Chapitre premier — De la valeur
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Section IV.

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Des principes de l’économie politique et de l’impôt, de David Ricardo.
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David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817) — chapitre premier — Section IV.

L’emploi des machines et des capitaux fixes modifie considérablement le principe qui veut que la quantité de travail consacrée à la production des marchandises détermine leur valeur relative.

Dans la précédente section, nous avons admis que les instruments et les armes nécessaires pour tuer le daim et le saumon avaient une durée égale, et étaient le résultat de la même quantité de travail. Nous avons reconnu en même temps que les variations dans la valeur relative du daim et du saumon dépendaient uniquement des différentes quantités de travail consacrées a les obtenir ; mais à tous les âges de la société les instruments, les outils, les bâtiments, les machines employés dans différentes industries peuvent varier quant à leur durée et aux différentes portions de travail consacrées à les produire. De même les proportions dans lesquelles peuvent être mélangés les capitaux qui paient le travail, et ceux engagés sous forme d’outils, de machines, de bâtiments, varient à l’infini. Cette différence dans le degré de persistance des capitaux fixes, et cette variété dans les proportions, où ils peuvent être combinés avec les capitaux engagés, font apparaître ici une nouvelle cause propre à déterminer les variations survenues dans la valeur relative des marchandises. Cette cause, qui se joint à la somme de travail consacrée à la production des marchandises, est l’abaissement ou l’élévation de la valeur du travail.

La nourriture et les vêtements qui servent à l’ouvrier, les bâtiments dans lesquels il travaille, les outils qui facilitent son travail sont tous d’une nature périssable. Et cependant il existe des différences énormes dans le degré de permanence de ces divers capitaux. Une machine à vapeur durera plus longtemps qu’un vaisseau, un vaisseau plus que les vêtements d’un ouvrier, ces vêtements eux-mêmes auront une durée considérable, relativement à celle de la nourriture qu’il consomme.

Suivant que le capital disparaît rapidement et exige un renouvellement perpétuel, ou qu’il se consomme lentement, on le divise en deux catégories qui sont : le capital fixe et le capital circulant1. Un brasseur dont les bâtiments et les machines ont une valeur et une durée notables, est considéré comme employant une grande quantité de capital fixe. Au contraire, un cordonnier dont le capital se dissipe principalement en salaires qui servent à procurer à l’ouvrier sa nourriture, son logement et d’autres marchandises moins durables que les bâtiments et les machines, ce cordonnier est considéré comme employant une grande partie de ses capitaux sous forme de capital circulant.

Il faut encore observer que le capital non engagé peut rester plus ou moins longtemps dans la circulation, avant de rentrer aux mains du chef d’industrie. Ainsi, le blé que le fermier achète pour semer ses champs est un capital fixe, comparativement au blé qu’achète le boulanger pour faire son pain. Le premier le dépose dans la terre, et ne l’en retire qu’au bout d’un an ; le second peut le faire moudre, le vendre aux consommateurs sous forme de pain, retrouver tout entier son capital au bout d’une semaine, et le consacrer à d’autres productions.

Il peut donc arriver que deux industries emploient la même somme de capital ; mais ce capital peut aussi se diviser d’une manière très-différente sous le rapport de la portion engagée et de la portion qui circule. Dans une de ces industries, on peut n’employer qu’une faible fraction de capital sous forme de salaire, c’est-à-dire comme fonds circulant : le reste peut avoir été converti en machines, instruments, bâtiments, toutes choses qui constituent un capital comparativement fixe et durable. Dans une autre industrie, au contraire, la plus grande partie du capital sera peut-être consacrée à défrayer le travail, le reste servant à l’achat des bâtiments, des instruments et des machines. Il est évident, dès lors, qu’une hausse dans les salaires influera d’une manière bien différente sur les marchandises, selon qu’elles auront été produites sous telles et telles conditions.

