Les hommes, comme toutes les autres espèces d’animaux, se multipliant naturellement en proportion des moyens de subsistance, les denrées alimentaires sont toujours plus ou moins demandées. En tout temps, la nourriture pourra acheter ou commander une quantité plus ou moins grande de travail, et toujours il se trouvera des individus disposés à faire quelque chose pour la gagner. À la vérité, ce qu’elle peut acheter de travail n’est pas toujours égal à ce qu’elle pourrait faire subsister de travailleurs si elle était distribuée de la manière la plus économique, et cela à cause des salaires élevés qui sont quelquefois donnés au travail. Mais elle peut toujours acheter autant de travail qu’elle peut en entretenir au taux auquel ce genre de travail est communément entretenu dans le pays.
Or, la terre, dans presque toutes les situations possibles, produit plus de nourriture que ce qu’il faut pour entretenir tout le travail qui concourt à mettre cette nourriture au marché, et même l’entretenir de la manière la plus libérale qui ait jamais eu lieu pour ce genre de travail. Le surplus de cette nourriture est aussi toujours plus que suffisant pour remplacer avec profit le capital qui emploie ce travail. Ainsi, il reste toujours quelque chose pour donner une rente au propriétaire.
Les marais les plus déserts d’Écosse et de Norvège forment une espèce de pâturage pour des bestiaux qui, avec leur lait et l’accroissement du troupeau, suffisent toujours, non-seulement à faire subsister le travail qu’exigent leur garde et leur entretien, ainsi qu’à payer au fermier ou maître du troupeau les profits ordinaires de son capital, mais encore à fournir une petite rente au propriétaire. La rente augmente en proportion de la bonté du pâturage. Non-seulement la même étendue de terre nourrit un plus grand nombre de bestiaux, mais comme ils sont rassemblés dans un petit espace, ils exigent moins de travail pour leur garde et pour la récolte de leur produit. Le propriétaire gagne de deux manières : par l’augmentation du produit, et par la diminution du travail qu’il faut faire subsister sur ce produit.
La rente varie selon la fertilité de la terre, quel que soit son produit, et selon sa situation, quelle que soit sa fertilité. La terre située dans le voisinage d’une ville donne une rente plus élevée qu’une terre également fertile, située dans un endroit éloigné de la campagne. Quoique l’une et l’autre n’exigent peut-être pas plus de travail pour leur culture, il en coûte toujours nécessairement davantage pour amener au marché le produit de la terre éloignée. Il faut donc que ce dernier produit entretienne une plus grande quantité de travail et, par conséquent, que le surplus, dont le profit du fermier et la rente du propriétaire sont tirés tous les deux, en soit d’autant diminué. Mais, comme on l’a déjà fait voir1, dans les endroits éloignés de la campagne, le taux du profit est généralement plus élevé que dans le voisinage d’une grande ville. Ainsi, dans ce surplus déjà diminué, il ne doit revenir qu’une part d’autant plus petite au propriétaire.
Les grandes routes bien entretenues, les canaux et les rivières navigables, en diminuant les frais de transport, rapprochent du niveau commun les parties reculées de la campagne et celles qui avoisinent la ville. Ce sont aussi, par cette raison, les plus importantes des améliorations ; elles encouragent la culture des terres les plus éloignées, qui forment nécessairement dans un pays la portion la plus étendue de sa surface. Elles sont avantageuses à la ville, en détruisant le monopole des campagnes situées dans son voisinage ; elles sont même avantageuses à cette dernière partie des campagnes. Si elles donnent lieu à introduire dans l’ancien marché quelques denrées rivales du produit de ces campagnes voisines, elles ouvrent aussi à ce produit plusieurs marchés nouveaux. Le monopole d’ailleurs est un des grands ennemis d’une bonne gestion, laquelle ne peut jamais s’établir universellement dans un pays, qu’autant que chacune se voit forcé, par une concurrence libre et générale, d’y avoir recours pour la défense de ses propres intérêts. Il n’y a pas plus de cinquante ans que quelques-uns des comtés voisins de Londres présentèrent au Parlement une pétition contre le projet d’étendre les routes entretenues2 aux comtés plus éloignés de la capitale. Ces provinces éloignées, disaient-ils, en conséquence du bas prix de la main-d’œuvre, pourraient vendre leurs grains et fourrages à meilleur compte que nous au marché de Londres, et par ce moyen réduiraient nos fermages et ruineraient notre culture. Cependant, depuis ce temps, ces réclamants ont vu leurs fermages s’augmenter et leur culture s’améliorer.
