Autant qu’il m’a été possible de l’observer, les circonstances principales qui suppléent à la modicité du gain pécuniaire dans quelques emplois, et contre-balancent sa supériorité dans d’autres, sont les cinq suivantes : 1o l’agrément ou le désagrément des emplois en eux-mêmes ; 2o la facilité ou le bon marché avec lequel on peut les apprendre, ou la difficulté et la dépense qu’ils exigent pour cela ; 3o l’occupation constante qu’ils procurent, ou les interruptions auxquelles ils sont exposés ; 4o le plus ou moins de confiance dont il faut que soient investis ceux qui les exercent ; 5o la probabilité ou improbabilité d’y réussir.
Premièrement, les salaires du travail varient suivant que l’emploi est aisé ou pénible, propre ou malpropre, honorable ou méprisé. Ainsi, dans la plupart des endroits, à prendre l’année en somme, un garçon tailleur gagne moins qu’un tisserand ; son ouvrage est plus facile1. Le tisserand gagne moins qu’un forgeron ; l’ouvrage du premier n’est pas toujours plus facile, mais il est beaucoup plus propre ; le forgeron, quoiqu’il soit un artisan, gagne rarement autant, en douze heures de temps qu’un charbonnier travaillant aux mines, qui n’est qu’un journalier2, gagne en huit. Son ouvrage n’est pas tout à fait aussi malpropre ; il est moins dangereux, il ne se fait pas sous terre et loin de la clarté du jour. La considération entre pour beaucoup dans le salaire des professions honorables. Sous le rapport de la rétribution pécuniaire, tout bien considéré, elles sont, en général, trop peu payées, comme je le ferai voir bientôt3. La défaveur attachée à un état produit un effet contraire. Le métier de boucher a quelque chose de cruel et de repoussant ; mais, dans la plupart des endroits, c’est le plus lucratif de presque tous les métiers ordinaires. Le plus affreux de tous les emplois, celui d’exécuteur public, est, en proportion de la quantité de travail, mieux rétribué que quelque autre métier que ce soit.
La chasse et la pêche, les occupations les plus importantes de l’homme dans la première enfance des sociétés, deviennent, dans l’état de civilisation, ses plus agréables amusements, et il se livre alors par plaisir à ce qu’il faisait jadis par nécessité. Ainsi, dans une société civilisée, il n’y a que de très-pauvres gens qui fassent par métier ce qui est pour les autres l’objet d’un passe-temps. Telle a été la condition des pêcheurs depuis Théocrite4. Dans la Grande-Bretagne, un braconnier est un homme fort pauvre. Dans le pays où la rigueur des lois ne permet pas le braconnage, le sort d’un homme qui fait son métier de la chasse, moyennant une permission, n’est pas beaucoup meilleur. Le goût naturel des hommes pour ce genre d’occupation y porte beaucoup plus de gens qu’elle ne peut en faire vivre dans l’aisance, et ce que produit un tel travail, en proportion de sa quantité, se vend toujours à trop bon marché pour fournir aux travailleurs au-delà de la plus chétive subsistance.
Le désagrément et la défaveur de l’emploi influent de la même manière sur les profits des capitaux. Le maître d’une auberge ou d’une taverne, qui n’est jamais le maître chez lui, et qui est exposé aux grossièretés du premier ivrogne, n’exerce pas une industrie très-agréable ni très-considérée ; mais il y a peu de commerce ordinaire dans lequel on puisse, avec un petit capital, réaliser d’aussi gros profits.
Secondement, les salaires du travail varient suivant la facilité et le bon marché de l’apprentissage, ou la difficulté et la dépense qu’il exige.
Quand on a établi une machine coûteuse, on espère que la quantité extraordinaire de travail qu’elle accomplira avant d’être tout à fait hors de service remplacera le capital employé à l’établir, avec les profits ordinaires tout au moins. Un homme qui a dépensé beaucoup de temps et de travail pour se rendre propre à une profession qui demande une habileté et une expérience extraordinaires, peut être comparé à une de ces machines dispendieuses. On doit espérer que la fonction à laquelle il se prépare lui rendra, outre les salaires du simple travail, de quoi l’indemniser de tous les frais de son éducation, avec au moins les profits ordinaires d’un capital de la même valeur. Il faut aussi que cette indemnité se trouve réalisée dans un temps raisonnable, en ayant égard à la durée très-incertaine de la vie des hommes, tout comme on a égard à la durée plus certaine de la machine.
C’est sur ce principe qu’est fondée la différence entre les salaires du travail qui demande une grande habileté, et ceux du travail ordinaire.
La police de l’Europe considère comme travail demandant de l’habileté celui de tous les ouvriers, artisans et manufacturiers, et comme travail commun celui de tous les travailleurs de la campagne. Elle paraît supposer que le travail des premiers est d’une nature plus délicate et plus raffinée que celui des autres. Il peut en être ainsi dans certains cas ; mais le plus souvent il en est autrement, comme je tâcherai bientôt de le faire voir5. Aussi les lois et coutumes d’Europe, afin de rendre l’ouvrier capable d’exercer la première de ces deux espèces de travail, lui imposent la nécessité d’un apprentissage, avec des conditions plus ou moins rigoureuses, selon les différents pays6 ; l’autre reste libre et ouvert à tout le monde, sans condition. Tant que dure l’apprentissage, tout le travail de l’apprenti appartient à son maître ; pendant ce même temps, il faut souvent que sa nourriture soit payée par ses père et mère ou quelque autre de ses parents, et presque toujours il faut au moins qu’ils l’habillent. Ordinairement aussi, on donne au maître quelque argent pour qu’il enseigne son métier à l’apprenti. Les apprentis qui ne peuvent donner d’argent donnent leur temps, ou s’engagent pour un plus grand nombre d’années que le temps d’usage ; convention toujours très-onéreuse pour l’apprenti, quoiqu’elle ne soit pas toujours, à cause de l’indolence habituelle de celui-ci, très-avantageuse pour le maître7. Dans les travaux de la campagne, au contraire, le travailleur se prépare peu à peu aux fonctions les plus difficiles tout en s’occupant des parties les plus faciles de la besogne ; et son travail suffit à sa subsistance dans tous les différents degrés de sa profession. Il est donc juste qu’en Europe les salaires des artisans, gens de métier et ouvriers de manufactures, soient un peu plus élevés que ceux des ouvriers ordinaires ; ils le sont aussi et, à cause de la supériorité de leurs salaires, les artisans sont regardés presque partout comme faisant partie d’une classe plus relevée. Cependant cette supériorité est bien peu considérable ; le salaire moyen d’un ouvrier à la journée, dans les fabriques les plus communes, comme celles de draps et de toiles unies, n’est guère supérieur, dans la plupart des lieux, aux salaires journaliers des simples manœuvres. À la vérité, l’artisan est plus constamment et plus uniformément occupé, et la supériorité de son gain paraîtra un peu plus forte si on le calcule pour toute l’année ensemble. Toutefois, cette supériorité ne s’élève pas au-dessus de ce qu’il faut pour compenser la dépense plus forte de son éducation8.
