Première période.
En 1350, et quelque temps antérieurement à cette époque, le prix moyen d’un quarter de froment en Angleterre n’était estimé valoir, à ce qu’il paraît, pas moins de quatre onces d’argent, poids de la Tour, environ 20 schellings de notre monnaie actuelle. De ce prix il paraît être tombé successivement à deux onces d’argent, égales environ à 10 schellings de notre monnaie actuelle, prix auquel nous le trouvons évalué dans le commencement du seizième siècle, et auquel il semble avoir toujours été estimé jusqu’à l’an 1570 environ.
En 1350, qui était la vingt-cinquième année d’Édouard III, fut porté le statut qu’on appelle des ouvriers. On s’y plaint beaucoup, dans le préambule, de l’insolence des domestiques, qui tâchaient de tirer de leurs maîtres une augmentation de salaires ; en conséquence, le statut ordonne que tous domestiques et ouvriers seront tenus à l’avenir de se contenter des mêmes salaires et livrées (on entendait alors par ce mot livrées, non-seulement les habits mais les vivres) qu’ils avaient été dans l’usage de recevoir dans la vingtième année de ce règne et les quatre années précédentes, qu’à ce compte, leur livrée en blé ne pourrait être nulle part évaluée au-dessus de 10 deniers le boisseau, et qu’il serait toujours au choix du maître de la leur payer en blé ou en argent. On regardait donc, dans la vingt-cinquième année d’Édouard III, 10 deniers le boisseau comme un prix très-modéré du blé, puisqu’il fallait un statut particulier pour forcer les domestiques à le recevoir à la place de leur livrée ordinaire de vivres, et on avait regardé ce même prix comme un prix raisonnable, dix années avant celle-ci, dans la seizième année du même règne, époque à laquelle se réfère le statut ; or, dans la seizième année d’Édouard III, 10 deniers contenaient environ une demi-once d’argent, poids de la Tour, et valaient environ une demi-couronne de notre monnaie actuelle. Ainsi, quatre onces d’argent, poids de la Tour, égales à 6 schellings 8 deniers de la monnaie d’alors, et à près de 20 schellings de celle d’aujourd’hui, étaient regardées comme un prix modéré pour le quarter de huit boisseaux.
Ce statut indique plus sûrement, sans aucun doute, ce qu’on regardait alors comme le prix modéré du grain, que ces prix de certaines années recueillies en général par les historiens et par d’autres écrivains, à cause de leur cherté ou de leur bon marché extraordinaire, et qui ne peuvent, en conséquence, servir à établir aucun jugement sur ce que peut avoir été le prix moyen. Il y a, d’ailleurs, d’autres raisons de croire que, dans le commencement du quatorzième siècle, et quelque temps encore auparavant, le prix commun du froment était au moins de quatre onces d’argent le quarter, et celui des autres grains en proportion.
En 1309, Raoul de Born, prieur de Saint-Augustin de Cantorbéry, donna, au jour de son installation, un festin dont Guillaume Thorn nous a conservé le détail, non-seulement quant au service, mais même quant aux prix des denrées. Dans ce repas on consomma : 1° 53 quarters de froment, valant 19 livres, ou bien à 7 schellings 2 deniers le quarter, ce qui fait environ 21 schellings 6 deniers de notre monnaie actuelle ; 2° 58 quarters de drèche1 valant 17 livres 10 schellings, ou à 6 schellings le quarter, qui en font environ 18 de notre monnaie d’aujourd’hui ; 3° 20 quarters d’avoine, valant 4 livres, ou à 4 schellings le quarter, qui font environ 12 schellings de notre monnaie actuelle. Les prix de la drèche et de l’avoine paraissent être ici au-dessus de leur proportion ordinaire avec le prix du froment.
Ces prix n’ont pas été recueillis pour leur cherté ou leur bon marché extraordinaire, mais ils sont rapportés accidentellement comme les prix payés dans le temps pour les immenses quantités de grain consommés dans un festin qui était fameux par sa magnificence.
En 1262, la cinquante-unième année de Henri III, on fit revivre un ancien statut sur la taxe du pain et de l’ale2, qui avait été porté, dit le roi dans le préambule, au temps de ses ancêtres, rois d’Angleterre. Ce statut est donc vraisemblablement au moins aussi ancien que le règne de son grand-père Henri II, et il peut même remonter au temps de la conquête. Il règle le prix du pain d’après les prix du blé, depuis un schelling jusqu’à 20 le quarter, argent de ce temps-là ; or, il est à présumer, en général, que les statuts de ce genre cherchent à pourvoir également à toutes les déviations du prix moyen, autant au-dessous qu’au-dessus de ce prix. D’après cette supposition, dans le temps où ce statut fut porté d’abord, et depuis cette époque jusqu’à la cinquante-unième année de Henri III, le prix moyen d’un quarter de blé serait évalué à 10 schellings contenant six onces d’argent, poids de la Tour, faisant environ 30 schellings de notre monnaie d’aujourd’hui. Ce n’est donc pas nous écarter beaucoup de la vérité, que de supposer que le prix moyen n’était pas au-dessous du tiers du plus haut prix auquel ce statut règle le prix du pain, ou moins de 6 schellings 8 deniers argent de ce temps-là, contenant quatre onces d’argent, poids de la Tour3.
Différents faits nous autorisent, en quelque sorte, à conclure que, vers le milieu du quatorzième siècle, et encore un certain temps auparavant, le prix moyen ou ordinaire du quarter de blé n’était pas au-dessus de quatre onces d’argent, poids de la Tour.
Depuis le milieu environ du quatorzième siècle jusqu’au commencement du seizième, ce qu’on regarde comme le prix raisonnable et modéré du blé, c’est-à-dire son prix moyen ou ordinaire, paraît avoir baissé successivement jusqu’à la moitié environ du prix ci-dessus, de manière à être tombé enfin à près de deux onces d’argent, poids de la Tour, faisant environ 10 schellings de notre monnaie actuelle. Il est demeuré à ce prix jusqu’à 1570 environ.
Dans le journal de dépense de Henri, cinquième comte de Northumberland, à la date de 1512, il y a deux différentes estimations du blé ; dans l’une, il est compté à 6 schellings 8 deniers le quarter, et dans l’autre, à 5 schellings 8 deniers seulement ; en 1512, 6 schellings 8 deniers ne contenaient que deux onces d’argent, poids de la Tour, et valaient environ 10 schellings de notre monnaie d’à présent.
D’après plusieurs différents statuts, il paraît que, depuis la vingt-cinquième année d’Édouard III, jusqu’au commencement du règne d’Élisabeth, pendant un espace de plus de deux cents ans, ce qu’on appelle le prix modéré et raisonnable du blé, c’est-à-dire son prix moyen et ordinaire, a toujours continué à s’évaluer à 6 schellings 8 deniers. À la vérité, la quantité d’argent contenue dans cette somme nominale alla continuellement en diminuant pendant le cours de cette période, par suite des altérations qui se firent dans la monnaie ; mais l’augmentation de la valeur de l’argent avait, à ce qu’il semble, tellement compensé la diminution de la quantité contenue dans la même somme nominale, que la législature ne pensa pas que ces altérations valussent la peine de s’en occuper.
