La nourriture de l’homme paraît être le seul des produits de la terre qui fournisse toujours et nécessairement de quoi payer une rente quelconque au propriétaire. Les autres genres de produits peuvent tantôt rapporter une rente, et tantôt non, selon les circonstances.
Les deux plus grands besoins de l’homme, après la nourriture, sont le vêtement et le logement.
La terre, dans son état primitif et inculte, peut fournir des matières premières de vêtement et de logement pour beaucoup plus de personnes qu’elle ne peut en nourrir. Dans son état de culture, au contraire, elle ne peut guère fournir de ces denrées à toutes les personnes qu’elle serait dans le cas de nourrir, du moins telles que ces personnes voudraient les avoir et consentiraient à les payer. Ainsi, dans le premier état, il y a toujours surabondance de ces matières, qui n’ont souvent, par cette raison, que peu ou point de prix. Dans l’autre, il y en a souvent disette, ce qui augmente nécessairement leur valeur. Dans le premier état, une grande partie de ces matières est jetée comme inutile, et le prix de celles dont on fait usage est regardé comme représentant seulement le travail et la dépense nécessaire pour les mettre en état de servir. Elles ne peuvent, en conséquence, fournir aucune rente au propriétaire du sol. Dans l’autre, elles sont toutes mises en œuvre, et il y a souvent demande pour plus qu’on n’en peut avoir. Il se trouve toujours quelqu’un disposé à donner, de chaque portion de ces matières, plus que ce qu’il en faut pour payer la dépense de les transporter au marché ; aussi, leur prix peut toujours fournir quelque chose pour acquitter une rente au propriétaire de la terre.
Les premières matières qu’on employa pour le vêtement furent les peaux des plus gros animaux. Ainsi, chez les peuples chasseurs et les peuples pasteurs, qui font leur principale nourriture de la chair de ces animaux, chaque homme, en pourvoyant à sa nourriture, se pourvoit en même temps de plus de matière de vêtements qu’il n’en pourra porter. S’il n’y avait pas de commerce étranger, on en jetterait la plus grande partie comme chose sans valeur. C’est ce qui avait lieu vraisemblablement chez les peuples chasseurs de l’Amérique septentrionale avant la découverte de leur pays par les Européens, avec lesquels ils échangent maintenant l’excédent de leurs pelleteries contre des couvertures, des armes à feu et de l’eau-de-vie, ce qui donne quelque valeur à cet excédent. Dans l’état actuel du commerce du monde connu, les nations les plus barbares, à ce que je pense, chez lesquelles la propriété soit établie, ont quelque commerce étranger de cette espèce, et trouvent, pour toutes les matières de vêtement que leur terre produit, et qu’elles ne peuvent ou travailler ou consommer chez elles, une demande assez forte de la part de voisins plus riches qu’elles, pour en élever le prix au-delà de ce que coûte la dépense de les envoyer au marché. Ce prix fournit donc quelque rente au propriétaire de la terre. Lorsque les montagnards d’Écosse consommaient la majeure partie de leurs bestiaux dans leurs montagnes, l’exportation des peaux de ces animaux était l’article le plus considérable du commerce de ce pays, et ce qu’on recevait en échange ajoutait quelque chose à la rente des propriétés du lieu. La laine d’Angleterre, qui, dans les anciens temps, n’aurait pu ni se consommer ni se manufacturer dans le pays, trouvait un marché dans la Flandre, alors bien supérieure à l’Angleterre en richesse et en industrie, et son prix contribuait à augmenter un peu la rente du pays qui la produisait. Dans des pays qui n’auraient pas été mieux cultivés que n’était alors l’Angleterre, ou que ne sont aujourd’hui les montagnes d’Écosse, et qui n’auraient pas de commerce étranger, les matières de vêtement seraient tellement surabondantes, qu’une grande partie en serait jetée comme inutile, et que le reste ne fournirait aucune rente au propriétaire.
Les matières de logement ne peuvent pas toujours se transporter à une aussi grande distance que celles de vêtement, et ne deviennent pas non plus aussi promptement un objet de commerce étranger. Lorsqu’elles sont surabondantes dans le pays qui les produit, il arrive fréquemment, même dans l’état actuel du commerce du monde, qu’elles ne soient d’aucune valeur pour le propriétaire de la terre. Une bonne carrière de pierres, dans le voisinage de Londres, fournirait une rente considérable. Dans beaucoup d’endroits de l’Écosse et de la province de Galles, elle n’en rapportera aucune. Le bois propre à la charpente est d’une grande valeur dans un pays bien peuplé et bien cultivé, et la terre qui le produit rapporte une forte rente. Mais, dans plusieurs endroits de l’Amérique septentrionale, le propriétaire saurait très-bon gré à qui voudrait le débarrasser de la plupart de ses gros arbres. Dans quelques endroits des montagnes d’Écosse, faute de moyens de transport par eau ou par terre, l’écorce est la seule partie du bois qu’on puisse envoyer au marché. On y laisse les bois pourrir sur place. Quand il y a une telle surabondance dans les matières de logement, la partie dont on fait usage n’a d’autre valeur que le travail et la dépense employés à la rendre propre au service. Elle ne rapporte aucune rente au propriétaire, qui, en général, en abandonne l’usage à quiconque prend seulement la peine de le lui demander. Cependant, il peut quelquefois être dans le cas d’en retirer une rente, s’il y a demande de la part de nations plus riches. Le pavé des rues de Londres a fourni aux propriétaires de quelques rochers stériles de la côte d’Écosse le moyen de tirer une rente de ce qui n’en avait jamais rapporté auparavant. Les bois de la Norvège et des côtes de la mer Baltique trouvent dans beaucoup d’endroits de la Grande-Bretagne un marché qu’ils ne pourraient pas trouver sur les lieux, et par ce moyen ils fournissent quelque rente à leurs propriétaires.
