Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
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Des variations dans la proportion entre les valeurs respectives de l’or et de l’argent.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi — Des variations dans la proportion entre les valeurs respectives de l’or et de l’argent.

Avant la découverte des mines de l’Amérique, la valeur de l’or fin, relativement à l’argent fin, était réglée, dans les différentes administrations des Monnaies en Europe, dans la proportion de 10 à 1 et de 12 à 1, c’est-à-dire qu’une once d’or fin était censée valoir de dix à douze onces d’argent fin. Vers le milieu du siècle dernier, cette valeur de l’or fut réglée dans la proportion de 14 à 1 et de 15 à 1, c’est-à-dire qu’une once d’or pur fut censée valoir entre quatorze et quinze onces d’argent pur. L’or haussa dans sa valeur nominale ou dans la quantité d’argent avec laquelle on l’échangea. Les deux métaux baissèrent dans leur valeur réelle ou dans la quantité de travail qu’ils pouvaient acheter ; mais l’argent baissa plus que l’or. Quoique les mines d’or et d’argent d’Amérique, les unes comme les autres, surpassent en fécondité toutes les mines connues jusqu’alors, les mines d’argent, à ce qu’il semble, surpassèrent les anciennes dans une proportion encore plus forte que ne le firent les mines d’or.

Les grandes quantités d’argent portées annuellement de l’Europe aux Indes orientales ont réduit par degrés la valeur de ce métal, relativement à l’or, dans quelques établissements anglais. À la Monnaie de Calcutta1, une once d’or pur est censée valoir quinze onces d’argent pur, comme en Europe. Peut-être la Monnaie le taxe-t-elle trop haut comparativement à la valeur qu’il a dans le marché du Bengale. À la Chine, la proportion de l’or à l’argent est toujours de 10 à 1 ou de 12 à 1. On dit qu’au japon elle est comme 8 est à 1.

Entre les quantités d’or et d’argent annuellement importées en Europe, la proportion est à peu près comme 1 est à 22, au rapport de Meggens, c’est-à-dire que pour une once d’or il y a un peu plus de vingt-deux onces d’argent importées2. Il présume que la grande quantité d’argent qui va annuellement aux Indes orientales réduit les quantités de ces métaux qui restent en Europe à la proportion de 1 à 14 ou 15, qui est l’inverse de leurs valeurs respectives. Il paraît penser que la proportion entre leurs valeurs doit nécessairement être en raison réciproque de leurs quantités et que, par conséquent, elle serait comme 22 à 1, si ce n’était cette plus forte exportation d’argent.

Mais il n’est pas vrai que la proportion ordinaire entre les valeurs respectives de deux marchandises doive être nécessairement en raison de celle des quantités qui s’en trouvent communément au marché. Le prix du bœuf, en le mettant à 10 guinées, est environ soixante fois le prix d’un agneau, en mettant celui-ci à 3 schellings 6 deniers. Il serait pourtant absurde d’en conclure qu’il y a communément au marché soixante agneaux contre un bœuf ; et il serait tout aussi absurde d’inférer, de ce qu’une once d’or achètera communément de quatorze à quinze onces d’argent, qu’il y a communément au marché quatorze à quinze onces seulement d’argent contre une once d’or.