Ainsi, en 1436, il fut statué qu’on pourrait exporter du blé sans permission, quand le prix serait descendu jusqu’à 6 sch. 8 deniers, et en 1463 il fut statué qu’on ne pourrait pas importer de blé quand le prix ne serait pas au-dessus de 6 schellings 8 deniers le quarter. La législature avait pensé que lorsque le prix était aussi bas, il n’y avait aucun inconvénient à laisser exporter ; mais lorsqu’il s’élevait plus haut, il devenait imprudent de permettre l’importation ; ainsi, on avait considéré, dans ce temps, que ce qu’on appelle le prix modéré et raisonnable du blé était 6 schellings 8 deniers, contenant environ la même quantité d’argent que 13 schellings 4 deniers de notre monnaie actuelle, un tiers de moins que n’en contenait la même somme nominale au temps d’Édouard III.
En 1554, par actes des première et seconde années de Philippe et Marie et, en 1558, par acte de la première Élisabeth, l’exportation du blé fut de même prohibée toutes les fois que le prix du quarter excéderait 6 schellings 8 deniers, qui, alors, ne contenaient pas pour plus de 2 deniers d’argent au-delà de ce qu’en contient aujourd’hui la même somme nominale4 ; mais on reconnut bientôt que c’était prohiber tout à fait l’exportation du blé, que de la restreindre au temps où le blé tomberait à un prix aussi excessivement bas. En conséquence, en 1562, par acte de la cinquième année d’Élisabeth, on permit l’exportation du blé par certains ports, toutes les fois que le prix du quarter n’excéderait pas 10 schellings, contenant à peu près la même quantité d’argent qu’en contient à présent la même somme nominale. Ce prix a donc été alors regardé comme étant ce qu’on nomme le prix modéré et raisonnable du blé. Il s’accorde de très-près avec l’estimation du journal de Northumberland, de 1512.
En France, M. Dupré de Saint-Maur5 et le judicieux auteur de l’Essai sur la police des grains6, ont observé l’un et l’autre que le prix moyen du blé y avait de même été beaucoup plus bas à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, que dans les deux siècles précédents. Son prix a vraisemblablement baissé de la même manière, pendant la même période, dans la majeure partie de l’Europe.
Cette augmentation dans la valeur de l’argent, relativement à celle du blé, pourrait être attribuée entièrement à une augmentation survenue dans la demande de ce métal, en conséquence des progrès et de l’amélioration de la culture, la quantité ou l’offre demeurant toujours la même pendant ce temps-là ; ou bien elle peut être entièrement due à la diminution successive de l’approvisionnement, la plupart des mines alors connues dans le monde étant fort épuisées et, par conséquent, plus dispendieuses à exploiter ; ou bien, enfin, elle peut être attribuée en partie à l’une et en partie à l’autre de ces deux circonstances. Sur la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, la plus grande partie de l’Europe s’avançait déjà vers une forme de gouvernement plus stable que celle dont elle avait pu jouir depuis plusieurs siècles. Une plus grande sécurité devait naturellement accroître l’industrie et tous les genres d’amélioration, et la demande des métaux précieux, comme celle de tout autre objet de luxe et d’ornement, devait naturellement augmenter à mesure de l’augmentation des richesses. Un produit annuel plus considérable exigeait, pour sa circulation, une masse d’argent plus considérable, et une plus grande quantité de gens riches demandaient une plus grande quantité de vaisselle et autres meubles en argent. Il est aussi naturel de supposer que la plupart des mines qui fournissaient alors d’argent le marché d’Europe devaient être extrêmement épuisées et que, par conséquent, leur exploitation entraînait plus de dépenses. Plusieurs d’entre elles avaient été exploitées dès le temps des Romains.
Cependant, la plupart de ceux qui ont écrit sur les prix des denrées, dans les temps anciens, ont été d’opinion que, depuis la conquête, peut-être même depuis l’invasion de Jules César, jusques à la découverte des mines d’Amérique, la valeur de l’argent a été continuellement en décroissant. Ils semblent avoir été amenés à cette opinion, en partie par les observations qu’ils ont eu occasion de faire sur les prix, tant du blé que de quelques autres parties du produit brut de la terre, et en partie par cette notion vulgaire que la quantité d’argent augmentant naturellement dans chaque pays à mesure que les richesses y augmentent, sa valeur doit diminuer à mesure qu’il augmente en quantité.
À l’égard de leurs observations sur le prix du blé, trois circonstances différentes les ont souvent induits en erreur.
D’abord, dans l’ancien temps, presque toutes les rentes se payant en nature, en une certaine quantité de blé, de bétail, de volailles, etc., il arrivait quelquefois que le propriétaire stipulait avec le tenancier qu’il aurait la faculté de demander son payement annuel en nature, ou une certaine somme d’argent à la place. Le prix auquel le payement en nature est ainsi échangé pour une somme d’argent s’appelle, en Écosse, prix de conversion. Comme c’est toujours au propriétaire qu’appartient l’option de prendre la chose ou le prix, il est nécessaire, pour la sûreté du tenancier, que le prix de conversion soit plutôt au-dessous qu’au-dessus du prix ordinaire du marché. Aussi, dans beaucoup d’endroits, il n’est guère au-dessus de la moitié de ce prix. Dans la majeure partie de l’Écosse, cette coutume subsiste encore à l’égard de la volaille, et dans quelques endroits à l’égard du bétail. Elle aurait aussi vraisemblablement subsisté à l’égard du blé, si l’institution des fiars ou mercuriales des marchés ne l’eût fait cesser. Ce sont des évaluations annuelles, faites au jugement d’une assise, du prix moyen de toutes les sortes de grains de différentes qualités, suivant les prix actuels du marché pour chaque comté différent. Au moyen de cette institution, le tenancier trouve assez de sûreté, et le propriétaire beaucoup plus de commodité à convertir, comme on dit, la rente de blé dans le prix des fiars de chaque année ; plutôt qu’à stipuler un prix fixe et constant ; mais les auteurs qui ont recueilli le prix du blé dans les temps anciens ont souvent pris, par erreur, pour le prix actuel du marché, ce qu’on appelle en Écosse le prix de conversion. Fleetwood reconnaît quelque part qu’il est tombé dans cette méprise ; néanmoins, comme il écrivait son ouvrage dans une autre vue, il ne jugea à propos de faire cet aveu de son erreur qu’après avoir déjà cité quinze fois ce prix de conversion, qu’il porte à 8 schellings le quarter. En 1423, l’année à laquelle il commence à le citer, cette somme contenait la même quantité d’argent que 16 schellings de notre monnaie actuelle ; mais, en 1562, qui est l’année où il le rapporte pour la dernière fois, cette somme de 8 schellings ne contenait pas plus d’argent que n’en contient aujourd’hui la même somme nominale.
En second lieu, ces auteurs ont été induits en erreur par la négligence avec laquelle quelques anciens statuts pour la taxe du prix des denrées ont été quelquefois transcrits par des copistes paresseux, et même quelquefois rédigés par la législature du temps.
Il paraît que les anciens statuts de taxe des denrées ont toujours commencé par déterminer quels devaient être les prix du pain et de l’ale, lorsque les prix du blé et de l’orge étaient au taux le plus bas, et qu’ils ont procédé successivement à déterminer ce que ces prix devaient être, suivant que les prix de ces deux sortes de grains viendraient successivement à s’élever au-dessus de ce taux le plus bas. Mais les copistes qui ont transcrit ces statuts ont pensé souvent qu’il suffisait de copier seulement les articles de la taxe, qui étaient les trois ou quatre premiers des bas prix, s’épargnant par là une partie de leur peine, et jugeant, à ce que je présume, que c’en était assez pour montrer quelle proportion il fallait observer à l’égard des prix élevés.