Les pays ne se peuplent pas en proportion du nombre d’hommes que leur produit pourrait vêtir et loger, mais en raison du nombre que ce produit peut nourrir. Quand la nourriture ne manque pas, il est aisé de trouver les choses nécessaires pour se vêtir et pour se loger ; mais on peut avoir celles-ci en abondance, et éprouver souvent de grandes difficultés à se procurer la nourriture. Dans quelques localités, même en Angleterre, le travail d’un seul homme, dans une seule journée, peut bâtir ce qu’on y appelle une maison. Le vêtement de l’espèce la plus simple, celui de peaux de bêtes, exige un peu plus de travail pour le préparer et le mettre en état de servir ; toutefois, il n’en exige pas encore beaucoup. Chez les peuples sauvages et barbares, la centième partie, ou guère plus, du travail de toute l’année, suffira pour les pourvoir de ce genre de vêtement et les loger de manière à satisfaire la majorité de la nation ; les quatre-vingt-dix-neuf autres centièmes suffisent souvent à peine pour les pourvoir de nourriture.
Mais lorsque, au moyen de la culture et de l’amélioration de la terre, le travail d’une seule famille peut fournir à la nourriture de deux, alors le travail d’une moitié de la société suffit pour nourrir le tout. Ainsi, l’autre moitié, ou au moins la majeure partie de cette autre moitié, peut être employée à faire autre chose ou à satisfaire les autres besoins et fantaisies des hommes. Les objets principaux de la plupart de ces besoins et fantaisies, ce sont le vêtement, le logement, le mobilier de la maison, et ce qu’on appelle le train ou l’équipage. Un riche ne consomme pas plus de nourriture que le plus pauvre de ses voisins. Elle peut être fort différente quant à la qualité, et exiger beaucoup plus de travail et d’art pour la choisir et l’apprêter ; mais quant à la quantité, il n’y a presque aucune différence. Comparez, au contraire, le vaste palais et la nombreuse garde-robe de l’un avec la cabane de l’autre, et le peu de guenilles qui le couvrent, et vous trouverez que, quant au vêtement, au logement et au mobilier, la différence est presque tout aussi grande en quantité qu’elle l’est en qualité. Dans tout homme, l’appétit pour la nourriture est borné par l’étroite capacité de son estomac ; mais on ne saurait mettre de bornes déterminées au désir des commodités et ornements qu’on peut rassembler dans ses bâtiments, sa parure, ses équipages et son mobilier. C’est pourquoi ceux qui ont à leur disposition plus de nourriture qu’ils ne peuvent en consommer personnellement cherchent toujours à en échanger le surplus, ou, ce qui revient au même, le prix de ce surplus, pour se procurer des jouissances d’un autre genre. Quand on a donné aux besoins limités ce qu’ils exigent, tout le surplus est consacré à ces besoins du superflu, qui ne peuvent jamais être remplis et qui semblent n’avoir aucun terme. Les pauvres, pour obtenir de la nourriture, s’occupent à satisfaire ces fantaisies des riches, et, pour être plus sûrs d’en obtenir, ils cherchent à l’emporter les uns sur les autres par le bon marché et la perfection de leur ouvrage. Le nombre des ouvriers augmente à mesure qu’augmente la quantité de nourriture, ou que la culture et l’amélioration de la terre vont en croissant ; et comme la nature de leur besogne admet une extrême subdivision de travail, la quantité des matières sur lesquelles ils s’exercent augmente dans une proportion infiniment plus forte que leur nombre. De là, naît la demande de toute espèce de matières que puisse mettre en œuvre l’invention des hommes, soit pour l’utilité, soit pour la décoration des bâtiments, de la parure, de l’équipage ou du mobilier : de là, la demande des fossiles et des minéraux renfermés dans les entrailles de la terre ; de là, la demande des métaux précieux et des pierres précieuses.
Ainsi, non-seulement c’est de la nourriture que la rente tire sa première origine, mais encore, si quelque autre partie du produit de la terre vient aussi par la suite à rapporter une rente, elle doit cette addition de valeur à l’accroissement de puissance qu’a acquis le travail pour produit de la nourriture, au moyen de la culture et de l’amélioration de la terre.
Cependant, les autres parties du produit de la terre, qui, par la suite, viennent à rapporter une rente, n’en rapportent pas toujours. La demande n’en est pas toujours assez forte, même dans les pays cultivés et améliorés, pour que le prix qu’elles rendent soit au-delà de ce qu’exigent le payement du travail dépensé pour les amener au marché et le remplacement du capital employé pour le même objet avec ses profits ordinaires. La demande sera ou ne sera pas assez forte pour cela, d’après différentes circonstances.
Par exemple, la rente que rapportera une mine de charbon de terre dépend en partie de sa fécondité, et en partie de sa situation.
On peut dire d’une mine, en général, qu’elle est féconde ou qu’elle est stérile, selon que la quantité de minerai que peut en tirer une certaine quantité de travail est plus ou moins grande que celle qu’une même quantité de travail tirerait de la plupart des autres mines de la même espèce.
Quelques mines de charbon de terre, avantageusement situées, ne peuvent être exploitées à cause de leur stérilité ; le produit n’en vaut pas la dépense ; elles ne peuvent rapporter ni profit ni rente.
