Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
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Des effets et des progrès de la richesse nationale sur le prix réel des ouvrages de manufacture.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi — Des effets et des progrès de la richesse nationale sur le prix réel des ouvrages de manufacture.

L’effet naturel de l’amélioration générale est cependant de faire baisser par degrés le prix réel de presque tous les ouvrages des manufactures. Le prix de la main-d’œuvre diminue peut-être dans toutes, sans exception. De meilleures machines, une plus grande dextérité et une division et distribution de travail mieux entendues, toutes choses qui sont les effets naturels de l’avancement du pays, sont cause que, pour exécuter une pièce quelconque, il ne faut qu’une bien moindre quantité de travail ; et quoique, par suite de l’état florissant1 de la société, le prix réel du travail doive s’élever considérablement, cependant la grande diminution dans la quantité du travail que chaque chose exige fait bien plus, en général, que compenser quelque hausse que ce soit dans le prix de ce travail.

Il y a, à la vérité, certains genres de manufactures dans lesquels la hausse nécessaire du prix réel des matières premières fait plus que compenser tous les avantages que les progrès de l’industrie peuvent introduire dans l’exécution de l’ouvrage. Dans les ouvrages de charpenterie et de menuiserie, et dans l’espèce la plus grossière de meubles en bois, la hausse nécessaire du prix réel du bois, résultant de l’amélioration de la terre, fera plus que compenser tous les avantages qu’on pourra retirer de la perfection des outils, de la plus grande dextérité de l’ouvrier, et de la division et de la distribution les plus convenables du travail.

Mais pour tous les ouvrages où le prix réel des matières premières ne hausse point ou ne hausse pas extrêmement, celui de la chose manufacturée baisse d’une manière considérable.

Cette diminution de prix a été la plus remarquable, durant le cours de ce siècle et du précédent, dans les manufactures qui emploient les métaux grossiers. On aurait peut-être aujourd’hui pour 20 schellings un meilleur mouvement de montre que celui qu’on aurait payé 20 livres vers le milieu du siècle dernier. Quoique moindre que dans l’horlogerie, il y a eu aussi une grande réduction de prix, pendant la même période, dans les ouvrages de coutellerie et de serrurerie, dans tous les petits ustensiles faits de métaux grossiers et dans toutes ces marchandises connues communément sous le nom de quincaillerie de Birmingham et de Sheffield. Elle a été assez forte pour étonner les ouvriers de tous les autres endroits de l’Europe, qui, à l’égard de beaucoup d’articles, conviennent qu’ils ne pourraient pas faire d’aussi bon ouvrage pour le double ou même le triple du prix. Il n’y a peut-être pas de manufactures où l’on puisse porter aussi loin la division du travail et où les instruments qu’on emploie soient susceptibles d’être perfectionnés d’autant de manières différentes, que les manufactures dont les métaux grossiers sont la matière première.

Il n’y a pas eu dans les fabriques de draps, pendant la même période, une réduction de prix aussi forte. On m’a assuré au contraire que, depuis vingt-cinq ou trente ans, le prix du drap superfin avait un peu dépassé sa proportion avec les autres, eu égard à la qualité, ce qui provient, dit-on, d’une hausse considérable dans le prix de la matière première, qui consiste entièrement en laine d’Espagne. À la vérité, on dit que les draps du comté d’York, qui sont en entier de laine d’Angleterre, ont considérablement baissé de prix, eu égard à la qualité, pendant le cours de ce siècle. Mais la qualité est une chose si sujette à dispute, que je tiens assez peu de compte de tous les renseignements de ce genre. Dans les fabriques de draps, la division du travail est à peu près la même aujourd’hui qu’elle était il y a un siècle, et les instruments qu’on y emploie ne sont pas très-différents de ce qu’ils étaient alors. Cependant il peut y avoir eu, sur ces deux articles, de légères améliorations qui ont pu occasionner quelque réduction de prix.

La réduction paraîtra pourtant bien plus incontestable et bien plus sensible, si l’on compare le prix de ce genre de fabrique, dans le temps actuel, avec ce qu’il était dans une période beaucoup plus reculée, comme vers la fin du quinzième siècle, où vraisemblablement le travail était beaucoup moins subdivisé et où l’on employait des machines bien moins perfectionnées qu’à présent.