L’éducation est encore bien plus longue et plus dispendieuse dans les arts qui exigent une grande habileté, et dans les professions libérales. La rétribution pécuniaire des peintres, des sculpteurs, des gens de loi et des médecins doit donc être beaucoup plus forte, et elle l’est aussi.
Quant aux profits des capitaux, ils semblent être très-peu affectés par la facilité ou la difficulté d’apprentissage de la profession dans laquelle ils sont employés. Les différents emplois des capitaux dans les grandes villes paraissent offrir communément chacun la même somme de facilités et de difficultés. Une branche quelconque de commerce, soit étranger, soit domestique, ne saurait être beaucoup plus compliquée qu’une autre.
Troisièmement, les salaires du travail varient dans les différentes professions, suivant la constance ou l’incertitude de l’occupation.
Dans certaines professions, l’occupation est plus constante que dans d’autres. Dans la plus grande partie des ouvrages de manufactures, un journalier est à peu près sûr d’être occupé tous les jours de l’année où il sera en état de travailler ; un maçon en pierres ou en briques, au contraire, ne peut pas travailler dans les fortes gelées ou par un très-mauvais temps et, dans tous les autres moments, il ne peut compter sur de l’occupation qu’autant que ses pratiques auront besoin de lui ; conséquemment, il est sujet à se trouver souvent sans occupation. Il faut donc que ce qu’il gagne quand il est occupé, non-seulement l’entretienne pour le temps où il n’a rien à faire, mais le dédommage encore en quelque sorte des moments de souci et de découragement que lui cause quelquefois la pensée d’une situation aussi précaire9. Aussi, dans les lieux où le gain de la plupart des ouvriers de manufactures se trouve être presque au niveau des salaires journaliers des simples manœuvres, celui des maçons, est en général, de la moitié ou du double plus élevé. Quand les simples manœuvres gagnent 4 et 5 schellings par semaine, les maçons en gagnent fréquemment 7 et 8 ; quand les premiers en gagnent 6, les autres en gagnent souvent 9 et 10 ; et quand ceux-là en gagnent 9 ou 10, comme à Londres, ceux-ci communément en gagnent 15 et 18. Cependant, il n’y a aucune espèce de métier qui paraisse plus facile à apprendre que celui d’un maçon. On dit que pendant l’été, à Londres, on emploie quelquefois les porteurs de chaises comme maçons en briques. Les hauts salaires de ces ouvriers sont donc moins une récompense de leur habileté, qu’un dédommagement de l’interruption qu’ils éprouvent dans leur emploi.
Le métier de charpentier en bâtiment paraît exiger plus de savoir et de dextérité que celui de maçon. Cependant, en plusieurs endroits, car il n’en est pas de même partout, le salaire journalier du charpentier est un peu moins élevé. Quoique son occupation dépende beaucoup du besoin accidentel que ses pratiques ont de lui, cependant elle n’en dépend pas entièrement, et elle n’est pas sujette à être interrompue par les mauvais temps.
Quand il arrive que, en certaines localités, l’ouvrier n’est pas occupé constamment dans les mêmes métiers où, en général, il l’est constamment ailleurs, alors son salaire s’élève bien au-dessus de la proportion ordinaire avec le salaire du simple travail. À Londres, presque tous les compagnons de métier sont sujets à être arrêtés et renvoyés par leurs maîtres, d’un jour à l’autre ou de semaine en semaine, de la même manière que les journaliers dans les autres endroits. La plus basse classe d’artisans, celle des garçons tailleurs, y gagne en conséquence une demi-couronne10 par jour, quoique 18 deniers11 y puissent passer pour le salaire du simple travail. Dans les petites villes et les villages, au contraire, les salaires des garçons tailleurs sont souvent à peine au niveau de ceux des simples manœuvres ; mais c’est qu’à Londres ils restent souvent plusieurs semaines sans occupation, particulièrement pendant l’été.
Quand l’incertitude de l’occupation se trouve réunie à la fatigue, au désagrément et à la malpropreté de la besogne, alors elle élève quelquefois les salaires du travail le plus grossier au-dessus de ceux du métier le plus difficile. Un charbonnier des mines, qui travaille à la pièce, passe pour gagner communément, à Newcastle, environ le double, et dans beaucoup d’endroits de l’Écosse environ le triple des salaires du travail de manœuvre. Ce taux élevé provient entièrement de la dureté, du désagrément et de la malpropreté de la besogne. Dans la plupart des cas, cet ouvrier peut être occupé autant qu’il le veut. Le métier des déchargeurs de charbon à Londres égale presque celui des charbonniers pour la fatigue, le désagrément et la malpropreté ; mais l’occupation de la plupart d’entre eux est nécessairement très-peu constante, à cause de l’irrégularité dans l’arrivée des bâtiments de charbon. Si donc les charbonniers des mines gagnent communément le double et le triple des salaires du manœuvre, il ne doit pas sembler déraisonnable que les déchargeurs de charbon gagnent quatre et cinq fois la valeur de ces mêmes salaires. Aussi, dans les recherches que l’on fit, il y a quelques années, sur le sort de ces ouvriers, on trouva que sur le pied auquel on les payait alors, ils pouvaient gagner 6 à 10 schellings par jour ; or, 6 schellings sont environ le quadruple des salaires du simple travail à Londres, et dans chaque métier particulier on peut toujours regarder les salaires les plus bas comme ceux de la très-majeure partie des ouvriers de ce métier. Quelque exorbitants que ces gains puissent paraître, s’ils étaient plus que suffisants pour compenser toutes les circonstances désagréables qui accompagnent cette besogne, il se jetterait bientôt tant de concurrents dans ce métier, qui n’a aucun privilège exclusif, que les gains y baisseraient bien vite au taux le plus bas.
Les profits ordinaires des capitaux ne peuvent, dans aucune industrie, être affectés par la constance ou l’incertitude de l’emploi. C’est la faute du commerçant, et non celle des affaires, si le capital n’est pas constamment employé.
Quatrièmement, les salaires du travail peuvent varier suivant la confiance plus ou moins grande qu’il faut accorder à l’ouvrier.
Les orfèvres et les joailliers, en raison des matières précieuses qui leur sont confiées, ont partout des salaires supérieurs à ceux de beaucoup d’autres ouvriers dont le travail exige non-seulement autant, mais même beaucoup plus d’habileté.
Nous confions au médecin notre santé, à l’avocat et au procureur notre fortune, et quelquefois notre vie et notre honneur ; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec sûreté, être remis dans les mains de gens pauvres et peu considérés. Il faut donc que la rétribution soit capable de leur donner dans la société le rang qu’exige une confiance si importante. Lorsque à cette circonstance se joint encore celle du long temps et des grandes dépenses consacrés à leur éducation, on sent que le prix de leur travail doit s’élever encore beaucoup plus haut.
Quand une personne n’emploie au commerce d’autres capitaux que les siens propres, il n’y a pas lieu à confiance, et le crédit qu’elle peut d’ailleurs se faire dans le public ne dépend pas de la nature de son commerce, mais de l’opinion qu’on a de sa fortune, de sa probité et de sa prudence. Ainsi, les différents taux du profit dans les diverses branches d’industrie ne peuvent pas résulter des différents degrés de confiance accordés à ceux qui les exercent.