Il y en a dont le produit est purement suffisant pour payer le travail et remplacer, avec les profits ordinaires, le capital employé à leur exploitation ; elles donnent quelque profit à leur entrepreneur, mais point de rente au propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus avantageusement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même l’entreprise, gagne les profits ordinaires sur le capital qu’il y emploie. Il y a, en Écosse, beaucoup de mines de charbon qui sont exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l’être autrement. Le propriétaire n’en permettrait pas l’exploitation à d’autres sans exiger une rente, et personne ne trouverait moyen de lui en payer une.
Dans le même pays, il y a d’autres mines de charbon qui seraient bien assez fertiles, mais qui ne peuvent être exploitées à cause de leur situation. La quantité de minerai suffisante pour défrayer la dépense de l’exploitation pourrait bien être tirée de la mine avec la quantité ordinaire, ou même encore moins que la quantité ordinaire de travail ; mais dans un pays enfoncé dans les terres, peu habité, et qui n’a ni bonnes routes ni navigation, cette quantité de minerai ne pourrait être vendue.
Le charbon de terre est un chauffage moins agréable que le bois ; on dit, de plus, qu’il n’est pas aussi sain. Il faut donc qu’en général la dépense d’un feu de charbon de terre soit de quelque chose moindre, pour le consommateur, que celle d’un feu de bois.
Le prix du bois varie encore suivant l’état de l’agriculture, presque de la même manière, et précisément pour la même raison que le prix du bétail. Quand l’agriculture est encore dans sa première enfance, le pays est en grande partie couvert de bois, qui ne sont alors pour le propriétaire qu’un embarras, et qu’il donnerait volontiers pour la peine de les couper. À mesure que l’agriculture fait des progrès, les bois s’éclaircissent par l’extension du labourage et, d’un autre côté, dépérissent par suite de la multiplication des bestiaux. Quoique ces animaux ne multiplient pas dans la même proportion que le blé, qui est entièrement le fruit de l’industrie humaine, cependant la propagation de leur espèce est favorisée par les soins et la protection de l’homme, qui leur ménage, dans la saison de l’abondance, de quoi les faire subsister dans celle de la disette, leur fournit pendant tout le cours de l’année une plus grande quantité de nourriture que n’en fait naître pour eux la nature sauvage, et leur assure la plus libre jouissance de tout ce que leur offre la nature, en détruisant et en extirpant tout ce qui pourrait leur nuire. Des troupeaux nombreux qu’on laisse errer à travers les bois, quoiqu’ils ne détruisent pas les arbres âgés, empêchent la pousse des jeunes et, de cette manière, dans le cours d’un siècle ou deux, toute la forêt s’en va en ruine. Alors, la rareté du bois en élève le prix ; ce produit rapporte une forte rente, et quelquefois le propriétaire trouve qu’il ne peut guère employer plus avantageusement ses meilleures terres qu’en y faisant croître du bois propre à la charpente, qui, par l’importance du profit, compense souvent la lenteur des retours. Tel est à peu près aujourd’hui, à ce qu’il semble, l’état des choses dans plusieurs endroits de la Grande-Bretagne, où l’on trouve autant de profit à faire des plantations qu’à exploiter la terre en blé ou en prairies. Nulle part le bénéfice que le propriétaire retire d’une plantation de bois ne peut l’emporter, au moins pour longtemps, sur la rente que rapportent ces deux derniers genres de produits ; mais, dans un pays enfoncé dans les terres, très-bien cultivé, il arrivera souvent que ce bénéfice n’y sera pas inférieur. À la vérité, dans un pays bien florissant, situé sur les côtes, si l’on peut se procurer facilement du charbon pour le chauffage, on trouvera quelquefois plus de profit à tirer le bois de charpente, pour ses bâtiments, des pays étrangers moins cultivés, que de les faire croître chez soi. Dans la nouvelle ville Édimbourg, bâtie il y a peu d’années, il n’y a peut-être pas une seule pièce de bois coupée en Écosse.
Quel que puisse être le prix du bois, si celui du charbon est tel, qu’un feu de charbon coûte presque autant qu’un feu de bois, nous pouvons être sûrs que, dans cette localité, et tant que les choses seront ainsi, le prix du charbon est aussi haut qu’il puisse être ; c’est ce qui existe apparemment dans quelques endroits de l’intérieur de l’Angleterre, spécialement dans le comté d’Oxford, où il est d’usage, même chez les gens du peuple, de mêler du bois et du charbon ensemble dans le foyer et où, par conséquent, il ne peut y avoir grande différence entre la dépense de ces deux sortes de chauffage.
Le charbon, dans les pays à mines de charbon, est partout fort au-dessous de ce prix extrême ; sans cela il ne pourrait pas supporter un transport éloigné, par terre ni même par eau. On ne pourrait en vendre qu’une petite quantité, et les maîtres charbonniers et propriétaires des mines trouvent bien mieux leur compte à en vendre une grande quantité à quelque chose au-dessus du plus bas prix, qu’une petite quantité au prix le plus élevé. En outre, le prix de la mine de charbon la plus féconde règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage1. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit en vendant à un prix un peu inférieur à celui de leurs voisins. Les voisins sont bientôt obligés de vendre au même prix, quoiqu’ils soient moins en état d’y suffire, et quoique ce prix aille toujours en diminuant et leur enlève même quelquefois toute leur rente et tout leur profit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement abandonnées ; d’autres ne rapportent plus de rente, et ne peuvent plus être continuées que par le propriétaire de la mine.
