La valeur des marchandises se trouve modifiée, non-seulement par le travail immédiatement appliqué à leur production, mais encore par le travail consacré aux outils, aux machines, aux bâtiments qui servent à les créer.
Même dans cet état primitif des sociétés dont il est question dans Adam Smith, le chasseur sauvage a besoin d’un capital quelconque, créé peut-être par lui-même et qui lui permette de tuer le gibier. S’il n’avait aucune espèce d’arme offensive, comment tuerait-il un castor ou un daim ? La valeur de ces animaux se composerait donc d’abord du temps et du travail employés à leur destruction, et ensuite du temps et du travail nécessaires au chasseur pour acquérir son capital, c’est-à-dire l’arme dont il s’est servi.
Supposons que l’arme propre à tuer le castor exige, pour sa fabrication, beaucoup plus de travail que celle qui suffit pour tuer le daim, en raison de la difficulté plus grande d’approcher du premier de ces animaux, et de la nécessité d’être par conséquent muni d’une arme propre à porter un coup assuré. Dans ce cas, il est probable qu’un castor vaudra plus que deux daims, précisément parce que, tout considéré, il faudra plus de travail pour tuer le premier.
Tous les instruments nécessaires pour tuer les castors et les daims pourraient aussi n’appartenir qu’à une seule classe d’hommes, une autre classe se chargeant du travail de la chasse ; mais leur prix comparatif serait toujours proportionné au travail employé, soit pour se procurer le capital, soit pour tuer ces animaux. Que les capitaux fussent abondants ou rares par rapport au travail ; qu’il y eût abondance ou disette des aliments et autres objets de première nécessité, les personnes qui auraient consacré une valeur égale de capital à un de ces deux emplois, pourraient retirer une moitié, un quart, ou un huitième du produit, le reste servant de salaire à ceux qui auraient fourni leur travail. Mais cette division d’intérêts ne saurait affecter la valeur réelle des produits ; en effet, soit que les profits du capital s’élèvent à cinquante, à vingt, ou à dix pour cent, soit que les salaires des ouvriers s’élèvent ou s’abaissent, l’effet en sera le même dans les deux emplois différents.
Qu’on suppose les occupations de la société plus étendues, en sorte que les uns fournissent les canots, les filets et les appareils nécessaires à la pêche ; et les autres, les semences et les instruments grossiers dont on se sert en commençant une culture : il sera toujours vrai de dire cependant que la valeur échangeable des objets produits est proportionnée au travail employé à leur production, et je ne dis pas seulement à leur production immédiate, mais encore à la fabrication des instruments et machines nécessaires à l’industrie qui les produit.
Si nous envisageons un état de société encore plus avancé, où les arts et le commerce fleurissent, nous verrons que c’est toujours le même principe qui détermine les variations dans la valeur des marchandises. En estimant, par exemple, la valeur échangeable des bas de coton, nous verrons qu’elle dépend de la totalité du travail nécessaire pour les fabriquer et les porter au marché. Il y a d’abord le travail nécessaire à la culture de la terre où l’on a récolté le coton brut ; puis celui qui a servi à le transporter dans le pays où l’on doit fabriquer les bas, — ce qui comprend une partie du travail employé à la construction du navire qui doit porter le coton, et qui est payé dans le fret des marchandises. Puis, vient le travail du fileur et du tisserand, et une partie de celui de l’ingénieur, du serrurier, du charpentier, qui a construit les bâtiments et les machines ; enfin les services du détaillant et de plusieurs autres personnes qu’il serait inutile d’énumérer. La somme totale de toutes ces sortes de travaux détermine la quantité des divers objets qui doit être échangée contre ces bas ; et une pareille estimation de tout le travail employé à la production de ces objets eux-mêmes, réglera également la quantité qui doit en être donnée pour les bas1.
Pour nous convaincre que c’est là le fondement réel de toute valeur échangeable, supposons qu’il ait été fait un perfectionnement qui abrége le travail dans une des différentes opérations que le coton brut doit subir, avant que des bas de coton puissent être apportés au marché pour être échangés contre d’autres objets ; et observons quels en seraient les effets. S’il fallait effectivement moins de bras pour cultiver le coton et pour le récolter ; si l’on employait moins de matelots pour manœuvrer, ou moins de charpentiers pour construire le navire qui doit nous le porter ; si moins de personnes étaient employées à construire les bâtiments et les machines ; ou si après leur construction on en augmentait la puissance, les bas baisseraient infailliblement de prix, et par conséquent on ne pourrait plus les échanger que pour une moindre quantité d’autres objets. Ils baisseraient de prix, parce qu’une moindre portion de travail suffirait pour les produire, et ils ne pourraient plus être donnés en échange que pour une quantité moindre d’articles dans la fabrication desquels il ne se serait point opéré une pareille économie de main-d’œuvre.