Ainsi, dans la taxe du pain et de l’ale de la cinquante et unième année de Henri III, le prix du pain fut taxé, selon les différents prix de blé, depuis 1 schelling jusqu’à 20 le quarter, monnaie de ce temps-là ; mais, dans les manuscrits sur lesquels ont été imprimées toutes les différentes éditions des statuts, avant celle de M. Ruffhead7, les copistes n’ont jamais transcrit les articles de la taxe au delà du prix de 12 schellings. Aussi plusieurs écrivains, induits en erreur par cette transcription inexacte, en ont-ils tiré la conclusion fort naturelle que le prix moyen ou ordinaire du blé, dans ce temps-là, était la moyenne de ceux énoncés au statut, c’est-à-dire 6 schellings le quarter, qui en font environ 18 de notre monnaie actuelle.
Dans le statut du tombereau8 et du pilori, porté à peu près à la même époque, le prix de l’ale est taxé en proportion de l’élévation du prix de l’orge de 6 deniers en 6 deniers, depuis 2 jusques à 4 schellings le quarter. Cependant ces 4 schellings n’étaient pas regardés comme le plus haut prix que l’orge pût atteindre dans ce temps ; et ce qui peut bien nous porter à croire que ces prix n’étaient donnés que comme un exemple de la proportion à observer pour tous les autres prix, soit plus élevés, soit plus bas, ce sont ces derniers mots du statut : Et sic deinceps crescetur vel diminuetur per sex denarios. L’expression est fort peu élégante, mais la signification est assez claire : « Qu’il faut ainsi élever ou diminuer le prix de l’ale par chaque 6 deniers de hausse ou de baisse que le prix de l’orge viendra à subir. » Il paraît que la législature elle-même a mis aussi peu de soin à la rédaction de ce statut que les copistes en avaient mis à transcrire l’autre.
Dans un vieux manuscrit du Regiam Majestatem, qui est un ancien livre du roi d’Écosse, il y a un statut dans lequel est taxé le prix du pain d’après tous les différents prix du blé, depuis 10 deniers jusques à 3 schellings le boll d’Écosse, qui fait environ moitié du quarter anglais. Au temps où cette taxe paraît avoir été faite, 3 sous d’Écosse valaient environ 6 schellings sterling de notre monnaie actuelle. Il paraît que M. Rudiman9 en a conclu que 3 sous étaient le plus haut prix auquel le blé s’élevât jamais dans ce temps-là, et que le prix ordinaire était de 10 à 12 deniers, tout au plus de 2 schellings. Cependant il est bien évident, en consultant le manuscrit, que tous ces prix ne sont mis là que comme des exemples de la proportion à observer entre les prix respectifs du blé et du pain. Les derniers mots du statut sont : Reliqua judicabis secundum prœscripta, habendo respectum ad pretium bladi. « Vous jugerez dans les autres cas d’après ce qui a été marqué ci-dessus, ayant égard au prix du blé. »
En troisième lieu, ces auteurs paraissent encore avoir été induits en erreur par le très-bas prix auquel le blé s’est quelquefois vendu dans les temps fort anciens, et il paraît qu’ils se sont imaginé que son plus bas prix ayant été alors beaucoup moindre qu’il ne l’est dans les temps postérieurs, son prix ordinaire doit pareillement avoir été bien plus bas. Ils auraient pourtant dû s’apercevoir que, dans ces temps reculés, le plus haut prix s’élevait au-dessus de tout ce qu’on a pu connaître des temps subséquents, autant que le plus bas prix descendait au-dessous. Ainsi, en 1270, Fleetwood nous donne deux prix du quarter de blé : l’un est de 4 livres 16 schellings, argent de ce temps-là, faisant 14 livres 8 schellings de celui d’aujourd’hui ; l’autre est de 6 livres 6 schellings, faisant 19 livres 4 schellings de notre monnaie actuelle10. On ne trouve rien qui approche de ces prix excessifs, à la fin du quinzième ou au commencement du seizième siècle. Quoique en tout temps le prix du blé soit sujet à des variations, cependant il varie infiniment plus dans ces sociétés, livrées aux troubles et aux désordres, où l’interruption de tout commerce et de toute communication empêche que l’abondance d’une province ne vienne suppléer à la disette de l’autre. Dans l’état de confusion où était l’Angleterre sous les Plantagenets, qui la gouvernèrent depuis le milieu environ du douzième siècle jusque vers la fin du quinzième, un canton pouvait se trouver dans l’abondance, tandis qu’un autre, qui n’était pas très-éloigné, ayant eu sa récolte détruite par quelque accident naturel, ou ravagée par les excursions d’un baron voisin, souffrait toutes les horreurs de la famine ; et cependant, s’ils étaient séparés par les terres de quelque seigneur ennemi, l’un d’eux ne pouvait pas donner le moindre secours à l’autre. Sous l’administration vigoureuse des Tudors, qui gouvernèrent l’Angleterre pendant le reste du quinzième siècle et dans tout le cours du seizième, il n’y avait pas de baron assez puissant pour oser troubler la tranquillité publique.
Le lecteur trouvera à la fin de ce chapitre tous les prix du blé, qui ont été recueillis par Fleetwood, depuis 1202 inclusivement jusques à 1597 aussi inclusivement, réduits au cours de la monnaie actuelle, et disposés, suivant l’ordre des temps, en sept séries de douze années chacune. Il trouvera aussi à la fin de chaque série le prix moyen des douze années qui la composent. Fleetwood n’a pu recueillir, dans cette longue période, que les prix de quatre-vingts années seulement, de manière que, pour compléter la dernière série, il ne manquerait que quatre années ; j’ai donc ajouté, d’après les comptes du collège d’Eton, les prix des années 1598, 1599, 1600 et 1601 ; c’est la seule addition que j’aie faite. Le lecteur verra que, depuis le commencement du treizième siècle, jusque passé le milieu du seizième, le prix moyen de chaque série de douze années va successivement en baissant de plus en plus, et que, vers la fin du seizième siècle, il commence à se relever. Il est vrai que les prix que Fleetwood a pu recueillir paraissent être principalement ceux qui ont été remarquables par leur bon marché ou leur cherté extraordinaire, et je ne pense pas qu’on en puisse tirer aucune conclusion bien décisive.
Cependant, s’ils prouvent quelque chose, ils confirment absolument la proposition que j’ai cherché à établir. Fleetwood lui-même paraît néanmoins avoir pensé, avec la plupart des autres écrivains, que, pendant toute cette période, l’argent, attendu son abondance sans cesse croissante, a été toujours en diminuant de valeur. Les prix du blé, qu’il a recueillis lui-même, ne s’accordent certainement pas avec cette opinion. Ils s’accordent parfaitement avec celle de M. Dupré de SaintMaur, et avec celle que j’ai tâché de démontrer. L’évêque Fleetwood et M. Dupré de Saint-Maur sont les deux auteurs qui semblent avoir recueilli, avec le plus de soin et de fidélité, les prix des choses dans les temps anciens. Il est assez remarquable que, malgré la grande différence de leurs opinions, les faits recueillis par chacun d’eux se trouvent coïncider avec tant d’exactitude, au moins pour ce qui regarde les prix du blé.