Le prix le plus bas auquel le charbon de terre puisse se vendre pendant un certain temps est, comme celui de toutes les autres marchandises, le prix qui est simplement suffisant pour remplacer, avec ses profits ordinaires, le capital employé à le faire venir au marché2. À une mine dont le propriétaire ne retire pas de rente, et qu’il est obligé d’exploiter lui-même ou d’abandonner tout à fait, le prix du charbon doit, en général, approcher beaucoup de ce prix.
La rente, quand le charbon en rapporte une, compose pour l’ordinaire une plus petite portion du prix qu’elle ne le fait dans la plupart des autres produits durs de la terre. La rente d’un bien à la surface de la terre s’élève communément à ce qu’on suppose être le tiers du produit total, et c’est pour l’ordinaire une rente fixe et indépendante des variations accidentelles de la récolte. Dans les mines de charbon, un cinquième du produit total est une très-forte rente ; un dixième est la rente ordinaire, et cette rente est rarement fixe, mais elle dépend des variations accidentelles dans le produit. Ces variations sont si fortes, que, dans un pays où les propriétés foncières sont censées vendues à un prix modéré, au denier trente, c’est-à-dire moyennant trente années du revenu, une mine de charbon vendue au denier dix est réputée vendue à un bon prix.
La valeur d’une mine de charbon pour le propriétaire dépend souvent autant de sa situation que de sa fécondité. Celle d’une mine métallique dépend davantage de sa fécondité et moins de sa situation. Les métaux même grossiers, et à plus forte raison les métaux précieux, quand ils sont séparés de leur gangue, ont assez de valeur pour pouvoir, en général, supporter les frais d’un long transport par terre et du trajet le plus lointain par mer. Leur marché ne se borne pas aux pays voisins de la mine, mais il s’étend au monde entier. Le cuivre du japon est un des articles du commerce de l’Europe, le fer d’Espagne est un de ceux du commerce du Chili et du Pérou ; l’argent du Pérou s’ouvre un chemin, non-seulement jusqu’en Europe, mais encore de l’Europe à la Chine.
Au contraire, le prix des charbons du Westmoreland ou du Shropshire ne peut influer que peu sur leur prix à Newcastle, et leur prix dans le Lyonnais n’exercera sur celui des premiers aucune espèce d’influence. Les produits de mines de charbon aussi distantes ne peuvent se faire concurrence l’un à l’autre ; mais les produits des mines métalliques les plus distantes peuvent souvent le faire et le font en réalité communément. Ainsi, le prix des métaux même grossiers, et plus encore celui des métaux précieux ; dans les mines les plus fécondes qui existent, influe nécessairement sur le prix de ces métaux dans toute autre mine du monde. Le prix du cuivre au Japon a nécessairement quelque influence sur le prix de ce métal aux mines de cuivre d’Europe. Le prix de l’argent au Pérou, ou la quantité, soit de travail, soit de toute autre marchandise qu’il peut y acheter, doit avoir quelque influence sur le prix de l’argent, non-seulement aux mines d’Europe, mais même à celles de la Chine. Après la découverte des mines du Pérou, les mines d’argent d’Europe furent pour la plupart abandonnées. La valeur de l’argent fut tellement réduite, que le produit de ces dernières ne pouvait plus suffire à payer les frais de leur exploitation, ou remplacer, avec un profit, les dépenses de nourriture, vêtement, logement et autres choses nécessaires qui étaient consommées pendant cette opération. La même chose arriva à l’égard des mines de Cuba et de Saint-Domingue, et même à l’égard des anciennes mines du Pérou, après la découverte de celles du Potosi.
Ainsi, le prix de chaque métal à chaque mine étant réglé en quelque sorte par le prix de ce métal à la mine la plus féconde qui soit pour le moment exploitée dans le monde, il en résulte que, dans la plus grande partie des mines, ce prix ne doit guère s’élever au-delà de la dépense de l’exploitation, et qu’il peut rarement fournir une bien forte rente au propriétaire. Aussi, dans la plupart des mines, la rente ne compose-t-elle qu’une petite part du prix du métal, et une bien plus petite encore lorsqu’il s’agit de métaux précieux. Le travail et le profit forment la majeure partie de ce prix.
La rente moyenne des mines d’étain de Cornouailles, les plus fécondes du monde, s’élève à un sixième du produit total, à ce que nous assure M. Borlace, garde des mines : quelques-unes, dit-il, rendent plus, et quelques autres moins ; la rente de plusieurs mines de plomb très-fécondes, situées en Écosse, est aussi d’un sixième du produit total.
Frézier et Ulloa nous disent qu’aux mines du Pérou, le propriétaire n’impose souvent pas d’autre condition à l’entrepreneur de la mine, que celle de venir broyer ou bocarder le minerai à son moulin, en lui payant le prix d’usage pour cette préparation ; à la vérité, jusqu’en 1738, la taxe due au roi d’Espagne s’élevait au cinquième de l’argent au titre, ce qu’on pouvait regarder alors comme la véritable rente de la plupart des mines d’argent du Pérou, les plus riches que l’on connût dans le monde. S’il n’y avait pas eu de taxe imposée sur le produit, ce cinquième aurait appartenu naturellement au propriétaire, et il y aurait eu beaucoup de mines exploitées, qui ne pouvaient l’être alors parce qu’elles n’auraient pas pu suffire à payer cette taxe. La taxe du duc de Cornouailles sur l’étain est supposée de plus de cinq pour cent, ou d’un vingtième de la valeur et, quelle que puisse être sa proportion avec le produit total, le montant de cette taxe appartiendrait naturellement aussi au propriétaire si l’étain était franc de droits ; or, si vous ajoutez un vingtième à un sixième, vous trouverez que la totalité de la rente moyenne des mines d’étain de Cornouailles était à la totalité de la rente moyenne des mines d’argent du Pérou comme 13 est à 12 ; mais les mines d’argent du Pérou ne sont pas en état aujourd’hui de payer même cette faible rente, et en 1736 la taxe sur l’argent a été réduite d’un cinquième à un dixième ; de plus, cette taxe, même telle qu’elle est, donne plus de tentation à la fraude que la taxe d’un vingtième sur l’étain, et la contrebande est bien plus facile sur une marchandise précieuse que sur une denrée d’un volume considérable ; aussi dit-on que la taxe du roi d’Espagne est fort mal payée, et que celle du duc de Cornouailles l’est fort bien. Il est donc vraisemblable que la rente entre pour une plus grande partie dans le prix de l’étain aux mines d’étain les plus fécondes, qu’elle ne le fait dans le prix de l’argent aux mines d’argent les plus fécondes qui existent. Il semble que ce qui reste au propriétaire après le remplacement du capital employé à exploiter ces différentes mines, avec ses profits ordinaires, est plus considérable dans le métal grossier, qu’il ne l’est dans le métal précieux.
