La seconde sorte de produit brut dont le prix s’élève dans les progrès de la civilisation est celle que l’industrie humaine peut multiplier à proportion de la demande ; elle consiste dans ces plantes et ces animaux utiles que la nature produit dans les pays incultes avec tant de profusion qu’ils n’ont que peu ou point de valeur, et qui, à mesure que la culture s’étend, sont forcés par elle de céder le terrain à quelque produit plus profitable. Pendant une longue période dans le cours des progrès de la civilisation, la quantité des produits de cette classe va toujours en augmentant. Ainsi, leur valeur réelle, la quantité réelle de travail qu’ils peuvent acheter ou commander, s’élève par degrés jusqu’à ce qu’enfin elle monte assez haut pour en faire un produit aussi avantageux que toute autre production venue, à l’aide de l’industrie humaine, sur les terres les plus fertiles et les mieux cultivées. Quand elle est arrivée là, elle ne peut guère aller plus haut ; autrement, pour augmenter la quantité du produit, on y consacrerait bientôt plus de terre et plus d’industrie.
Par exemple, quand le prix du bétail s’élève assez haut pour qu’il y ait autant de profit à cultiver la terre en nature de subsistances pour le bétail qu’en nature de subsistances pour l’homme, ce prix ne peut plus guère hausser ; si cela arrivait, une plus grande partie de terre à blé serait bientôt convertie en pâturages. L’extension du labourage, en diminuant la quantité des vaines pâtures, diminue la quantité de viande de boucherie que le pays produisait naturellement sans travail ou sans culture ; et elle en accroît la demande, parce qu’elle augmente le nombre de ceux qui ont du blé, ou, ce qui revient au même, qui ont le prix du blé à donner en échange pour de la viande. Ainsi, le prix de la viande de boucherie et, par conséquent du bétail, doit s’élever par degrés, jusqu’à ce qu’il monte assez haut pour qu’on trouve autant de profit à employer les terres les plus fertiles et les mieux cultivées à y faire venir de la nourriture pour le bétail, qu’à y faire venir du blé ; mais il faut que l’avancement ait déjà fait bien des progrès, avant que le labourage ne soit assez étendu pour faire monter à ce point le prix du bétail ; et jusqu’à ce que ce prix ait atteint un tel degré, il ira toujours en s’élevant, si le pays est constamment dans un état progressif. Il y a peut-être en Europe des endroits où le prix du bétail n’a pas encore atteint cette hauteur ; il n’y était parvenu dans aucune partie de l’Écosse avant l’union. Si le bétail d’Écosse eût toujours été confiné au marché du pays, il aurait peut-être été presque impossible (dans une contrée où il y a tant de terre qui n’est bonne qu’à nourrir les bestiaux, comparativement à celle qu’on peut employer à d’autres usages) que jamais le prix du bétail se fût élevé assez haut pour qu’il y eût profit à cultiver la terre dans le but d’en nourrir. On a observé que, en Angleterre, dans le voisinage de Londres, le prix du bétail semblait avoir déjà atteint cette hauteur vers le commencement du siècle dernier ; mais il n’y est parvenu vraisemblablement que bien plus tard dans la plus grande partie des comtés qui sont plus éloignés, et il y en a peut-être quelques-uns où il n’y est pas encore arrivé. Au reste, de tous les différents articles qui composent cette seconde classe de produit brut, le bétail est peut-être celui dont le prix s’élève le premier à cette hauteur, dans le cours des progrès de la civilisation matérielle.
