Prenons avec M. Proudhon le chemin de traverse.
Nous voulons bien que les rapports économiques, envisagés comme des lois immuables, des principes éternels, des catégories idéales, fussent antérieurs aux hommes actifs et agissants ; nous voulons bien encore que ces lois, ces principes, ces catégories eussent, dès l’origine des temps, sommeillé « dans la raison impersonnelle de l’humanité ». Nous avons déjà vu qu’avec toutes ces éternités immuables et immobiles, il n’y a plus d’histoire ; il y a tout au plus l’histoire dans l’idée, c’est-à-dire l’histoire qui se réfléchit dans le mouvement dialectique de la raison pure. M. Proudhon, en disant que, dans le mouvement dialectique, les idées ne se « différencient » plus, a annulé et l’ombre du mouvement et le mouvement des ombres, au moyen desquels on aurait pu tout au plus encore créer un simulacre de l’histoire, Au lieu de cela, il impute à l’histoire sa propre impuissance, il s’en prend à tout, jusqu’à la langue française. « Il n’est donc pas exact de dire, dit M. Proudhon le philosophe, que quelque chose avient, quelque chose se produit : dans la civilisation comme dans l’univers, tout existe, tout agit depuis toujours. Il en est ainsi de toute l’économie sociale. » (Tome II, p. 102.)
Telle est la force productrice des contradictions qui fonctionnent et qui font fonctionner M. Proudhon, qu’en voulant expliquer l’histoire il est forcé de la nier, qu’en voulant expliquer la venue successive des rapports sociaux il nie que quelque chose puisse avenir, qu’en voulant expliquer la production avec toutes ses phases, il conteste que quelque chose puisse se produire.
Ainsi pour M. Proudhon plus d’histoire, plus de succession des idées, et cependant son livre subsiste toujours ; et ce livre est précisément, d’après sa propre expression, « l’histoire selon la succession des idées ». Comment trouver une formule, car M. Proudhon est l’homme aux formules, qui l’aide à pouvoir sauter d’un seul bond par delà toutes ses contradictions ?
Pour cela, il a inventé une raison nouvelle, qui n’est ni la raison absolue, pure et vierge, ni la raison commune des hommes actifs et agissants dans les différents siècles, mais qui est une raison tout à part, la raison de la société personne, du sujet humanité, qui sous la plume de M. Proudhon, débute parfois aussi comme « génie social », « raison générale » et en dernier lieu comme « raison humaine »… Cette raison, affublée de tant de noms, se fait cependant à chaque instant reconnaître comme la raison individuelle de M. Proudhon avec son bon et son mauvais côté, ses antidotes et ses problèmes.
« La raison humaine ne crée pas la vérité, » cachée dans les profondeurs de la raison absolue, éternelle. Elle ne peut que la dévoiler. Mais les vérités qu’elle a dévoilées jusqu’à présent sont incomplètes, insuffisantes et partant contradictoires. Donc, les catégories économiques, étant elles-mêmes des vérités découvertes, révélées par la raison humaine, par le génie social sont également incomplètes et renferment le germe de la contradiction. Avant M. Proudhon, le génie social n’a vu que les éléments antagonistes, et non la formule synthétique, cachés tous deux simultanément dans la raison absolue. Les rapports économiques, ne faisant que réaliser sur la terre ces vérités insuffisantes, ces catégories incomplètes, ces notions contradictoires sont donc contradictoires en eux-mêmes, et présentent les deux côtés, dont l’un bon, l’autre mauvais.
Trouver la vérité complète, la notion dans toute sa plénitude, la formule synthétique qui anéantisse l’économie, voilà le problème du génie social. Voilà encore pourquoi, dans l’illusion de M. Proudhon, le même génie social a été poussé d’une catégorie à l’autre, sans encore être parvenu, avec toute la batterie de ses catégories, à arracher à Dieu, à la raison absolue, une formule synthétique.
« D’abord, la société (le génie social), pose un premier fait, émet une hypothèse… véritable antinomie, dont les résultats antagonistes se déroulent dans l’économie sociale de la même manière que les conséquences auraient pu s’en déduire dans l’esprit ; en sorte que le mouvement industriel, suivant en tout la déduction des idées, se divise en un double courant, l’un d’effets utiles, l’autre de résultats subversifs… Pour constituer harmoniquement ce principe à double face et résoudre cette antinomie, la société en fait surgir une seconde, laquelle sera bientôt suivie d’une troisième, et telle sera la marche du génie social, jusqu’à ce qu’ayant épuisé toutes ses contradictions — je suppose, mais cela n’est pas prouvé, que la contradiction dans l’humanité ait un terme, — il revienne d’un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule résolve tous ses problèmes. » (T. Ier, p. 135.)