Cependant c’est moins du bas prix du blé que de celui de quelques autres parties du produit brut de la terre, que les écrivains les plus judicieux ont inféré la grande valeur qu’ils attribuent à l’argent dans ces anciens temps. Le blé, ont-ils dit, étant une espèce de produit de main-d’œuvre, a été, dans ces temps grossiers, beaucoup plus cher, en proportion, que la plupart des autres marchandises ; je présume qu’ils ont voulu dire la plupart des autres marchandises qui n’étaient pas produit de main-d’œuvre, telles que le bétail, la volaille, le gibier de toute espèce, etc. En effet, que dans ces temps de pauvreté et de barbarie ces sortes de choses fussent en proportion à beaucoup meilleur marché que le blé, c’est une vérité indubitable ; mais ce bon marché n’était pas l’effet de la haute valeur de l’argent, mais bien du peu de valeur de ces denrées. Ce n’était pas que dans ce temps-là l’argent fût en état d’acheter ou de représenter une plus grande quantité de travail, mais c’est que ces sortes de denrées n’en pouvaient acheter ou représenter qu’une quantité beaucoup plus petite que dans les temps où la richesse et l’industrie eurent fait plus de progrès. L’argent doit certainement être à meilleur marché dans l’Amérique espagnole que dans l’Europe ; dans le pays qui le produit, que dans celui où on l’apporte chargé de la dépense d’un long transport tant par terre que par mer, de celle du chargement et de l’assurance. Cependant, il n’y a pas beaucoup d’années qu’à Buenos-Ayres, à ce que nous dit Ulloa, 21 deniers et demi sterling étaient le prix d’un bœuf choisi dans un troupeau de trois ou quatre cents têtes. M. Byron nous rapporte que, dans la capitale du Chili, le prix d’un bon cheval est de 16 schellings sterling. Dans un pays naturellement fertile, mais dont la plus grande partie est tout à fait inculte, le bétail, la volaille, le gibier de toute espèce peuvent s’acquérir au moyen d’une très-petite quantité de travail ; il en résulte qu’ils ne peuvent en acheter ou en commander qu’une très-petite quantité. Le très-bas prix auquel ils y sont vendus en argent n’est pas une preuve que la valeur de l’argent y soit très-haute, mais c’est une preuve que la valeur de ces marchandises y est fort basse.
Il faut toujours se rappeler que c’est le travail, et non aucune autre marchandise ou classe de marchandises particulières, qui est la mesure réelle de valeur, tant pour l’argent que pour toute autre marchandise quelconque11.
Mais dans des pays presque déserts ou très-peu habités, le bétail, la volaille, le gibier de toute espèce, etc., étant des productions spontanées de la nature, s’y multiplient souvent en beaucoup plus grande quantité que ne l’exige la consommation des habitants. Dans un tel état de choses, l’offre excède communément la demande. Ainsi, ces sortes de denrées, suivant les différents états où sera la société, suivant les différents degrés d’opulence ou d’industrie où elle se trouvera, représenteront ou vaudront des quantités de travail fort différentes.
Quel que soit l’état de la société, quel que soit son degré de civilisation, le blé est toujours une production de l’industrie des hommes. Or, le produit moyen de toute espèce d’industrie se subordonne toujours avec plus ou moins de précision à la consommation moyenne, la quantité moyenne de l’approvisionnement à la quantité moyenne de la demande ; d’ailleurs, dans les différents degrés d’amélioration d’un pays, il faudra toujours, en moyenne, des quantités de travail à peu près égales, pour faire croître des quantités égales de blé dans un même sol et sous un même climat, l’augmentation continuelle qui a lieu dans la puissance productive du travail, à mesure que la culture va en se perfectionnant, étant plus ou moins contre-balancée par l’accroissement continuel du prix des bestiaux, qui sont les principaux instruments de l’agriculture. Nous devons donc, d’après ceci, être bien certains qu’en tout état possible de la société, dans tout degré de civilisation, des quantités égales de blé seront une représentation ou un équivalent plus juste de quantités égales de travail, que ne le seraient des quantités égales de toute autre partie du produit brut de la terre. En conséquence, le blé, ainsi qu’il a été déjà observé, est, dans tous les différents degrés de richesse et d’amélioration de la société, une mesure de valeur plus exacte que toute autre marchandise ou que toute autre classe de marchandises ; ainsi, dans tous ces différents degrés, nous pouvons mieux juger de la valeur réelle de l’argent, en le comparant avec le blé, qu’en prenant pour objet de comparaison une autre marchandise quelconque ou plusieurs autres sortes de marchandises conjointement12.
En outre, le blé ou tout autre végétal faisant la nourriture ordinaire et favorite du peuple, constitue, dans tout pays civilisé, la principale partie de la subsistance du travailleur. Par suite de l’extension de la culture, la terre d’un pays quelconque produit une bien plus grande quantité de nourriture végétale que de nourriture animale, et partout l’ouvrier se nourrit principalement de l’aliment qui joint à la salubrité l’avantage d’être le plus abondant et le moins cher. Excepté dans les contrées les plus florissantes, et dans lesquelles le travail est le plus libéralement récompensé, la viande de boucherie n’est qu’une bien faible partie de la subsistance de l’ouvrier ; la volaille en est encore une bien moindre, et le gibier n’y entre pour rien. En France, et même en Écosse, où le travail est un peu mieux rétribué qu’en France, l’ouvrier pauvre ne mange guère de viande que les jours de fêtes et dans quelques circonstances extraordinaires. Le prix du travail en argent dépend donc beaucoup plus du prix moyen du blé, qui est la subsistance de l’ouvrier, que de celui de la viande ou de toute autre partie du produit brut de la terre ; par conséquent, la valeur réelle de l’or et de l’argent, la quantité réelle de travail qu’ils peuvent acheter ou commander, dépend beaucoup plus de la quantité qu’ils peuvent acheter ou représenter, que de celle de viande ou de toute espèce de produit brut dont ils pourraient disposer.
Cependant, des observations aussi peu approfondies sur les prix du blé ou des autres denrées n’auraient vraisemblablement pas induit en erreur tant d’auteurs éclairés, si elles ne se fussent pas trouvées conformes à cette notion vulgaire, que la quantité d’argent augmentant naturellement dans un pays où la richesse augmente, ce métal doit diminuer de valeur à mesure qu’il augmente en quantité. Cette notion paraît pourtant tout à fait dénuée de fondement.
Deux causes différentes peuvent augmenter dans un pays la quantité des métaux précieux. La première, c’est une augmentation dans l’abondance des mines qui en fournissent à ce pays ; la seconde, c’est un accroissement dans la richesse du peuple, une augmentation du produit annuel de son travail. Sans nul doute, la première de ces deux causes entraîne nécessairement avec elle une diminution dans la valeur des métaux précieux, mais non pas la seconde.
Quand des mines plus abondantes viennent à être découvertes, une plus grande quantité de métaux précieux est apportée au marché, et la quantité des autres choses propres aux besoins et aux commodités de la vie contre laquelle ils doivent s’échanger, étant la même qu’auparavant, des quantités égales de ces métaux s’échangeront nécessairement contre des quantités plus petites de ces choses. Ainsi, l’augmentation de la quantité des métaux précieux dans un pays, en tant qu’elle provient d’une plus grande abondance dans les mines, emporte de toute nécessité avec elle quelque diminution dans la valeur de ces métaux.
