le fait. M. Proudhon n’a pas encore épuisé toutes les raisons prétendues économiques. En voici une d’une force souveraine, irrésistible :
« C’est de la consécration souveraine que naît la monnaie : les souverains s’emparent de l’or et de l’argent et y apposent leur sceau. »
Ainsi le bon plaisir des souverains est, pour M. Proudhon, la raison suprême en économie politique !
Vraiment, il faut être dépourvu de toute connaissance historique pour ignorer que ce sont les souverains qui, de tout temps, ont subi les conditions économiques, mais que ce ne sont jamais eux qui leur ont fait la loi. La législation tant politique que civile ne fait que prononcer, verbaliser le pouvoir des rapports économiques.
Le souverain s’est-il emparé de l’or et de l’argent, pour en faire les agents universels d’échange, en y imprimant son sceau, ou ces agents universels d’échange ne se sont-ils pas plutôt emparés du souverain en le forçant à leur imprimer son sceau et à leur donner une consécration politique ?
L’empreinte qu’on a donnée et qu’on donne à l’argent ce n’est pas celle de sa valeur, c’est celle de son poids. La fixité et l’authenticité dont parle M. Proudhon ne s’appliquent qu’au titre de la monnaie, et ce titre indique combien il y a de matière métallique dans un morceau d’argent monnayé. « La seule valeur intrinsèque d’un marc d’argent, dit Voltaire avec le bon sens qu’on lui connaît, est marc d’argent, une demi-livre du poids de 8 onces. Le poids et le titre font seuls cette valeur intrinsèque. » (Voltaire, Système de Law.) Mais la question : combien vaut une once d’or et d’argent ? n’en subsiste pas moins. Si un cachemire du magasin du Grand Colbert portait la marque de fabrique : pure laine, cette marque de fabrique ne vous dirait pas encore la valeur du cachemire. Il resterait toujours à savoir combien vaut la laine. « Philippe Ier, roi de France, dit M. Proudhon, mêle à la livre tournois de Charlemagne un tiers d’alliage, s’imaginant que lui seul ayant le monopole de la fabrication des monnaies, il peut faire ce que fait tout commerçant ayant le monopole d’un produit. Qu’était-ce en effet que cette altération des monnaies tant reprochée à Philippe et à ses successeurs ? Un raisonnement très juste, au point de vue de la routine commerciale, mais très faux en science économique, savoir que l’offre et la demande étant la règle des valeurs, on peut, soit en produisant une rareté factice, soit en accaparant la fabrication, faire monter l’estimation et partant la valeur des choses, et que cela est vrai de l’or et de l’argent comme du blé, du vin, de l’huile, du tabac. Cependant la fraude de Philippe ne fut pas plutôt soupçonnée que sa monnaie fut réduite à sa juste valeur et qu’il perdit en même temps ce qu’il avait cru gagner sur ses sujets. Même chose arriva à la suite de toutes les tentatives analogues. »
D’abord il a été démontré, maintes et maintes fois, que, si le prince s’avise d’altérer la monnaie, c’est lui qui y perd. Ce qu’il a gagné en une seule fois par la première émission, il le perd autant de fois que les monnaies falsifiées lui rentrent sous la forme d’impôts, etc. Mais Philippe et ses successeurs ont su se mettre plus ou moins à l’abri de cette perte, car, une fois la monnaie altérée mise en circulation, ils n’avaient rien de plus pressé à faire que d’ordonner une refonte générale des monnaies sur l’ancien pied.
Et puis d’ailleurs, si Philippe Ier avait véritablement raisonné comme M. Proudhon, Philippe Ier n’aurait pas bien raisonné « au point de vue commercial ». Ni Philippe Ier, ni M. Proudhon ne font preuve de génie mercantile, quand ils s’imaginent qu’on peut altérer la valeur de l’or aussi bien que celle de toute autre marchandise par la seule raison que leur valeur est déterminée par le rapport de l’offre à la demande.
