« On lit dans des ouvrages d’économie politique cette hypothèse absurde : Si le prix de toutes choses était doublé… Comme si le prix de toutes choses n’était pas la proportion des choses, et qu’on pût doubler une proportion, un rapport, une loi ! » (Proudhon, t. Ier, p. 81.)
Les économistes sont tombés dans cette erreur, faute d’avoir su faire l’application de la « loi de proportionnalité » et de la « valeur constituée ».
Malheureusement, on lit dans l’ouvrage même de M. Proudhon, tome Ier, p. 110, cette hypothèse absurde, que « si le salaire haussait généralement, le prix de toutes choses hausserait ». Au surplus, si l’on trouve dans des ouvrages d’économie politique la phrase en question, on y trouve aussi son explication. « Si l’on dit que le prix de toutes les marchandises hausse ou baisse, on exclut toujours l’une ou l’autre des marchandises, la marchandise exclue est en général l’argent ou le travail. » (Encyclopædia Metropolitana or Universal Dictionary of Knowledge, vol. IV, à l’article Political Economy, by Senior, London, 1836. Voyez aussi, sur cette expression, J. St Mill, Essays on somme unsettled qestions of political economy, London, 1844, et Tooke, An history of prices, etc., London, 1838.)
Passons maintenant à la seconde application de la « valeur constituée », et d’autres proportionnalités dont le seul défaut est d’être peu proportionnées ; et voyons si M. Proudhon y est plus heureux que dans la monétisation des moutons.
« Un axiome généralement admis par les économistes est que tout travail doit laisser un excédant. Cette proposition est pour moi d’une vérité universelle et absolue : c’est le corrollaire de la loi de la proportionnalité, que l’on peut regarder comme le sommaire de toute la science économique. Mais, j’en demande pardon aux économistes, le principe que tout travail doit laisser un excédant n’a pas de sens dans leur théorie, et n’est susceptible d’aucune démonstration. » (Proudhon.)
Pour prouver que tout travail doit laisser un excédant, M. Proudhon personnifie la société ; il en fait une société personne, société qui n’est pas, tant s’en faut, la société des personnes, puisqu’elle a ses lois à part, n’ayant rien de commun avec les personnes dont se compose la société, et son « intelligence propre », qui n’est pas l’intelligence du commun des hommes, mais une intelligence qui n’a pas le sens commun. M. Proudhon reproche aux économistes de n’avoir pas compris la personnalité de cet être collectif. Nous aimons à lui opposer le passage suivant d’un économiste américain qui reproche aux autres économistes tout le contraire : « L’entité morale (the moral entity), l’être grammatical (the grammatical being) nommé société a été revêtu d’attributions qui n’ont d’existence réelle que dans l’imagination de ceux qui avec un mot font une chose… Voilà ce qui a donné lieu à bien des difficultés et à de déplorables méprises dans l’économie politique. » (Th. Cooper, Lectures on the Elements of Political Economy, Columbia, 1826.)
« Ce principe de l’excédant du travail, continue M. Proudhon, n’est vrai des individus que parce qu’il émane de la société, qui leur confère ainsi le bénéfice de ses propres lois. »
M. Proudhon veut-il dire par là tout simplement que la production de l’individu social dépasse celle de l’individu isolé ? Est-ce de cet excédent de la production des individus associés sur celle des individus non associés, que M. Proudhon entend parler ? S’il en est ainsi, nous pourrons lui citer cent économistes qui ont exprimé cette simple vérité sans tout le mysticisme dont s’entoure M. Proudhon. Voici ce que dit, par exemple, M. Sadler :
« Le travail combiné donne des résultats que le travail individuel ne saurait jamais produire. À mesure donc que l’humanité augmentera en nombre, les produits de l’industrie réunie excéderont de beaucoup la somme d’une simple addition calculée sur cette augmentation… Dans les arts mécaniques comme dans les travaux de la science, un homme peut actuellement faire plus dans un jour qu’un individu isolé pendant toute sa vie. L’axiome des mathématiciens, que le tout est égal aux parties n’est plus vrai, appliqué a notre sujet. Quant au travail, ce grand pilier de l’existence humaine (the great pillar of human existence), on peut dire que le produit des efforts accumulés excède de beaucoup tout ce que des efforts individuels et séparés peuvent jamais produire. » (T. Sadler, The law of population, London, 1830.)