Cinquièmement, les salaires du travail dans les différentes occupations varient suivant la chance de succès.
Dans les divers genres d’occupation, il est plus ou moins probable, à divers degrés, qu’un apprenti acquerra la capacité nécessaire pour remplir l’emploi auquel on le destine. Dans la plus grande partie des métiers, le succès est à peu près sûr, mais il est très-incertain dans les professions libérales. Mettez votre fils en apprentissage chez un cordonnier, il n’est presque pas douteux qu’il apprendra à faire une paire de souliers ; mais envoyez-le à une école de droit, il y a au moins vingt contre un à parier qu’il n’y fera pas assez de progrès pour être en état de vivre de cette profession. Dans une loterie parfaitement égale, ceux qui tirent les billets gagnants doivent gagner tout ce que perdent ceux qui tirent les billets blancs. Dans une profession où vingt personnes échouent pour une qui réussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gagné par les vingt qui échouent. L’avocat, qui ne commence peut-être qu’à l’âge de quarante ans à tirer parti de sa profession, doit recevoir la rétribution, non-seulement d’une éducation longue et coûteuse, mais encore de celle de plus de vingt autres étudiants, à qui probablement cette éducation ne rapportera jamais rien. Quelque exorbitants que semblent quelquefois les honoraires des avocats, leur rétribution réelle n’est jamais égale à ce résultat. Calculez la somme vraisemblable du gain annuel de tous les ouvriers d’un métier ordinaire, dans un lieu déterminé, comme cordonniers ou tisserands, et la somme vraisemblable de leur dépense annuelle, vous trouverez qu’en général la première de ces deux sommes l’emportera sur l’autre ; mais faites le même calcul à l’égard des avocats et étudiants en droit dans tous les différents collèges de jurisconsultes, et vous trouverez que la somme de leur gain annuel est en bien petite proportion avec celle de leur dépense annuelle, en évaluant même la première au plus haut, et la seconde au plus bas possible. La loterie du droit est donc bien loin d’être une loterie parfaitement égale, et cette profession, comme la plupart des autres professions libérales, est évidemment très-mal récompensée, sous le rapport du gain pécuniaire.
Ces professions cependant ne sont pas moins suivies que les autres, et malgré ces motifs de découragement, une foule d’esprits élevés et généreux s’empressent d’y entrer. Deux causes différentes contribuent à cette vogue : la première, c’est le désir d’acquérir la célébrité qui est le partage de ceux qui s’y distinguent ; et la seconde, c’est cette confiance naturelle que tout homme a plus ou moins, non-seulement dans ses talents, mais encore dans son étoile.
Exceller dans une profession dans laquelle très-peu atteignent la médiocrité, est la marque la plus décisive de ce qu’on appelle génie ou mérite supérieur. L’admiration publique, qui accompagne des talents aussi distingués, compose toujours une partie de leur récompense, ou plus grande ou plus faible, selon que cette admiration publique est d’un genre plus ou moins élevé ; elle forme une partie considérable de la récompense dans la profession de médecin, une plus grande encore peut-être dans celle d’avocat, et elle est presque la seule rémunération de ceux qui cultivent la poésie et la philosophie.
Il y a des talents très-brillants et très-agréables qui entraînent une certaine sorte d’admiration pour celui qui les possède, mais dont l’exercice, quand il est fait en vue du gain, est regardé, soit raison ou préjugé, comme une espèce de prostitution publique. Il faut donc que la récompense pécuniaire de ceux qui les exercent ainsi soit suffisante pour indemniser, non-seulement du temps, de la peine et de la dépense d’acquérir ces talents, mais encore de la défaveur qui frappe ceux qui en font un moyen de subsistance. Les rétributions exorbitantes que reçoivent les comédiens, les chanteurs et danseurs d’opéra, etc., sont fondées sur ces deux principes : 1o la rareté et la beauté du talent ; 2o la défaveur attachée à l’emploi lucratif que l’on en fait. Il paraît absurde, au premier coup d’œil, de mépriser leurs personnes et en même temps de récompenser leurs talents avec une extrême prodigalité. C’est pourtant parce que nous faisons l’un, que nous sommes obligés de faire l’autre. Si l’opinion publique ou le préjugé venait jamais à changer à l’égard de ces professions, leur récompense pécuniaire tomberait bientôt après. Beaucoup plus de gens s’y adonneraient, et la concurrence y ferait baisser bien vite le prix du travail. Ces talents, quoique bien loin d’être communs, ne sont pourtant pas aussi rares qu’on le pense. Il y a bien des gens qui les possèdent dans la dernière perfection, mais qui regarderaient comme au-dessous d’eux d’en tirer parti ; et il y en a encore bien davantage qui seraient en état de les acquérir, si ces talents étaient plus considérés.
L’opinion exagérée que la plupart des hommes se forment de leurs propres talents est un mal ancien qui a été observé par les philosophes et les moralistes de tous les temps. Leur folle confiance en leur bonne étoile a été moins remarquée ; c’est cependant un mal encore plus universel, s’il est possible. Il n’y a pas un homme sur terre qui n’en ait sa part, quand il est bien portant et un peu animé. Chacun s’exagère plus ou moins la chance du gain ; quant à celle de la perte, la plupart des hommes la comptent au-dessous de ce qu’elle est, et il n’y en a peut-être pas un seul, bien dispos de corps et d’esprit, qui la compte pour plus qu’elle ne vaut.
Le succès général des loteries nous montre assez que l’on s’exagère naturellement les chances du gain. On n’a jamais vu et on ne verra jamais une loterie au monde qui soit parfaitement égale, ou dans laquelle la somme du gain compense celle de la perte, parce que l’entrepreneur n’y trouverait pas son compte. Dans les loteries établies par les gouvernements, les billets ne valent pas, en réalité, le prix que payent les premiers souscripteurs, et cependant ils sont communément revendus sur la place, à 20, 30 et quelquefois 40 p. 100 de bénéfice. Le vain espoir de gagner quelqu’un des gros lots est la seule cause de la demande. Les gens les plus sages ont peine à regarder comme une folie ce fait de payer une petite somme pour acheter la chance de gagner 10 ou 20,000 livres, quoiqu’ils sachent bien que cette petite somme est peut-être 20 ou 30 p. 100 plus que la chance ne vaut. Dans une loterie où il n’y aurait pas de lot au-dessus de 20 livres, mais qui se rapprocherait plus d’une parfaite égalité que les loteries publiques ordinaires, les billets ne seraient pas aussi courus. Afin de s’assurer une meilleure chance pour quelques-uns des gros lots, il y a des gens qui achètent beaucoup de billets, et d’autres qui s’associent pour de petites portions dans un beaucoup plus grand nombre de billets. C’est pourtant une des propositions les mieux démontrées en mathématiques, que plus on prend de billets, plus on a de chances de perte contre soi. Prenez tous les billets de la loterie, et vous serez sûr de perdre ; or, plus le nombre des billets pris sera grand, plus on approchera de cette certitude.