Une pièce de blé, d’une fertilité médiocre, produit une beaucoup plus grande quantité de nourriture pour l’homme, que la meilleure prairie d’une pareille étendue. Quoique sa culture exige plus de travail, cependant le surplus qui reste après le remplacement de la semence et la subsistance de tout ce travail, est encore beaucoup plus considérable. Ainsi, en supposant qu’une livre de viande de boucherie ne valût jamais plus qu’une livre de pain, cet excédent plus fort serait partout d’une plus grande valeur et formerait un fonds plus abondant, tant pour le profit du fermier que pour la rente du propriétaire. C’est ce qui semble avoir eu lieu partout généralement dans les premiers commencements de l’agriculture.
Mais la valeur relative de ces deux espèces de nourriture, le pain et la viande de boucherie, est fort différente, selon les différentes périodes de l’agriculture. Dans l’enfance grossière de cet art, les terres inhabitées et sans culture, qui forment alors la majeure partie du pays, sont toutes abandonnées au bétail. Il y a plus de viande que de pain ; par conséquent, le pain est la nourriture pour laquelle la concurrence est plus grande, et qui, en raison de cela, se vend à plus haut prix. Ulloa nous dit qu’à Buénos-Ayres, il y a quarante ou cinquante ans, le prix ordinaire d’un bœuf, choisi parmi un troupeau de deux ou trois cents était de 4 réaux, équivalant à 21 deniers et demi sterling. Il ne dit rien du prix du pain, sans doute parce qu’il n’y avait rien trouvé de remarquable. Un bœuf, dit-il, n’y coûte guère plus que la peine de le prendre. Mais nulle part le blé ne peut croître sans une grande quantité de travail ; et dans un pays situé sur les bords de la Plata, qui était alors la route directe de l’Europe aux mines d’argent du Potosi, le prix pécuniaire du travail ne devait pas être à très-bon marché. Il en est autrement quand la culture s’est étendue à la majeure partie du pays ; il y a alors plus de pain que de viande. La concurrence prend une autre direction, et c’est le prix de la viande qui devient plus fort que celui du pain.
En outre, à mesure que la culture s’étend, les terres incultes deviennent insuffisantes pour répondre à la demande de viande de boucherie. Une grande partie des terres cultivées est nécessairement employée à élever et à engraisser du bétail, dont il faut, par conséquent, que le prix suffise à payer, non-seulement le travail de le soigner et de le garder, mais encore les profits et la rente que cette terre mise en labour aurait pu rapporter au fermier et au propriétaire. Lorsqu’on amène les bestiaux au même marché, ceux qui ont été nourris au milieu des friches les plus incultes sont, à proportion du poids et de la qualité, vendus au même prix que ceux qui ont été élevés sur la terre la mieux cultivée. Les propriétaires de ces friches en profitent, et ils haussent la rente de leurs terres en proportion du prix du bétail qu’elles nourrissent. Il n’y a pas plus d’un siècle que, dans plusieurs endroits des montagnes d’Écosse, la viande de boucherie était à aussi bon ou à meilleur marché que le pain même de farine d’avoine. Par l’union des deux royaumes, le marché d’Angleterre a été ouvert au bétail de ces montagnes. Leur prix ordinaire est à présent environ trois fois plus élevé qu’au commencement du siècle, et pendant le même temps les rentes de la plupart des biens situés dans ce pays ont triplé et quadruplé. Dans presque toute la Grande-Bretagne, une livre de la meilleure viande de boucherie vaut aujourd’hui, en général, plus de deux livres du meilleur pain blanc, et dans les années d’abondance, elle en vaut quelquefois trois ou quatre.
C’est ainsi que, par les progrès de l’amélioration des terres, les rentes et profits des pâtures incultes se règlent, en quelque sorte, sur les rentes et profits de celles qui sont cultivées, et celles-ci, à leur tour, sur les rentes et profits des terres à blé. Le blé est une récolte annuelle. La viande de boucherie est une récolte qui met quatre ou cinq années à croître. Or, comme une acre de terre produira une beaucoup plus petite quantité d’une de ces deux espèces de nourriture que l’autre, il faut que l’infériorité de la quantité soit compensée par la supériorité du prix. S’il y avait plus que compensation, on remettrait des terres à blé en prairie ; et si la compensation n’était pas obtenue, une partie des prés serait remise en terres à blé.