Revenons à M. Proudhon. L’excédant du travail, dit-il, s’explique par la société personne. La vie de cette personne suit des lois opposées aux lois qui font agir l’homme comme individu, ce qu’il veut prouver par des « faits ».
« La découverte d’un procédé économique ne peut jamais valoir à l’inventeur un profit égal à celui qu’il procure à la société… On a remarqué que les entreprises des chemins de fer sont beaucoup moins une source de richesses pour les entrepreneurs que pour l’État… Le prix moyen du transport des marchandises par le roulage est de 18 centimes par tonne et par kilomètre, marchandise prise et rendue en magasin. On a calculé qu’à ce prix, une entreprise ordinaire de chemin de fer n’obtiendrait pas 10 pour 100 de bénéfice net, résultat à peu près égal à celui d’une entreprise de roulage. Mais admettons que la célérité du transport par chemin de fer soit à celle du roulage de terre comme 4 est à 1 : comme dans la société le temps est la valeur même, à égalité de prix le chemin de fer présentera sur le roulage un avantage de 400 pour 100. Cependant, cet avantage énorme, très réel pour la société, est bien loin de se réaliser dans la même proportion pour le voiturier, qui tandis qu’il fait jouir la société d’une mieux-value de 400 %, ne retire pas, quant à lui, 10 pour 100. Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, que le chemin de fer porte son tarif à 25 centimes, celui du roulage restant à 18 : il perdra à l’instant toutes ses consignations. Expéditeurs, destinataires, tout le monde reviendra à la malbrouke, à la patache, s’il le faut. On désertera la locomotive : un avantage social de 400 pour 100 sera sacrifié à une perte privée de 35 pour 100. La raison de cela est facile à saisir : l’avantage qui résulte de la célérité du chemin de fer est tout social, et chaque individu n’y participe qu’en une proportion minime (n’oublions pas qu’il ne s’agit dans ce moment que du transport des marchandises), tandis que la perte frappe directement et personnellement le consommateur. Un bénéfice social égal à 400 représente pour l’individu, si la société est seulement d’un million d’hommes, quatre dix millièmes ; tandis qu’une perte de 33 pour 100 pour le consommateur supposerait un déficit social de 33 millions. » (Proudhon)
Passe encore que M. Proudhon exprime une célérité mise au quadruple par 400 pour 100 de la célérité primitive ; mais qu’il mette en rapport les pour cent de célérité avec les pour cent de profit et qu’il forme une proportion entre deux rapports qui, pour être mesurés séparément par des pour cent, sont néanmoins incommensurables entre eux : c’est établir une proportion entre les pour cent et en laisser de côté les dénominations.
Des pour cent sont toujours des pour cent, 10 pour 100 et 400 pour 100 sont commensurables ; ils sont l’un à l’autre comme 10 est à 400. Donc, conclut M. Proudhon, un profit de 10 pour cent vaut 40 fois moins qu’une célérité quadruplée. Pour sauver les apparences, il dit que, pour la société, le temps est la valeur (time is money). Cette erreur provient de ce qu’il se rappelle confusément qu’il y a un rapport entre la valeur et le temps du travail, et il n’a rien de plus pressé à faire que d’assimiler le temps du travail au temps du transport, c’est-à-dire qu’il identifie les quelques chauffeurs, gardes de convoi et consorts, dont le temps de travail n’est autre que le temps de transport, avec la société tout entière. Pour le coup, voilà la célérité devenue capital, et, en ce cas, il a pleinement raison de dire : « Un bénéfice de 400 pour cent sera sacrifié à une perte de 35 pour cent. » Après avoir établi en mathématicien cette étrange proposition, il nous en donne l’explication en économiste.