À la vérité, jusqu’à ce que le prix du bétail soit parvenu à ce point, il ne paraît guère possible que la plus grande partie des terres, même de celles qui sont susceptibles de la meilleure culture, soient tout à fait cultivées. Dans toutes les fermes qui sont trop éloignées d’une grande ville pour s’y fournir d’engrais, c’est-à-dire dans la très-majeure partie des fermes de tous les pays étendus, la quantité de terres bien cultivées doit être nécessairement proportionnée à la quantité d’engrais que produit la ferme, et cette quantité d’engrais est aussi elle-même proportionnée au fonds de bétail que la ferme entretient. On engraisse la terre, soit en y laissant paître les bestiaux, soit en les nourrissant dans l’étable et en transportant de là leur fumier sur la terre. Or, à moins que le prix des bestiaux ne soit suffisant pour payer et la rente, et le profit d’une terre cultivée, le fermier ne peut trouver son compte à les mettre en pâture sur une pareille terre, et il l’y trouverait encore moins à les nourrir dans l’étable. Le bétail ne peut être nourri dans l’étable qu’avec le produit d’une terre cultivée et améliorée, parce qu’il faudrait beaucoup trop de travail et de dépense pour faire la récolte du produit maigre et épars des terres vagues et incultes. Ainsi, si le prix des bestiaux ne suffit pas à payer le produit d’une terre mise en valeur et cultivée, quand on les y laisse paître, à plus forte raison ne suffira-t-il pas à payer ce produit, s’il faut ajouter encore à la dépense un surcroît de travail pour le recueillir et le porter à l’étable. Dans cet état de choses donc, on ne peut nourrir dans l’étable, avec profit, plus de bestiaux que ce qui est nécessaire au labourage ; or, ceux-ci ne peuvent jamais donner assez d’engrais pour tenir constamment en bon état toutes les terres qui sont capables de recevoir de la culture. Ce qu’ils en donnent étant insuffisant pour toute la ferme, on le réservera naturellement pour les terres sur lesquelles il y a plus de profit ou de commodité à l’employer ; ce sera pour les plus fertiles, ou peut-être pour celles qui seront voisines des bâtiments de la ferme. Celles-ci seront tenues constamment en bon état et mises en culture ; le reste des terres, pour la plus grande partie, sera laissé en friche, et ne produira guère autre chose qu’une chétive pâture, à peine suffisante pour empêcher de mourir de faim quelques bêtes bien maigres, qu’on y laisse errer de côté et d’autre, attendu que la ferme quoique très-dégarnie de bestiaux, eu égard à ce qui serait nécessaire pour la cultiver complètement, s’en trouve le plus souvent surchargée, eu égard à son produit actuel. Cependant une portion de cette terre en friche, après avoir servi de pâture de cette manière misérable pendant six ou sept années de suite, pourra être labourée, et alors rendre peut-être une ou deux maigres récoltes de mauvaise avoine ou de quelques autres menus grains ; et ensuite se trouvant tout à fait épuisée, elle sera laissée en repos et abandonnée en vaine pâture, comme auparavant, tandis qu’une autre portion sera pareillement labourée, pour être ainsi épuisée et abandonnée à son tour de la même manière. Tel était le système général d’exploitation dans tout le plat pays d’Écosse avant l’union. Les terres qu’on tenait constamment bien fumées et en bon état ne faisaient presque jamais plus d’un tiers ou d’un quart de la totalité de la ferme, et quelquefois n’en formaient pas le cinquième ou même le sixième. Le reste n’était jamais fumé ; mais néanmoins il y en avait une certaine portion qui était à son tour régulièrement cultivée et épuisée. Il est évident que sous une pareille gestion, cette partie même des terres d’Écosse qui est susceptible d’une bonne culture ne pouvait produire que très-peu en comparaison de ce qu’elle est en état de produire. Mais, quelque désavantageux que puisse paraître ce système, cependant, avant l’union, le bas prix des bestiaux le rendait, à ce qu’il semble presque inévitable. Si, malgré la hausse considérable du prix du bétail, ce système continue encore à dominer dans une assez grande partie du pays, il faut l’attribuer sans doute, en beaucoup d’endroits, à l’ignorance du peuple et à son attachement à ses anciens usages ; mais dans la plupart des endroits, c’est l’effet des obstacles inévitables que le cours naturel des choses oppose à l’établissement prompt et immédiat d’un meilleur système d’économie. Ces obstacles sont : 1° la pauvreté des tenanciers, qui n’ont pas encore eu le temps d’acquérir un fonds de bétail suffisant pour une culture plus complète