Les profits des entrepreneurs des mines d’argent ne sont pas non plus ordinairement très-considérables au Pérou. Les auteurs estimables et très-bien informés que nous avons déjà cités nous apprennent que, lorsqu’un capitaliste entreprend au Pérou l’exploitation d’une nouvelle mine, il est généralement regardé comme un homme à peu près ruiné et presque en banqueroute ; ce qui fait que tout le monde le fuit et évite d’avoir des relations avec lui. L’entreprise d’une nouvelle mine est considérée, dans ce pays, comme l’est ici une loterie dans laquelle le montant des lots ne compense pas la perte des billets blancs, quoique l’importance de quelques-uns de ces lots pousse beaucoup de joueurs téméraires à y aventurer la totalité de leur fortune3.
Cependant, comme le souverain tire une partie considérable de son revenu du produit des mines d’argent, les lois du Pérou encouragent par tous les moyens possibles la découverte et l’exploitation des mines nouvelles. Quiconque découvre une mine est autorisé à prendre une longueur de terrain de 246 pieds, dans la direction qu’il suppose à la veine, et moitié autant en largeur ; il devient propriétaire de cette portion de la mine, et il peut l’exploiter sans payer aucune redevance au propriétaire du terrain. L’intérêt des ducs de Cornouailles a donné lieu à un règlement à peu près de même genre dans cet ancien duché. Toute personne qui découvre une mine d’étain dans des terres incultes et sans clôture, peut en marquer les limites à une certaine étendue ; c’est ce qu’on appelle borner une mine, celui qui borne ainsi devient le vrai propriétaire de la mine, et il peut ou l’exploiter lui-même, ou la donner à bail à un autre sans le consentement du propriétaire du sol, sauf une très-légère redevance qu’il faut payer à celui-ci lors de l’exploitation. Dans l’un et l’autre de ces règlements, on a sacrifié les droits sacrés de la propriété privée à l’intérêt prétendu du revenu public.
On a donné, au Pérou, les mêmes encouragements à la découverte et à l’exploitation des nouvelles mines d’or ; sur l’or, la taxe du roi ne s’élève qu’à un vingtième du métal au titre ; elle était autrefois d’un cinquième, et elle a été réduite à un dixième comme la taxe sur l’argent, mais on trouva que l’entreprise n’était pas en état de supporter même la plus faible de ces deux taxes. Néanmoins, s’il est rare, disent les mêmes auteurs (Frézier et Ulloa), de trouver quelqu’un qui ait fait sa fortune dans l’exploitation d’une mine d’argent, il est encore bien plus rare d’en trouver qui l’aient faite avec une mine d’or. Ce vingtième paraît être la totalité de la rente qui se paye par la plus grande partie des mines d’or au Chili et au Pérou ; l’or est, en effet, plus facile à passer en fraude que l’argent, non-seulement par rapport à la supériorité de la valeur du métal comparée à son volume, mais encore par rapport à la manière particulière dont la nature le produit. On trouve très-rarement l’argent à l’état natif, mais, comme la plupart des autres métaux, il est ordinairement mêlé à une autre substance, dont il est impossible de le séparer en quantité assez grande pour payer la dépense, sinon par des opérations lentes et pénibles qui ne peuvent s’établir que dans des laboratoires construits exprès pour cela et, par conséquent, exposés à l’inspection des officiers du roi. On trouve, au contraire, presque toujours l’or à l’état natif : on le trouve quelquefois en morceaux d’un certain volume ; et même, quand il se trouve mêlé en parties fort petites et presque insensibles avec du sable, de la terre et d’autres matières étrangères, on vient à bout de l’en séparer par une opération très-courte et très-simple, que tout le monde peut faire dans sa propre maison, avec quelque peu de mercure. Si donc la taxe du roi est mal payée sur l’argent, elle l’est vraisemblablement encore bien plus mal sur l’or, et la rente doit faire encore une bien plus petite partie du prix, dans celui de l’or, que dans celui de l’argent4.
Le plus bas prix auquel on puisse, pendant un certain temps, vendre les métaux précieux, c’est-à-dire la plus petite quantité d’autres marchandises pour laquelle on puisse les échanger, se règle sur les mêmes principes qui déterminent le plus bas prix ordinaire de toute autre marchandise. Ce qui le détermine, c’est le capital qu’il faut communément employer pour le faire venir de la mine au marché, c’est-à-dire la quantité de nourriture, vêtement et logement qu’il faut communément consommer pour cela. Il faut que le prix soit tout au moins suffisant pour remplacer ce capital avec les profits ordinaires.