« Un bénéfice social égal à 400 représente pour l’individu, si la société est seulement d’un million d’hommes, quatre dix millièmes. » D’accord ; mais il ne s’agit pas de 400, il s’agit de 400 pour cent, et un bénéfice de 400 pour cent représente pour l’individu 400 pour cent, ni plus ni moins. Quel que soit le capital, les dividendes se feront toujours dans le rapport de 400 pour cent. Que fait M. Proudhon ? Il prend les pour cent pour le capital, et comme s’il eût craint que sa confusion ne fût point assez manifeste, assez « sensible », il continue :
« Une perte de 33 pour cent pour le consommateur supposerait un déficit total de 33 millions. » Trente trois pour cent de perte pour le consommateur restent 33 pour cent de perte pour un million de consommateurs. Comment ensuite M. Proudhon peut-il dire pertinemment que le déficit social, dans le cas d’une perte de 33 pour cent, s’élève à 33 millions, quand il ne connaît ni le capital social ni même le capital d’un seul des intéressés ? Ainsi, il ne suffisait pas à M. Proudhon d’avoir confondu le capital et les pour cent ; il se dépasse en identifiant le capital mis dans une entreprise et le nombre des intéressés.
« Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible », un capital déterminé. Un profit social de 400 pour cent, réparti sur un million de participants, intéressés chacun pour 1 franc, donne 4 francs de bénéfice par tête et non pas 0,0004, comme le prétend M. Proudhon. De même, une perte de 33 pour cent pour chacun des participants représente un déficit social de 330 000 francs et non pas de 33 millions (100 : 33 = 1,000,000 : 330,000).
M. Proudhon, préoccupé de sa théorie de la société personne, oublie de faire la division par 100, il obtient ainsi 330,000 francs de perte ; mais 4 francs de profit par tête font pour la société 4 millions de francs de profit. Reste pour la société un profit net de 3,670,000 francs. Ce compte exact démontre tout juste le contraire de ce qu’a voulu démontrer M. Proudhon : c’est que les bénéfices et pertes de la société ne sont point en raison inverse avec les bénéfices et les pertes des individus.
Après avoir rectifié ces simples erreurs de pur calcul, voyons un peu les conséquences auxquelles on arriverait, si on voulait admettre pour les chemins de fer ce rapport de célérité et de capital, tel que M. Proudhon le donne, moins les erreurs de calcul. Supposons qu’un transport quatre fois plus rapide coûte quatre fois plus, ce transport ne donnerait pas moins de profit que le roulage qui est quatre fois plus lent et coûte le quart des frais. Donc, si le roulage prend 18 centimes, le chemin de fer pourrait prendre 72 centimes. Ce serait selon la “ rigueur mathématique ”, la conséquence des suppositions de M. Proudhon, toujours moins ses erreurs de calcul. Mais voilà tout d’un coup qu’il nous dît que si, au lieu de 72 centimes, le chemin de fer n’en prenait que 25, il perdrait à l’instant toutes ses consignations. Décidément, il faut revenir à la malbrouke, à la patache même. Seulement, si nous avons un conseil à donner à M. Proudhon, c’est de ne pas oublier dans son « Programme de l’association progressive » de faire la division par 100. Mais, hélas ! il n’est guère a espérer que notre conseil soit écouté, car M. Proudhon est tellement enchanté de son calcul “ « progressif » ” correspondant à « l’occasion progressive », qu’il s’écrie avec beaucoup d’emphase : « J’ai déjà fait voir au chapitre II, par la solution de l’antinomie de la valeur, que l’avantage de toute découverte utile est incomparablement moindre pour l’inventeur, quoi qu’il fasse, que pour la société ; j’ai porté la démonstration sur ce point jusqu’à la rigueur mathématique ! »
Revenons à la fiction de la société personne, fiction qui n’avait d’autre but que de prouver la simple vérité que voici : une invention nouvelle faisant produire avec la même quantité de travail une plus grande quantité de marchandises, fait baisser la valeur vénale du produit. La société fait donc un profit, non en obtenant plus de valeurs échangeables, mais en obtenant plus de marchandises pour la même valeur. Quant à l’inventeur, la concurrence fait tomber successivement son profit jusqu’au niveau général des profits. M. Proudhon a-t-il prouvé cette proposition ainsi qu’il voulait le faire ? Non. Cela ne l’empêche pas de reprocher aux économistes d’avoir manqué cette démonstration. Pour lui prouver le contraire, nous ne citerons que Ricardo et Lauderdale ; Ricardo, chef de l’école, qui détermine la valeur par le temps du travail, Lauderdale, un des défenseurs les plus acharnés de la valeur par l’offre et la demande. Tous les deux ont développé la même thèse.