Une économie dans le travail ne manque jamais de faire baisser la valeur relative d’une marchandise, — que cette économie porte sur le travail nécessaire à la fabrication de l’objet même, ou bien sur le travail nécessaire à la formation du capital employé dans cette production. Qu’il y ait moins de blanchisseurs, de fileurs et de tisserands directement employés à la fabrication des bas, ou moins de matelots, de charretiers, d’ingénieurs, de forgerons occupés indirectement à la même production : dans l’un et l’autre cas, le prix devra baisser. Dans le premier, toute l’économie de travail porterait entièrement sur les bas auxquels cette portion de travail était uniquement consacrée ; dans le second, une partie seulement de cette épargne porterait sur les bas, — l’autre retombant sur tous les autres objets à la production desquels contribuaient les bâtiments, les machines et les moyens de transport.
Supposons que dans un état de société peu avancé les arcs et les flèches du chasseur aient une valeur et une durée pareilles à celles du canot et des instruments du pêcheur, — les uns et les autres étant, d’ailleurs, le produit de la même quantité de travail. Dans un tel état de choses, la valeur du gibier, produit de la journée de travail du chasseur, sera exactement la même que celle du poisson pris par le pêcheur dans sa journée. Le rapport entre la valeur du poisson et celle du gibier se trouvera entièrement déterminé par la quantité de travail dépensé pour se procurer l’un et l’autre, quelle que soit la quantité de chacun des produits, et indépendamment du taux plus ou moins élevé des salaires ou des profits en général. Si, par exemple le pêcheur avait un canot et des instruments de pêche pouvant durer dix ans, et ayant une valeur de 100 liv. st. ; s’il employait dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail donnerait chaque jour vingt saumons ; si, d’un autre côté, le chasseur, possédant des armes d’une égale valeur et d’une égale durée, employait aussi dix hommes dont le salaire serait de 100 liv. st. et dont le travail lui procurerait dix daims par jour, le prix naturel d’un daim devrait être de deux saumons, — que la portion du produit total accordée aux travailleurs qui l’ont pris fût, d’ailleurs, grande ou petite. La proportion de ce qui a pu être payé comme salaire est de la plus haute importance pour la question des profits ; car il est évident qu’ils doivent être forts ou faibles selon que les salaires sont élevés ou à bas prix ; mais cela ne peut nullement affecter la valeur relative du poisson et du gibier, le prix des journées devant être au même taux dans les deux genres d’industrie. Dans le cas où le chasseur voudrait exiger que le pêcheur lui donnât plus de poisson pour chaque pièce de gibier, en alléguant qu’il a dépensé une plus grande partie de sa chasse, ou de ce que vaut sa chasse, pour payer les journées de ses chasseurs, le pêcheur lui répondrait qu’il se trouve précisément dans le même cas. Par conséquent tant qu’une journée de travail continuera à donner à l’un la même quantité de poisson, à l’autre la même quantité de gibier, le taux naturel de l’échange sera de un daim pour deux saumons, quelles que soient d’ailleurs les variations de salaires et de profits et l’accumulation du capital.
Si avec le même travail on obtenait moins de poisson ou plus de gibier, la valeur du premier hausserait par rapport à celle du second. Si, au contraire, on prenait avec le même travail moins de gibier ou plus de poisson, le gibier renchérirait par rapport au poisson.
S’il existait quelque autre objet d’échange dont la valeur fût invariable, et que l’on pût se procurer dans tous les temps et dans toutes les circonstances avec la même quantité de travail, nous pourrions, en comparant à cette valeur celle du poisson et du gibier, déterminer avec précision quelle portion de cette inégalité doit être attribuée à la cause qui change la valeur du poisson, et quelle portion à la cause qui change la valeur du gibier.
Supposons que l’argent soit cette mesure invariable. Si un saumon vaut une livre sterling, et un daim deux livres, un daim vaudra deux saumons ; mais un daim pourra acquérir la valeur de trois saumons, 1o dans le cas où il faudrait plus de travail pour se rendre maître des daims ; 2o dans le cas où il faudrait moins de travail pour pêcher du saumon ; 3o dans le cas où ces deux causes agiraient simultanément. Si une pareille mesure, invariable, fidèle, existait, on pourrait aisément évaluer l’effet de chacune de ces causes. Si le saumon continuait à se vendre au prix d’une livre sterling, tandis que le daim en vaudrait trois, nous pourrions conclure qu’il faut plus de travail pour se procurer des daims. Si les daims restaient au prix de 2 liv. st. pendant que le saumon aurait baissé à 13 s. 4 d., il faudrait certainement en conclure que moins de travail est nécessaire pour avoir du saumon ; et si le prix des daims haussait à 2 liv. 10 s., le saumon baissant 16 s. 8 d., nous devrions en conclure que les deux causes ont opéré conjointement pour produire ce changement dans la valeur relative de ces deux objets.