Il est vraisemblable que la quantité d’argent qui est communément au marché excède celle de l’or dans une proportion beaucoup plus forte que la valeur d’une certaine quantité d’or ne surpasse la valeur d’une égale quantité d’argent. La masse totale, mise au marché, d’une denrée à bas prix, est ordinairement, non-seulement plus grande en quantité, mais aussi d’une plus grande valeur que la masse totale d’une denrée chère. La masse totale du pain qui va annuellement au marché est non-seulement plus grande, mais encore d’une plus grande valeur que toute la masse de viande de boucherie ; la masse totale de viande de boucherie vaut plus que la masse totale de volaille ; et la masse totale de volaille, plus que la masse totale de gibier à plumes. Le nombre des acheteurs d’une denrée à bas prix excède tellement celui des acheteurs de la denrée chère, qu’on pourra non-seulement débiter une plus grande quantité de la première, mais en débiter pour une plus grande valeur. Ainsi, la masse totale de la denrée à bas prix excédera communément la masse totale de la denrée chère, dans une proportion plus forte que la valeur d’une certaine quantité de la seconde n’excédera la valeur d’une quantité égale de la première. Quand nous comparons les métaux précieux l’un avec l’autre, l’argent est la denrée à bas prix, et l’or est la denrée chère. Nous devons donc naturellement compter qu’il y aura toujours au marché, non-seulement plus d’argent que d’or, mais encore une plus grande valeur en argent qu’en or3. Qu’un homme qui possède un peu de ces deux métaux compare ce qu’il a de vaisselle et de bijoux d’argent avec ce qu’il en a en or, et il trouvera probablement que non-seulement la quantité, mais même la valeur de ce qu’il a en argent excède de beaucoup ce qu’il en possède en or. Beaucoup de gens, d’ailleurs, qui ne laissent pas que d’avoir des objets d’argent, n’en ont point du tout en or ; et pour ceux même qui en ont, ces objets se bornent à une boîte de montre, une tabatière et quelques autres colifichets, dont la somme totale est rarement de grande valeur. À la vérité, dans la totalité des monnaies anglaises, l’or l’emporte de beaucoup en valeur sur l’argent ; mais il n’en est pas de même dans les monnaies de tous les pays. Dans celles de quelques-uns, la valeur est à peu près, égale dans un métal et dans l’autre. Dans les Monnaies d’Écosse, avant l’union avec l’Angleterre, l’or l’emportait de très-peu en valeur, quoiqu’il l’emportât pourtant de quelque chose4, comme on le voit par les comptes de l’administration des Monnaies L’argent l’emporte dans la monnaie de plusieurs pays. En France, les plus grosses sommes se payent communément en argent, et il est difficile de s’y procurer plus d’or que ce qu’on a besoin d’en porter dans sa bourse. En outre, la supériorité de la valeur de la vaisselle et des bijoux d’argent sur ceux d’or, qui est généralement dans tous les pays, fait beaucoup plus que compenser la supériorité de valeur de l’or dans les monnaies, qui est particulière à quelques pays seulement5.

Quoique l’argent ait toujours été et doive toujours être vraisemblablement beaucoup moins cher que l’or, dans le sens ordinaire de ce mot ; cependant, dans un autre sens, il est possible de dire que l’or est de quelque chose moins cher que l’argent, dans l’état actuel où est le marché de l’Espagne. On peut dire d’une marchandise qu’elle est chère ou à bon marché, non-seulement en raison de ce que son prix habituel fait une grosse ou une petite somme, mais aussi en raison de ce que ce prix habituel se trouve plus ou moins au-dessus du prix le plus bas auquel il soit possible de le mettre au marché pendant un certain temps de suite. Ce prix le plus bas est celui qui remplace purement, avec un profit modique, le capital qu’il faut employer pour mettre cette marchandise au marché. Ce prix est celui qui ne fournit rien pour le propriétaire de la terre, celui dans lequel la rente n’entre pas pour une partie constituante, et qui se résout tout entier en salaires et en profits. Or, dans l’état actuel du marché de l’Espagne, l’or est certainement un peu plus rapproché de ce prix le plus bas que ne l’est l’argent. La taxe du roi d’Espagne sur l’or n’est que d’un vingtième du métal au titre, ou de 5 pour 100, tandis que la taxe sur l’argent s’élève à un dixième du métal, ou à 10 pour 100. De plus, comme nous l’avons déjà observé, c’est dans ces taxes que consiste toute la rente de la plupart des mines d’or et d’argent de l’Amérique espagnole, et celle sur l’or est toujours beaucoup plus mal payée que celle sur l’argent. Il faut bien aussi que les profits des entrepreneurs des mines d’or soient, en général, encore plus modiques que ceux des entrepreneurs des mines d’argent, puisqu’il est plus rare que les premiers fassent fortune6. Ainsi, puisque l’or d’Espagne fournit et moins de rente, et moins de profit, il faut donc que son prix, dans le marché de l’Espagne, soit un peu plus rapproché que celui de l’argent d’Espagne, du prix le plus bas auquel on puisse le mettre à ce marché. Si l’on déduisait toutes les dépenses, la masse totale du premier de ces métaux ne trouverait pas, à ce qu’il semble, dans le marché d’Espagne, un débit aussi avantageux que la masse totale de l’autre. Il est vrai que la taxe du roi de Portugal sur l’or du Brésil est la même que la taxe ancienne du roi d’Espagne sur l’argent du Mexique et du Pérou, c’est-à-dire un cinquième du métal, au titre. Il est donc douteux de savoir si, sur le marché général de l’Europe, la totalité de l’or d’Amérique revient à un prix plus voisin du prix le plus bas auquel il soit possible de l’y amener, que n’y revient la totalité de l’argent d’Amérique.

