Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
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Conclusion du chapitre

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi — Conclusion du chapitre.

Je terminerai ce long chapitre en remarquant que toute amélioration qui se fait dans l’état de la société tend, d’une manière directe ou indirecte, à faire hausser la rente réelle de la terre, à augmenter la richesse réelle du propriétaire, c’est-à-dire, son pouvoir d’acheter le travail d’autrui ou le produit du travail d’autrui1.

L’extension de l’amélioration des terres et de la culture y tend d’une manière directe. La part du propriétaire dans le produit augmente nécessairement à mesure que le produit augmente.

La hausse qui survient dans le prix réel de ces sortes de produits bruts, dont le renchérissement est d’abord l’effet de l’amélioration et de la culture et devient ensuite la cause de leurs progrès ultérieurs, la hausse, par exemple, du prix du bétail tend aussi à élever, d’une manière directe, la rente du propriétaire et dans une proportion encore plus forte. Non-seulement la valeur réelle de la part du propriétaire, le pouvoir réel que cette part lui donne sur le travail d’autrui, augmentent avec la valeur réelle du produit, mais encore la proportion de cette part, relativement au produit total, augmente aussi avec cette valeur. Ce produit, après avoir haussé dans son prix réel, n’exige pas plus de travail, pour être recueilli, qu’il n’en exigeait auparavant. Par conséquent, il faudra une moindre portion qu’auparavant de ce produit pour suffire à remplacer le capital qui fait mouvoir ce travail, y compris les profits ordinaires de ce capital. La portion restante du produit, qui est la part du propriétaire, sera donc plus grande, relativement au tout, qu’elle ne l’était auparavant.

Tous les progrès, dans la puissance productive du travail, qui tendent directement à réduire le prix réel des ouvrages de manufacture, tendent indirectement à élever la rente réelle de la terre. C’est contre des produits manufacturés que le propriétaire échange cette partie de son produit brut qui excède sa consommation personnelle, ou, ce qui revient au même, le prix de cette partie. Tout ce qui réduit le prix réel de ce premier genre de produit élève le prix réel du second ; une même quantité de ce produit brut répond dès lors à une plus grande quantité de ce produit manufacturé, et le propriétaire se trouve à portée d’acheter une plus grande quantité des choses de commodité, d’ornement ou de luxe qu’il désire se procurer2.

Toute augmentation dans la richesse réelle de la société, toute augmentation dans la masse de travail utile qui y est mis en couvre, tend indirectement à élever la rente réelle de la terre. Une certaine portion de ce surcroît de travail va naturellement à la terre. Il y a un plus grand nombre d’hommes et de bestiaux employés à sa culture ; le produit croît à mesure que s’augmente ainsi le capital destiné à le faire naître, et la rente grossit avec le produit.

Les circonstances opposées, c’est-à-dire le défaut d’amélioration, la culture négligée, la baisse du prix réel de quelque partie du produit brut de la terre, la hausse du prix réel des manufactures, causée par le déclin de l’industrie et de l’art des fabricants, enfin, le décroissement de la richesse réelle de la société, toutes ces choses tendent, d’un autre côté, à faire baisser la rente réelle de la terre, à diminuer la richesse réelle du propriétaire, c’est-à-dire à lui retrancher de son pouvoir sur le travail d’autrui ou sur le produit de ce travail. La masse totale du produit annuel de la terre et du travail d’un pays, ou, ce qui revient au même, la somme totale du prix de ce produit annuel, se divise naturellement, comme on l’a déjà observé3, en trois parties : la rente de la terre, les salaires du travail, les profits des capitaux, et elle constitue un revenu à trois différentes classes du peuple : à ceux qui vivent de rentes, à ceux qui vivent de salaires, à ceux qui vivent de profits. Ces trois grandes classes sont les classes primitives et constituantes de toute société civilisée, du revenu desquelles toute autre classe tire en dernier résultat le sien.

Ce que nous venons de dire plus haut fait voir que l’intérêt de la première de ces trois grandes classes est étroitement et inséparablement lié à l’intérêt général de la société. Tout ce qui porte profit ou dommage à l’un de ces intérêts, en porte aussi nécessairement à l’autre. Quand la nation délibère sur quelque règlement de commerce ou d’administration, les propriétaires des terres ne la pourront jamais égarer, même en n’écoutant que la voix de l’intérêt particulier de leur classe, au moins si on leur suppose les plus simples connaissances sur ce qui constitue cet intérêt4. À la vérité, il n’est que trop ordinaire qu’ils manquent même de ces simples connaissances. Des trois classes, c’est la seule à laquelle son revenu ne coûte ni travail ni souci, mais à laquelle il vient, pour ainsi dire, de lui-même, et sans qu’elle y apporte aucun dessein ni plan quelconque. Cette insouciance, qui est l’effet naturel d’une situation aussi tranquille et aussi commode, ne laisse que trop souvent les gens de cette classe, non-seulement dans l’ignorance des conséquences que peut avoir un règlement général, mais les rend même incapables de cette application d’esprit qui est nécessaire pour comprendre et pour prévoir ces conséquences5.