En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites auparavant, quoique par ce même moyen non seulement nous ajoutions à la richesse nationale, mais que nous augmentions encore la faculté de produire pour l’avenir… Aussitôt qu’au moyen des machines, ou par nos connaissances en physique, nous forçons les agents naturels à faire l’ouvrage que l’homme faisait auparavant, la valeur échangeable de cet ouvrage tombe en conséquence. S’il fallait dix hommes pour tourner un moulin à blé, et qu’on découvrît que par le moyen du vent ou de l’eau le travail de ces dix hommes pourrait être épargné, la farine qui serait le produit de l’action du moulin tomberait dès ce moment de valeur, en proportion de la somme de travail épargné : et la société se trouverait enrichie de toute la valeur des choses que le travail de ces dix hommes pourrait produire, les fonds destinés à l’entretien des travailleurs n’ayant pas éprouvé par là la moindre diminution. (Ricardo)
« Le profit des capitaux provient toujours de ce qu’ils suppléent à une portion de travail que l’homme devrait faire de ses mains, ou de ce qu’ils accomplissent une portion de travail au-dessus des efforts personnels de l’homme et qu’il ne saurait exécuter lui-même. Le mince bénéfice que font en général les propriétaires des machines, comparé au prix du travail auquel elles suppléent, feront naître des doutes peut-être sur la justesse de cette opinion. Une pompe à feu, par exemple, tire en un jour plus d’eau d’une mine de charbon que ne pourraient en sortir sur leur dos trois cents hommes, même en s’aidant de baquets ; et il n’est pas douteux, qu’elle remplace leur travail à bien moins de frais. C’est ici le cas de toutes les machines. Le travail qui se faisait par la main de l’homme à laquelle elles se sont substituées, elles doivent le faire à plus bas prix… Je suppose qu’un brevet soit donné à l’inventeur d’une machine qui fait l’ouvrage de quatre : comme le privilège exclusif empêche toute concurrence, hors celle qui résulte du travail des ouvriers, il est clair que le salaire de ceux-ci, dans toute la durée du privilège, sera la mesure du prix que l’inventeur doit mettre à ses produits : c’est-à-dire que, pour s’assurer de l’emploi, il exigera un peu moins que le salaire du travail auquel sa machine supplée. Mais à l’expiration du privilège, d’autres machines de même espèce s’établissent et rivalisent avec la sienne. Alors il réglera son prix sur le principe général, le faisant dépendre de l’abondance des machines. Le profit des fonds employés…, quoiqu’il résulte d’un travail suppléé, se règle enfin, non par la valeur de ce travail, mais, comme dans tous les autres cas, par la concurrence entre les propriétaires des fonds ; et le degré en est toujours fixé par la proportion de la quantité des capitaux offerts pour cette fonction avec la demande qu’on en fait.
En dernier lieu donc, tant que le profit sera plus grand que dans les autres industries, il y aura des capitaux qui se jetteront sur l’industrie nouvelle, jusqu’à ce que le taux des bénéfices en soit descendu au niveau commun.
Nous venons de voir que l’exemple du chemin de fer n’était guère propre à jeter quelque jour sur la fiction de la société personne. Néanmoins, M. Proudhon reprend hardiment son discours : « Ces points éclaircis, rien de plus aisé que d’expliquer comment le travail doit laisser à chaque producteur un excédant. »
Ce qui suit maintenant appartient à l’antiquité classique. C’est un conte poétique fait pour délasser le lecteur des fatigues qu’a dû lui causer la rigueur des démonstrations mathématiques qui le précèdent. M. Proudhon donne à sa société personne le nom de Prométhée, dont il glorifie les hauts faits en ces termes :
« D’abord, Prométhée sortant du sein de la nature s’éveille à la vie dans une inertie pleine de charmes, etc., etc. Prométhée se met à l’œuvre et, dès sa première journée, première journée de la seconde création, le produit de Prométhée, c’est-à-dire sa richesse, son bien-être, est égal à dix. Le second jour, Prométhée divise son travail, et son produit devient égal à cent. Le troisième jour et chacun des jours suivants, Prométhée invente des machines, découvre de nouvelles utilités dans les corps, de nouvelles forces dans la nature… À chaque pas que fait son industrie, le chiffre de sa production s’élève et lui dénonce un surcroît de félicité. Et puisque enfin, pour lui, consommer c’est produire, il est clair que chaque journée de consommation, n’emportant que le produit de la veille, laisse un excédant de produit à la journée du lendemain. »