Il y a plus. Deux manufacturiers peuvent employer la même somme de capital fixe et de capital circulant, et cependant avoir un capital fixe d’une durée très-inégale. L’un peut avoir des machines à vapeur coûtant 10,000 liv. st. l’autre des vaisseaux de la même valeur.

Si les hommes, privés de machines, produisaient par le seul effort de leur travail, et consacraient à la création des marchandises qu’ils jettent sur le marché, le même temps, les mêmes efforts, la valeur échangeable de ces marchandises serait précisément en proportion de la quantité de travail employée.

De même, s’ils employaient un capital fixe de même valeur et de même durée, le prix des marchandises produites serait le même, et varierait seulement en raison de la somme de travail plus ou moins grande consacrée à leur production.

Tout ceci est parfaitement démontré pour les marchandises produites dans des circonstances semblables. Celles-ci ne varieront, relativement les unes aux autres, que dans le rapport de l’accroissement ou de la diminution du travail nécessaire pour les produire. Mais, si on les compare avec d’autres marchandises qui n’auraient pas été créées avec la même somme de capital fixe, on voit qu’elles subissent l’influence de l’autre cause que j’ai énoncée, et qui est une hausse dans la valeur du travail : et cela, alors même que l’on aurait consacré à leur production la même somme d’efforts. L’orge et l’avoine continueront, quelles que soient les variations survenues dans les salaires, à conserver entre elles les mêmes rapports. Il en sera de même pour les étoffes de coton et de laine, si elles ont été produites dans des circonstances identiques ; mais une hausse ou une hausse des salaires survenant, l’orge pourra valoir plus ou moins, relativement aux étoffes de coton, et l’avoine, relativement aux draps.

Supposons que deux individus emploient chacun annuellement cent hommes à construire deux machines, et qu’un troisième individu emploie le même nombre d’ouvriers à cultiver du blé : chacune des deux machines vaudra, au bout de l’année, autant que le blé récolté, parce que chacune aura été produite par la même quantité de travail. Supposons maintenant que le propriétaire d’une des machines l’emploie, avec le secours de cent ouvriers, à fabriquer du drap, et que le propriétaire de l’autre machine l’applique, avec le même nombre de bras, à la production de cotonnades ; le fermier continuant de son côté à faire cultiver du blé à ses cent ouvriers. À la seconde année il se trouvera qu’ils auront tous utilisé la même somme de travail : mais les marchandises et les machines du fabricant de cotons et du fabricant de draps seront le résultat du travail de deux cents hommes pendant un an ou de cent hommes pendant deux ans. Le blé, au contraire, n’aura exigé que les efforts de cent ouvriers pendant un an ; de sorte que, si le blé a une valeur de 500 liv. st., les machines et les produits créés par les deux manufacturiers devront avoir une valeur double. Cette valeur sera même de plus du double, car le fabricant de cotonnades et le fabricant de draps auront tous deux ajouté à leur capital les profits de la première année, tandis que le fermier aura consommé les siens. Il arrivera donc, qu’à raison de la durée plus ou moins grande des capitaux, ou, ce qui revient au même, en raison du temps qui doit s’écouler avant que les différentes espèces de marchandises puissent être amenées sur le marché, leur valeur ne sera pas exactement proportionnelle à la quantité de travail qui aura servi à les produire. Cette valeur dépassera un peu le rapport de deux à un, afin de compenser ainsi le surcroît de temps qui doit s’écouler avant que le produit le plus cher puisse être mis en vente.