Quand, au contraire, la richesse d’un pays augmente, quand le produit annuel de son travail devient successivement de plus en plus considérable, il lui faut nécessairement une plus grande quantité d’argent monnayé pour faire circuler cette plus grande quantité de marchandises ; d’un autre côté, les gens de ce pays achèteront naturellement de la vaisselle d’argent et d’autres ouvrages d’orfèvrerie en quantités de plus en plus fortes, à mesure qu’ils se trouveront en état de faire cette dépense et qu’ils auront à leur disposition plus de marchandises pour la payer. La quantité de leur monnaie augmentera pour cause de nécessité ; celle de leur orfèvrerie pour cause de vanité et d’ostentation, ou pour la même raison qui fera que les belles statues, les tableaux et tous les autres objets de luxe et de curiosité deviendront probablement en plus grand nombre parmi eux. Mais comme il n’est pas vraisemblable que les peintres et les sculpteurs soient plus mal payés dans des temps de richesse et de prospérité que dans des temps de pauvreté et de décadence, de même il n’est pas vraisemblable que l’or et l’argent soient aussi moins bien payés13.
Comme le prix de l’or et de l’argent hausse naturellement dans une nation à mesure qu’elle s’enrichit, à moins que la découverte accidentelle de mines plus abondantes ne le fasse baisser, il s’ensuit que, quel que puisse être l’état des mines, ce prix sera naturellement plus élevé dans un pays riche que dans un pays pauvre. L’or et l’argent, comme tout autre marchandise, cherchent naturellement le marché où l’on en offre le meilleur prix et, pour quelque denrée que ce soit, le meilleur prix sera toujours offert par le pays qui est le plus en état de le donner. Le travail, comme il faut toujours se le rappeler, est le prix qui, en dernière analyse, paye tout, et dans deux pays où le travail sera également bien salarié, le prix du travail en argent sera en proportion du prix de la subsistance de l’ouvrier ; or, l’or et l’argent
s’échangeront naturellement contre une plus grande quantité de subsistances dans un pays riche que dans un pays pauvre ; dans un pays où les subsistances abondent, que dans un pays qui n’est que médiocrement fourni. Si les deux pays sont à une grande distance l’un de l’autre, la différence pourra être très-grande, parce que, quoique les métaux soient naturellement attirés du marché le moins avantageux vers celui où ils trouvent le plus d’avantages, cependant il peut y avoir de la difficulté à les y transporter en quantité suffisante pour que les prix s’équilibrent à peu près dans les deux marchés. Si les pays sont rapprochés, la différence sera moindre, et quelquefois même elle sera à peine sensible, parce que, dans ce cas, le transport sera facile. La Chine est un pays bien plus riche qu’aucune contrée de l’Europe14, et la différence du prix des subsistances est très-grande entre la Chine et l’Europe. Le riz est à beaucoup meilleur marché en Chine que ne l’est le blé en aucun lieu de l’Europe. L’Angleterre est beaucoup plus riche que l’Écosse ; mais la différence du prix du blé en argent entre ces deux pays est beaucoup moindre, et elle est à peine sensible. Eu égard à la quantité ou mesure, le blé d’Écosse paraît, en général, à bien meilleur marché que le blé d’Angleterre ; mais eu égard à la qualité, il est certainement un peu plus cher. L’Écosse tire presque tous les ans de l’Angleterre de grosses provisions de blé, et il faut bien qu’une marchandise soit un peu plus chère dans le pays où on l’apporte, que dans celui d’où elle vient15. Le blé d’Angleterre est donc nécessairement plus cher en Écosse qu’en Angleterre même, et cependant, en proportion de sa qualité ou de la quantité et bonté de la farine qu’on peut en retirer, il ne peut pas s’y vendre communément à plus haut prix que le blé d’Écosse, qui vient avec lui en concurrence au marché.
La différence du prix du travail en argent entre la Chine et l’Europe est encore bien plus forte que celle du prix des subsistances en argent, parce que la récompense réelle du travail est plus élevée en Europe qu’à la Chine, la plus grande partie de l’Europe étant dans un état de progrès, pendant que la Chine semble rester toujours au même point. Le prix du travail en argent est plus élevé en Écosse qu’en Angleterre, parce que la récompense réelle du travail y est beaucoup moindre, l’Écosse, quoique dans un état de progrès vers une plus grande opulence, avançant néanmoins beaucoup plus lentement que l’Angleterre. Une bonne preuve que la demande du travail est fort différente dans ces deux pays, c’est la quantité de personnes qui émigrent d’Écosse, et le peu qui émigrent d’Angleterre. Il faut se rappeler que ce qui règle naturellement la proportion de la récompense réelle du travail entre différents pays, ce n’est pas leur richesse ou leur pauvreté actuelle, mais leur condition progressive, stationnaire ou rétrograde,
Comme l’or et l’argent, n’ont nulle part naturellement plus de valeur que parmi les nations les plus riches, ils n’en ont aussi nulle part moins que parmi les plus pauvres. Chez les nations sauvages, les plus pauvres de toutes, ces métaux ont à peine une valeur.
Le blé est toujours plus cher dans une grande ville que dans les campagnes éloignées. Cependant, ce n’est pas que l’argent y soit à meilleur marché, mais c’est que le blé y est réellement plus cher. Il n’en coûte pas moins de travail pour apporter l’argent à une grande ville qu’aux campagnes éloignées, mais il en coûte beaucoup plus de travail pour y apporter le blé.
Le blé est cher dans quelques pays riches et commerçants, tels que la Hollande et le territoire de Gênes, par la même raison qu’il est cher dans une grande ville. Ces pays ne produisent pas de quoi nourrir leurs habitants ; leur richesse consiste dans l’industrie et l’habileté de leurs artisans manufacturiers, dans une foule de machines et d’instruments de toute espèce, propres à faciliter et abréger le travail ; dans leurs navires et dans tout l’attirail qui augmente les moyens de transport et de commerce ; mais ces pays sont pauvres en blé, lequel se trouve nécessairement chargé, en sus de son prix, du prix du transport des endroits éloignés d’où il faut absolument le faire venir. Il n’en coûte pas moins de travail pour apporter de l’argent à Amsterdam qu’à Dantzick, mais il en coûte bien plus de travail pour y apporter du blé. Le coût réel de l’argent doit être à peu près le même dans ces deux places, mais celui du blé y doit être très-différent. Diminuez l’opulence réelle de la Hollande ou du territoire de Gênes, le nombre des habitants y restant toujours le même ; diminuez le pouvoir qu’ont ces pays de payer des approvisionnements au loin, et vous verrez que, bien loin de baisser avec cette diminution dans la quantité de l’argent, laquelle, soit comme cause, soit comme effet, accompagnera nécessairement cet état de décadence, le prix du blé va s’y élever au taux d’une famine. Quand nous venons à manquer des choses nécessaires, il faut bien alors renoncer aux choses superflues ; et de même que la valeur de celles-ci hausse dans le temps de prospérité et d’opulence, de même elle baisse dans les temps de pauvreté et de détresse. Il en est autrement des choses nécessaires. Leur prix réel, la quantité de travail qu’elles peuvent commander ou acheter, s’élève dans les temps de pauvreté et de détresse, et baisse dans les temps d’opulence et de prospérité, qui sont toujours des moments de grande abondance, sans quoi ils ne seraient pas des temps d’opulence et de prospérité. Le blé est la chose nécessaire, l’argent est la chose superflue.
Ainsi, quelle qu’ait pu être l’augmentation de quantité dans les métaux précieux, survenue pendant cette première période du milieu du quatorzième siècle au milieu du seizième, en conséquence d’un accroissement de richesse et d’amélioration, cette augmentation n’a pu tendre à diminuer la valeur de ces métaux dans la Grande-Bretagne ou dans toute autre partie de l’Europe. Par conséquent, si ceux qui ont recueilli les prix des denrées dans les temps anciens n’ont pas eu raison d’inférer des observations qu’ils ont faites sur les prix du blé ou des autres marchandises, qu’il y ait eu, pendant cette période, une diminution dans la valeur de l’argent, ils sont encore bien moins fondés à l’inférer de cet accroissement de richesse et d’amélioration qu’ils supposent avoir eu lieu.
