La rémunération accordée à l’ouvrier varie suivant la nature du travail ; mais ce n’est pas là une des causes qui font varier la valeur relative des différentes marchandises.
Cependant, quoique je considère le travail comme la source de toute valeur, et sa quantité relative comme la mesure qui règle presque exclusivement la valeur relative des marchandises, il ne faut pas croire que je n’aie pas fait attention aux différentes espèces de travail et à la difficulté de comparer celui d’une heure ou d’un jour consacré à un certain genre d’industrie, avec un travail de la même durée consacré à une autre production. La valeur de chaque espèce de travail est bientôt fixée, et elle l’est avec assez de précision pour satisfaire aux nécessités de la pratique : elle dépend beaucoup de la dextérité comparative de l’ouvrier, et de l’activité avec laquelle il a travaillé. L’échelle comparative une fois établie, elle n’est sujette qu’à peu de variations. Si la journée d’un ouvrier en bijouterie vaut plus que celle d’un ouvrier ordinaire, cette proportion reconnue et déterminée depuis longtemps conserve sa place dans l’échelle des valeurs1.
En comparant donc la valeur d’un même objet à des époques différentes, on peut se dispenser d’avoir égard à l’habileté et à l’activité comparatives de l’ouvrier, car elles influent également aux deux époques. Des travaux de la même nature exécutés dans différents temps se comparent entre eux ; et si un dixième, un cinquième ou un quart a été ajouté ou ôté à leur prix, il en résultera un effet proportionné dans la valeur relative de l’objet. Si une pièce de drap valant actuellement deux pièces de toile, venait à valoir dans dix ans quatre pièces de toile, nous serions fondés à conclure en toute sécurité qu’il faut plus de travail pour fabriquer le drap, ou qu’il en faut moins pour faire de la toile, ou même que ces deux causes ont agi en même temps.
Les recherches sur lesquelles je voudrais porter l’attention du lecteur, ayant pour objet l’effet produit par les variations survenues dans la valeur relative des marchandises, et non dans leur valeur absolue, il est peu important de comparer les prix qu’on accorde aux différentes espèces de travail. Nous pouvons présumer que le rapport entre les différents prix reste à peu près le même d’une génération à l’autre, ou au moins que les variations qu’ils éprouvent d’une année à l’autre sont peu sensibles, quelque inégalité qui ait pu s’y trouver dans l’origine, et quels que soient la capacité, l’adresse ou le temps nécessaires pour acquérir la dextérité manuelle dans les différentes branches de l’industrie. Ces légères variations ne sauraient donc avoir, à des époques rapprochées, aucun effet notable sur la valeur relative des choses.
« Le rapport entre les taux différents des salaires et des profits dans les différents emplois du travail et des capitaux, ne paraît pas être modifié d’une manière sensible, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, par la richesse ou la misère, ni par les progrès ou la décadence des sociétés. De telles révolutions dans l’État doivent, en effet, influer sur le taux général des salaires et des profits, mais elles finissent par modifier également les uns et les autres dans tous leurs différents emplois. Leurs rapports mutuels doivent donc rester les mêmes, et peuvent à peine subir une grande variation tant soit peu durable2, par la suite de semblables révolutions. »
« Quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise, ce n’est pas celle d’après laquelle on l’estime ordinairement. Il est souvent difficile de déterminer la proportion qui existe entre deux différentes quantités de travail. Le temps employé à exécuter deux différentes espèces d’ouvrage n’est pas toujours suffisant pour déterminer cette proportion. Il faut encore tenir compte des différents degrés de fatigue que l’ouvrier a endurée et de la dextérité qu’il a montrée. Un travail violent d’une heure peut être beaucoup plus pénible que celui de deux heures employées à un ouvrage aisé ; et il peut y avoir beaucoup plus de travail dans une heure d’application à un métier qu’il a fallu dix ans de peines pour apprendre, que dans un mois de travail appliqué à une occupation ordinaire et aisée. Mais il n’est point aisé de trouver une mesure exacte du degré de fatigue ou de dextérité. Il est vrai qu’en échangeant les différents produits de différentes sortes de travail les uns contre les autres, on en tient compte ordinairement jusqu’à un certain point. Cependant cela ne se règle pas par une mesure exacte, et n’est que le résultat du débat entre le vendeur qui exige et l’acheteur qui marchande, et qui se décide d’après cette espèce d’égalité approximative, qui, quoiqu’inexacte, suffit cependant dans les transactions ordinaires de la vie. Richesse des Nations, liv. I, chap. 10. (Edit. Guillaumin.)
Richesse des Nations, liv. I, chap. 10
Titre original : On the Principles of Political Economy and Taxation · Parution : Londres, 1817 ; troisième édition, 1821 · Traduction : Francisco Solano Constancio († 1846) et Alcide Fonteyraud († 1849) · Année de la traduction : 1819 (Constancio) ; édition revue de 1847 · Édition reproduite : Œuvres complètes de David Ricardo, Guillaumin, Paris, 1847, avec les notes de l’édition · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1847 · Licence : domaine public.

