Le principe qui veut que la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires, se trouve encore modifié par la durée du capital et par la rapidité plus ou moins grande avec laquelle il retourne à celui qui l’a engagé dans la production.
Dans la section précédente nous avons supposé deux sommes de même importance engagées dans deux industries différentes et inégalement subdivisées en capital fixe et capital circulant ; supposons maintenant que cette subdivision soit la même, mais que la différence se trouve être dans la durée de ces capitaux. Plus un capital se consomme rapidement et plus il se rapproche de la nature des capitaux circulants ; il disparaît pour reparaître bientôt et retourner au manufacturier. Nous venons de voir que plus le rapport du capital fixe domine dans une manufacture et plus la valeur des marchandises qui y sont produites tend, sous l’influence d’une augmentation de salaires, à s’abaisser relativement aux marchandises créées dans des fabriques où l’on trouve plus de capital circulant. Il en résulte donc. que la même cause produira les mêmes effets avec d’autant plus d’intensité que le capital se consommera plus rapidement et se rapprochera davantage de la nature des capitaux circulants.
Si le capital engagé est d’une nature périssable, il faudra chaque année de grands efforts pour le maintenir dans son intégrité ; mais ce travail de reconstitution peut-être considéré comme servant réellement à la production des marchandises, et devra se retrouver dans leur valeur. Si j’avais une machine de 20,000 liv. st., susceptible de produire certaines marchandises avec le secours d’un faible travail ; si la détérioration graduelle de cette machine était peu importante, et le taux des profits de 10 pour cent, je me contenterais d’ajouter 2,000 liv. st. au prix de mes produits, comme compensation de l’emploi de ma machine. Mais si la détérioration était rapide et sérieuse, s’il fallait pour la conserver le travail de cinquante hommes tous les ans, j’ajouterais au prix de mes marchandises un excédant égal à l’excédant obtenu par tout autre manufacturier qui n’aurait pas de machines et qui emploierait cinquante hommes à créer d’autres produits.
Un accroissement de salaires agira donc d’une manière inégale sur la valeur des marchandises produites au moyen de machines qui s’usent rapidement et celles produites au moyen de machines d’une grande durée. Dans un cas, il entrerait une grande portion de travail dans les produits fabriqués, dans l’autre, il en entrerait fort peu. C’est pourquoi toute augmentation de salaires ou, ce qui est la même chose, tout abaissement dans le taux des profits tend à affaiblir la valeur relative des marchandises produites avec un capital durable et à élever proportionnellement au contraire la valeur de celles produites avec un capital d’une nature périssable. Une diminution de salaires aurait l’effet précisément contraire.
J’ai déjà dit que le capital fixe peut avoir une durée plus ou moins considérable. Supposons maintenant une machine se détruisant au bout d’une année, et accomplissant dans une certaine branche d’industrie le travail de cent hommes. Supposons encore que la machine coûte 5,000 liv. st., et que les salaires payés aux cent ouvriers s’élèvent à 5,000 liv. st., il est évident qu’il importera fort peu au manufacturier d’acheter la machine ou d’employer les cent hommes. Mais admettons maintenant que le prix du travail s’élève et atteigne 5,500 liv. st., nul doute alors que le manufacturier ne trouve son intérêt à acheter la machine et économiser ainsi 5,000 liv. st. sur la fabrication. On dira peut-être : les salaires haussant, il se peut que le prix de la machine hausse en même temps et atteigne 5,000 liv. st. C’est ce qui arriverait en effet si elle n’avait exigé l’emploi d’aucun fonds et s’il n’avait fallu payer au constructeur une certaine somme de profits. Ainsi, la machine étant le produit du travail de cent ouvriers, occupés pendant un an à raison de 50 liv. st. chacun, sa valeur serait naturellement de 5,000 liv. st. ; les salaires venant à atteindre 55 liv. st., le prix de la machine devrait être alors de 5,500 liv. st. ; mais il n’en saurait être ainsi. Il faut nécessairement que la machine ait été créée par moins de cent ouvriers, car dans le prix primitif de 5,000 liv. st. doivent être compris les profits sur le capital qui a servi à payer les ouvriers. Supposons donc que quatre-vingts hommes seulement aient été employés à raison de 50 liv. st. par an, soit 4,250 liv. st. par an, l’excédant de 750 liv. st. que donnerait la vente de la machine, en dehors des salaires dépensés, représenterait alors les profits du mécanicien, et les salaires venant à hausser de 10 pour cent, il serait obligé d’employer un capital additionnel de 425 liv. st., ce qui porterait ses frais de production à 4,675 liv. st., au lieu de 4,250 liv. st. En continuant à vendre sa machine 5,000 liv. st., son profit ne dépasserait donc pas 325 liv. st. Or ceci s’applique à tous les manufacturiers et à tous les capitalistes ; la hausse des salaires les atteint tous indistinctement. Aussi dans le cas où le fabricant de machines élèverait ses prix en raison de l’augmentation des salaires, les capitaux afflueraient bientôt dans cette branche de la production pour ramener, par voie de concurrence, les profits à leur taux ordinaire1. Nous voyons donc ainsi que l’accroissement des salaires n’aurait pas pour effet de déterminer une hausse dans la valeur des machines.