Toutefois, leur plus haut prix ne paraît pas être déterminé nécessairement par aucune autre circonstance que celle de la rareté ou de l’abondance actuelle de ces métaux eux-mêmes. Il n’est déterminé par le prix d’aucune marchandise, comme le prix du charbon de terre se trouve l’être par celui du bois, au-delà duquel il ne peut jamais s’élever, quelque rare que puisse être ce minéral. Augmentez, au contraire, la rareté de l’or à un certain degré, et la plus petite parcelle pourra devenir plus précieuse qu’un diamant, et obtenir en échange une plus grande quantité d’autres marchandises,
La demande de ces métaux provient en partie de leur utilité et en partie de leur beauté. Ils sont plus utiles peut-être qu’aucun autre métal, si l’on en excepte le fer. Comme ils sont moins sujets que tout autre à se rouiller et à se corrompre, il est bien plus aisé de les tenir propres, et c’est par cette raison qu’on trouve plus d’agrément à s’en servir pour les ustensiles de la table et de la cuisine. Une bouilloire d’argent est plus propre qu’une de plomb, de cuivre ou d’étain et la même qualité rendra une bouilloire d’or encore bien préférable. Cependant, le principal mérite de ces métaux vient de leur beauté, qui les rend particulièrement propres à l’ornement de la parure et des meubles du ménage. Il n’y a pas de peinture ou de vernis qui puisse donner une couleur aussi magnifique que la dorure. Leur rareté ajoute encore extrêmement au mérite de leur beauté. Pour la plupart des gens riches, la principale jouissance de la richesse consiste à en faire parade, et cette jouissance n’est jamais plus complète que lorsqu’ils étalent ces signes incontestables d’opulence, que personne qu’eux seuls ne peut posséder. À leurs yeux, le mérite d’un objet qui a quelque degré d’utilité ou de beauté est infiniment rehaussé par sa rareté ou par le grand travail qu’il faut employer pour en rassembler une quantité considérable, travail qu’eux seuls sont en état de payer. Ils achèteront volontiers de tels objets à un prix plus haut que des choses beaucoup plus utiles ou plus belles, mais qui seraient plus communes. Ce sont ces qualités d’utilité, de beauté et de rareté qui sont la première source du haut prix de ces métaux, c’est-à-dire de la grande quantité d’autres marchandises qu’ils peuvent obtenir partout en échange. Cette valeur a précédé leur usage comme monnaie, et elle en est indépendante ; elle est la qualité qui les a rendus propres à cet usage. Cet usage cependant, en occasionnant une nouvelle demande de ces métaux, et en diminuant la quantité qui pourrait en être employée de toute autre manière, peut avoir, par la suite, contribué à maintenir leur valeur ou même à l’augmenter.
La demande de pierres précieuses vient entièrement de leur beauté. Elles ne servent à rien qu’à l’ornement, et le mérite de leur beauté est extrêmement rehaussé par leur rareté ou par la difficulté et la dépense de les extraire de la mine. En conséquence, c’est de salaires et de profits qu’est composée le plus souvent la presque totalité de leur haut prix. La rente n’y entre que pour une très-faible part, très-souvent elle n’y entre pour rien, et il n’y a que les mines les plus fécondes qui puissent suffire à payer une rente un peu considérable. Lorsque le célèbre joaillier Tavernier alla visiter les mines de diamants de Golconde et de Visapour, on lui dit que le souverain du pays, pour le compte duquel on les exploitait, avait donné ordre de les fermer toutes, à l’exception de celles qui produisaient les pierres les plus grosses et les plus belles. Les autres, à ce qu’il semble, ne valaient pas pour le propriétaire la peine de les faire exploiter.
Le prix des métaux précieux et des pierres précieuses étant réglé pour le monde entier par le prix qu’ils ont à la mine la plus féconde, il s’ensuit que la rente que peut rapporter au propriétaire une mine des uns ou des autres est en proportion, non de la fécondité absolue de la mine, mais de ce qu’on peut appeler sa fécondité relative, c’est-à-dire de sa supériorité sur les autres mines du même genre. Si l’on découvrait de nouvelles mines qui fussent aussi supérieures à celles du Potosi que celles-ci se sont trouvées être supérieures aux mines de l’Europe, la valeur de l’argent pourrait par là se dégrader au point que les mines, même du Potosi, ne vaudraient pas la peine d’être exploitées. Avant la découverte des Indes occidentales espagnoles, les mines les plus fécondes de l’Europe peuvent avoir rapporté à leurs propriétaires une rente aussi forte que celle que rapportent à présent aux leurs les plus riches mines du Pérou. Quoique la quantité d’argent produit fût beaucoup moindre, elle s’échangeait peut-être contre tout autant de marchandises, et la part revenant au propriétaire mettait à sa disposition ou à son commandement une quantité égale, soit de travail, soit de toute autre marchandise. La valeur tant du produit total que de la rente, le revenu réel qu’elles donnaient tant au public qu’au propriétaire, pouvait être le même.
Les mines les plus abondantes, soit en métaux précieux, soit en pierres précieuses, ne pourraient qu’ajouter très-peu à la richesse du monde. L’abondance dégrade nécessairement la valeur d’un produit, qui ne tire sa principale valeur que de sa rareté. Un service de vaisselle d’argent et tous les autres ornement frivoles de la parure et du mobilier pourraient alors s’acheter moyennant une moindre quantité de marchandises ; et c’est en cela seulement que consisterait tout l’avantage que cette abondance procurerait au monde5.
