L’auteur, en publiant ces tables, a prévenu le lecteur du peu de confiance qu’elles méritent. Il annonce qu’elles ont été, pour la plus grande partie, relevées sur le Chronicon pretiosum de Fleetwood, et il ne dissimule pas que cet écrivain est tombé dans une erreur qu’il n’a pu s’empêcher de reconnaître lui-même. Cette erreur consiste à avoir confondu avec le prix courant du blé, le prix de conversion stipulé, d’après la coutume du lieu, entre le propriétaire et son fermier ; et cette méprise, qui est répétée jusqu’à quinze fois depuis l’année 1423 jusqu’à 1562, n’a point été réformée dans les tables. D’un autre côté, l’évêque Fleetwood a jugé à propos de rapporter certains prix d’une élévation tellement hors de toute mesure, qu’elle est presque incroyable, et qu’il a recueillis dans les chroniques du temps, où ils ont été cités comme un fait extraordinaire. Tel est le prix de 6 livres 8 schellings en 1270, époque à laquelle la livre d’Angleterre était encore la livre de Charlemagne, du poids de 12 de nos onces : en sorte que ce prix est égal, en poids d’argent, à 19 livres 4 schellings sterling, ou à 180 francs de notre monnaie ; et comme l’argent, avant l’introduction de celui du Nouveau-Monde, avait six fois plus de valeur réelle qu’il n’en a actuellement, ce n’est qu’en multipliant par six cette somme d’argent qu’on peut se faire une juste idée de ce prix du quarter. Un tel prix porté en ligne de compte dans une série, fût-il réparti sur cent années, ferait plus que doubler le prix moyen résultant du calcul.
Les prix des temps modernes ne présentent pas non plus l’exactitude qu’on attend d’une recherche de cette nature. L’auteur nous y donne les prix, du blé vendu le plus cher au marché de Windsor, en mars et en septembre de chaque année, en faisant seulement une moyenne de ces deux prix les plus hauts. Mais ce prix le plus haut est une fausse indication du prix moyen de chaque marché, surtout à l’époque des semailles, où il y a toujours une petite quantité de froment de choix que les fermiers achètent pour semer, et qu’ils payent beaucoup plus cher que le blé destiné à la consommation, qui est celui dont il importe de connaître le prix. M. Dupré de Saint-Maur, dans ses Recherches, distingue le blé acheté pour la semence et celui acheté pour la provision de la maison. Nous avons vu au marché d’Étampes, l’un des plus considérables des environs de Paris, en juin 1820, le blé provenant de la récolte de 1818, une des années les plus favorables qu’on ait eues depuis longtemps pour la qualité des grains, vendu jusqu’à 45 francs l’hectolitre et demi1, tandis que, le même jour, le blé recueilli en 1819 n’a été payé que 23 à 24 francs. La différence de poids entre la première et la seconde espèce de blé, à mesure égale, était de 240 livres à 200. Aussi doit-on remarquer que Smith, dans le cours de son ouvrage, à chaque fois qu’il vient à citer le prix du blé, au moment où il écrit (1773), ne se conforme point aux tables qu’il a publiées. Selon ces tables, le prix moyen du blé, pendant les soixante-quatre premières années du dix-huitième siècle, est indiqué à 2 livres 7 deniers sterling, ce qui est à 4 schellings 6 deniers le boisseau, où à 1 livre 16 schellings pour le quarter de huit boisseaux. Toutefois, Smith évalue dans tout son ouvrage le prix moyen actuel du quarter à 1 livre 8 schellings, et celui du boisseau à 3 schellings 6 deniers. Ce prix de 1 livre 8 schellings (35 de nos francs) s’accorde parfaitement avec l’indication que présentent les tables suivantes. Si l’on y relève les prix du setier de Paris de 1701 à 1764 pour en former un prix moyen, on trouve 19 francs 27 centimes. Le quarter anglais étant à notre setier comme 46 est à 25, ce quarter aurait coûté en France, pendant cette période, 35 francs 46 centimes,
Une table du prix des grains est un recueil de faits qui ont entre eux tous, une parfaite connexité, et s’il a le mérite d’être fidèle, c’est un des documents les plus importants que puissent consulter ceux qui s’occupent d’étudier l’économie politique. Il doit porter sur une suite d’années un peu longue, afin de compenser les chances des bonnes et mauvaises récoltes, et d’offrir un terme moyen. Comme chaque prix agit sur les autres, on manquerait le but qu’on se propose si on n’écartait pas de ce tableau les hauts prix qui ont eu pour cause quelque événement particulier, totalement étranger à l’inconstance des saisons.