Les profits extrêmement modérés des assureurs nous font bien voir le plus souvent que les chances de perte sont calculées au-dessous de ce qu’elles sont, et presque jamais au-dessus. Pour que l’assurance, ou contre l’incendie, ou contre les risques de mer, soit une industrie, il faut que la prime ordinaire soit suffisante pour compenser les pertes ordinaires, payer les frais de l’établissement et fournir le profit qu’aurait pu rapporter le même capital employé à tout autre commerce. La personne qui ne paye pas plus que cela ne paye évidemment que la vraie valeur du risque ou le prix le plus bas auquel elle puisse raisonnablement s’attendre qu’on voudra le lui garantir. Mais, quoique beaucoup de gens aient gagné un peu d’argent dans le commerce des assurances, il y en a très-peu qui y aient fait de grandes fortunes, et de cette seule considération il paraît résulter assez clairement que la balance ordinaire des profits et des pertes n’est pas plus avantageuse dans ce genre d’affaires que dans tout autre genre de commerce, où tant de gens font leur fortune. Et encore, toute modérée qu’est la prime d’assurance, beaucoup de gens font si peu de compte du risque, qu’ils ne se soucient pas de la payer. À prendre tout le royaume en masse, il y a dix-neuf maisons sur vingt, ou peut-être même quatre-vingt-dix-neuf sur cent, qui ne sont pas assurées contre les incendies12. Les risques de mer sont plus alarmants pour la plupart des intéressés, aussi la proportion des vaisseaux assurés à ceux qui ne le sont pas est-elle beaucoup plus forte. Il en est cependant un grand nombre, dans tous les temps et même en temps de guerre, qui font voile sans être assurés ; et quelquefois cela peut se faire sans imprudence. Quand une grande compagnie ou même un gros négociant a vingt ou trente vaisseaux en mer, ils s’assurent pour ainsi dire l’un l’autre. Il se peut que la prime épargnée sur tous fasse compensation avec les pertes qu’il est probable de rencontrer d’après le cours ordinaire des chances diverses. Toutefois, dans la plupart des cas, c’est moins par suite d’un calcul aussi approfondi que l’on néglige d’assurer les vaisseaux, que par l’effet de cette insouciance et de cette présomption qui portent à mépriser le danger, comme pour l’assurance des maisons.
L’âge où les jeunes gens font le choix d’un état est, de toutes les époques de la vie, celle où ce mépris du danger et cette confiance présomptueuse qui se flatte toujours de réussir agissent le plus puissamment. C’est là qu’on peut observer combien peu la crainte d’un événement malheureux est capable de balancer l’espoir d’un bon succès. Si l’empressement avec lequel on embrasse les professions libérales en est une preuve, cette preuve est encore bien plus sensible dans l’ardeur que mettent les gens du peuple à s’enrôler comme soldats ou comme matelots.
On voit tout d’un coup l’étendue des risques que court un soldat. Cependant, sans réfléchir au danger, les jeunes volontaires ne sont jamais si empressés de s’enrôler qu’au commencement d’une guerre ; et quoiqu’il n’y ait pour eux presque aucune chance d’avancement, leurs jeunes têtes se figurent mille occasions, qui n’arrivent jamais, d’acquérir de la gloire et des distinctions. Ces espérances romanesques sont le prix auquel ils vendent leur sang. Leur paye est au-dessous du salaire des simples manœuvres, et quand ils sont en activité de service, leurs fatigues sont beaucoup plus grandes que celles de ces derniers.
La loterie de la marine n’est pas tout à fait aussi désavantageuse que celle de l’armée. Le fils d’un ouvrier ou d’un bon artisan se met en mer souvent avec le consentement de son père ; mais c’est toujours sans ce consentement qu’il s’enrôle comme soldat. Dans le premier de ces métiers, d’autres personnes que lui voient quelque possibilité à ce qu’il y fasse quelque chose ; dans l’autre, cette chance n’est visible que pour lui seul. Un grand amiral excite moins l’admiration publique qu’un général, et les plus grands succès dans le service de mer promettent moins de gloire et d’honneurs que de pareils succès sur terre. On retrouve la même différence dans tous les grades inférieurs des deux services. Par les règlements sur la préséance, un capitaine dans la marine a le même rang qu’un colonel dans l’armée, mais dans l’opinion générale il ne tient pas la même place. Comme dans cette loterie les premiers lots sont moindres, il faut que les petits soient plus nombreux. Aussi les simples matelots sont plus souvent dans le cas d’avancer et de se faire un sort que les simples soldats, et c’est l’espoir de ces lots qui met principalement ce métier en crédit. Qu’il exige bien plus de savoir et de dextérité que presque tout autre métier d’artisan, et quoique toute la vie d’un matelot soit une suite continue de travaux et de dangers, cependant, tant qu’il reste simple matelot, pour tout ce savoir et toute cette dextérité, pour tous ces travaux et ces dangers, il reçoit à peine d’autre récompense que le plaisir d’accomplir les uns et de surmonter les autres. Le salaire du matelot n’est pas plus fort que celui d’un simple manœuvre, dans le port qui règle le taux de ces salaires. Comme les matelots passent continuellement d’un port à un autre, la paye mensuelle de ceux qui partent de tous les différents ports de la Grande-Bretagne se rapproche bien plus du même niveau, que celle des autres ouvriers dans tous ces endroits différents, et le taux du port d’où part et où arrive le plus grand nombre de matelots, qui est le port de Londres, règle le taux de tous les autres ports. À Londres, les salaires de la majeure partie des différentes classes d’ouvriers sont environ le double de ceux de la même classe à Édimbourg. Mais les matelots qui partent du port de Londres, gagnent rarement au-delà de 3 ou 4 schellings par mois de plus que ceux qui partent du port de Leith, et souvent même la différence n’est pas si grande. En temps de paix et dans le service marchand, le prix de Londres est de 1 guinée à 27 schellings environ, par mois de trente jours13. Un ouvrier ordinaire à Londres, sur le pied de 9 à 10 schellings par semaine, peut gagner, dans le même mois, de 40 à 45 schellings. À la vérité le matelot est fourni de vivres en sus de sa paye ; cependant leur valeur n’excède peut-être pas toujours la différence de sa paye avec celle de l’ouvrier ordinaire ; et quand cela serait quelquefois, ce surplus ne forme pas un gain net pour le matelot, puisqu’il ne peut pas le partager avec sa femme et ses enfants, qu’il est toujours obligé de faire subsister chez lui sur ses salaires14.