De même qu’auparavant l’antithèse s’est transformée en antidote, de même la thèse devient maintenant hypothèse. Ce changement de termes n’a plus rien qui puisse nous étonner de la part de M. Proudhon. La raison humaine, qui n’est rien moins que pure, n’ayant que des vues incomplètes, rencontre à chaque pas de nouveaux problèmes à résoudre. Chaque nouvelle thèse qu’elle découvre dans la raison absolue et qui est la négation de la première thèse, devient pour elle une synthèse, qu’elle accepte assez naïvement comme la solution du problème en question. C’est ainsi que cette raison se démène dans des contradictions toujours nouvelles jusqu’à ce que, se trouvant à bout de contradictions, elle s’aperçoive que toutes ses thèses et synthèses ne sont que des hypothèses contradictoires. Dans sa perplexité, « la raison humaine, le génie social, revient d’un bond sur toutes ses positions antérieures et dans une seule formule résout tous ses problèmes. » Cette formule unique, disons-le en passant, constitue la véritable découverte de M. Proudhon. C’est la valeur constituée.
On ne fait des hypothèses qu’en vue d’un but quelconque. Le but que se proposait en premier lieu le génie social qui parle par la bouche de M. Proudhon, c’était d’éliminer ce qu’il y a de mauvais dans chaque catégorie économique, pour n’avoir que du bon. Pour lui le bon, le bien suprême, le véritable but pratique, c’est l’égalité. Et pourquoi le génie social se proposait-il l’égalité plutôt que l’inégalité, la fraternité, le catholicisme, ou tout autre principe ? Parce que « l’humanité n’a réalisé successivement tant d’hypothèses particulières qu’en vue d’une hypothèse supérieure, » qui est précisément l’égalité. En d’autres mots : parce que l’égalité est l’idéal de M. Proudhon. Il s’imagine que la division du travail, le crédit, l’atelier, que tous les rapports économiques n’ont été inventés qu’au profit de l’égalité, et cependant ils ont toujours fini par tourner contre elle. De ce que l’histoire et la fiction de M. Proudhon se contredisent à chaque pas, ce dernier conclut qu’il y a contradiction. S’il y a contradiction, elle n’existe qu’entre son idée fixe et le mouvement réel.
Désormais, le bon côté d’un rapport économique, c’est celui qui affirme l’égalité ; le mauvais côté, c’est celui qui la nie et affirme l’inégalité. Toute nouvelle catégorie est une hypothèse du génie social, pour éliminer l’inégalité engendrée par l’hypothèse précédente. En résumé, l’égalité est l’intention primitive, la tendance mystique, le but providentiel que le génie social a constamment devant les yeux, en tournoyant dans le cercle des contradictions économiques. Aussi la Providence est-elle la locomotive qui fait mieux marcher tout le bagage économique de M. Proudhon que sa raison pure et évaporée. Il a consacré à la Providence tout un chapitre, qui suit celui des impôts.
Providence, but providentiel, voilà le grand mot dont on se sert aujourd’hui, pour expliquer la marche de l’histoire. Dans le fait ce mot n’explique rien. C’est tout au plus une forme déclamatoire, une manière comme une autre de paraphraser les faits.
Il est de fait qu’en Écosse les propriétés foncières obtinrent une valeur nouvelle par le développement de l’industrie anglaise. Cette industrie ouvrit de nouveaux débouchés à la laine. Pour produire la laine en grand, il fallait transformer les champs labourables en pâturages. Pour effectuer cette transformation, il fallait concentrer les propriétés. Pour concentrer les propriétés, il fallait abolir les petites tenures, chasser des milliers de tenanciers de leur pays natal, et mettre à leur place quelques pasteurs surveillant des millions de moutons. Ainsi, par des transformations successives, la propriété foncière a eu pour résultat en Écosse de faire chasser les hommes par les moutons. Dites maintenant que le but providentiel de l’institution de la propriété foncière en Écosse avait été de faire chasser les hommes par les moutons, et vous aurez fait de l’histoire providentielle.
Certes, la tendance à l’égalité appartient à notre siècle. Dire maintenant que tous les siècles antérieurs, avec des besoins, des moyens de production, etc., tout à fait différents, travaillaient providentiellement à la réalisation de l’égalité, c’est d’abord substituer les moyens et les hommes de notre siècle aux hommes et aux moyens des siècles antérieurs, et méconnaître le mouvement historique par lequel les générations successives transformaient les résultats acquis des générations qui les précédaient. Les économistes savent très bien que la même chose qui était pour l’un la matière ouvragée n’est pour l’autre que la matière première de nouvelle production.
Supposez, comme le fait M. Proudhon, que le génie social ait produit, ou plutôt improvise, les seigneurs féodaux dans le but providentiel de transformer les colons en travailleurs responsables et égalitaires ; et vous aurez fait une substitution de buts et de personnes toute digne de cette Providence qui, en Écosse, instituait la propriété foncière, pour se donner le malin plaisir de faire chasser les hommes par les moutons.
Mais puisque M. Proudhon prend un intérêt si tendre à la Providence, nous le renvoyons à l’Histoire de l’économie politique, de M. de Villeneuve-Bargemont, qui, lui aussi, court après un but providentiel. Ce but ce n’est plus l’égalité, c’est le catholicisme.
Titre original : Misère de la philosophie. Réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon · Parution : Paris et Bruxelles, 1847 · Traduction : aucune, texte écrit en français par Karl Marx († 1883) · Édition reproduite : V. Giard & E. Brière, Paris, 1896 · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1896 · Licence : domaine public.