En 1487, la quatrième de Henri VII, il fut statué que « quiconque vendrait au détail l’aune large de la plus belle écarlate, ou d’autre drap cramoisi2 de la plus fine fabrique, au-dessous de 16 schellings serait à l’amende de 40 schellings par chaque aune ainsi vendue ». Donc, à cette époque, 16 schellings, qui contenaient environ la même quantité d’argent que 24 schellings de notre monnaie actuelle, étaient regardés comme un prix assez raisonnable pour une aune du plus beau drap ; et comme ce statut est une loi somptuaire, il est vraisemblable qu’un pareil drap s’était vendu habituellement un peu plus cher. Aujourd’hui une guinée peut être considérée comme le prix le plus haut d’un tel drap. Ainsi, quand on supposerait même la qualité égale (et vraisemblablement celle de nos draps actuels est très-supérieure), cependant, dans cette supposition même, il paraîtrait y avoir eu une réduction considérable dans le prix pécuniaire du plus beau drap depuis la fin du quinzième siècle. Mais son prix réel a été beaucoup plus réduit encore. Le prix moyen du quartier de froment était alors et a été longtemps encore après à 16 schellings 8 deniers ; 16 schellings étaient donc le prix de deux quarters trois boisseaux de froment. En évaluant aujourd’hui le quarter de froment à 28 schellings, le prix réel d’une aune de drap fin doit avoir été, dans ce temps-là, l’équivalent de 3 livres 6 schellings 6 deniers, au moins, de notre monnaie actuelle. Il fallait que la personne qui l’achetait se dessaisît du pouvoir de disposer de la quantité de travail et de subsistance qu’on pourrait acheter aujourd’hui avec cette somme.

La réduction qui a eu lieu dans le prix réel des fabriques de gros draps, quoiqu’elle ait été considérable, n’a pas été aussi forte que celle qui a eu lieu pour les draps fins.

En 1463, la troisième année d’Edouard IV, il fut statué « qu’aucun domestique de labour, aucun manœuvre, aucun ouvrier servant chez un artisan, hors des villes ou des bourgs, ne pourrait porter dans son habillement un drap de plus de 2 schellings l’aune large »3. Dans la troisième année d’Edouard IV, 2 schellings contenaient, à fort peu de chose près, la même quantité d’argent que 4 schellings de notre monnaie actuelle. Or, le drap du comté d’York, qui se vend aujourd’hui 4 schellings l’aune, est probablement fort supérieur à tout ce qu’on pouvait faire alors à l’usage de la classe des plus pauvres manœuvres. Ainsi, eu égard à la qualité, le prix même pécuniaire de leur vêtement peut être regardé comme tant soit peu meilleur marché qu’il n’était dans ces anciens temps. Quant au prix réel, il est assurément de beaucoup meilleur marché. Ce qu’on appelle le prix modéré et raisonnable d’un boisseau de froment était alors de 10 deniers. Ainsi, 2 schellings étaient le prix de deux boisseaux et demi à peu près, lesquels aujourd’hui, à 3 schellings 6 deniers le boisseau, vaudraient 8 schellings 9 deniers. Il fallait donc que, pour acheter une aune de ce drap, un pauvre manœuvre renonçât au pouvoir d’acheter autant de subsistances qu’on pourrait maintenant en acheter pour 8 schellings 9 deniers. Ce statut est aussi une loi somptuaire, qui a pour objet de prévenir, chez les pauvres, toute dépense immodérée. Il faut donc que, pour l’ordinaire, leur vêtement ait été plus coûteux.

Par ce statut, il est défendu à la même classe du peuple de porter des bas dont le prix irait au-delà de 14 deniers la paire, valant environ 28 deniers de notre monnaie actuelle. Or, ces 14 deniers étaient alors le prix d’un boisseau et demi à peu près de froment, qui aujourd’hui, à 3 schellings 6 deniers le boisseau, coûteraient 5 schellings 3 deniers. Nous regarderions maintenant ce prix comme excessivement élevé pour une paire de bas à l’usage d’un domestique de la plus basse et de la plus pauvre classe. Il fallait pourtant alors qu’il les payât en réalité l’équivalent de ce prix.

L’art de faire les bas à l’aiguille n’était probablement connu en aucun endroit de l’Europe au temps d’Édouard IV. Ces bas étaient faits de drap ordinaire, ce qui peut avoir été une des causes de leur cherté. On dit que la reine Élisabeth est la première personne qui ait porté en Angleterre des bas tricotés ; elle les avait reçus en présent de l’ambassadeur d’Espagne.