Supposons que le travail de chaque ouvrier coûte annuellement 50 liv. st., ou que le capital engagé soit de 500 liv. st., et les profits de 10 pour cent, la valeur de chacune des machines, ainsi que celle du blé, sera au bout de l’année de 5,500 liv. st. La seconde année, les manufacturiers et le fabricant emploieront encore 500 liv. st. chacun en salaires, et vendront par conséquent encore leurs marchandises au prix de 5,500 liv. st. Mais, pour être de pair avec le fermier, les fabricants ne devaient pas seulement obtenir 5,500 liv. st. en retour des 5,000 liv. st. employées à rémunérer du travail : il leur faudra recueillir de plus une somme de 550 liv. st., à titre d’intérêts, sur les 5,500 liv. st. qu’ils ont dépensées en machines, et leurs marchandises devront donc leur rapporter 6,050 liv. st. On voit donc ainsi que des capitalistes peuvent consacrer annuellement la même quantité de travail à produire des marchandises, sans que ces mêmes marchandises aient la même valeur, et cela, en raison des différentes quantités de capitaux fixes et de travail, accumulés dans chacune d’elles. Le drap et les cotonnades ont la même valeur, parce qu’ils résultent d’une même somme de travail et de capital engagé. Le blé diffère de valeur, parce qu’il a été produit dans des conditions autres.

Mais, dira-t-on, comment une hausse dans les salaires pourra-t-elle influer sur leur valeur relative ? Il est évident que le rapport entre le drap et les cotonnades ne variera pas, car, dans l’hypothèse admise, ce qui atteint l’un atteint également l’autre. De même, la valeur relative du blé et de l’or ne changera pas, parce que ces deux denrées sont produites dans des conditions identiques, sous le double rapport du capital fixe et du capital circulant : mais le rapport qui existe entre le blé et le drap ou les cotonnades devra nécessairement se modifier sous l’influence d’une hausse dans le prix du travail.

Toute augmentation de salaire entraîne nécessairement une baisse dans les profits. Ainsi, si le blé doit être réparti entre le fermier et l’ouvrier, plus grande sera la portion de celui-ci, plus petite sera celle du premier. De même, si le drap ou les étoffes de coton se divisent entre l’ouvrier et le capitaliste, la part du dernier ne s’accroîtra qu’aux dépens de celle du premier. Supposons, dès lors, que, grâce à une augmentation de salaires, les profits tombent de 10 à 9 pour cent ; au lieu d’ajouter au prix moyen de leurs marchandises, et, pour les profits de leur capital fixe, une somme de 556 liv. st., les manufacturiers y ajouteront 495 liv. st. seulement, ce qui portera le prix de vente à 5,995 liv. st., au lieu de 6,050 liv. st. Mais comme le prix du blé resterait à 5,500 liv. st., les produits manufacturés, où il entre une plus grande somme de capitaux fixes, baisseraient relativement au blé ou à toute autre denrée. L’importance des variations qui surviennent dans la valeur relative des marchandises par suite d’une augmentation de salaires, dépendrait alors de la proportion qui existerait entre le capital fixe et la totalité des frais de production. Toutes les marchandises produites au moyen de machines perfectionnées, dans des bâtiments coûteux et habilement construits, toutes celles, en d’autres termes, qui exigent beaucoup de temps et d’efforts avant de pouvoir être livrées sur le marché, perdraient de leur valeur relative, tandis que celles qui, produites uniquement, ou principalement, avec du travail, peuvent être rapidement jetées dans la circulation, augmenteraient de valeur.

Le lecteur remarquera cependant que cette cause n’a qu’une faible influence sur les marchandises. Une augmentation de salaires qui entraînerait une baisse de 1 pour cent dans les profits, ne déterminerait, dans la valeur relative des produits, qu’une variation de 1 pour cent : cette valeur descendrait donc de 6,050 liv. st. à 5,995 liv. st. L’effet le plus sensible qui pût être produit par un accroissement de salaires sur le prix des marchandises, ne dépasserait pas 6 ou 7 pour cent, car on ne saurait admettre que les profits, dans quelque circonstance que ce soit, pussent subir d’une manière générale et permanente une dépression plus forte.