Si le roi Philippe avait ordonné qu’un muid de blé s’appelât désormais deux muids de blé, le roi aurait été un escroc. Il aurait trompé tous les rentiers, tous les gens qui avaient à recevoir cent muids de blé, il aurait été la cause que tous ces gens-là, au lieu de recevoir cent muids de blé, n’en auraient reçu que cinquante. Supposez le roi débiteur de cent muids de blé ; il n’en aurait eu à payer que cinquante. Mais dans le commerce cent muids n’auraient jamais valu plus de cinquante. En changeant le nom on ne change pas la chose. La quantité du blé, soit offerte, soit demandée, ne sera ni diminuée ni augmentée par ce seul changement de nom. Ainsi le rapport de l’offre à la demande étant également le même malgré cette altération de nom, le prix du blé ne subira aucune altération réelle. En parlant de l’offre et de la demande des choses, on ne parle pas de l’offre et de la demande du nom des choses. Philippe Ier n’était pas faiseur d’or ou d’argent, comme dit Proudhon ; il était faiseur du nom des monnaies. Faites passer vos cachemires français pour des cachemires asiatiques, il est possible que vous trompiez un acheteur ou deux ; mais la fraude une fois connue, vos prétendus cachemires asiatiques descendront au prix des cachemires français. En donnant une fausse étiquette à l’or et à l’argent, le roi Philippe Ier ne pouvait faire des dupes que tant que la fraude n’était pas connue. Comme tout autre boutiquier, il trompait ses pratiques par une fausse qualification de la marchandise : cela ne pouvait durer qu’un temps. Tôt ou tard il devait subir la rigueur des lois commerciales. Est-ce là ce que M. Proudhon voulait prouver ? Non. D’après lui, c’est du souverain, et non du commerce, que l’argent reçoit sa valeur. Et qu’a-t-il prouvé effectivement ? Que le commerce est plus souverain que le souverain. Que le souverain ordonne qu’un marc soit désormais deux marcs, le commerce vous dira toujours que ces deux mares ne valent que le marc d’auparavant.
Mais pour cela la question de la valeur déterminée par la quantité de travail n’a pas fait un pas. Il reste toujours à décider si ces deux marcs, redevenus le marc d’auparavant, sont déterminés par les frais de production ou par la loi de l’offre et de la demande ?
M. Proudhon continue : « Il est même à considérer que si, au lieu d’altérer les monnaies, il avait été au pouvoir du roi d’en doubler la masse, la valeur échangeable de l’or et de l’argent aurait aussitôt baissé de moitié, toujours pour cette raison de proportionnalité et d’équilibre. » Si cette opinion, que M. Proudhon partage avec les autres économistes, est juste, elle prouve en faveur de leur doctrine de l’offre et de la demande, et nullement en faveur de la proportionnalité de M. Proudhon. Car, quelle que fût la quantité de travail fixé dans la masse doublée de l’or et de l’argent, sa valeur serait tombée de moitié, la demande étant restée la même et l’offre ayant doublé. Ou bien est-ce que, par hasard, « la loi de proportionnalité » se confondrait cette fois avec la loi si dédaignée de l’offre et de la demande ? Cette juste proportionnalité de M. Proudhon est en effet tellement élastique, elle se prête à tant de variations, de combinaisons et de permutations, qu’elle pourrait bien coïncider une fois avec le rapport de l’offre à la demande.
Faire « toute marchandise acceptable dans l’échange, sinon de fait, au moins de droit », en se fondant sur le rôle que jouent l’or et l’argent, c’est donc méconnaître ce rôle. L’or et l’argent ne sont acceptables de droit que parce qu’ils le sont de fait, et ils le sont de fait parce que l’organisation actuelle de la production a besoin d’un agent universel d’échange. Le droit n’est que la reconnaissance officielle du fait.
Nous l’avons vu, l’exemple de l’argent comme application de la valeur passée à l’état de constitution, n’avait été choisi par M. Proudhon que pour faire passer en contrebande toute sa doctrine de l’échangeabilité, c’est-à-dire pour démontrer que toute marchandise évaluée par ses frais de production doit arriver à l’état de monnaie. Tout cela serait bel et bon, n’était l’inconvénient que précisément l’or et l’argent, en tarit que monnaie, sont de toutes les marchandises les seules qui ne soient pas déterminées par leurs frais de production ; et cela est tellement vrai, que dans la circulation elles peuvent être remplacées par le papier. Tant qu’il y aura une certaine proportion observée entre les besoins de circulation et la quantité de monnaie émise, que ce soit de la monnaie en papier, en or, en platine ou en cuivre, il ne pourra pas être question d’une proportion à observer entre la valeur intrinsèque (les frais de production) et la valeur nominale de la monnaie. Sans doute, dans le commerce international, la monnaie est déterminée, comme toute autre marchandise, par le temps du travail. Mais c’est qu’aussi l’or et l’argent passés dans le commerce international sont des moyens d’échange comme produit et non comme monnaie, c’est-à-dire perdent ce caractère de « fixité et d’authenticité », de « consécration souveraine » qui forment pour M. Proudhon leur caractère spécifique. Ricardo a si bien compris cette vérité, qu’après avoir basé tout son système sur la valeur déterminée par le temps du travail, et qu’après avoir dit : « L’or et l’argent, ainsi que toutes les autres marchandises, n’ont de valeur qu’à proportion de la quantité de travail nécessaire pour les produire et les faire arriver au marché, » il ajoute néanmoins que la valeur de la monnaie n’est pas déterminée par le temps de travail fixé dans sa matière, mais seulement par la loi de l’offre et de la demande. « Quoique le papier n’ait point de valeur intrinsèque, cependant si l’on en borne la quantité, sa valeur échangeable peut égaler la valeur d’une monnaie métallique de la même dénomination ou de lingots estimés en espèces. C’est encore par le même principe, c’est-à-dire en bornant la quantité de la monnaie, que des pièces d’un bas titre peuvent circuler pour la même valeur qu’elles auraient eue si leur poids et leur titre étaient ceux fixés par la loi, et non d’après la valeur intrinsèque du métal pur qu’elles contiendraient. Voilà pourquoi dans l’histoire des monnaies anglaises nous trouvons que notre numéraire n’a jamais été déprécié dans la même proportion qu’il a été altéré. La raison en est qu’il n’a jamais été multiplié en proportion de sa dépréciation. » (Ricardo, loc. cit.)