Les machines que l’on employait dans les manufactures de lainages, tant pour le gros que pour le fin, étaient bien plus imparfaites dans ces anciens temps qu’elles ne le sont maintenant. Elles ont depuis acquis trois degrés principaux de perfection, sans compter vraisemblablement beaucoup de légères améliorations dont le nombre ou l’importance serait difficile à constater. Les trois améliorations capitales sont : 1o le rouet à filer, substitué au fuseau, ce qui avec le même travail, met à même de faire deux fois autant d’ouvrage ; 2o l’usage de plusieurs machines fort ingénieuses qui facilitent et abrègent, dans une proportion encore plus grande, le dévidage des laines filées ou l’arrangement convenable de la trame et de la chaîne avant qu’elles soient placées sur le métier, opération qui a dû être extrêmement lente et pénible avant l’invention de ces machines ; 3o l’usage du moulin à foulon, pour donner du corps au drap, au lieu de fouler dans l’eau. Avant le commencement du seizième siècle, on ne connaissait en Angleterre ni, autant que je sache, en nul autre endroit de l’Europe, au nord des Alpes, aucune sorte de moulins à vent ni à eau ; ils avaient été introduits en Italie quelque temps auparavant.

Ces circonstances peuvent peut-être nous expliquer, à un certain point, pourquoi le prix réel de ces manufactures, tant de gros que de fin, était si haut dans ces anciens temps, en proportion de ce qu’il est aujourd’hui. Il en coûtait une bien plus grande quantité de travail pour mettre la marchandise au marché ; aussi, quand elle y était venue, il fallait bien qu’elle achetât ou qu’elle obtînt en échange le prix d’une plus grande quantité de travail.

Il est vraisemblable qu’à cette époque les fabriques grossières étaient établies, en Angleterre, sur le même pied où elles l’ont toujours été dans les pays où les arts et les manufactures sont dans l’enfance. C’était probablement une fabrique de ménage où, dans presque chaque famille particulière, tous les différents membres de la famille exécutaient au besoin chacune des différentes parties de l’ouvrage, mais de manière qu’ils n’y travaillaient que quand ils n’avaient pas autre chose à faire, et que ce n’était pour aucun d’eux la principale occupation dont il tirât la plus grande partie de sa subsistance. Il a déjà été observé4 que l’ouvrage qui se fait de cette manière est toujours mis en vente à meilleur marché que celui qui fait le fonds unique ou principal de la subsistance de l’ouvrier. D’un autre côté, les fines fabriques n’étaient pas alors établies en Angleterre, mais dans le pays riche et commerçant de la Flandre, et vraisemblablement elles étaient alors servies, comme elles le sont aujourd’hui, par des gens qui en tiraient toute ou la principale partie de leur subsistance. C’étaient, d’ailleurs, des fabriques étrangères et assujetties à quelques droits envers le roi, au moins à l’ancien droit de tonnage et de pondage5. Ce droit, il est vrai, n’était probablement pas très-fort. La politique de l’Europe ne consistait pas alors à gêner, par de forts droits, l’importation des marchandises étrangères, mais plutôt à l’encourager, afin que les marchands se trouvassent plus en état de fournir aux grands, au meilleur compte possible, les objets de luxe et de commodité qu’ils désiraient et que l’industrie de leur propre pays ne pouvait leur fournir.

Ces circonstances peuvent nous expliquer peut-être, jusqu’à un certain point, pourquoi, dans ces anciens temps, le prix réel des fabriques grossières était, relativement à celui des fabriques fines, beaucoup plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui6.

1

Ce mot florissant est employé, dans tout le cours de cet ouvrage, dans le sens qu’il semble présenter le plus naturellement, quoique le plus communément usité ; il signifie ici un état de croissance et de développement.

2

Le texte porte grained, ce qui désigne la belle teinture faite avec la drogue nommée kermès végétal, qu’on regardait comme une sorte de graine et qu’on employait pour faire la couleur écarlate avant que la cochenille fût connue en Europe.

3

La largeur des draps est déterminée par plusieurs statuts, dont le plus ancien date de 1328. Le drap large doit porter deux aunes entre les deux lisières, après avoir été passé à l’eau. L’aune (yard) ayant 33 pouces 9 lignes du pied de roi, les deux répondent à 1 mètre 82 centimètres.

4

Chap. x, section 1re.

5

Voyez l’application de ces mots liv. V, chap. ii, art. 4 de la 2e section.

6

Le docteur Smith n’a fait aucune allusion, ni dans ce chapitre ni ailleurs, à l’industrie du coton. Au temps où il écrivait, elle n’avait qu’un très-faible développement, et personne n’aurait pu prévoir les merveilleux progrès qu’elle a faits depuis. C’est maintenant une industrie d’une importance immense et sans égale, et on peut affirmer avec raison que ses progrès dans la Grande-Bretagne depuis 1770, et le grand développement qu’elle a atteint aujourd’hui, forment sans aucun doute le phénomène le plus extraordinaire que présente l’histoire de l’industrie. M. Baines, de Leeds, a publié un livre intéressant et bien fait sur l’histoire et la situation de l’industrie du coton. Mac Culloch.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.