Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
CLASSIFICATION // Bibliothèque

Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage

TEMPS_LECTURE:8_MIN
La Richesse des nations, d’Adam Smith.
SCAN_ACTIF
LIEN_SOURCE_VISUELLE
Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi.

Chapitre XI. — De la rente de la terre ou du fermage1

Le fermage, considéré comme le prix payé pour l’usage de la terre, est naturellement le prix le plus élevé que le fermier est en état de payer, dans les circonstances où se trouve la terre pour le moment. Lors de la stipulation des clauses du bail, le propriétaire fait tout ce qu’il peut pour ne lui laisser d’autre part dans le produit que celle qui est nécessaire pour remplacer le capital qui fournit la semence, paye le travail, achète et entretient les bestiaux et autres instruments de labourage, et pour lui donner, en outre, les profits ordinaires que rendent les fermes dans le canton. Cette part est évidemment la plus petite dont le fermier puisse se contenter sans être en perte, et le propriétaire entend rarement lui en laisser davantage. Tout ce qui reste du produit ou de son prix, ce qui est la même chose, au-delà de cette portion, quel que puisse être ce reste, le propriétaire tâche de se le réserver comme rente de sa terre ; ce qui est évidemment la rente la plus élevée que le fermier puisse payer, dans l’état actuel de la terre. Quelquefois, à la vérité, par générosité, et plus souvent par ignorance, le propriétaire consent à recevoir quelque chose de moins que ce surplus, et quelquefois aussi, quoique plus rarement, le fermier se soumet par ignorance à payer quelque chose de plus que ce reste, ou se contente de quelque chose de moins que les profits ordinaires des fermes du canton. Néanmoins, ce surplus peut toujours être regardé comme la rente naturelle de la terre, ou la rente moyennant laquelle on peut naturellement penser que seront louées la plupart des terres.

On pourrait se figurer que la Rente de la terre n’est souvent autre chose qu’un Profit et un Intérêt raisonnable du capital que le propriétaire a employé à l’amélioration de la terre. Sans doute, il y a des circonstances où la rente pourrait être regardée en partie comme telle ; car il ne peut presque jamais arriver que cela ait lieu pour plus que pour une partie2. Le propriétaire exige une rente même pour la terre non améliorée, et ce qu’on pourrait supposer être un intérêt ou profit des dépenses d’amélioration n’est, en général, qu’une addition à cette rente primitive. D’ailleurs, ces améliorations ne sont pas toujours faites avec les fonds du propriétaire, mais quelquefois avec ceux du fermier ; cependant, quand il s’agit de renouveler le bail, le propriétaire exige ordinairement la même augmentation de rente que si toutes ces améliorations eussent été faites de ses propres fonds.

Il exige quelquefois une rente pour ce qui est tout à fait incapable d’être amélioré par la main des hommes. La salicorne3 est une espèce de plante marine qui donne, quand elle est brûlée, un sel alcalin dont on se sert pour faire du verre, du savon, et pour plusieurs autres usages ; elle croît en différents endroits de la Grande-Bretagne, particulièrement en Écosse, et seulement sur des rochers situés au-dessous de la haute marée, qui sont, deux fois par jour, couverts par les eaux de la mer, et dont le produit, par conséquent, n’a jamais été augmenté par l’industrie des hommes. Cependant, le propriétaire d’un domaine borné par un rivage où croît cette espèce de salicorne en exige une rente tout aussi bien que de ses terres à blé.

Dans le voisinage des îles de Shetland, la mer est extraordinairement abondante en poisson, ce qui fait une grande partie de la subsistance des habitants ; mais, pour tirer parti du produit de la mer, il faut avoir une habitation sur la terre voisine. La rente du propriétaire est en proportion, non de ce que le fermier peut tirer de la terre, mais de ce qu’il peut tirer de la terre et de la mer ensemble. Elle se paye partie en poisson, et ce pays nous offre un de ces exemples, très-peu communs, où la rente constitue une des parties du prix de cette espèce de denrée4.

La rente de la terre, considérée comme le prix payé pour l’usage de la terre, est donc naturellement un prix de monopole. Il n’est nullement en proportion des améliorations que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de ce qu’il lui suffirait de prendre pour ne pas perdre, mais bien de ce que le fermier peut consentir à donner.

On ne peut porter ordinairement au marché que les parties seulement du produit de la terre dont le prix ordinaire suffit à remplacer le capital qu’il faut employer pour les y porter, et les profits ordinaires de ce capital. Si le prix ordinaire est plus que suffisant, le surplus en ira naturellement à la rente de la terre. S’il n’est juste que suffisant, la marchandise pourra bien être portée au marché, mais elle ne pourra fournir une rente au propriétaire. Le prix sera-t-il ou ne sera-t-il pas plus que suffisant ? C’est ce qui dépend de la demande.