L’intérêt de la seconde classe, celle qui vit de salaires, est tout aussi étroitement lié que celui de la première à l’intérêt général de la société. On a déjà fait voir6 que les salaires de l’ouvrier n’étaient jamais si élevés que lorsque la demande d’ouvriers va toujours en croissant, et quand la quantité de travail mise en œuvre augmente considérablement d’année en année. Quand cette richesse réelle de la société est dans un état stationnaire, les salaires de l’ouvrier sont bientôt réduits au taux purement suffisant pour le mettre en état d’élever des enfants et de perpétuer sa race. Quand la société vient à déchoir, ils tombent même au-dessous de ce taux. La classe des propriétaires peut gagner peut-être plus que celle-ci à la prospérité de la société ; mais aucune ne souffre aussi cruellement de son déclin que la classe des ouvriers. Cependant, quoique l’intérêt de l’ouvrier soit aussi étroitement lié avec celui de la société, il est incapable, ou de connaître l’intérêt général, ou d’en sentir la liaison avec le sien propre. Sa condition ne lui laisse pas le temps de prendre les informations nécessaires ; et en supposant qu’il pût se les procurer complètement, son éducation et ses habitudes sont telles, qu’il n’en serait pas moins hors d’état de bien décider. Aussi, dans les délibérations publiques, ne lui demande-t-on guère son avis, bien moins encore y a-t-on égard, si ce n’est dans quelques circonstances particulières où ses clameurs sont excitées, dirigées et soutenues par les gens qui l’emploient, et pour servir en cela leurs vues particulières plutôt que les siennes.

Ceux qui emploient l’ouvrier constituent la troisième classe, celle des gens qui vivent de profits. C’est le capital qu’on emploie en vue d’en retirer du profit, qui met en mouvement la plus grande partie du travail utile d’une société. Les opérations les plus importantes du travail sont réglées et dirigées d’après les plans et les spéculations de ceux qui emploient les capitaux ; et le but qu’ils se proposent dans tous ces plans et ces spéculations, c’est le profit. Or, le taux des profits ne hausse point, comme la rente et les salaires, avec la prospérité de la société, et ne tombe pas, comme eux, avec sa décadence. Au contraire, ce taux est naturellement bas dans les pays riches, et élevé dans les pays pauvres ; jamais il n’est aussi élevé que dans ceux qui se précipitent le plus rapidement vers leur ruine7. L’intérêt de cette troisième classe n’a donc pas la même liaison que celui des deux autres avec l’intérêt général de la société8. Les marchands et les maîtres manufacturiers sont, dans cette classe, les deux sortes de gens qui emploient communément les plus gros capitaux et qui, par leurs richesses, s’y attirent le plus de considération. Comme dans tout le cours de leur vie ils sont occupés de projets et de spéculations, ils ont, en général, plus de subtilité dans l’entendement que la majeure partie des propriétaires de la campagne. Cependant, comme leur intelligence s’exerce ordinairement plutôt sur ce qui concerne l’intérêt de la branche particulière d’affaires dont ils se mêlent, que sur ce qui touche le bien général de la société, leur avis, en le supposant donné de la meilleure foi du monde (ce qui n’est pas toujours arrivé), sera beaucoup plus sujet à l’influence du premier de ces deux intérêts, qu’à celle de l’autre. Leur supériorité sur le propriétaire de la campagne ne consiste pas tant dans une plus parfaite connaissance de l’intérêt général, que dans une connaissance de leurs propres intérêts, plus exacte que celle que celui-ci a des siens. C’est avec cette connaissance supérieure de leurs propres intérêts qu’ils ont souvent surpris sa générosité, et qu’ils l’ont induit à abandonner à la fois la défense de son propre intérêt et celle de l’intérêt public, en persuadant à sa trop crédule honnêteté que c’était leur intérêt, et non le sien, qui était le bien général.

Cependant, l’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. L’intérêt du marchand est toujours d’agrandir le marché et de restreindre la concurrence des vendeurs. Il peut souvent convenir assez au bien général d’agrandir le marché, mais de restreindre la concurrence des vendeurs lui est toujours contraire, et ne peut servir à rien, sinon à mettre les marchands à même de hausser leur profit au-dessus de ce qu’il serait naturellement, et de lever, pour leur propre compte, un tribut injuste sur leurs concitoyens. Toute proposition d’une loi nouvelle ou d’un règlement de commerce, qui vient de la part de cette classe de gens, doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d’une classe de gens dont l’intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le public et même à le surcharger et qui, en conséquence, ont déjà fait l’un et l’autre en beaucoup d’occasions9.