Ce Prométhée de M. Proudhon est un drôle de personnage, aussi faible en logique qu’en économie politique. Tant que Prométhée ne fait que nous enseigner la division du travail, l’application des machines, l’exploitation des forces naturelles et du pouvoir scientifique, multipliant les forces productives des hommes et donnant un excédent comparé à ce que produit le travail isolé, ce nouveau Prométhée n’a que le malheur de venir trop tard. Mais dès que Prométhée se mêle de parler production et consommation, il devient réellement grotesque. Consommer, pour lui, c’est produire ; il consomme le lendemain ce qu’il a produit la veille, c’est comme cela qu’il a toujours une journée d’avance ; cette journée d’avance c’est son « excédant de travail ». Mais, en consommant le lendemain ce qu’il a produit la veille, il faut bien que le premier jour, qui n’avait pas de veille, il ait travaillé pour deux journées, afin d’avoir dans la suite une journée d’avance. Comment Prométhée a-t-il gagné le premier jour cet excédant, alors qu’il n’y avait ni division de travail, ni machines, ni même d’autres connaissances des forces physiques que celle du feu ? Ainsi la question, pour avoir été reculée « jusqu’au premier jour de la seconde création », n’a pas fait un pas en avant. Cette manière d’expliquer les choses tient à la fois du grec et de l’hébreu, elle est à la fois mystique et allégorique, elle donne parfaitement à M. Proudhon le droit de dire : « J’ai démontré par la théorie et par les faits le principe que tout travail doit laisser un excédant. »
Les faits, c’est le fameux calcul progressif, la théorie, c’est le mythe de Prométhée.
« Mais, continue M. Proudhon, ce principe aussi certain qu’une proposition d’arithmétique, est loin encore de se réaliser pour tout le monde. Tandis que, par le progrès de l’industrie collective, chaque journée de travail individuel obtient un produit de plus en plus grand, et, par une conséquence nécessaire, tandis que le travailleur, avec le même salaire, devrait devenir tous les jours plus riche, il existe dans la société des États qui profitent et d’autres qui dépérissent. »
En 1770, la population des Royaumes-Unis de la Grande-Bretagne était de 15 millions et la population productive de 3 millions. Le pouvoir scientifique de la production égalait environ une population de 12 millions d’individus de plus ; donc, en somme, il y avait 15 millions de forces productives. Ainsi le pouvoir productif était à la population comme 1 est à 1, et le pouvoir scientifique était au pouvoir manuel comme 4 est à 1.
En 1840, la population ne dépassait pas 30 million : la population productive était de 6 millions, tandis que le pouvoir scientifique montait à 650 millions, c’est-à-dire qu’il était à la population entière comme 21 à 1, et au pouvoir manuel comme 108 à 1.
Dans la société anglaise, la journée de travail a donc acquis en soixante-dix ans, un excédant de 2,700 pour 100 de productivité, c’est-à-dire qu’en 1840 elle a produit vingt-sept fois autant qu’en 1770. D’après M. Proudhon, il faudrait poser la question que voici : pourquoi l’ouvrier anglais de 1840 n’a-t-il pas été vingt-sept fois plus riche que celui de 1770 ? En posant une pareille question, on supposerait naturellement que les Anglais auraient pu produire ces richesses sans que les conditions historiques dans lesquelles elles ont été produites, telles que : accumulation privée des capitaux, division moderne du travail, atelier automatique, concurrence anarchique, salariat, enfin tout ce qui est basé sur l’antagonisme des classes, eussent existé. Or, pour le développement des forces productives et de l’excédant de travail, c’étaient précisément là les conditions d’existence. Donc il a fallu pour obtenir ce développement des forces productives et cet excédent de travail, qu’il y eût des classes qui profitent et d’autres qui dépérissent.
Qu’est-ce donc, en dernier lieu, que ce Prométhée ressuscité par M. Proudhon ? C’est la société, ce sont les rapports sociaux basés sur l’antagonisme des classes. Ces rapports sont, non pas des rapports d’individu à individu, mais d’ouvrier à capitaliste, de fermier à propriétaire foncier, etc. Effacez ces rapports, et vous aurez anéanti toute la société et votre Prométhée n’est plus qu’un fantôme sans bras ni jambes, c’est-à-dire sans atelier automatique, sans division de travail, manquant enfin de tout ce que vous lui avez donné primitivement pour lui faire obtenir cet excédant de travail.