Il en est autrement des biens qui existent à la surface de la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur rente, est en proportion de leur fertilité absolue et non de leur fertilité relative. La terre qui produit une certaine quantité de nourriture ou de matières propres au vêtement ou au logement, peut toujours nourrir, vêtir et loger un certain nombre de personnes ; et quelle que soit la proportion dans laquelle le propriétaire prendra sa part de ce produit, cette part mettra toujours à sa disposition une quantité proportionnée du travail de ces personnes et des commodités que ce travail peut lui procurer. La valeur des terres les plus stériles n’éprouve aucune diminution par le voisinage des terres les plus fertiles. Au contraire, elle y gagne, en général, une augmentation. Le grand nombre de personnes que les terres fertiles font subsister, procure à plusieurs parties du produit des terres stériles un marché qu’elles n’auraient jamais trouvé parmi les personnes que leur propre produit eût pu faire subsister.
Tout ce qui tend à rendre la terre plus fertile en subsistances, augmente non-seulement la valeur des terres sur lesquelles se fait l’amélioration, mais encore contribue à augmenter pareillement la valeur de plusieurs autres terres, en faisant naître de nouvelles demandes de leur produit. Cette abondance de subsistance, dont en conséquence de l’amélioration de la terre plusieurs personnes se trouvent avoir à disposer au-delà de leur propre consommation, est la grande cause qui donne lieu à la demande de métaux précieux, de pierres précieuses, aussi bien que de tout autre objet de commodité ou d’ornement pour la parure, le logement, l’ameublement et l’équipage. La nourriture de l’homme constitue non-seulement le premier et principal article des richesses du monde, mais c’est encore l’abondance de cette nourriture qui donne à plusieurs autres genres de richesse la plus grande partie de leur valeur. Lors de la première découverte de Cuba et de Saint-Domingue par les Espagnols, les pauvres habitants de ces îles avaient coutume de porter de petits morceaux d’or en guise d’ornement dans leurs cheveux et sur différentes parties de leurs vêtements. Ils semblaient en faire le cas que nous pourrions faire de quelques petits cailloux un peu plus jolis que les autres, que nous regarderions comme valant tout juste la peine de les ramasser, mais comme de trop peu de prix pour les refuser a quiconque nous les demanderait. Ils donnaient cet or à leurs nouveaux hôtes à la première demande, sans paraître se douter seulement qu’ils leur eussent fait là un présent de quelque valeur. Ils furent très-surpris de voir la fureur des Espagnols pour ce métal ; ils ne pouvaient pas soupçonner qu’il y eût un pays au monde où la nourriture, qui est toujours si rare parmi eux, se trouvât entre les mains et à la disposition de quelques personnes en telle surabondance, qu’elles consentissent à en céder de quoi faire subsister toute une famille pendant plusieurs années pour se procurer seulement une petite quantité de ces colifichets brillants. S’ils avaient pu concevoir cette idée, la passion des Espagnols n’aurait plus été pour eux un objet de surprise.
Mac Culloch voit dans cette opinion une erreur. Il prétend que c’est la mine de charbon la moins fertile que l’on est forcé d’exploiter pour répondre à la demande, qui règle le prix du charbon des autres mines.
(Voyez éd. de M. C., p. 55.)
Smith enseigne que le prix auquel le propriétaire de la mine de charbon la plus féconde vend sa marchandise, règle le prix de cette denrée pour toutes les autres mines du voisinage. Il démontre cette proposition en observant que le propriétaire et l’entrepreneur de cette mine féconde trouvent tous deux qu’ils pourront se procurer plus de rente et plus de profit en vendant à un prix un peu au-dessous de celui de leurs voisins, et qu’alors ceux-ci, quoique moins en état de supporter une diminution, sont forcés de vendre au même prix et de baisser toujours leur prix de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils soient descendus au point où l’exploitation serait absolument sans profit. M. Ricardo a jugé à propos de s’attacher à la proposition contraire. Il soutient que le prix du charbon est réglé par la mine la plus pauvre du voisinage, par celle dont le produit ne fait que rendre l’équivalent du capital employé à son exploitation, avec le profit ordinaire de ce capital, et ne peut suffire à payer un loyer ou prix de ferme quelconque au propriétaire du sol. Ceci est une pure dispute de mots, qui ne procède que de deux manières différentes d’exprimer le même principe, et elle disparaît dès qu’on veut définir la chose. Il est constant que la mine la plus pauvre, celle dont le produit est trop peu abondant ou d’une extraction trop dispendieuse pour que l’entrepreneur puise payer un prix de ferme, est celle qui pose les limites du prix du charbon, le taux au-dessous duquel il ne peut pas être vendu dans le canton. C’est ce que Smith reconnaît formellement lorsqu’il dit que le prix le plus bas auquel puisse se vendre le charbon de mine, pendant un certain temps, est comme celui de toutes les autres marchandises, c’est-à-dire, le prix qui ne suffit qu’à remplacer, avec le profit courant, le capital employé à faire aller l’entreprise. Il ajoute que tel doit être à peu près le prix du charbon dans une mine que le propriétaire est forcé d’exploiter lui-même, faute de trouver un entrepreneur qui consente a lui payer un loyer ou prix de ferme. Mais pourquoi ce prix est-il si bas ? Pourquoi le propriétaire est-il forcé de vendre sa denrée à un prix qui ne lui donne point de rente ? C’est parce que l’a ainsi voulu et réglé le propriétaire voisin qui possède une mine plus féconde. C’est le propriétaire de la mine la plus féconde