Il n’est pas de variations dans les salaires de l’ouvrier qui puissent influer sur la valeur relative des marchandises, car, en supposant même qu’ils s’élèvent, il ne s’ensuit pas que ces objets doivent exiger plus de travail. Seulement, ce travail se paiera plus cher, et les mêmes motifs qui ont engagé le chasseur et le pêcheur à hausser le prix du gibier et du poisson, détermineront le propriétaire d’une mine à élever la valeur de son or. Ces motifs agissant avec la même force sur tous les trois, et la situation relative des trois personnes étant la même avant et après l’augmentation des salaires, la valeur relative du gibier, du poisson et de l’or n’auront éprouvé aucun changement. Les salaires pourraient monter de 20 pour cent, les profits diminuant par conséquent dans une proportion plus ou moins grande, sans causer le moindre changement dans la valeur relative de ces marchandises.
Supposons maintenant qu’avec le même travail et le même capital on pût avoir plus de poisson, mais non pas plus d’or ou de gibier ; dans ce cas, la valeur relative du poisson tomberait par rapport à celle de l’or ou du gibier. Si, au lieu de vingt saumons le travail d’un jour en rapportait vingt-cinq, le prix d’un saumon serait de 16 shellings au lieu de 1 livre sterling, et deux saumons et demi, au lieu de deux, seraient donnés en échange contre un daim ; mais le prix des daims se maintiendrait toujours à 2 liv. comme auparavant. Pareillement, si avec le même capital et le même travail on n’obtenait plus autant de poisson, sa valeur comparative hausserait alors, et le poisson augmenterait ou diminuerait de valeur échangeable, en raison seulement du plus ou moins de travail nécessaire pour en avoir une quantité déterminée ; mais jamais cette hausse ou cette baisse ne pourrait dépasser le rapport de l’augmentation ou de la diminution du travail nécessaire.
Si nous possédions une mesure fixe, au moyen de laquelle on pût estimer les variations dans les prix des marchandises, nous verrions que la dernière limite de la hausse est en raison de la quantité additionnelle de travail nécessaire à leur production ; et que cette hausse ne peut provenir que d’une production qui exige plus de travail. Une hausse dans les salaires n’augmenterait point le prix des marchandises en argent, ni même leur prix relativement à ces marchandises, dont la production n’exigerait pas une augmentation de travail, ou de capital fixe et circulant. Si la production d’un de ces ces objets exigeait plus ou moins de travail, nous avons déjà montré que cela causerait à l’instant un changement dans sa valeur relative ; mais ce changement serait dû à la variation survenue dans la quantité de travail nécessaire, et non à la hausse des salaires.
M. Ricardo paraît n’avoir pas compris là-dedans les profits ou l’intérêt des capitaux comme partie constituante du prix des choses. Lorsqu’un acheteur paie la valeur d’une partie de bas, et que le travail du planteur qui a cultivé le coton, le travail du négociant qui l’a fait venir en Europe, le travail même du constructeur qui a bâti le navire, qui a construit les métiers du fileur, du tisserand ; lorsque tous ces travaux, dis-je, font partie du prix des bas, il n’y a encore rien dans ce prix pour payer l’usage des différentes portions de capitaux qui ont servi durant l’exercice de tous ces travaux. Et remarquez bien que lorsque je dis l’usage des capitaux, je ne veux pas dire seulement leur détérioration, la dépense nécessaire pour conserver aux instruments aratoires, aux navires, aux machines, leur entière valeur. Je suppose qu’il n’y a nulle détérioration dans la valeur capitale, et que les fonds qui ont servi dans ce commerce et dans ces manufactures sont, après la production, en raison de l’entretien et de la restauration des valeurs employées, égaux à ce qu’ils étaient lorsqu’on a entrepris cette production. Je dis que l’intérêt de ce capital n’est point encore payé indépendamment de l’acquittement de tous ces frais ; il faut nécessairement que cette production paie le profit ou l’intérêt de ces mêmes capitaux, et par conséquent que l’intérêt du capital fasse partie du prix des choses produites. On en peut dire autant du revenu des propriétaires fonciers (rent of land). Par suite, M. Ricardo ne comprend point, dans ce qu’il nomme, d’après Smith, le prix naturel des choses, ni l’intérêt du capital, ni les profits du fonds de terre qui ont concouru à leur production. Cependant le concours du fonds capital et du fonds de terre est tout aussi indispensable pour la production que le concours des facultés industrielles ; les propriétaires des facultés productives du capital et des terres ne fournissent pas gratuitement ce concours, puisque l’un retire un intérêt et l’autre un fermage. Cet intérêt et ce fermage font bien nécessairement partie du prix des produits, puisque les frais de production ne peuvent être payés qu’avec le prix des produits qui en résultent. — J.-B. Say.
Titre original : On the Principles of Political Economy and Taxation · Parution : Londres, 1817 ; troisième édition, 1821 · Traduction : Francisco Solano Constancio († 1846) et Alcide Fonteyraud († 1849) · Année de la traduction : 1819 (Constancio) ; édition revue de 1847 · Édition reproduite : Œuvres complètes de David Ricardo, Guillaumin, Paris, 1847, avec les notes de l’édition · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1847 · Licence : domaine public.