On doit cependant entendre que ce n’est que dans la plus grande partie seulement des terres cultivées d’un grand pays, que peut avoir lieu cette égalité entre les rentes et profits fournis par les prés et prairies, et ceux fournis par le blé ; entre la terre dont le produit nourrit immédiatement le bétail, et celle dont le produit nourrit immédiatement les hommes. Il y a des situations locales particulières où il en est tout à fait autrement, et où la rente et le profit que donne l’herbe des prés sont fort au-dessus de ceux que le blé pourrait rendre.
Ainsi, dans le voisinage d’une grande ville, la demande de lait et de fourrage contribue plus souvent, avec le haut prix de la viande de boucherie à élever la valeur de l’herbe des prés au-dessus de ce qu’on peut appeler sa proportion naturelle avec la valeur du blé. Il est évident que cet avantage local ne peut se communiquer aux terres situées à quelque distance.
Des circonstances particulières ont quelquefois rendu certains pays si peuplés, que tout le territoire, semblable à celui du voisinage d’une grande ville, n’a pu suffire à produire à la fois et le fourrage et le blé qu’exigeait la consommation. Ils ont donc par préférence employé leurs terres à la production du fourrage, comme la denrée la plus volumineuse et la plus difficile à transporter au loin ; et la nourriture de la masse du peuple, le blé, a été principalement importée des pays étrangers. Telle est à présent la situation de la Hollande, et telle semble avoir été celle d’une partie considérable de l’ancienne Italie, pendant la prospérité des Romains. Au rapport de Cicéron3, Caton l’Ancien disait que le premier genre d’exploitation et le plus profitable dans une ferme, c’était de faire d’excellents pâturages ; le second, d’en faire de médiocres, et le troisième, d’en faire de mauvais. Il ne mettait le labourage qu’au quatrième rang pour le profit et l’avantage. À la vérité, dans cette partie de l’Italie, voisine de Rome, le labourage doit avoir été extrêmement découragé par les fréquentes distributions de blé qu’on y faisait au peuple, gratuitement ou à très-bas prix. Ce blé était amené des provinces conquises, dont plusieurs étaient obligées de fournir à la république, par forme d’impôt, le dixième de leur produit à un prix fixe d’environ six deniers le quart de boisseau4. Le bas prix auquel ce blé était distribué au peuple doit nécessairement avoir fait baisser, sur le marché de Rome, le blé qui était porté du Latium ou de l’ancien territoire de Rome, et il doit avoir découragé dans ce pays la culture des céréales.
De même, dans un canton ouvert dont la production principale est le blé, une prairie bien enclose fournira souvent une plus forte rente qu’aucune pièce de blé du voisinage. Elle est utile à la subsistance du bétail employé à la culture du blé et, dans ce cas, la forte rente qu’elle rend n’est pas tant payée, à proprement parler, par la valeur de son propre produit, que par celle des terres à blé qui sont cultivées à l’aide de ce produit. Si jamais les terres voisines venaient à être généralement encloses, il est probable que cette rente baisserait. La forte rente que rendent aujourd’hui en Écosse les terres encloses paraît être un effet de la rareté des clôtures, et il est probable qu’elle ne durera pas plus longtemps que cette rareté. L’avantage de la clôture est plus grand pour un pré que pour une terre à blé ; elle épargne la peine de garder le bétail qui, d’ailleurs, se nourrit bien mieux quand il n’est pas sujet à être troublé par le berger ou par son chien.
Mais partout où il n’y a pas d’avantage local de ce genre, la rente et le profit que donne le blé ou tout autre végétal qui sert à la nourriture générale du peuple, doivent naturellement régler la rente et le profit que donnera une terre propre à cette production, et qui sera mise en prairie.
L’usage des prairies artificielles, des turneps, carottes, choux, etc., et tous les autres expédients dont on s’est avisé pour qu’une même quantité de terre pût nourrir un plus grand nombre de bestiaux que ne faisait la pâture naturelle, ont dû contribuer, à ce qu’il semble, à diminuer un peu la supériorité que le prix de la viande a naturellement sur celui du pain dans un pays bien cultivé. Aussi paraissent-ils avoir produit cet effet ; et il y a quelque raison de croire, au moins pour le marché de Londres, que le prix de la viande de boucherie est aujourd’hui moins élevé proportionnellement au prix du pain qu’il ne l’était au commencement du siècle dernier.