de leurs terres, cette même hausse du prix des bestiaux, qui leur ferait trouver du profit à en entretenir un plus grand fonds, leur en rendant aussi l’acquisition plus difficile ; et 2° en supposant qu’ils eussent été dans le cas de l’acquérir, le défaut de temps, qui ne leur a pas encore permis de mettre leurs terres en état d’entretenir convenablement ce plus grand fonds de bétail. L’augmentation du fonds de bétail et l’amélioration de la terre sont deux choses qui doivent marcher de pair, et dont l’une ne peut guère aller plus vite que l’autre. On ne saurait améliorer la terre sans quelque augmentation de bestiaux ; mais on ne peut pas faire d’augmentation de bestiaux un peu importante, à moins d’une amélioration déjà considérable de la terre, autrement la terre ne pourrait pas les nourrir. Ces obstacles naturels à l’établissement d’un meilleur système d’exploitation ne peuvent céder qu’à une longue suite de travaux et d’économies ; et il faut qu’il s’écoule plus d’un demi-siècle, plus d’un siècle peut-être, avant que l’ancien système, qui se détruit de jour en jour, puisse être complètement aboli dans toutes les différentes parties du pays1. Au reste, de tous les avantages commerciaux que l’Écosse a retirés de son union avec l’Angleterre, la hausse du prix de son bétail est peut-être le plus grand. Non-seulement cette hausse a ajouté à la valeur de toutes les propriétés des montagnes, mais elle a peut-être encore été la cause principale de l’amélioration des terres dans le plat pays.
Dans toutes les colonies nouvelles, la grande quantité de terres incultes qui ne peuvent pendant beaucoup d’années être employées à autre chose qu’à nourrir des bestiaux, les rend bientôt extrêmement abondants, et en toutes choses la grande abondance engendre nécessairement le bon marché. Quoique tous les bestiaux des colonies européennes de l’Amérique aient été originairement transportés d’Europe, ils y ont bientôt multiplié à un tel point, et y sont devenus de si peu de valeur, qu’on a laissé même les chevaux en liberté dans les bois et sans maître, sans qu’aucun propriétaire voulût prendre la peine de les réclamer. Dans de telles colonies, il faut qu’il se soit écoulé bien du temps depuis le premier établissement, pour qu’on en vienne à y trouver du profit à nourrir le bétail avec le produit d’une terre cultivée. Ainsi les mêmes causes, c’est-à-dire le défaut d’engrais et la disproportion entre le capital employé à la culture, et la terre que ce capital est destiné à cultiver, y doivent probablement introduire un système d’exploitation assez semblable à celui qui continue encore à avoir lieu dans plusieurs endroits de L’Écosse. Aussi M. Kalm, voyageur suédois, en rendant compte de l’état de la culture de quelques-unes des colonies anglaises de l’Amérique septentrionale telle qu’il la trouva en 1749, observe-t-il qu’il lui fut difficile d’y reconnaître la nation anglaise, si habile dans toutes les diverses branches d’agriculture. « À peine, dit ce voyageur, fument-ils leurs terres à blé ; mais quand une pièce de terre a été épuisée par des récoltes successives, ils défrichent et cultivent une autre nouvelle pièce de terre, et quand celle-ci est épuisée, ils passent à une troisième. Ils laissent errer leurs bestiaux à travers les bois et les terres incultes où ces animaux meurent presque de faim, ayant déjà depuis longtemps détruit presque toutes les plantes annuelles des pâturages, en les broutant de trop bonne heure au printemps, avant que l’herbe ait eu le temps de pousser sa fleur et de jeter ses semences2. » Les plantes annuelles formaient, à ce qu’il semble, les meilleurs prés naturels de cette partie de l’Amérique septentrionale, et lors des premiers établissements des Européens, elles croissaient ordinairement fort épais à la hauteur de 3 ou 4 pieds. Une pièce de terre qui, dans le temps où écrivait ce voyageur, ne pouvait nourrir une vache, aurait pu aisément, dans ces premiers temps, à ce qu’on lui assura, en nourrir quatre, dont chacune eût donné quatre fois autant de lait que celle-là pouvait en donner. Suivant lui, c’était cette chétive pâture qui causait la dégradation de leur bétail, dont la race s’abâtardissait sensiblement d’une génération à l’autre. Vraisemblablement ce devait être à peu près comme cette espèce rabougrie si commune dans toute L’Écosse, il y a trente ou quarante ans, et qui s’est si fort amendée aujourd’hui dans la plus grande partie du plat pays, moins par un changement de race (quoiqu’on ait employé cet expédient dans quelques endroits), que par une meilleure méthode de nourrir.