Cette vie, pleine d’aventures et de périls, où l’on se voit sans cesse à deux doigts de la mort, loin de décourager les jeunes gens, semble donner à la profession un attrait de plus pour eux. Dans les rangs inférieurs du peuple, une mère tremble souvent d’envoyer son fils à l’école dans une ville maritime, de peur que la vue des vaisseaux et le récit des aventures des matelots ne l’excitent à se mettre en mer. La perspective lointaine de ces hasards, dont nous espérons triompher par courage et par adresse, n’a rien de désagréable pour nous, et elle ne fait nullement hausser les salaires dans un emploi. Mais il n’en est pas de même des risques où le courage et l’adresse ne peuvent rien. Dans les métiers qui sont connus pour être très-malsains, les salaires du travail sont très-élevés. Le défaut de salubrité est une sorte de désagrément, et c’est sous cette distinction générale qu’il faut ranger les effets qu’il produit sur les salaires.
Dans les divers emplois du capital, le taux ordinaire du profit varie plus ou moins, suivant le plus ou moins de certitude des rentrées. Il y a, en général, moins d’incertitude dans le commerce intérieur que dans le commerce étranger, et dans certaines branches du commerce étranger que dans d’autres ; dans le commerce de l’Amérique septentrionale, par exemple, que dans celui de la Jamaïque. Le taux ordinaire du profit s’élève toujours plus ou moins avec le risque. Il ne paraît pas pourtant qu’il s’élève en proportion du risque, ou de manière à le compenser parfaitement. C’est dans les commerces les plus hasardeux que les banqueroutes sont les plus fréquentes. Le métier du contrebandier, le plus hasardeux de tous, mais aussi le plus lucratif quand l’affaire réussit, conduit infailliblement à la banqueroute. Cette confiance présomptueuse dans le succès paraît agir ici comme partout ailleurs, et entraîner tant de gens à s’aventurer dans les affaires périlleuses, que la concurrence y réduit le profit au-dessous de ce qui serait nécessaire pour compenser le risque. Pour le compenser tout à fait, il faudrait que les rentrées ordinaires, outre les profits ordinaires du capital, pussent non-seulement remplacer toutes les pertes accidentelles, mais encore qu’elles rapportassent aux coureurs d’aventures un surcroît de profit du même genre que le profit des assureurs. Mais si les rentrées ordinaires suffisaient à tout cela, les banqueroutes ne seraient pas plus fréquentes dans ce genre de commerce que dans les autres.
Ainsi, des cinq circonstances qui font varier les salaires du travail, il n’y en a que deux qui influent sur les profits du capital : l’agrément ou le désagrément, la sûreté ou le risque qui accompagnent le genre d’affaire auquel le capital est employé. Sous le rapport de l’agrément ou désagrément, il n’y a, dans la très-grande partie des emplois du capital, que peu ou point de différence, mais il y en a beaucoup dans les emplois du travail ; et quant au risque, quoiqu’il fasse hausser les profits du capital, il ne paraît pas que cette hausse ait toujours lieu en proportion du risque. De tout cela il résulte nécessairement que, dans une même société ou dans une même localité, le taux moyen des profits ordinaires dans les différents emplois du capital se rapprochera bien plus de l’égalité que celui des salaires pécuniaires des diverses espèces de travail ; aussi est-ce bien ce qui arrive. La différence entre le gain d’un simple manœuvre et celui d’un avocat ou d’un médecin, est évidemment bien plus grande que celle qui peut exister entre les profits ordinaires de deux différentes branches d’industrie, quelles qu’elles soient. D’ailleurs, la différence apparente qui semble exister entre deux différents genres d’industrie est, en général, une illusion qui provient de ce que nous ne distinguons pas toujours ce qui doit être regardé comme salaire, de ce qui doit être regardé comme profit.
Les profits des apothicaires passent, par une sorte de dicton, pour quelque chose de singulièrement exorbitant. Cependant ce profit, en apparence énorme, n’est souvent autre chose qu’un salaire fort raisonnable. Le savoir d’un apothicaire est d’une nature bien plus délicate et plus raffinée que celui d’aucun autre ouvrier, et la confiance dont il doit être investi est aussi d’une bien plus haute importance. Il est, dans toutes les circonstances, le médecin des pauvres, et celui des riches, quand le danger ou la souffrance ne sont pas très-considérables. Il faut que ses salaires soient en raison de ce savoir et de cette confiance, et il ne peut les trouver en général que dans le prix de ses drogues. La totalité des drogues que l’apothicaire le plus achalandé pourra vendre dans le cours d’une année, dans la ville qui fournit le marché le plus étendu, ne lui coûtera peut-être pas plus de 30 ou 40 livres. Quand même il ne les vendrait à 3 ou 400, ou même à 1000 pour 100 de profit, ce prix ne serait souvent que le salaire raisonnable de son travail, qui se trouve ainsi compris dans le prix de ses drogues, car il ne peut pas être prélevé autrement. La plus grande partie de ses profits apparents n’est qu’un véritable salaire déguisé sous la forme de profits.
Dans un port de mer peu considérable, un petit épicier se fera 40 ou 50 p. 100 d’un capital d’une centaine de livres sterling, tandis qu’un fort marchand en gros, dans le même lieu, pourra à peine faire rendre 8 à 10 p. 100 à un capital de 10,000 livres. Le commerce de l’épicier y est nécessaire à la consommation des habitants ; mais un marché aussi resserré ne peut pas comporter l’emploi d’un plus gros capital dans ce négoce. Cependant il faut non-seulement qu’un homme vive de son commerce, il faut encore qu’il puisse en vivre convenablement aux conditions que ce commerce exige de lui. Outre celle de posséder un petit capital, il faut encore ici celle de savoir lire, écrire et compter ; il faut celle de pouvoir aussi juger assez passablement de peut-être cinquante ou soixante espèces de marchandises différentes, de leurs prix, de leurs qualités, et des marchés où on peut se les procurer au meilleur compte ; il faut, en un mot, avoir toutes les connaissances nécessaires a un gros marchand, et rien n’empêche celui-ci de le devenir, que le manque d’un capital suffisant. On ne peut pas dire que 30 ou 40 livres par an soient une récompense trop forte pour le travail d’un homme qui réunit toutes ces connaissances. Si vous déduisez cela des gros profits apparents de son capital, il ne restera plus guère que les profits ordinaires. La plus grande partie du profit apparent est donc aussi, dans ce cas, un véritable salaire15.
La différence entre le profit apparent de la vente en détail et celui de la vente en gros est bien moindre dans une capitale que dans une petite ville ou dans un village. Quand il est possible d’employer un fonds de 10,000 livres au commerce d’épicerie, les salaires du travail de l’épicier ne sont qu’une bagatelle à ajouter à ce qui est réellement le profit d’un aussi gros capital. Ainsi les profits apparents d’un très-fort détaillant, dans une grande ville, se rapprochent beaucoup plus de ceux du marchand en gros ; c’est pour cette raison que les marchandises qui se vendent en détail sont, en général, à aussi bon marché, et souvent à bien meilleur marché dans la capitale que dans les petites villes ou dans les villages. Les épiceries, par exemple, y sont généralement à bien meilleur marché ; le pain et la viande de boucherie y sont souvent à aussi bon marché. Il n’en coûte pas plus pour transporter des épiceries dans une grande ville que dans un village ; mais il en coûte bien davantage pour transporter dans la première du blé et du bétail, dont la plus grande partie est amenée d’une grande distance. Le premier prix des épiceries étant le même dans les deux endroits, elles seront à meilleur marché là où elles sont chargées d’un moindre profit. Le premier prix du pain et de la viande de boucherie est plus fort dans la grande ville que dans le village ; quoique chargés d’un profit moindre, ils n’y sont pas toujours à meilleur marché, mais ils s’y vendent souvent au même prix. Dans des articles comme le pain et la viande, la même cause qui diminue le profit apparent augmente les frais de premier achat. C’est l’étendue du marché qui, offrant de l’emploi à de plus gros capitaux, diminue le profit apparent ; mais aussi c’est elle qui, obligeant de se fournir à de plus grandes distances, augmente le premier coût. Cette diminution d’une part, et cette augmentation de l’autre, semblent, en beaucoup de cas, se contrebalancer à peu près ; et c’est là probablement la raison pour laquelle les prix du pain et de la viande de boucherie sont en général, à très-peu de chose près, les mêmes dans la plus grande partie du royaume, quoiqu’en différents endroits il y ait ordinairement de grandes différences dans les prix du blé et du bétail.