qui fait la loi aux autres propriétaires de mines du voisinage, et qui leur prescrit en quelque sorte le taux auquel ils peuvent vendre, dans l’état actuel où est la demande de la denrée. En effet, si la demande est pour dix mille muids de charbon, et que la mine la plus riche puisse les fournir à un prix qui serait trop bas pour les autres mines, et qui ne rendrait pas le profit de leur exploitation, le propriétaire de cette mine plus riche profitera de son avantage naturel pour s’attribuer le monopole, et il baissera ses prix de vente jusqu’au point où il sera nécessaire pour tenir fermées toutes les autres mines du voisinage. Mais si la demande est de trente mille muids, et que pour se les procurer il faille avoir recours jusqu’à la mine la moins riche de toutes celles du canton, comme celle-ci ne peut mettre ses produits au marché qu’autant que l’entrepreneur retrouvera, dans le prix de la denrée, son capital et son profit, il faudra bien que le prix du charbon de cette mine soit assez élevé pour y suffire. Sous ce rapport, la mine la moins riche fixe le minimum au-dessous duquel le prix du charbon ne peut descendre, et à défaut duquel la mine se ferme jusqu’à ce que les consommateurs consentent à donner ce prix. Les bénéfices des mines s’élèvent de toute la différence qui existe entre ce prix le plus bas et le prix naturel auquel revient leur charbon, attendu qu’il ne peut y avoir au même marché deux prix différents pour la même denrée, à qualité égale. À cet égard, les mines et carrières ont un point de ressemblance avec les manufactures, le prix de leur produit étant déterminé par la quantité des demandes de la consommation, et ne pouvant jamais descendre au-dessous des avances de l’entrepreneur, augmentées du profit courant et ordinaire. Mais la différence entre ces sortes de manufactures territoriales et les manufactures industrielles, c’est que les bénéfices de ces dernières tendent toujours à se mettre de niveau, sauf le cas où le manufacturier serait possesseur d’un secret qui lui donnerait un avantage sur ses concurrents ; au lieu que, dans les mines et carrières, une inégalité naturelle contre laquelle l’industrie humaine ne peut lutter, empêche que les bénéfices résultant de l’exploitation ne s’égalisent, et les tient constamment à des hauteurs différentes. Mais une grave erreur de M. Ricardo, et celle qu’il nous reproduit sans cesse, c’est d’appliquer ce principe du minimum de prix résultant de la moindre fertilité des mines aux terres cultivées en blé, et de supposer qu’il règle de même le prix du blé en argent. Sans doute les besoins actuels de la consommation déterminent bien quel sera le degré de fertilité auquel une terre à blé pourra être cultivée avec avantage ; ils règlent le minimum du produit qu’il faut au propriétaire pour qu’il se décide à préférer la production des subsistances à toute autre production. Si les besoins de la population en subsistances sont satisfaits par des terrains plus productifs, le propriétaire d’une terre inférieure en qualité trouvera plus d’avantage à y faire croître des menus grains, des plantes oléagineuses, des bois, etc., ou même à y faire paître du bétail ; mais le prix moyen du blé en argent n’est nullement affecté par le plus ou le moins de fertilité des terres qui produisent cette denrée. M. Ricardo parait s’être fait une idée extrêmement fausse sur le prix du blé en argent ; il semble avoir écrit sous l’influence de ce préjugé dont l’illusion est entretenue et fortifiée par les habitudes communes de la vie, mais dont il faut se garder, quand on veut considérer d’un œil philosophique les phénomènes de la circulation des richesses. L’argent lui parait être le régulateur du prix du blé, parce que l’argent est la mesure des variations accidentelles et temporaires que le blé éprouve, comme marchandise. Mais il semble perdre de vue que la valeur de l’argent lui-même est, comme celle de toutes les autres valeurs, mesurée par le blé ; que l’argent est un produit du travail, et que ce travail a sa mesure dans la quantité de subsistances qui l’alimentent ; que les hommes ont adopté l’argent comme instrument des échanges et comme mesure de toutes les valeurs commerçables, pour la commodité et l’activité de la circulation ; mais que cet instrument ne peut remplir sa fonction qu’après qu’il a été lui-même ajusté sur l’étalon primitif et originaire des valeurs échangeables, c’est-à-dire la subsistance de l’ouvrier. Garnier.
Au Mexique, antérieurement à la guerre de la révolution, les spéculateurs sur les mines étaient généralement des personnes riches et de distinction, capables de faire de larges avances de leurs propres fonds pour conduire leur industrie, et alors cette industrie était regardée comme aussi sûre, était aussi considérée que tout autre genre de commerce. Mais au Pérou, auquel s’appliquent les observations de Smith, les spéculateurs en mines appartenaient à une classe toute différente : c’étaient des gens nécessiteux dont le capital était emprunté à un intérêt exorbitant, et qui étaient par conséquent à la merci de leurs créanciers et des marchands d’argent. On ne pouvait attendre ni prudence, ni économie de personnes placées dans des circonstances aussi défavorables, et la grande majorité d’entre elles nous est représentée comme ayant été à la fois malhonnêtes, pauvres et prodigues. (Consulter des détails extraits du Mercurio Peruano, feuille périodique publiée à Lima, de 1791 a 1794, dans la Revue d’Édimbourg, t. IX, p. 444.) Les associations formées en Angleterre en 1824 et 1825, pour l’exploitation des mises d’Amérique, n’ont eu aucun succès, et ont été en grande partie abandonnées.Mac Culloch.
Voyez ci-après la iiie section de ce chapitre.
Voyez le livre IV, et surtout le chap. i.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