Le prix des diamants et des autres pierres précieuses est peut-être encore plus rapproché que le prix de l’or du prix le plus bas auquel il soit possible de les mettre au marché.

Quoiqu’il n’y ait pas trop d’apparence qu’on veuille jamais rien abandonner d’une taxe qui non-seulement est établie sur un des articles les plus propres à être imposés, un article purement de luxe et de superfluité, mais qui d’ailleurs rapporte un revenu aussi important, tant qu’on verra de la possibilité à la faire payer ; cependant la même impossibilité de la payer, qui a, en 1736, obligé de la réduire d’un cinquième à un dixième, peut quelque jour obliger à la réduire encore davantage, de la même manière qu’elle a obligé à réduire au vingtième la taxe sur l’or. Quiconque a observé l’état des mines de l’Amérique espagnole, a reconnu que, comme toutes les autres mines, elles deviennent de jour en jour d’une exploitation plus dispendieuse, à cause de la plus grande profondeur à laquelle il faut établir les travaux, et des plus fortes dépenses qu’il faut faire pour tirer l’eau et fournir de l’air frais à ces grandes profondeurs7.

Ces causes, qui équivalent à une rareté qui se ferait sentir dans l’argent (car on peut dire d’une denrée qu’elle devient plus rare quand il devient plus difficile et plus coûteux d’en recueillir une certaine quantité), doivent produire un jour l’un ou l’autre des trois effets suivants : il faut nécessairement que cette augmentation de dépense soit compensée, ou entièrement par une augmentation proportionnée dans la valeur du métal, ou entièrement par une diminution proportionnée de la taxe sur l’argent, ou enfin partie par l’un, partie par l’autre de ces deux moyens. Le dernier de ces trois cas est très-possible. Comme l’or a haussé de prix relativement à l’argent, nonobstant la grande diminution de la taxe sur l’or, de même l’argent pourrait hausser de prix relativement au travail et autres marchandises, nonobstant une pareille diminution de la taxe sur l’argent.

Cependant, si de telles réductions successives de la taxe ne peuvent pas totalement empêcher la hausse de la valeur de l’argent dans le marché de l’Europe, au moins elles doivent certainement la retarder plus ou moins. Ces réductions permettent d’exploiter beaucoup de mines qui n’auraient pas pu être exploitées auparavant, parce que leur produit n’aurait pas pu suffire à payer l’ancienne taxe ; la quantité d’argent annuellement portée au marché doit être nécessairement un peu plus grande, et la valeur, par conséquent, d’une quantité donnée d’argent doit être un peu moindre qu’elle ne l’aurait été sans cela. Quoique la valeur de l’argent, dans le marché de l’Europe, ne soit peut-être pas aujourd’hui au-dessous, malgré la réduction de taxe qui a eu lieu en 1736, de ce qu’elle était avant cette réduction, néanmoins elle est probablement au moins de 10 pour 100 plus bas qu’elle n’aurait été si la cour d’Espagne eût continué à exiger l’ancienne taxe.