Ainsi, quoique dans les progrès de l’amélioration le bétail n’arrive que tard à ce prix qui fait trouver du profit à cultiver la terre exprès pour le nourrir, cependant, de tous les différents articles qui composent cette seconde classe de produit brut, c’est peut-être le premier qui atteigne ce prix, parce que jusqu’à ce qu’il l’ait atteint, il paraît impossible que l’amélioration approche jamais même de ce degré de perfection auquel elle est portée dans plusieurs parties de l’Europe.
Dans cette classe de produit brut, si le bétail est une des premières parties qui atteigne ce prix, le gibier est peut-être une des premières. Quelque exorbitant que puisse paraître le prix de la venaison en Angleterre, il s’en faut encore qu’il puisse compenser la défense d’un parc de bêtes fauves, comme le savent très-bien tous ceux qui se sont occupés de la conservation de ce genre de gibier. S’il en était autrement, ce serait bientôt un objet de fermage ordinaire que d’élever des bêtes fauves, comme c’en était un, chez les anciens Romains, d’élever de ces petits oiseaux qu’ils nommaient turdi. Varron et Columelle nous assurent que c’était une industrie très-lucrative. On dit que c’en est une en certains endroits de la France que d’engraisser des ortolans, sortes d’oiseaux de passage, qui arrivent maigres dans le pays. Si la chair de daim continue à être en vogue, et que la richesse et le luxe augmentent encore en Angleterre, comme ils ont fait depuis quelque temps, le prix de cette sorte de viande pourra vraisemblablement monter encore plus haut qu’il n’est à présent3.
Entre cette période des progrès de l’amélioration qui porte à son plus haut point le prix d’un article aussi nécessaire que le bétail, et celle qui y porte le prix d’un article aussi superflu que la venaison, il y a un intervalle immense dans le cours duquel plusieurs autres espèces de produit brut arrivent par degrés au plus haut point de leur prix, les unes plus tôt, les autres plus tard, selon les différentes circonstances.
Ainsi, dans toutes les fermes, les rebuts de la grange et de l’étable peuvent entretenir un certain nombre de volailles. Comme celles-ci sont nourries de ce qui serait perdu autrement, on les a seulement pour faire profit de tout ; et comme elles ne coûtent presque rien au fermier, il peut trouver encore son compte à les vendre à très-bas prix. Presque tout ce qu’il en retire est gain, et leur prix ne peut guère être assez bas pour le décourager d’en nourrir le même nombre. Mais dans des pays mal cultivés et, par conséquent, faiblement peuplés, les volailles qu’on élève ainsi sans frais sont souvent suffisantes pour fournir largement à toute la demande. Ainsi, dans cet état de choses, elles sont souvent à aussi bon marché que la viande de boucherie ou que toute autre nourriture animale. Mais toute la quantité de volaille que la ferme produit ainsi sans frais doit toujours être beaucoup moindre que toute la quantité de viande de boucherie qui s’y élève ; et dans les temps d’opulence et de luxe, à mérite presque égal, ce qui est rare est toujours pour cela seul préféré à ce qui est commun. À mesure donc qu’en conséquence de l’amélioration et de l’extension de la culture, l’opulence et le luxe viennent s’accroître, le prix de la volaille vient aussi à s’élever par degrés au-dessus de la viande de boucherie, jusqu’à ce qu’enfin il s’élève assez haut pour qu’il y ait profit à cultiver la terre exprès pour en nourrir. Quand le prix est arrivé à ce point, il ne peut plus monter davantage, autrement on consacrerait plus de terre à cet usage. Dans plusieurs provinces de la France, la nourriture des volailles est regardée comme un article très-important de l’économie rurale, et comme suffisamment lucratif pour encourager le fermier à cultiver une quantité considérable de blé d’Inde et de sarrasin exprès pour les nourrir. Un fermier médiocre aura quelquefois quatre cents têtes de volaille dans sa basse-cour. En Angleterre, la nourriture des volailles ne paraît pas être encore regardée généralement comme un objet aussi important. Elles sont cependant certainement plus chères en Angleterre qu’en France, puisque l’Angleterre en tire une quantité considérable de ce pays. Dans le cours des progrès de l’amélioration, l’époque à laquelle chaque espèce particulière de viande est la plus chère doit naturellement être l’époque qui précède immédiatement la pratique générale de cultiver exprès pour multiplier cette viande ; car, quelque temps avant que cette pratique ne s’établisse généralement, il faut bien nécessairement que la rareté ait élevé le prix de cet article de produit. Lorsque la pratique est généralement établie, on découvre communément de nouvelles méthodes d’élever les animaux qui donnent cette viande particulière, de manière que le fermier se trouve en état d’en élever une plus grande quantité sur la même étendue de terre.