Il n’en est pas de même de cette autre cause modificative de la valeur, que nous avons reconnue être l’augmentation ou la diminution de la quantité de travail nécessaire pour créer des marchandises. S’il fallait pour produire du blé quatre-vingts hommes au lieu de cent, la valeur du blé descendrait de 5,500 liv. st. à 4,400 liv. st., c’est-à-dire de 20 pour cent : dans la même hypothèse, le prix du drap s’abaisserait de 6,050 liv. st. à 4,950 liv. st. De plus, toute altération profonde et permanente dans le taux des profits, dépend d’une série de causes qui n’agissent qu’à la longue, tandis que les variations qui surviennent dans la quantité de travail nécessaire pour créer des marchandises, sont des phénomènes de chaque jour. Chaque progrès dans les machines, les outils, les bâtiments, la production des matières premières épargne du travail, permet de créer une marchandise avec plus de facilité, et tend, par conséquent, à en réduire la valeur. En énumérant donc ici toutes les causes qui font varier la valeur des marchandises, on aurait tort, sans doute, de négliger l’influence réservée au mouvement des salaires ; mais on aurait tort aussi d’y attacher une trop grande importance. C’est pourquoi, tout en tenant compte de cette influence dans le cours de cet ouvrage, je considérerai cependant les grandes oscillations qu’éprouve la valeur relative des marchandises, comme résultant de la quantité de travail plus ou moins grande nécessaire à leur production.

Je crois à peine utile d’ajouter que les marchandises dont la production a coûté la même somme d’efforts, différeront néanmoins de valeur échangeable si on ne peut les amener sur le marché dans le même espace de temps.

Supposons que pendant un an je consacre 1,000 liv. st. à rétribuer le travail de vingt hommes occupés à créer une marchandise. Supposons encore que l’année suivante j’emploie vingt hommes à terminer, perfectionner le même produit pour des salaires égaux. Si les profits sont de 10 pour cent, ma marchandise livrée sur le marché au bout de ces deux années devra se vendre 2,310 liv. st. ; car j’y ai consacré la première année un capital de 1,000 liv. st., et la seconde année un capital de 2,100 liv. st. Un autre individu emploie la même quantité de travail, mais dans une seule année : il paie 2,000 liv. st. de salaires à quarante ouvriers. À la fin de l’année, le prix de la marchandise, y compris 10 pour cent de profits, ne dépassera pas 2,200 liv. st. Voilà donc deux marchandises produites par une quantité égale de travail et dont l’une se vend 2,310 liv. st., l’autre 2,200 liv. st.

Ce dernier cas semble différer du précédent, mais au fond il est parfaitement le même. Ainsi on y reconnaît, comme toujours, que l’accroissement de valeur d’une marchandise naît du temps plus ou moins considérable que nécessitent sa production et son transport sur le marché. Dans notre première hypothèse, les machines et le drap ont valu plus de deux fois ce que vaut le blé, quoiqu’ils eussent seulement exigé le double de travail ; dans le second cas, la somme de travail reste la même, et cependant il y a accroissement de valeur. Cette différence dans la valeur des marchandises naît de ce que, dans les deux cas, les profits se sont joints au capital et réclament, conséquemment, une compensation équitable.

De tout ceci, il résulte que les différentes proportions de capital fixe et de capital circulant employés dans les diverses branches de l’industrie, modifient considérablement la règle qui s’applique aux époques où la production n’exige que du travail. Cette règle générale voulait que la valeur des marchandises fût dans le rapport du travail consacré à les produire ; les considérations présentées dans cette section démontrent que sans variations aucunes dans la quantité de travail employée, la hausse des salaires suffit pour déterminer une baisse dans la valeur échangeable des marchandises dont la production exige une certaine somme de capital fixe : plus grand sera le montant du capital engagé, plus importante sera la baisse.

1

Division peu essentielle et qu’il est d’ailleurs difficile d’établir d’une manière bien nette.


Titre original : On the Principles of Political Economy and Taxation · Parution : Londres, 1817 ; troisième édition, 1821 · Traduction : Francisco Solano Constancio († 1846) et Alcide Fonteyraud († 1849) · Année de la traduction : 1819 (Constancio) ; édition revue de 1847 · Édition reproduite : Œuvres complètes de David Ricardo, Guillaumin, Paris, 1847, avec les notes de l’édition · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1847 · Licence : domaine public.