Voici ce qu’observe J.-B. Say au sujet de ce passage de Ricardo.
« Cet exemple devrait suffire, il me semble, pour convaincre l’auteur que la base de toute valeur est non pas la quantité de travail nécessaire pour faire une marchandise, mais le besoin qu’on en a, balancé par sa rareté. »
Ainsi la monnaie, qui pour Ricardo n’est plus une valeur déterminée par le temps de travail, et que J.-B. Say prend à cause de cela pour exemple afin de convaincre Ricardo que les autres valeurs ne sauraient pas non plus être déterminées par le temps de travail, cette monnaie, dis-je, prise par J.-B. Say pour exemple d’une valeur déterminée exclusivement par l’offre et la demande, devient pour M. Proudhon l’exemple par excellence de l’application de la valeur constituée… par le temps du travail.
Pour en finir, si la monnaie n’est point une « valeur constituée » par le temps du travail, elle saurait bien moins encore avoir quelque chose de commun avec la juste « proportionnalité » de M. Proudhon. L’or et l’argent sont toujours échangeables, parce qu’ils ont la fonction particulière de servir comme agent universel d’échange, et nullement parce qu’ils existent dans une quantité proportionnelle à l’ensemble des richesses ; ou pour mieux dire encore, ils sont toujours proportionnels parce que, seuls de toutes les marchandises, ils servent de monnaie, d’agent universel d’échange, quelle que soit leur quantité par rapport à l’ensemble des richesses. « La monnaie en circulation ne saurait jamais être assez abondante pour regorger : car si vous en baissez la valeur, vous en augmenterez dans la même proportion la quantité, et en augmentant sa valeur, vous en diminuez la quantité. » (Ricardo)
« Quel imbroglio que l’économie politique ! », s’écrie M. Proudhon.
« Maudit or ! » s’écrie plaisamment un communiste (par la bouche de M. Proudhon). Autant vaut dire : Mauvais froment, maudites vignes, maudits moutons ; car, « de même que l’or et l’argent, toute valeur commerciale doit arriver à son exacte et rigoureuse détermination. »
L’idée de faire arriver les moutons et les vignes à l’état de monnaie n’est pas neuve. En France, elle appartient au siècle de Louis XIV. À cette époque, l’argent ayant commencé à établir sa toute-puissance, on se plaignait de la dépréciation de toutes les autres marchandises, et on appelait de tous ses vœux le moment où « toute valeur commerciale » pourrait arriver à son exacte et rigoureuse détermination, à l’état de monnaie. Voici ce que nous trouvons déjà dans Boisguillebert, l’un des plus anciens économistes de la France : « L’argent alors, par cette survenue innombrable de concurrents qui seront les denrées mêmes rétablies dans leurs justes valeurs, sera rembarré dans ses bornes naturelles. » (Économistes financiers du dix-huitième siècle, p. 422, édit. Daire.)
On voit que les premières illusions de la bourgeoisie sont aussi ses dernières.
Titre original : Misère de la philosophie. Réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon · Parution : Paris et Bruxelles, 1847 · Traduction : aucune, texte écrit en français par Karl Marx († 1883) · Édition reproduite : V. Giard & E. Brière, Paris, 1896 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1896 · Licence : domaine public.