Si donc, dans la théorie, il suffisait, comme le fait M. Proudhon, d’interpréter la formule de l’excédant de travail dans le sens de l’égalité, sans prendre garde aux conditions actuelles de la production, il devrait suffire, dans la pratique, de faire parmi les ouvriers une répartition égalitaire de toutes les richesses actuellement acquises, sans rien changer aux conditions actuelles de la production. Ce partage n’assurerait pas un grand degré de confort à chacun des participants.
Mais M. Proudhon n’est pas aussi pessimiste qu’on pourrait bien le croire. Comme la proportionnalité est tout pour lui, il faut bien qu’il voie dans le Prométhée tout donné, c’est-à-dire dans la société actuelle, un commencement de réalisation de son idée favorite.
« Mais partout aussi le progrès de la richesse, c’est-à-dire la proportionnalité des valeurs, est la loi dominante, et quand les économistes opposent aux plaintes du parti social, l’accroissement progressif de la fortune publique, et les adoucissements apportés à la condition des classes même les plus malheureuses, ils proclament, sans s’en douter, une vérité qui est la condamnation de leurs théories. »
Qu’est-ce, en effet, que la richesse collective, la fortune publique ? C’est la richesse de la bourgeoisie, et non pas celle de chaque bourgeois en particulier. Eh bien ! les économistes n’ont fait autre chose que de démontrer comment dans les rapports de production tels qu’ils existent, la richesse de la bourgeoisie s’est développée et doit s’accroître encore. Quant aux classes ouvrières, c’est encore une question fort contestée que de savoir si leur condition s’est améliorée à la suite de l’accroissement de la richesse prétendue publique. Si les économistes nous citent, à l’appui de leur optimisme, l’exemple des ouvriers anglais occupés à l’industrie cotonnière, ils ne voient leur situation que dans les rares moments de la prospérité du commerce. Ces moments de prospérité sont, aux époques de crise et de stagnation, dans la « juste proportionnalité » de 3 à 10. Mais peut-être aussi, en parlant d’amélioration, les économistes ont-ils voulu parler de ces millions d’ouvriers qui durent périr aux Indes orientales, pour procurer au million et demi d’ouvriers occupés en Angleterre à la même industrie, trois années de prospérité sur dix.
Quant à la participation temporaire à l’accroissement de la richesse publique, c’est différent. Le fait de participation temporaire s’explique par la théorie des économistes. Il en est la confirmation et nullement la « condamnation », comme le dit M. Proudhon. S’il y avait quelque chose à condamner, ce serait certes le système de M. Proudhon, qui réduirait, ainsi que nous l’avons démontré, l’ouvrier au minimum de salaire, malgré l’accroissement des richesses. Ce n’est qu’en le réduisant au minimum de salaire, qu’il y aurait fait une application de la juste proportionnalité des valeurs, de la « valeur constituée » — par le temps du travail. C’est parce que le salaire, par suite de la concurrence, oscille au-dessus ou au-dessous du prix des vivres nécessaires à la sustentation de l’ouvrier, que celui-ci peut participer tant soit peu au développement de la richesse collective, mais qu’il peut aussi périr de misère. C’est là toute la théorie des économistes qui ne se font pas illusion.
Après ses longues divagations au sujet des chemins de fer, de Prométhée et de la nouvelle société à reconstituer sur la « valeur constituée », M. Proudhon se recueille ; l’émotion le gagne et il s’écrie d’un ton paternel :
« J’adjure les économistes de s’interroger un moment, dans le silence de leur cœur, loin des préjugés qui les troublent et sans égard aux emplois qu’ils occupent ou qu’ils attendent, aux intérêts qu’ils desservent, aux suffrages qu’ils ambitionnent, aux distinctions dont leur vanité se berce : qu’ils disent si jusqu’à ce jour le principe que tout travail doit laisser un excédant leur était apparu avec cette chaîne de préliminaires et de conséquences que nous avons soulevée. »
Titre original : Misère de la philosophie. Réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon · Parution : Paris et Bruxelles, 1847 · Traduction : aucune, texte écrit en français par Karl Marx († 1883) · Édition reproduite : V. Giard & E. Brière, Paris, 1896 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1896 · Licence : domaine public.