Non-seulement l’abondance de cet article l’oblige à vendre à meilleur marché, mais encore les méthodes perfectionnées le mettent à même de trouver son compte en vendant à meilleur marché ; car, s’il ne l’y trouvait pas, l’abondance ne pourrait durer longtemps. C’est vraisemblablement ainsi que l’introduction des luzernes, des turneps, des choux, des carottes, etc., a contribué à faire baisser le prix ordinaire de la viande de boucherie au marché de Londres, un peu au-dessous de ce qu’elle était vers le commencement du siècle dernier4.
Le cochon, qui trouve à se nourrir dans l’ordure, et qui dévore avidement mille choses que rebutent les autres animaux utiles, est un animal qu’on a, dans l’origine, comme la volaille, pour faire profit de tout. Tant que le nombre de ceux qu’on peut nourrir ainsi pour rien, ou presque rien, suffit complètement à remplir la demande, cette sorte de viande vient au marché à beaucoup plus bas prix qu’aucune autre. Mais quand la demande excède ce que cette quantité-là peut fournir, quand il devient nécessaire de faire croître de la nourriture exprès pour nourrir et engraisser des porcs, comme on fait pour d’autre bétail, alors le prix de cette viande hausse nécessairement, et devient en proportion ou plus élevé ou plus bas que le prix de l’autre viande de boucherie, suivant que, par la nature du pays ou l’état de sa culture, il se trouvera que les cochons coûteront ou plus ou moins à nourrir que d’autre bétail. Selon M. de Buffon, le prix du porc, en France, est à peu près le même que celui du bœuf. Dans la plupart des endroits de la Grande-Bretagne, il est à présent un peu plus élevé.
On a souvent attribué la hausse considérable du prix des cochons et de la volaille en Angleterre à la diminution du nombre des cottagers et autres petits tenanciers ; diminution qui, dans tous les endroits de l’Europe, a été le prélude immédiat de l’amélioration et de la meilleure culture, mais qui, en même temps, peut bien avoir contribué à élever le prix de ces deux articles un peu plus tôt et un peu plus rapidement qu’il n’aurait fait sans cela. De même que le ménage le plus pauvre peut souvent nourrir un chat et un chien sans aucune dépense ; de même les plus pauvres tenanciers pouvaient ordinairement nourrir presque pour rien quelque peu de volaille ou une truie avec quelques petits. Les restes de leur table, leur petit-lait, le lait écrémé et le lait de beurre, faisaient une partie de la nourriture de ces animaux, qui trouvaient à vivre pour le surplus dans les champs du voisinage, sans faire à personne de dommage sensible. Ainsi, la diminution du nombre de ces petits tenanciers a dû certainement diminuer de beaucoup la quantité de ces sortes de denrées, qui se produisaient pour rien ou presque rien ; et par conséquent, le prix a dû s’en élever et plus tôt et plus rapidement qu’il ne l’eût fait sans cela. Néanmoins, il faut toujours, dans le cours des progrès de l’amélioration, que ce prix monte, plus tôt ou plus tard, à son maximum, c’est-à-dire au prix qui peut payer le travail et la dépense de cultiver la terre par laquelle ces sortes d’animaux sont nourris, tout comme ce travail et cette dépense sont payés par la majeure partie des autres terres cultivées.