Quoique les profits des capitaux, tant pour la vente en détail que pour la vente en gros, soient, en général, plus faibles dans la capitale que dans de petites villes ou dans des villages, cependant on voit fort souvent dans la première de grandes fortunes faites avec de petits commencements, et on n’en voit presque jamais dans les autres. Dans de petites villes et dans des villages, le peu d’étendue du marché empêche le commerce de s’étendre à mesure que grossit le capital ; aussi, dans de pareils lieux, quoique le taux des profits d’une personne en particulier puisse être très-élevé, cependant la masse ou la somme totale de ces profits et, par conséquent, le montant de son accumulation annuelle, ne peuvent pas être très-considérables. Au contraire, dans les grandes villes, on peut étendre son commerce à mesure que le capital augmente, et le crédit d’un homme qui est économe et en prospérité augmente encore bien plus vite que son capital. Suivant que l’un et l’autre augmentent, il agrandit la sphère de ses opérations ; la somme ou le montant total de ses profits est en proportion de l’étendue de son commerce, et ce qu’il accumule annuellement est proportionné à la somme totale de ses profits. Toutefois il arrive rarement que, même dans les grandes villes, on fasse des fortunes considérables dans une industrie régulière fixée et bien connue, si ce n’est par une longue suite d’années d’une vie appliquée, économe et laborieuse. À la vérité il se fait quelquefois, dans ces endroits, des fortunes soudaines dans ce qu’on appelle proprement le commerce ou la spéculation. Le négociant qui s’abandonne à ce genre d’affaires n’exerce pas d’industrie fixe, régulière, ni bien connue. Il est cette année marchand de blé, il sera marchand de vin, l’année prochaine, et marchand de sucre, de tabac ou de thé, l’année suivante. Il se livre à toute espèce de commerce qu’il présume pouvoir donner quelque profit extraordinaire, et il l’abandonne quand il prévoit que les profits en pourront retomber au niveau de ceux des autres affaires : ses profits et ses pertes ne peuvent donc garder aucune proportion régulière avec ceux de toute autre branche de commerce fixe et bien connue. Un homme qui ne craint pas de s’aventurer peut quelquefois faire une fortune considérable en deux ou trois spéculations heureuses ; mais il est tout aussi probable qu’il en perdra autant par deux ou trois spéculations malheureuses. Un tel commerce ne peut s’entreprendre que dans les grandes villes. Ce n’est que dans les endroits où les affaires et les correspondances sont extrêmement étendues, qu’on peut se procurer toutes les connaissances qu’il exige.
Les cinq circonstances qui viennent d’être exposées en détail occasionnent bien des inégalités très-fortes dans les salaires et les profits, mais elles n’en occasionnent aucune dans la somme totale des avantages et désavantages réels ou imaginaires de chacun des différents emplois du travail ou des capitaux ; elles sont de nature seulement à compenser, dans certains emplois, la modicité du gain pécuniaire, et à en balancer la supériorité dans d’autres16.
Cependant, pour que cette égalité ait lieu dans la somme totale des avantages et désavantages des emplois, trois choses sont nécessaires, en supposant même la plus entière liberté : la première, que l’emploi soit bien connu et établi depuis longtemps dans la localité ; la seconde, qu’il soit dans son état ordinaire, ou ce qu’on peut appeler son état naturel, et la troisième, qu’il soit la seule ou la principale occupation de ceux qui l’exercent.
Premièrement, cette égalité ne peut avoir lieu que dans ces emplois qui sont bien connus et qui existent depuis longtemps dans la localité.
Toutes choses égales d’ailleurs, une entreprise nouvelle donne de plus hauts salaires que les anciennes. Quand un homme forme le projet d’établir une manufacture nouvelle, il faut, dans le commencement, qu’il attire les ouvriers et les détourne des autres emplois par l’attrait de salaires plus forts que ceux qu’ils gagneraient dans leurs propres professions, supérieurs à ceux que mériterait le nouveau travail, et il se passera un temps considérable avant qu’il puisse risquer de les remettre au niveau commun. Les manufactures dont le débit est entièrement fondé sur la mode et la fantaisie changent continuellement, et elles ne durent presque jamais assez longtemps pour qu’on puisse les regarder comme d’anciens établissements. Au contraire, celles dont le débit tient principalement à la nécessité ou à l’utilité sont moins sujettes au changement, et peuvent conserver, pendant des siècles entiers de suite, la même forme et le même genre de fabrication. Les salaires doivent donc naturellement être plus forts, dans les manufactures de la première espèce, que dans celles de la dernière. Birmingham produit principalement des ouvrages de la première sorte ; Sheffield, des ouvrages de la seconde ; et l’on dit que les salaires du travail dans chacune de ces places sont conformes à cette différence dans la nature de leurs produits.
Tout établissement nouveau en manufacture, toute branche nouvelle de commerce, toute pratique nouvelle en agriculture, est toujours une spéculation dont l’entrepreneur se promet des profits extraordinaires. Ces profits sont quelquefois très-forts ; plus souvent peut-être, c’est tout le contraire qui arrive ; mais, en général, ils ne sont pas en proportion régulière avec ceux que donnent dans le voisinage les anciennes industries. Si le projet réussit, les profits sont ordinairement très-élevés d’abord. Quand ce genre de trafic ou d’opération vient à être tout à fait établi et bien connu, la concurrence réduit les profits au niveau de ceux des autres emplois.
Secondement, cette égalité dans la somme totale des avantages et désavantages des divers emplois du travail et des capitaux ne peut avoir lieu que dans les emplois qui sont dans leur état ordinaire, ou dans ce qu’on peut appeler leur état naturel.