Il y a certaines parties du produit de la terre dont la demande doit toujours être telle, qu’elles rapporteront un prix plus élevé que ce qui suffit pour les faire venir au marché ; il en est d’autres dont la demande peut être alternativement telle, qu’elles rapportent ou ne rapportent pas ce prix plus fort que le prix suffisant. Les premières doivent toujours fournir de quoi payer une rente au propriétaire ; les dernières quelquefois suffiront à l’acquittement d’une rente, et d’autre fois non, suivant la différence des circonstances.

Il faut donc observer que la rente entre dans la composition du prix des marchandises d’une tout autre manière que les salaires et les profits. Le taux élevé ou bas des salaires et des profits est la cause du prix élevé ou bas des marchandises ; le taux élevé ou bas de la rente est l’effet du prix ; le prix d’une marchandise particulière est élevé ou bas, parce qu’il faut, pour la faire venir au marché, payer des salaires et des profits élevés ou bas ; mais c’est parce que son prix est élevé ou bas, c’est parce qu’il est ou beaucoup ou très-peu plus, ou pas du tout plus élevé que ce qui suffit pour payer ces salaires et ces profits, que cette denrée fournit de quoi payer une forte ou une faible rente, ou ne permet pas d’en acquitter une.

Je considérerai en particulier : 1° les parties du produit de la terre qui fournissent toujours de quoi payer une rente ; 2° celles qui peuvent quelquefois fournir de quoi en payer une, et quelquefois non ; 3° les variations qui, dans les différentes périodes de développement des sociétés, s’opèrent naturellement dans la valeur relative de ces deux différentes sortes de produits, soit qu’on les compare l’une avec l’autre, soit qu’on les compare avec les marchandises manufacturées. Ces trois objets diviseront ce chapitre en trois sections.

1

Mac Culloch fait observer ici que ce chapitre d’Adam Smith est défectueux. Selon le commentateur, l’auteur de la Richesse des nations n’aurait pas connu la nature, l’origine et les causes du fermage. Il conteste la proposition d’Adam Smith, d’après laquelle certaines espèces de produits produiraient toujours une rente. « S’il en était ainsi, dit Mac Culloch, le fermage existerait toujours, tandis qu’il est inconnu dans les époques primitives des sociétés. La vérité est que le fermage est exclusivement la conséquence de la diminution des pouvoirs productifs des terres successivement mises en culture à mesure que la société se développe, ou plutôt de la diminution du pouvoir productif des capitaux successivement appliqués à la culture de ces terres. On n’a jamais entendu parler de fermage dans les contrées nouvellement peuplées, comme la Nouvelle-Hollande, l’Illinois, l’Indiana, et tous les autres pays où l’on ne cultive que les meilleures terres. Le fermage n’apparaît qu’au moment où la culture s’est étendue aux « terres de qualité inférieure, etc. » * *. L’opinion émise ici par M. Mac Culloch n’est autre que la fameuse théorie du fermage imaginée par Ricardo, et qui a obtenu plus de succès en Angleterre que sur le continent. Il se peut, en effet, qu’une telle théorie convienne mieux aux habitudes et peut-être aux préjugés des Anglais sur la propriété ; mais elle nous parait inférieure à celle d’Adam Smith, qui est plus conforme à la nature des choses, et qui explique d’une manière beaucoup plus simple l’origine du fermage. Le fermage n’est, selon nous, que le prix de location d’un instrument privilégié dans les pays d’aristocratie, et d’un accès plus libre dans les pays où règne l’égalité des partages. La liberté absolue du commerce eu ferait encore plus baisser le taux, si elle existait quelque part. A. B.

2

La rente de la terre, proprement dite, est la somme que l’on paye pour user de la puissance productive naturelle inhérente au sol, et elle est entièrement distincte de la somme payée pour l’usage des constructions, chemins, clôtures et autres améliorations faites sur le sol. La dernière somme n’est que le profit ou l’intérêt du capital engagé sur le sol. En pratique, ces deux sommes sont confondues sous le terme général de fermage, comme elles l’ont été ici par le Dr Smith ; mais elles sont essentiellement distinctes, et elles doivent être considérées ainsi dans les recherches de cette nature. Mac Culloch.

3

Le nom anglais est kelp. Cette plante est du genre des salicornia, de Linné.

4

Voyez ci-dessus, chap. vi, p. 103.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.