C’est aussi, originairement, pour mettre tout à profit que l’on établit la laiterie, tout comme on nourrit d’abord des cochons et de la volaille. Le bétail qu’on est obligé de tenir dans la ferme donne plus de lait qu’il n’en faut pour élever les petits et pour la consommation du ménage du fermier, et cet excédent est encore plus fort dans une saison particulière. Or, de toutes les productions de la terre, le lait est peut-être la plus périssable. Dans les temps chauds, où il est le plus abondant, à peine se garde-t-il vingt-quatre heures. Le fermier en convertit une petite partie en beurre frais, laquelle, par ce moyen, pourra se garder pendant une semaine ; une autre en beurre salé, qui se conservera pendant une année, et une beaucoup plus grande partie en fromage, qui pourra se garder plusieurs années. Il réserve une partie de toutes ces choses pour l’usage de sa famille ; le reste va au marché pour y être donné au meilleur prix qu’on pourra trouver, et ce prix ne peut guère être assez bas pour le décourager d’y envoyer tout ce qui excède la consommation de son ménage. À la vérité, si le prix est extrêmement bas, il est probable que le fermier tiendra tout ce qui concerne le laitage d’une manière fort négligée et fort malpropre ; il ne pensera guère que cet article vaille la peine d’avoir exprès un bâtiment ou une pièce particulière, mais il laissera faire tout le travail de la laiterie dans sa cuisine, au milieu de la fumée, de la mauvaise odeur et des ordures, comme cela se pratiquait dans presque toutes les fermes d’Écosse il y a trente ou quarante ans, et comme cela se fait encore dans plusieurs. Les mêmes causes qui font monter par degrés le prix de la viande de boucherie, c’est-à-dire l’accroissement de la demande et la diminution de la quantité de bétail qu’on peut nourrir pour rien ou presque rien, résultat nécessaire de l’amélioration du pays, concourent de la même manière à faire monter en valeur le produit de la laiterie, produit dont le prix a une connexion naturelle avec celui de la viande de boucherie ou avec la dépense que coûte la nourriture du bétail. L’augmentation de ce prix paye un surcroît de peine, de soins et de propreté. Le laitage mérite alors davantage l’attention du fermier, et sa qualité se perfectionne de plus en plus. Le prix enfin en monte assez haut pour qu’il vaille la peine qu’on emploie quelques-unes des terres les plus fertiles et les mieux cultivées à nourrir des bestiaux exprès pour en avoir le lait ; et quand le prix a monté jusqu’à ce point, il ne peut guère aller plus haut. S’il montait davantage, on n’y consacrerait bientôt plus de terre5. Il paraît qu’il a atteint ce maximum dans la majeure partie de l’Angleterre, où communément on emploie à cet objet beaucoup de bonnes terres. Si vous en exceptez le voisinage d’un petit nombre de grandes villes, il ne paraît pas encore être arrivé à ce point dans aucun autre endroit de l’Écosse, où il est rare de voir les fermiers ordinaires consacrer beaucoup de bonnes terres à nourrir des bestiaux, uniquement pour leur lait. Le prix de ce produit est vraisemblablement encore trop bas pour le permettre, quoique depuis quelques années il ait considérablement monté. Il est vrai que, comparé au laitage d’Angleterre, l’infériorité de qualité répond bien en entier à celle du prix ; mais cette infériorité de qualité est peut-être plutôt l’effet de la modicité du prix qu’elle n’en est la cause. Quand même la qualité serait beaucoup meilleure qu’elle n’est, j’imagine que, dans l’état actuel du pays, la plus grande partie de ce qu’on en porte au marché ne pourrait pas y trouver le débit à un beaucoup plus haut prix ; et il est vraisemblable, d’un autre côté, que le prix actuel ne pourrait pas payer la dépense de terre et de travail nécessaire pour produire du lait d’une beaucoup meilleure qualité. Quoique le laitage soit à un prix plus élevé dans la majeure partie de l’Angleterre, cependant cette nature d’emploi de la terre ne passe pas pour avoir une supériorité d’avantages sur la culture du blé ou l’engrais du bétail, qui sont les deux principaux objets de l’agriculture ; donc cette nature d’emploi ne peut pas même avoir encore l’égalité d’avantages dans la majeure partie de l’Écosse.