Dans presque chaque espèce différente de travail, la demande est tantôt plus grande, tantôt moindre que de coutume. Dans le premier cas, les avantages de ce genre d’emploi montent au-dessus du niveau commun ; dans l’autre, ils descendent au-dessous. La demande de travail champêtre est plus forte dans le temps des foins et de la moisson que pendant le reste de l’année, et les salaires haussent avec ce surcroît de demande17. En temps de guerre, lorsque quarante ou cinquante matelots sont forcés de passer de la marine marchande au service du roi, la demande de matelots pour le commerce s’élève nécessairement en proportion de leur rareté ; et dans ces cas-là, leurs salaires montent communément d’une guinée ou de 27 schellings par mois, à 40 schellings et à 3 livres. Au contraire, dans une manufacture qui décline, beaucoup d’ouvriers, plutôt que de quitter leur ancien métier, se contentent de salaires plus faibles que ceux que comporterait sans cela la nature de leur travail.
Le profit du capital varie avec le prix des marchandises qui font l’objet de l’emploi. Quand le prix d’une marchandise s’élève au-dessus du taux ordinaire ou moyen, les profits d’une partie au moins du capital employé à la mettre sur le marché montent au-dessus du niveau général ; et quand ce prix baisse, au contraire, ils tombent au-dessous de ce niveau. Toutes les marchandises sont plus ou moins sujettes à des variations dans leur prix, mais quelques-unes le sont beaucoup plus que d’autres. Dans toutes les choses qui sont le produit de l’industrie humaine, la demande annuelle règle nécessairement la quantité d’industrie qui s’y porte annuellement, de telle sorte que le produit moyen annuel puisse égaler, d’aussi près qu’il est possible, la consommation annuelle. On a déjà observé18 que, dans quelques emplois, la même quantité d’industrie produira toujours la même ou presque la même quantité de marchandises. Par exemple, dans une manufacture de toiles ou de draps, le même nombre de bras fabriquera, dans une année, la même quantité, à fort peu de chose près, de toiles ou de draps. Le prix de marché de ce genre de marchandises n’a donc varié qu’en conséquence de variations accidentelles dans la demande, par exemple, en conséquence d’un deuil public qui fera hausser le prix du drap noir. Mais comme, en général, la demande de la plupart des espèces de drap ou de toile est assez uniforme, il en est de même de leur prix. Au contraire, il y a d’autres emplois où la même quantité d’industrie ne produira pas toujours la même quantité de marchandises. Par exemple, la même quantité d’industrie produira, en différentes années, des quantités fort différentes de blé, de vin, de houblon, de sucre, de tabac, etc. Aussi, le prix de ce genre de marchandises varie, non-seulement d’après les variations de la demande mais encore d’après les variations bien plus fortes et bien plus fréquentes de la quantité produite, et il est, par conséquent, extrêmement mobile. Or, il faut nécessairement que le profit de quelques-uns de ceux qui font commerce de ces denrées se ressente de la mobilité du prix. Ceux qui se livrent au commerce de spéculation établissent leurs principales opérations sur ces sortes de marchandises. Quand ils prévoient que le prix pourra monter, ils en accaparent autant qu’ils peuvent, et ils cherchent à vendre quand il y a apparence de baisse.
Troisièmement, cette égalité dans la somme totale des avantages et désavantages de divers emplois de travail et de capitaux ne peut avoir lieu que dans les emplois qui sont la seule ou la principale occupation de ceux qui les exercent.
Lorsqu’une personne tire sa subsistance d’un emploi qui n’occupe pas la plus grande partie de son temps, elle consent volontiers, dans ses intervalles de loisir, à travailler à quelque autre emploi pour un salaire moindre que ne le comporterait sans cela la nature de ce travail.
Il existe encore, dans plusieurs endroits de l’Écosse, une classe de gens qu’on nomme cotters ou cottagers19, qui étaient, il y a quelques années, encore plus nombreux qu’aujourd’hui20. Ce sont des espèces de domestiques externes des propriétaires et des fermiers. La rétribution d’usage qu’ils reçoivent de leur maître, c’est une maison, un petit jardin potager, autant d’herbe qu’il en faut pour nourrir une vache, et peut-être une acre ou deux de mauvaise terre labourable. Quand le maître les emploie, il leur donne en outre quatre gallons21 de farine d’avoine par semaine, valant environ 16 deniers sterling. Pendant une grande partie de l’année, il ne les emploie pas ou les emploie très-peu, et la culture de leur petite possession ne suffit pas pour occuper tout le temps qu’on leur laisse libre. Quand ces tenanciers étaient plus nombreux qu’ils ne sont maintenant, on dit que, moyennant une très-faible rétribution, ils donnaient volontiers le superflu de leur temps à quiconque les voulait employer, et qu’ils travaillaient pour de moindres salaires que les autres ouvriers. Il paraît qu’ils ont été autrefois très-communs dans toute l’Europe. Dans des pays mal cultivés et encore plus mal peuplés, la plus grande partie des propriétaires et des fermiers n’auraient pas pu sans cela se pourvoir des bras extraordinaires qu’exigent, dans certaines saisons, les travaux de la campagne. Il est évident que la rétribution journalière ou hebdomadaire que ces ouvriers recevaient accidentellement de leurs maîtres n’était pas le prix entier de leur travail ; leur petite possession en formait une partie considérable. Cependant plusieurs écrivains qui ont recueilli les prix du travail et des denrées dans les temps anciens, et qui se sont plu à les représenter tous deux prodigieusement bas, ont regardé cette rétribution accidentelle comme formant tout le salaire de ces ouvriers.
Le produit d’un travail fait de cette manière se présente souvent sur le marché à meilleur compte que la nature de ce travail ne le permettrait sans cette circonstance. Dans plusieurs endroits d’Écosse, on a des bas tricotés à l’aiguille à beaucoup meilleur marché qu’on ne pourrait les établir au métier partout ailleurs ; c’est l’ouvrage de domestiques et d’ouvrières qui trouvent dans une autre occupation la principale partie de leur subsistance. On importe par an, à Leith, plus de mille paires de bas de Shetland, dont le prix est de 5 à 7 deniers la paire. À Learwick, la petite capitale des îles de Shetland, le prix ordinaire du simple travail est, à ce qu’on m’a assuré, de 10 deniers par jour. Dans les mêmes îles, on tricote des bas d’estame22, de la valeur d’une guinée la paire, et au-dessus.
La filature de toile se fait en Écosse de la même manière à peu près que les bas à l’aiguille, c’est-à-dire par des femmes qui sont louées principalement pour d’autres services. Celles qui essayent de vivre uniquement de l’un ou de l’autre de ces métiers gagnent à peine de quoi ne pas mourir de faim. Dans la plus grande partie de l’Écosse, il faut être une bonne fileuse pour gagner 20 deniers par semaine23.