Dans le Supplément à la vie du prince Henri, le docteur Birch nous a rapporté les prix auxquels ce prince payait ordinairement sa viande de boucherie. Il y est dit que les quatre quartiers d’un bœuf pesant six cents livres lui coûtaient communément 9 livres 10 schellings ou environ, ce qui fait 31 schellings 8 deniers par chaque cent livres pesant. Le prince Henri est mort le 6 novembre 1612, dans la dix-neuvième année de son âge.
En mars 1764, le Parlement fit une enquête sur les causes de la cherté qui régnait alors dans le prix des denrées. Entre plusieurs preuves relatives à l’objet de cette enquête, un marchand de Virginie, entendu en témoignage, déclara qu’au mois de mars 1763 il avait approvisionné ses équipages en bœuf, à 24 ou 25 schellings le cent pesant, ce qu’il regardait comme le prix ordinaire ; tandis que, dans cette année de cherté, il avait payé 27 schellings pour le même poids et la même qualité de viande. Cependant, ce haut prix de 1764 est de 4 schellings 8 deniers inférieur au prix payé ordinairement par le prince Henri, et il faut observer qu’il n’y a que la meilleure viande qui soit propre à être salée pour ces voyages de long cours.
Le prix payé par le prince Henri s’élève à 3 deniers quatre cinquièmes pour chaque livre pesant de tout le corps de la bête, en prenant l’un dans l’autre la basse viande et les morceaux de choix, et à ce compte les morceaux de choix n’auraient pas pu être vendus en détail à moins de 4 deniers et demi ou 5 deniers la livre.
Dans l’enquête parlementaire de 1764, les témoins établirent que les morceaux de choix du meilleur bœuf revenaient au consommateur au prix de 4 deniers et de 4 deniers un quart la livre, et la basse viande en général, de 7 farthings5 à 2 deniers et demi et 2 deniers trois quarts ; et ils ajoutèrent que ces prix étaient généralement d’un demi-penny plus chers que les mêmes sortes de viande n’avaient été vendues habituellement dans le mois de mars, les autres années. Or, ce haut prix lui-même est encore de beaucoup meilleur marché que ne paraît l’avoir été le prix ordinaire de la viande en détail, dans le temps du prince Henri.
Pendant les douze premières années du dernier siècle, le prix moyen du meilleur froment, au marché de Windsor, a été de 1 livre 18 schellings 3 deniers un sixième le quarter de neuf boisseaux de Winchester.
Mais dans les douze années qui ont précédé 1764, y compris cette même année, le prix moyen de la même mesure du meilleur froment au même marché a été de 2 livres 1 schelling 9 deniers et demi.
Ainsi, il paraît que, dans les douze premières années du dernier siècle, le froment a été bien meilleur marché, et la viande bien plus chère que dans les douze années antérieures à 1764 inclusivement.
Dans tous les grands pays, la majeure partie des terres cultivées est employée à produire ou de la nourriture pour les hommes, ou de la nourriture pour les bestiaux. La rente et le profit de ces terres règlent les rentes et profits de toutes les autres terres cultivées. Si quelque produit particulier fournissait moins, la terre serait bientôt remise en blé ou en prairie ; et s’il y avait quelque produit qui fournît plus, on consacrerait bientôt à ce genre de produit une partie des terres à blé ou des prairies.
À la vérité, les genres de productions qui exigent ou une plus grande dépense primitive, ou une plus grande dépense annuelle de culture, pour que la terre y soit appropriée, paraissent ordinairement rapporter, les uns une plus forte rente, les autres un plus gros profit que le blé ou l’herbe des prés. Néanmoins, on trouvera rarement que cette supériorité aille au-delà d’un intérêt raisonnable ou d’une juste compensation de cette plus forte dépense.
Une houblonnière, un verger, un potager, paraissent généralement rendre, tant au propriétaire qu’au fermier, en rente et en profit, plus qu’un pré ou une pièce de blé ; mais il faut aussi plus de dépense pour mettre la terre en cet état ; de là il est dû une plus forte rente au propriétaire ; elle exige aussi plus de soin, d’attention et d’habileté dans la culture : de là, un plus gros profit est dû au fermier ; la récolte aussi est plus précaire, du moins pour le houblon et les fruits ; il faut donc que le prix de cette récolte, outre une compensation pour les pertes accidentelles, fournisse encore quelque chose, comme une espèce de prime d’assurance. La condition des jardiniers, bien peu aisée en général et toujours médiocre, nous prouve assez que, pour l’ordinaire, un métier aussi difficile n’est pas trop payé. Il y a tant de gens riches qui se livrent par amusement à cet art agréable, qu’il y a peu de profit à faire pour ceux qui le pratiquent pour vivre, parce que les personnes qui naturellement seraient leurs meilleurs chalands se procurent par elles-mêmes les productions les plus précieuses de ce genre de travail.