On a publié, en France, plusieurs tables du prix des grains ; la plus récente est celle qui a été donnée par l’estimable auteur de la Balance du Commerce (feu M. Arnould), et qu’il annonce avoir copiée sur celle de Messance. Mais les tables de Messance, qui ne comprennent que la période écoulée entre 1674 et 1765, sont un relevé des prix du meilleur froment vendu au marché de Paris, et les prix de ce marché n’ont pas toujours été le résultat naturel de l’influence des saisons et des libres efforts du commerce. On sait que, dans les années de grande cherté, le gouvernement a employé des moyens extraordinaires pour maintenir le prix des grains dans le marché de la capitale à un taux fort inférieur à celui qui aurait eu lieu sans l’intervention du pouvoir. Ainsi, pour en citer un exemple, dans la grande cherté de 1694, le prix du setier de Paris se trouve indiqué, dans les tables de Messance, à 52 livres 2 sous 6 deniers, environ un marc d’argent ; le prix du bichet de Lyon, pour la même année, est porté sur le même pied ; et comme cet auteur a dressé ses tables sur les prix du froment de première qualité, qui est communément de 20 pour cent plus cher que le blé destiné à la consommation générale, le prix courant de 1694 aurait été, si l’on s’en rapporte aux tables de Messance, de 40 francs environ de notre monnaie actuelle pour le setier de Paris, et 8 francs pour le bichet de Lyon, · cinquième du setier de Paris. Mais la réduction du prix de marché dans l’une et l’autre de ces grandes villes a été l’effet de dépenses extraordinaires faites par leurs magistrats municipaux pour adoucir le poids de la disette et le rendre plus supportable à leurs administrés. Il est prouvé par tous les monuments de cette époque, que le prix du blé a monté fort au-dessus des sommes indiquées dans les tables de Messance. Lamarre, dans son Traité de la police (livre V, titre IV, chap. xvi et xvii), expose les moyens violents qui furent mis en œuvre pour faire arriver des blés à Paris, et notamment l’envoi de commissaires chargés de faire des recherches chez les laboureurs et les marchands, et d’informer contre tous ceux qui se trouveraient avoir des provisions au delà des besoins de leur consommation. « Cette mesure (qui eut lieu au mois de juillet 1694) fit baisser, dit-il, le prix du blé au marché de Paris, de 54 livres qu’il avait été jusque alors, à 36 livres, puis à 32 livres. » Il rapporte aussi qu’en 1698, où la même mesure fut renouvelée, les commissaires trouvèrent chez les laboureurs du blé de 1693 « que ceux-ci avaient laissé gâter, plutôt que de le vendre à 50 livres, prix alors courant dans la province, dans l’espérance que la denrée s’élèverait encore au-dessus de ce prix exorbitant. » Or, il ne faut pas perdre de vue que, dans le temps où Lamarre écrivait ceci, le marc d’argent étant à 50 livres, une somme nominale de 50 livres contenait un marc et deux tiers, et, par conséquent, répondait à 90 francs de notre monnaie actuelle. Ainsi, la table suivante, dans laquelle le prix moyen du blé, pour l’année 1694, a été formé sur quatre prix de la même année recueillis par Dupré de Saint-Maur, et indiqué à 60 francs 99 centimes, est encore plutôt au-dessous qu’au-dessus du véritable prix de l’année, quoique de plus de moitié supérieur à celui de la table de Messance.
Une table fidèle du prix des blés en France était une pièce nécessaire dans un ouvrage tel que celui-ci. Aucuns soins n’ont été négligés pour que celle qui suit fût aussi étendue et aussi exacte qu’il était possible de le désirer. Les années de cherté excessive en ont été retranchées, lorsque cet accident a été évidemment causé par des circonstances tout à fait indépendantes du cours naturel des valeurs : elle a été continuée jusqu’à l’année 1788 inclusivement. La fameuse cherté de 1789, qui ne fut pas uniquement produite par une rareté réelle de la denrée, les désordres que les assignats de 1790 ont jetés ensuite dans le rapport nominal des valeurs, et les variations brusques et multipliées que le prix des subsistances a subies pendant cette longue suite de troubles civils et de guerres extérieures qui ont désolé le royaume pendant tout le reste du dix-huitième siècle, sont des événements qui appartiennent à l’histoire, et non aux froides et paisibles méditations de l’économie politique.
L’hectolitre et demi, en bon froment, pèse 120 kilogrammes ; l’ancien setier pèse 125 kilogrammes. Cet hectolitre et demi, qui est depuis quelques années la mesure des marchés, ne forme guère que 11 et demi des boisseaux dont le setier contenait 12.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