Il est évident que les terres d’un pays ne peuvent jamais parvenir à un état d’amélioration et de culture complète, avant que le prix de chaque produit que l’industrie humaine se propose d’y faire croître ne soit d’abord monté assez haut pour payer la dépense d’une amélioration et d’une culture complètes. Pour que les choses en soient là, il faut que le prix de chaque produit particulier suffise à payer d’abord la rente d’une bonne terre à blé, qui est celle qui règle la rente de la plupart des autres terres cultivées, et à payer en second lieu le travail et la dépense du fermier, aussi bien qu’ils se payent communément sur une bonne terre à blé, ou bien, en autres termes, à lui rendre, avec les profits ordinaires, le capital qu’il y emploie. Cette hausse dans le prix de chaque produit particulier doit évidemment précéder l’amélioration et la culture de la terre destinée à faire naître ce produit. Le gain est le but qu’on se propose dans toute amélioration, et rien de ce qui entraîne à sa suite une perte nécessaire ne peut s’appeler amélioration. Or, préparer et cultiver la terre dans la vue d’y faire naître un produit dont le prix ne rapporterait jamais la dépense, est une chose qui entraîne avec soi une perte nécessaire. Ainsi, si l’amélioration et la culture complète d’un pays est le plus grand de tous les avantages publics, comme on n’en peut faire aucun doute, cette hausse dans le prix de toutes ces différentes sortes de produit brut, bien loin d’être regardée comme une calamité publique, doit être regardée comme l’avant-coureur et comme la suite nécessaire du plus grand de tous les avantages pour la société.
Ce n’est pas non plus par l’effet d’une dégradation dans la valeur de l’argent, mais c’est par l’effet d’une hausse dans leur prix réel, que le prix nominal ou en argent de toutes ces différentes sortes de produit brut a haussé. Elles en sont venues à valoir, non une plus grande somme d’argent, mais une plus grande quantité de travail et de subsistances qu’auparavant. Comme il en coûte une plus grande dose de travail et de subsistances pour les faire venir au marché, par cela même elles en représentent ou en valent une plus grande quantité quand elles y sont venues6.
Les progrès de l’agriculture et ceux du capital agricole ont été si considérables en Écosse dans ces dernières années, que le vieux système de culture dont parle ici le Dr Smith est généralement abandonné aujourd’hui. Buchanan.
Voyages de Kalm, vol. I, pages 343 et 344.
Le daim est un mets extrêmement recherché en Angleterre, et qu’on se procure à grands frais pour les dîners d’apparat ; mais il est probable que le prix n’en sera jamais assez élevé, ni l’usage assez général pour que ce genre de venaison devienne un objet de spéculation agricole
Il est très-difficile d’établir la quotité des prix à cette époque d’une manière exacte, faute de bases régulières : on ne peut calculer que par approximation.
Buchanan.
Le prix du lait peut facilement dépasser cette limite dans une grande ville, parce qu’il est impossible de le faire venir d’une certaine distance, et que les terres environnantes ne sont pas toujours en état d’y suffire. C’est ce qui arrive à Londres : la plupart des terres voisines sont consacrées au pâturage, qui leur fait produire un revenu plus élevé que par la culture du blé. Au delà de cette limite, le lait doit être converti en beurre et en fromage, qui ne procurent pas un profit aussi avantageux. Buchanan.
Ce n’est pas parce qu’il en coûte davantage pour les porter au marché qu’on peut les vendre à plus haut prix ; c’est parce qu’une plus forte demande en élève le prix, indépendamment de ce qu’elles ont primitivement coûté. Buchanan.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