La drèche ou le malt est de l’orge infusée dans l’eau, légèrement fermentée, et préparée par différentes manipulations, pour en composer diverses boissons, dont la bière est une des principales.
L’ale est une sorte de boisson composée d’orge et de houblon, et qui diffère de la bière commune, principalement en ce qu’on y met beaucoup moins de houblon ; ce qui la rend bien moins amère que la bière, et moins propre à être gardée longtemps.
Smith ayant une fois admis une prétendue augmentation de la valeur de l’argent, qui serait survenue à la fin du quinzième siècle, éprouve quelque embarras à en rechercher la cause. Une grande difficulté qu’il ne songe point à résoudre, c’est de savoir comment, depuis les huitième et neuvième siècles, la valeur de l’argent aurait éprouvé une baisse considérable qui aurait duré pendant trois à quatre siècles, et pour quelle raison ce métal aurait valu au treizième siècle deux ou trois fois moins qu’il ne valait au temps de Charlemagne. Mais Smith ne s’est point fait cette objection, parce qu’il n’a pas remonté jusques à cette époque, qui cependant fournit sur cette matière les informations les plus sûres et les plus complètes qu’on puisse désirer. Il se borne donc à examiner ce qui a pu élever la valeur de l’argent à la fin du quinzième siècle. La cause, dit-il, en peut être attribuée à une plus grande demande d’argent occasionnée par le progrès de la richesse, et à laquelle l’ancien approvisionnement n’avait pu suffire ; ou bien on peut l’attribuer à l’épuisement des mines d’argent de l’ancien Monde, qui seraient devenues hors d’état de fournir la même quantité de produits que dans les temps antérieurs ; peut-être enfin, ajoute-t-il, au concours de ces deux causes. Sans doute, vers la fin du quinzième siècle, le retour à un état plus tranquille et une administration plus puissante et mieux ordonnée furent de grands encouragements pour le commerce et pour l’industrie, et il est très-vraisemblable que les peuples de l’Europe se trouvèrent dans une situation qui amena une plus abondante consommation de métaux précieux. Mais tout ce qui résulta de cet accroissement dans la consommation de cet article, c’est que le travail de l’exploitation s’étendit dans la même proportion que les demandes, sans que pour cela ce travail fût plus dispendieux, et sans que la valeur de l’argent en fût augmentée. Les mines qui alors fournissaient à l’approvisionnement du monde étaient si peu dans un état d’épuisement, qu’encore aujourd’hui quelques-unes d’entre elles suffisent à payer leurs frais, malgré l’énorme dépréciation de l’argent, et peuvent concourir avec celles du Nouveau-Monde à fournir les marchés de l’Europe. Sur un total de 150 millions et demi auxquels on évalue le produit des mines d’argent des deux Mondes, dans une année moyenne de 1803 à 1809, 13 millions et demi, plus du douzième de la provision annuelle, proviennent des mines de l’Europe et de l’Asie. On peut regarder les mines des métaux précieux comme un fonds inépuisable, capable de fournir a toutes les demandes de la consommation, à quelque point qu’elles s’étendent, et sans qu’on puisse assigner de bornes à ce produit, tant que les consommateurs consentiront à donner la quantité de subsistances nécessaires pour alimenter et entretenir le travail de l’exploitation. Depuis la découverte de l’Amérique, la fécondité de cette contrée en métaux précieux ne semble pas avoir éprouvé la plus légère diminution, quoiqu’on en ait retiré pour une valeur de plus de 33 milliards de francs. Si la presque totalité des anciennes mines d’Europe sont aujourd’hui fermées, ce n’est pas pour cause d’épuisement, c’est parce que la plus féconde de celles qu’on a été forcé d’abandonner était d’un produit inférieur à la moins fertile de celles qui sont actuellement en exploitation. Garnier.
La livre était alors taillée en 60 sous ; elle le fut depuis en 62. Ainsi, 6 schellings 8 deniers d’alors étaient juste la neuvième partie d’une livre, et contenaient 1/279 de livre d’argent de plus que 6 schellings 8 deniers d’aujourd’hui ; différence qui équivaut à environ 2 deniers 1/2 sterling.
Essai sur les monnaies et sur le prix des denrées, dans les temps anciens. Paris, 1746, in-4o.
M. Herbert. Son ouvrage a été imprimé en 1755.
Édition donnée en 1762, en 11 volumes in-4o, et augmentée de 8 autres volumes en 1796.
Tumbrel ou Dungeart, cathedra stercoris, instrument de correction pour châtier les brasseurs qui contrevenaient au statut de l’assiette de l’ale, comme le pilori pour les boulangers qui vendaient au-dessus du prix de la taxe. Voyez Blackstone, liv. IV, chap. xii.
Voyez sa préface au Recueil des Chartres d’Écosse, d’Anderson.
Voyez, à la fin de ce chapitre, la note sur la table des prix du blé.
Voyez le chap. v de ce livre.
« Le prix du blé ne règle pas le prix en argent de tous les autres produits bruts de la terre ; il ne règle ni le prix des métaux, ni celui de beaucoup d’autres matières premières ; et comme il ne règle pas le prix du travail, il ne règle pas non plus celui des objets manufacturés*. » (Buchanan.) *. Si ce commentateur a voulu dire que les variations fréquentes auxquelles est assujetti le prix du blé en argent, à cause de la rareté ou surabondance de la denrée, n’affectent pas les autres produits bruts ou manufacturés, il a dit une chose incontestable. Mais quand on considère, en théorie, le prix du blé en argent, on ne s’occupe que de son prix naturel et permanent, et on fait abstraction des circonstances passagères qui déterminent les producteurs ou les consommateurs de blé à foire réciproquement des sacrifices momentanés, les uns en livrant leur denrée au-dessous de son prix naturel pour se débarrasser d’une quantité surabondante, les autres en donnant plus que l’équivalent de ce prix naturel dans la crainte de manquer d’un article de première nécessité. Ces chances de hausse et de baisse se balancent nécessairement, et leurs effets se détruisent les uns par les autres, en sorte que c’est toujours le prix naturel qui reste pour objet d’observation. La science de l’économie politique, qui recherche la nature des choses, n’est point comme la statistique ou comme l’administration, qui ne considèrent que des faits particuliers ou n’opèrent que sur des circonstances données. Elle raisonne d’après des lois générales dont l’action n’est jamais interrompue, et qui dominent également sur toutes les sociétés humaines. L’effet de ces lois peut être retardé ou contrarié par des causes accidentelles, mais il se réalise nécessairement au bout d’une période plus ou moins longue. Ainsi, lorsqu’un produit quelconque est dans une quantité inférieure ou supérieure aux besoins de la consommation, le principe qui détermine la reproduction ne peut manquer de rétablir, tôt ou tard, le niveau entre les quantités respectives de l’offre et de la demande. Lorsque le nombre des ouvriers est moindre ou est plus grand que la demande de travail n’en exige, la loi de la population étend ou resserre la génération suivante, et mesure celle-ci sur la quantité que le travail peut faire subsister. Par l’effet de ces lois, l’état ordinaire de toute société est d’avoir la plus grande partie de ses membres luttant contre le besoin de se procurer des subsistances, et n’ayant, pour en obtenir, d’autre moyen que l’offre de leur travail. Ainsi, dans l’ordre naturel et permanent des sociétés, la quantité de subsistances suffisantes pour nourrir l’ouvrier et le mettre à même de se reproduire dans la génération suivante, sera le véritable prix ou équivalent du travail. À mesure qu’il y aura plus de subsistances à distribuer, il y aura plus de travail offert ; mais le rapport de valeur entre les subsistances et le travail restera toujours le même. Si les produits bruts de la terre qui ne se recueillent pas annuellement et ne donnent pas de revenu à la propriété du soi, acquièrent une valeur, c’est parce qu’il existe une assez grande masse de subsistances pour payer le travail qu’exige l’extraction de ces produits. Si les pierres sont tirées de la carrière et transportées à la surface de la terre, si les métaux sont extraits des entrailles de la mine, c’est parce que la demande en est faite par des riches en état de les payer, c’est-à-dire par des hommes qui ont à leur disposition un superflu de subsistances, et qui veulent échanger ce superflu contre le travail des ouvriers employés aux carrières et aux mines. Toutes ces valeurs sont donc la représentation du travail qu’elles ont coûté, et ce travail est lui-même représenté et mesuré par la quantité