Dans les pays opulents, le marché est, en général, assez étendu pour qu’une seule occupation suffise à employer tout le travail et tout le capital de ceux qui s’y livrent. Ce n’est guère que dans les pays pauvres qu’on trouve des exemples de gens qui vivent d’un emploi et retirent en même temps quelques petits bénéfices d’un autre. Cependant, la capitale d’un pays très-riche peut nous fournir un exemple de quelque chose de semblable. Il n’y a pas, je crois, de ville en Europe où les loyers de maisons soient plus chers qu’à Londres, et je ne connais pourtant pas de capitale où on puisse trouver des chambres garnies à si bon marché ; non-seulement les logements à Londres sont moins chers qu’à Paris, ils le sont même beaucoup moins qu’à Édimbourg, au même degré de commodité ; et ce qui pourra paraître singulier, c’est la cherté des loyers24, qui est la cause du bon marché des logements. La cherté des loyers de maison à Londres ne procède pas seulement des causes qui les rendent chers dans toutes les capitales, c’est-à-dire la cherté du travail, la cherté des matériaux de construction qu’il faut en général transporter de fort loin, et par-dessus tout la cherté de la rente ou loyer du sol25 ; chaque propriétaire de sol agit en monopoleur, et exige très-souvent, pour une seule acre de mauvaise terre dans la ville, une plus forte rente que ne pourraient lui en produire cent acres des meilleures terres de la campagne. Mais la cherté de ces loyers provient encore en partie de la coutume du pays, qui oblige tout chef de famille à prendre à loyer une maison entière, de la cave au grenier. En Angleterre, on comprend sous le nom d’habitation ou domicile tout ce qui est renfermé sous le même toit ; tandis que ce mot, en France, en Écosse et dans beaucoup d’autres endroits de l’Europe, ne signifie souvent rien de plus qu’un seul étage. Un industriel à Londres est obligé de prendre à loyer une maison entière, dans le quartier où demeurent ses pratiques. Il tient sa boutique au rez-de-chaussée, et il couche, ainsi que sa famille, dans les combles ; ensuite il tâche de regagner une partie de son loyer en prenant des locataires dans les deux étages du milieu. C’est sur son industrie, et non sur ses locataires, qu’il compte pour entretenir sa famille, tandis qu’à Paris et à Édimbourg les gens qui fournissent les logements n’ont ordinairement pas d’autres moyens de subsistance, et qu’il faut que le prix du logement paye non-seulement le loyer de la maison, mais encore toute la dépense de la famille.
Il s’est opéré de bien grands changements dans la condition relative des diverses classes d’ouvriers. Où trouverait-on aujourd’hui le salaire d’un tailleur inférieur à celui d’un malheureux tisserand ? A. B.
Sur la différence entre le travail d’artisan et celui de manœuvre et journalier, voyez ci-après, p. 136.
Voyez ci-après, même chapitre.
Voyez sa 21e Idylle.
Seconde section de ce chapitre.
Il n’est pas besoin d’avertir que les lois qui réglaient le temps et les conditions de l’apprentissage n’existent plus aujourd’hui, du moins en France.
Voyez la 2e section de ce chapitre.
Tout cela pouvait être vrai en Angleterre, à l’époque d’Adam Smith ; mais aujourd’hui ces principes souffrent de nombreuses exceptions, surtout en France, où l’agriculture tend à se relever de son infériorité, depuis que le travailleur agricole peut être propriétaire.
Ce taux du strict nécessaire ne varie pas uniquement à raison du genre de vie plus ou moins passable de l’ouvrier et de sa famille, mais encore à raison de toutes les dépenses regardées comme indispensables dans le pays où il vit. C’est ainsi que l’on met d’abord au rang des dépenses nécessaires celle d’élever des enfants ; il en est d’autres moins impérieusement commandées par la nature des choses, quoiqu’elles le soient au même degré par le sentiment : tel est le soin des vieillards. Dans la classe ouvrière, il est trop négligé. La nature, pour perpétuer le genre humain, ne s’en est rapportée qu’aux impulsions d’un appétit violent, et aux sollicitudes de l’amour paternel ; les vieillards dont elle n’a plus besoin, elle les abandonne à la reconnaissance de leur postérité, après les avoir rendus victimes de l’imprévoyance de leur âge. Si les mœurs d’une nation rendaient indispensable l’obligation de préparer, dans chaque famille, quelque provision pour la vieillesse, comme elle en accorde en général à l’enfance, les besoins de première nécessité étant ainsi un peu plus étendus, le taux naturel des plus bas salaires serait un peu plus fort. J.-B. Say.
Environ 5 francs.
18 décimes, ou 1 franc 80 centimes
La proportion des maisons assurées au nombre total est aujourd’hui infiniment plus grande qu’à l’époque de la publication de la Richesse des nations.
Aujourd’hui la paye mensuelle des matelots peut être évaluée de 50 à 60 schellings. Mac Culloch.
Il est étrange que le docteur Smith n’ait pas fait allusion à l’usage de la presse, en énumérant les désavantages du service de mer. Mac Culloch.
La part du travailleur est la rémunération de ses efforts, et forme son salaire. Celle du capitaliste consiste, en grande partie, à retrouver la portion de capital qui a été consommée, entamée ou absorbée pendant son emploi. Mais outre cette restitution, il doit rester un excédent à ce dernier ; car ce ne pourrait être le désir de personne d’employer son capital productivement, si on ne devait en espérer aucun profit. Le surplus qui échoit au capitaliste après restitution de ses fonds est le seul fruit qu’il en retire, et prend le nom de profit. Le profit est l’attrait qui porte le capitaliste à appliquer des fonds à la production, comme le salaire est le fait qui détermine le travailleur à déployer son habileté et sa force dans le même but. Le premier a évidemment autant de droits à être récompensé, pour l’emploi de son capital, que le second pour sa dépense de travail. Tous les deux se sont réunis pour produire un résultat complexe qui n’eût pu être produit à défaut de l’un d’eux. Sans le capital, le travail eût été presque improductif ; sans le travail, le capital fût demeuré inactif et sans accroissement, même étant à l’abri des dilapidations. Le droit de posséder le capital, d’en disposer librement et de recevoir toute rémunération ou tout profit obtenu en le plaçant à titre de prêt, ou en le rendant productif par le loyer du travail d’autrui ; ce droit, dis-je, repose évidemment sur les mêmes bases que celui par lequel on possède ou l’on dispose de toute autre chose reconnue également comme le produit du travail. P. Scrope
Cette conclusion de l’auteur nous semble bien obscure et bien hasardeuse. Les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité. A. B.
C’est ce qui fait que dans les pays où les habitants des campagnes ne sont que journaliers, comme en Angleterre, la population agricole est réduite à l’état de misère. Elle n’est pas sûre d’être occupée toute l’année, et les salaires de son travail, suffisant à l’entretenir quand on a besoin d’elle comme à l’époque de la fenaison et de la moisson, tombent au-dessous des besoins les plus grossiers à d’autres époques. A. B.
Chap. vii.
Du mot cottage, qui veut dire chaumière.
Aujourd’hui cette classe a entièrement disparu. Mac Culloch.
En anglais pecks. Le peck anglais vaut 2 gallons, ou 9 litres 86 millilitres en mesures françaises.
Worsted, c’est une laine filée beaucoup plus torse que l’autre, et préparée exprès pour faire des bas.
Le fil de toile est généralement filé aujourd’hui à la mécanique. Mac Culloch.
C’est-à-dire, du loyer ou prix du bail d’une maison entière, par opposition au prix d’un logement ou appartement qui ne comprend qu’une partie de la maison.
Voyez sur ce loyer du sol, liv. V, chap. ii.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