1

Mac Culloch conteste cette assertion d’Adam Smith ; il prétend que toutes les autres classes de la société profitent plus encore que les propriétaires de la baisse qui s’opère dans la valeur des produits manufacturés. Comment accorder cette opinion du commentateur avec le fait bien constaté de l’augmentation croissante de la misère dans les districts industriels de l’Angleterre ? A. B.

2

Les progrès de l’industrie manufacturière et le bas prix des articles fabriqués n’ont pas plus de tendance à faire hausser la rente des terres que le taux des profits ou du salaire. À vrai dire, ils n’élèvent ni l’une ni l’autre. Lorsque les objets manufacturés deviendront moins chers, la même rente servira à en acheter une plus grande quantité, et la condition du propriétaire se trouvera améliorée. Mais les deux autres espèces de revenus, savoir, le profit et le salaire, ne pourront-ils de même solder une plus grande somme d’objets fabriqués alors qu’ils seront moins chers, et la condition du marchand comme du travailleur ne s’améliorera-t-elle pas en conséquence dans le même rapport que celle du propriétaire ? Il ne serait cependant pas exact de dire que la rente, le profit ou les salaires s’accroissent par le seul fait qu’ils peuvent acheter plus d’un objet moins cher, et il est d’autant plus nécessaire d’indiquer des erreurs de mots de ce genre, qu’elles peuvent conduire aux plus graves inexactitudes. Buchanan.

3

Chap. vi.

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Ils tendront naturellement à l’égarer par leur ardent désir d’avoir de larges revenus au moyen de la hausse générale des prix : nous en avons eu un remarquable exemple en 1815. À cette époque où les classes laborieuses et tout le pays, dans un vaste rayon, étaient livrés à la détresse depuis plusieurs années par le haut prix des subsistances, et où il était constant que l’Angleterre n’avait pas depuis longtemps produit le blé nécessaire à la consommation, les propriétaires fonciers usèrent de toute leur influence pour faire prohiber les importations, et imposer ainsi des charges énormes à la société dans un but d’intérêt privé. Buchanan.

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Lorsque le docteur Smith écrivit ce paragraphe, il avait oublié la prime à l’exportation du blé et l’acte qui prohibait l’importation du bétail en Angleterre. Ces faits, indépendamment des lois céréales de 1814 et 1815, montrent suffisamment que l’esprit de monopole a été aussi puissant chez les propriétaires que chez les manufacturiers et les marchands. Mac Culloch.

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Chap. viii.

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Mac Culloch prétend que c’est le contraire qui est vrai. Selon lui, les profits sont le plus élevés dans les pays qui avancent le plus rapidement ; et s’ils paraissent très-forts dans les pays en décadence, c’est à cause du défaut de sécurité, et parce que l’on confond avec le profit la prime exigée pour la garantie du capital. Voyez ses Principles of Political economy, p. 109, 2e éd.

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Smith est ici évidemment égaré par son amour des théories. N’est-il pas clair que la décadence d’un pays doit nécessairement être suivie de la destruction de son capital ; et le mal ne doit-il pas, dans cette hypothèse, retomber sur ceux qui ont des capitaux en leur possession ? Il est vrai qu’on pourra réaliser de plus grands profits sur le capital subsistant ; mais ce n’est là qu’un de ces avantages particuliers qui surgissent des calamités publiques les plus affreuses.

Il n’est pas facile de voir pourquoi les propriétaires fonciers seraient plus généreux que les autres hommes. Ceux qui envisagent les efforts qu’ils ont toujours faits pour élever le prix du blé, et conséquemment la rente de la terre, en prohibant les importations au milieu de populations accablées par le manque de subsistances, ceux-là, disons-nous, ne leur reconnaîtront certes pas avec empressement une générosité plus que commune. Buchanan.

9

Cette remarque ne s’applique-t-elle pas avec une égale force aux propriétaires fonciers qui, craignant que le blé, cette marchandise dont ils avaient intérêt à enfler la valeur, ne pût se vendre à un prix assez élevé sur le marché national, obtinrent, par loi, une prime pour ceux qui l’exporteraient ; et qui, malgré la détresse où le pays a toujours été plongé depuis lors par la cherté des subsistances, s’efforcèrent d’arrêter les approvisionnements extérieurs, et cela, dans le seul but de profiter, par le haut prix des grains, des souffrances dont ils accablaient la société ? La vérité est que les différentes classes dans la société sont sujettes à se laisser dominer par leurs intérêts privés, et qu’elles hésitent rarement à les préférer lorsqu’ils se trouvent en opposition avec le bien général*. Buchanan. *. Qu’aurait dit Buchanan, s’il avait assisté, dans notre pays et dans notre temps, aux saturnales du régime prohibitif et aux mensonges de nos enquêtes commerciales ? A. B.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.