de subsistances qui a été nécessaire pour l’alimenter. Ce qu’on appelle le prix en argent de ces subsistances, c’est la quantité d’argent que produit la portion de travail alimentée par une certaine mesure de subsistances. Si mille livres pesant de blé valent une livre pesant d’argent lin, c’est que pour rechercher, extraire, affiner et transporter cette livre d’argent, il a fallu une somme égale à ce que mille livres de blé peuvent entretenir. Tous les échanges qui se font entre les hommes sont de deux sortes ; ce sont des produits de travail échangés les uns contre les autres, ou bien ce sont des subsistances échangées soit contre du travail fait, soit contre du travail à faire. Le travail fait et le travail à faire ont naturellement la même valeur, à moins que par des circonstances accidentelles une espèce de travail fait n’ait perdu de son utilité, de cette utilité pour laquelle il a été commandé. Il est donc vrai que toute marchandise, sans exception, a pour mesure de sa valeur le travail qu’elle a coûté pour devenir valeur échangeable, ou, ce qui est la même chose, la quantité de subsistances qui est la mesure de ce travail. Les variations de prix qu’éprouvent un grand nombre de valeurs qui s’écartent de la règle, doivent s’expliquer par des causes accidentelles, étrangères au système général, et qui n’influent que sur ces valeurs particulières. Des pierres à bâtir, si la carrière se trouve dans un lieu où quelqu’un veut construire, acquerront une valeur fort supérieure au travail que nécessite leur extraction ; mais, dans cette valeur, tout ce qui excédera l’équivalent du travail d’extraction sera une prime ou tribut payé au propriétaire du sol pour obtenir de lui la permission d’exploiter la carrière. Ce tribut lui sera payé par le constructeur, et ce dernier ne peut le payer que parce qu’il a à sa disposition ou un superflu de subsistances, ou des produits de travail qui ont eux-mêmes été payés avec des subsistances. En dernière analyse, si l’on attache au mot prix son véritable sens, qui est récompense ou indemnité, on verra que le travail seul, qui est une peine ou une fatigue endurée pour autrui, a droit à un prix, et que ce prix est toujours ta subsistance du travailleur, mesurée sur ce qu’il lui faut pour vivre et se perpétuer. Mais, dit M. Buchanan, l’ouvrier ne vit pas uniquement de blé. Qu’importe ? cela ne change rien à l’état de la question. Lorsque la société est parvenue à un grand état d’abondance, l’ouvrier reçoit, sous forme d’argent, la quantité de blé nécessaire pour sa nourriture et celle de sa famille ; plus, une portion de blé additionnelle pour payer le travail de celui qui l’habille, de celui qui le loge, de ceux qui lui fournissent de la viande, du vin, du sel, etc., parce que tous ces gens n’ont de blé à leur disposition que celui qu’ils reçoivent en échange de leurs différents travaux. Le mouvement universel du travail de la société n’est entretenu que par une distribution de subsistances dont cette société dispose. Si vous supposez une population stationnaire qui fasse des progrès continuels en industrie et en richesse, et si vous supposez que, dans cette population, la classe oisive des propriétaires et des rentiers auxquels les propriétaires doivent chaque année une portion fixe de leurs revenus, appliquent à leur consommation personnelle un vingtième des subsistances produites chaque année, et qu’ils distribuent les dix-neuf autres vingtièmes à la classe ouvrière et industrieuse en échange des produits du travail et de l’industrie de cette classe, quel sera le résultat de cette distribution ? Dans le cas où chaque individu travailleur serait réduit à la simple nourriture qui se consomme dans sa famille, la totalité du produit du travail de la société, à la seule déduction des frais et avances indispensables pour le tenir en activité, tournerait exclusivement aux commodités et jouissances de cette classe oisive. Mais les choses ne peuvent pas se passer ainsi. Depuis le plus simple manœuvre employé à la culture, jusques à l’artiste le plus habile ou l’homme à talent le plus distingué, la distribution d’un excédant de subsistances au delà de la simple nourriture se fait par portions inégales et proportionnées au mérite de l’ouvrier, de telle manière qu’un seul individu de cette classe ouvrière reçoit une part de subsistances assez abondante pour pouvoir appliquer à ses commodités et jouissances une quantité considérable du travail des autres ouvriers. Les capitalistes ne sont eux-mêmes qu’une section de cette classe industrieuse, et le profit qui leur est attribué pour le loyer ou l’emploi de leurs capitaux, quoique réglé sur d’autres principes que le salaire, est cependant toujours puisé dans cette source commune qui fournit des indemnités et des récompenses au travail de tout genre et aux services de toute nature. Les échanges réciproques qui se font entre les membres de la classe active et industrieuse des divers produits de leurs travaux et services ne sont autre chose que des subsistances échangées contre le travail et contre ses produits ; et quoique la plupart du temps les subsistances ne s’y montrent point en nature, ce ne sont pas moins elles seules qui règlent et déterminent les conditions de l’échange. À mesure que la classe ouvrière fait des progrès en dextérité et en intelligence, son travail devient plus productif ; une journée de ce travail, plus habilement appliqué, rendra plus de choses utiles, commodes et agréables, que dix journées d’un travail grossier n’en donnaient précédemment. Dans ce sens, la subsistance aura plus de valeur réelle, ou, si l’on veut, plus d’utilité pour celui qui en dispose, mais cette circonstance ne change absolument rien à son prix d’échange ; car ce prix se mesure non sur le degré d’utilité des produits du travail, mais uniquement sur la quantité effective du travail donné. Si vous échangez le produit du genre de travail qui aura acquis le plus de perfectionnement contre le produit d’une autre sorte de travail qui n’aura pu faire aucun progrès, les conditions de l’échange seront toujours réglées par la quantité de travail donné, sans égard à la différence de leurs produits respectifs. Supposez que l’on vienne à découvrir un moyen d’améliorer le travail des mines d’or et d’argent, au point de faire produire à chaque journée de travail du mineur deux fois plus de ces métaux qu’elle n’en produit aujourd’hui, la valeur de l’or et de l’argent baisserait de moitié, attendu que cette valeur se réglerait, comme elle le fait maintenant, par la quantité de travail, et alors la même mesure de blé vaudrait deux fois plus d’argent. Tous les prix en argent, ceux des salaires, ceux des produits bruis ou manufacturés, subiraient la même augmentation, parce que toutes ces choses représentant autant de travail qu’auparavant, ne pourraient être payées que par une quantité d’argent d’une représentation équivalente. En réduisant donc à son élément le plus simple le jeu si divers et si compliqué de cette grande circulation dont les innombrables fils se croisent dans tous les sens et se replient continuellement les uns sur les autres, et dont chaque mouvement est opéré par l’intermédiaire de l’argent qui masque à nos yeux la véritable matière circulante ; en nous dégageant de cette illusion qu’entretiennent les habitudes de tous les instants de notre vie, qui nous porte à voir dans l’argent le régulateur de ces valeurs, dont il n’est que la mesure usuelle, nous verrons qu’il n’existe dans la société, considérée comme industrieuse et commerçante, qu’une seule chose à laquelle on mette un prix, dans le sens exact du mot ; cette chose, c’est le travail d’autrui. Voilà ce qui se vend et s’achète sous mille formes variées à l’infini. Une seule monnaie réelle paye ce prix, et cette monnaie, c’est la subsistance. Il ne faut voir dans l’argent que du travail fait, qui a été payé par des subsistances, et qui vaut ce qu’il a été payé. Ce qu’on nomme le prix du blé en argent, est l’expression la plus simple et la plus immédiate de la valeur de l’argent ; c’est son évaluation faite en sa véritable monnaie. C’est pour cela que lorsqu’on veut apprécier l’argent dans les temps anciens, la seule méthode est de l’évaluer en blé. Dire que le prix du blé en argent ne règle pas tous les autres prix en argent, c’est briser le seul lien qui mette en rapport entre elles les diverses valeurs dont se compose la circulation. L’assertion de M. Buchanan tendrait à détruire la première base de la doctrine de l’auteur qu’il a entrepris de commenter. Garnier.