Mais que, malgré cette réduction, la valeur de l’argent ait commencé à hausser de quelque chose dans le marché de l’Europe pendant le cours du siècle actuel, c’est ce que les faits et les raisonnements rapportés ci-dessus me portent à croire, ou plutôt à conjecturer, à soupçonner ; car je ne peux donner que comme conjecture l’opinion la plus sûre que je me suis faite à ce sujet. La hausse, il est vrai, en supposant qu’il y en ait une, a été si faible, jusqu’à présent, que malgré tout ce qui a été dit, il pourra peut-être paraître incertain à beaucoup de personnes, non-seulement si cet événement a réellement eu lieu, mais même si le contraire n’est pas arrivé, ou si la valeur de l’argent ne continue pas toujours à baisser dans le marché de l’Europe8.

Il faut toutefois observer que, quelle que puisse être l’importation annuelle d’or et d’argent, il doit nécessairement arriver une certaine période à laquelle la consommation annuelle de ces métaux sera égale à leur importation annuelle. Leur consommation doit augmenter à mesure qu’augmente leur masse totale, ou plutôt elle doit augmenter dans une proportion beaucoup plus forte. À mesure que leur masse augmente, leur valeur diminue ; on en fait un plus grand usage ; on en a moins de soin, et conséquemment leur consommation croît dans une plus grande proportion que leur masse. Ainsi, après une certaine période, la consommation annuelle de ces métaux doit devenir égale à leur importation annuelle, à moins que cette importation n’aille continuellement en augmentant ; ce qui n’est pas le cas qu’on puisse supposer dans les circonstances actuelles.

La consommation annuelle une fois arrivée au niveau de l’importation annuelle, si celle-ci venait à diminuer par degrés, alors la consommation annuelle pourrait excéder pendant quelque temps l’importation annuelle ; mais alors la masse de ces métaux diminuerait insensiblement et par degrés, et leur valeur hausserait aussi insensiblement et par degrés, jusqu’à ce que, l’importation annuelle rétablissant le niveau, la consommation annuelle vînt à se régler insensiblement et par degrés à ce que cette importation annuelle peut fournir.

1

Calcutta est le principal établissement de la Compagnie des Indes anglaises et le centre du commerce du Bengale ; c’est le marché régulateur de tout l’Indoustan. Garnier.

2

Cette proportion diffère beaucoup des rapports établis sur des faits mieux observés, et qui fixeraient la proportion de l’or et de l’argent tirés des mines d’Amérique comme 1 : 62 Buchanan.

3

Si les rapports dans lesquels on tire l’or et l’argent de la mine sont comme 62 : 1, et leur valeur relative comme 16 : 1, il est évident que l’argent a plus de valeur sur le marché que l’or. Buchanan.

4

Voyez la préface de Rudiman au Recueil des Chartres d’Écosse (Scotiæ Diplomata), par Anderson.

5

Dans toute l’Europe occidentale, la grande circulation métallique se fait au moyen de l’argent, dont on ne se sert en Angleterre que pour les petits payements. Si les nations européennes renonçaient à leur système, la demande de l’or s’accroîtrait, et celle de l’argent tomberait ; et la valeur relative de ces deux métaux serait dès ce moment modifiée en faveur de l’or. Buchanan.

6

Ce n’est pas le seul motif.

7

Cet inconvénient pourrait être compensé par de grands perfectionnements dans l’art d’exploiter les mines. Buchanan.

8

Il n’y a pas de doute que la valeur l’or et de l’argent n’ait considérablement baissé depuis un demi-siècle. Buchanan.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.