Cependant le manufacturier qui, au milieu d’une hausse générale des salaires, se servirait d’une machine qui n’accroîtrait pas ses frais de production, jouirait nécessairement de trois grands avantages s’il pouvait continuer à vendre ses marchandises au même prix ; mais, comme nous l’avons déjà vu, il serait obligé d’abaisser les prix, sous peine de voir son industrie inondée par un immense afflux de capitaux dont l’effet serait de ramener ses profits au niveau général. C’est ainsi que la société en masse profite de l’introduction des machines ; ces agents muets et infatigables sont toujours le produit d’un travail moins considérable que celui qu’ils déplacent, même quand ils ont la même valeur vénale. Ils ont pour effet de faire sentir à un plus petit nombre d’individus l’accroissement de valeur que prennent les subsistances et qui se reflète dans les salaires. Dans le cas cité plus haut cette hausse n’atteint que quatre-vingt-cinq ouvriers, et l’économie de main-d’œuvre qui en résulte se révèle par la modicité du prix de la marchandise fabriquée. Ni les machines, ni les produits créés par les machines ne prennent une valeur réelle plus considérable ; tous ces produits, au contraire, baissent et baissent proportionnellement à leur destructibilité.
Il ressort donc de ceci, qu’aux premiers jours de toute société, avant qu’on n’ait mis en œuvre une grande quantité de machines et de capital fixe, les marchandises produites au moyen de sommes égales auront à peu près la même valeur ; mais ces faits disparaissent aussitôt après l’introduction de ces coûteux agents. Les marchandises produites avec les mêmes capitaux pourront avoir une valeur bien différente, et tout en étant exposées à hausser ou à baisser relativement les unes aux autres en raison de la quantité de travail consacrée à les produire, elles restent soumises à une autre influence, celle de la hausse ou de la baisse des salaires et des profits. Dès que des marchandises qui se vendent 5,000 liv. st. pourront être le produit d’un capital équivalent à celui qui a servi à créer d’autres marchandises se vendant 10,000 liv. st., les profits du manufacturier seront les mêmes ; mais ces profits deviendront inégaux toutes les fois que le prix des produits ne variera pas avec la hausse ou la baisse des profits.
Il paraît encore que la valeur relative des marchandises auxquelles on a consacré un capital durable varie proportionnellement à la persistance de ce capital et en raison inverse du mouvement des salaires. Cette valeur s’élèvera pendant que baisseront les salaires ; elle fléchira au moment où s’accroîtra le prix du travail. Pour les marchandises, au contraire, qui ont surtout été créées avec du travail et peu de capital fixe, ou du moins, avec un capital fixe d’une nature plus fugitive que celle de l’étalon des valeurs, elles baisseront et hausseront parallèlement aux salaires.
Ceci nous indique pourquoi les vieilles sociétés sont constamment entraînées à employer des machines et les sociétés jeunes à employer surtout du travail : à chaque nouvelle difficulté que présente la nourriture, l’entretien des hommes, le travail hausse nécessairement et cette hausse est un stimulant pour la création et la mise en œuvre de machines. Or, cette difficulté agit constamment dans les nations déjà avancées : tandis que la population peut se développer subitement dans un pays neuf sans amener de hausse dans les salaires. Il peut être, en effet, aussi facile de pourvoir à la subsistance de 7, 8 ou 9 millions d’individus qu’à celle de 3 ou 4 millions.
Titre original : On the Principles of Political Economy and Taxation · Parution : Londres, 1817 ; troisième édition, 1821 · Traduction : Francisco Solano Constancio († 1846) et Alcide Fonteyraud († 1849) · Année de la traduction : 1819 (Constancio) ; édition revue de 1847 · Édition reproduite : Œuvres complètes de David Ricardo, Guillaumin, Paris, 1847, avec les notes de l’édition · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1847 · Licence : domaine public.