La valeur des choses est une qualité positive et absolue qui existe en elles, indépendamment de tout échange. Ce qui constitue le prix originaire d’une chose, c’est la quantité de travail fait ou la grandeur des difficultés vaincues pour l’obtenir. Voilà ce qui la rend plus ou moins chère pour celui qui la possède. C’est bien de là qu’elle tient la faculté de pouvoir s’échanger contre tant de blé, tant d’argent, tant de sucre, tant de laine, etc. Mais certainement il n’est pas nécessaire que cette faculté soit exercée, pour qu’on puisse la considérer en elle-même et s’en former une idée. Robinson, dans son île, sans relation avec aucune autre créature de son espèce avec laquelle il pût faire un échange, avait cependant, parmi les meubles de sa cabane, des objets qu’il considérait comme plus chers que les autres, parce qu’ils lui avaient coûté plus de travail ou plus de peine à acquérir. Qu’un voyageur, en parcourant la mer du Sud, ait occasion d’observer deux îles différentes, dont les habitants n’ont entre eux aucune sorte de rapports ; que dans l’une, les naturels du pays vivent uniquement des produits d’une chasse pénible, difficile et fort incertaine, tandis que les autres insulaires cultivent le bananier, le manioc ou quelque autre plante alimentaire qui croît facilement et presque sans travail dans leur sol : ce voyageur s’exprimerait sans doute d’une manière fort exacte, s’il disait que la nourriture est fort chère chez les uns et qu’elle est à très-bon marché chez les autres. Cette manière de mesurer la valeur des choses par la pensée et d’après le travail qu’elles coûtent à celui qui en fait usage, est extrêmement utile pour connaître, dans les transactions du commerce, d’où procède le renchérissement de certains articles, et pour juger dans un échange quel est celui des deux termes dont se compose cet échange qui gagne le plus et qui procure le plus d’avantages à celui qui le produit ou le possède. C’est dans ce sens absolu qu’Adam Smith a considéré l’or et l’argent quand il a observé que ces métaux étaient nécessairement moins chers en Portugal et en Espagne que dans les contrées où on les transporte de l’un ou de l’autre de ces pays, puisque dans les contrées qui importent cet or ou cet argent, il faut ajouter à la valeur que les matières avaient déjà acquise en Espagne ou en Portugal, le surcroît de travail et de risques qui donne lieu aux frais de transport et d’assurance. Voilà ce que M. Ricardo a jugé à propos de contredire : « Quand on parle, dit-il, du plus ou moins de valeur de l’or et de l’argent, ou de toute autre marchandise, en différents pays, on devrait toujours choisir une mesure pour estimer cette valeur, si l’on veut être intelligible. Par exemple, quand on dit que l’or est plus cher en Angleterre qu’en Espagne, si on ne l’évalue pas en le comparant avec d’autres marchandises, quel peut être le sens de cette assertion ? Si le blé, les olives, l’huile, le vin et la laine sont à meilleur marché en Espagne qu’en Angleterre, l’or estimé au moyen de ces denrées se trouvera être plus cher en Espagne*. » L’argument de M. Ricardo consiste à ne pas prendre les mots dans le sens qu’Adam Smith a voulu leur donner. Le critique ne veut voir que le résultat des échanges, sans considérer séparément chacun des deux termes de l’échange. Je conviens que pour celui qui trafique et qui calcule le profit qu’il peut faire, le résultat de l’échange est le plus souvent le seul point important. Mais il n’en est pas de même pour l’observateur qui s’occupe de l’intérêt général, et qui a souvent *. Principes d’économie politique, etc., tom II, page 276 de la traduction française.) besoin de reconnaître quel rôle joue dans un échange chacune des marchandises qui y concourent. Ainsi, dans l’hypothèse que nous offre M. Ricardo, il peut très-bien arriver qu’une livre pesant d’argent achète, en Espagne, un quintal d’une espèce de laine, tandis que le même poids d’argent, en Angleterre, n’achètera que 95 livres de cette même sorte de laine. Que doit-on en conclure, si l’on tient à la doctrine enseignée par Adam Smith ? C’est que la laine, en Espagne, est à meilleur marché qu’en Angleterre, non pas seulement de 5 pour 100, mais encore de toute la différence du prix de l’argent dans ces deux pays. On pourra avec assurance partir de ce point, qu’une livre d’argent transportée en Angleterre, et y étant venue d’Espagne, chargée du fret et de l’assurance, y a plus de valeur réelle qu’elle n’en avait en Espagne ; et cependant cette livre d’argent ainsi renchérie, n’achetant que 95 livres d’une laine dont on a eu en Espagne 100 livres pour un pareil poids d’argent, la conséquence nécessaire est que la différence du prix de la laine en Angleterre est sensiblement de plus de 5 pour 100 avec cette même laine en Espagne. Si, au contraire, on se borne à la théorie de M. Ricardo, on ne saura autre chose, sinon que, dans ce marché, la laine en Espagne gagne 5 pour 100 sur son prix en Angleterre, mais on n’aura aucun moyen de connaître si la différence des deux prix procède du fait de l’argent ou du fait de la laine, ni pour quelle quantité chacune des deux marchandises concourt à opérer cette différence. Je ne puis pas accorder à M. Ricardo que la distinction présentée par Smith soit vide de sens, et dépourvue d’utilité. Garnier.
Smith s’est formé cette idée des richesses de la Chine d’après le rapport des premiers voyageurs, et particulièrement des jésuites. Des rapports plus récents et plus authentiques nous montrent que la Chine, au lieu d’être un pays riche, est en réalité un pays pauvre et mal cultivé. La population y est excessivement surabondante, et la pauvreté et la misère y règnent à un degré inconnu en Europe, à l’exception de l’Irlande. Mac Culloch.
Ce n’est plus aujourd’hui le cas depuis longtemps. Les exportations de blé d’Écosse en Angleterre dépassent généralement les importations. Mac Culloch.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