Il paraît que, dans aucun temps, l’avantage que le propriétaire retire de ces sortes d’améliorations n’a excédé ce qu’il lui fallait pour l’indemniser de la dépense qu’elles avaient originairement coûtée. Dans l’agriculture ancienne, après la vigne, c’était un potager bien arrosé, qui était, à ce qu’il semble, la partie de la ferme qu’on supposait rendre le meilleur produit. Mais Démocrite, qui écrivait sur l’agriculture, il y a environ deux mille ans, et qui était regardé par les anciens comme un des créateurs de l’art, pensait que ce n’était pas agir en homme sage que d’enclore un potager. Le profit, dit-il, n’indemniserait pas de la dépense d’un mur de pierres ; et ceux de briques (je présume qu’il entend parler de briques cuites au soleil) se dégradent par la pluie et les mauvais temps de l’hiver, et exigent des réparations continuelles. Columelle, qui rapporte ce sentiment de Démocrite, ne le contredit pas, mais il indique une méthode très-économique d’enclore avec une haie d’épines et de ronces, qu’il a trouvée, dit-il, par expérience, former une défense à la fois durable et impénétrable, mais qui, à ce qu’il semble, n’était guère connue du temps de Démocrite. Palladius adopte l’opinion de Columelle, qui avait été auparavant fort approuvée par Varron. Au jugement de ces anciens agriculteurs, le produit d’un jardin potager n’aurait été, à ce qu’il paraît, guère plus que suffisant pour payer les frais de la culture extraordinaire et de l’arrosement ; car, dans ces pays méridionaux, on pensait alors, comme on le pense encore aujourd’hui, qu’il était à propos d’avoir à sa disposition un courant d’eau que l’on pût conduire dans chaque partie du jardin. Aujourd’hui, dans presque toute l’Europe, on ne juge pas qu’un potager mérite une meilleure clôture que celle indiquée par Columelle. Dans la Grande-Bretagne, et dans quelques autres pays du Nord, les bons fruits ne peuvent venir à maturité qu’à l’abri d’un mur ; en conséquence, dans ces pays-là, il faut que leur prix suffise à payer la dépense de bâtir et d’entretenir ce mur sans lequel on ne les obtiendrait pas. Souvent, le mur à fruit environne le potager, qui jouit ainsi de l’avantage d’une clôture que son propre produit ne pourrait presque jamais payer.
C’était, à ce qu’il paraît, une maxime reconnue dans l’ancienne agriculture, comme elle l’est encore dans tous les pays vignobles, que la vigne est la partie la plus profitable de la ferme, quand elle est plantée convenablement et amenée à sa perfection ; mais quant à savoir s’il était avantageux de planter une nouvelle vigne, c’était là un sujet de controverse parmi les anciens agriculteurs d’Italie, ainsi que nous l’apprend Columelle. Comme amateur de toute culture savante, il décide en faveur de la vigne, et il tâche de démontrer, en comparant le profit et la dépense, que c’était une des améliorations les plus avantageuses. Toutefois, ces sortes de comparaisons entre le profit et la dépense d’entreprises nouvelles sont ordinairement sujettes à de grandes erreurs, et en agriculture plus qu’en toute autre affaire. Si de telles plantations eussent alors donné autant de bénéfice qu’il prétend qu’elles devaient le faire, il n’y aurait pas eu matière à dispute. La même question est aussi souvent débattue aujourd’hui dans les pays vignobles. Les écrivains en économie rurale dans ces contrées, amateurs et partisans de la grande culture, paraissent, il est vrai, généralement disposés à décider, comme Columelle, en faveur de la vigne. Ce qui paraît favoriser encore leur opinion, ce sont les sollicitudes que se sont données en France les propriétaires des anciennes vignes, pour empêcher qu’on n’en plantât de nouvelles ; ce fait semble indiquer, chez ceux qui en ont le plus l’expérience, une reconnaissance tacite que cette espèce de culture est pour le moment, dans ce pays, plus profitable qu’aucune autre. Cependant, on pourrait tirer du même fait une autre opinion, qui est que ce profit supérieur ne devrait pas survivre aux lois qui restreignent présentement la libre culture de la vigne. En 1731, ces propriétaires obtinrent un arrêt du conseil, qui défendit de planter de nouvelles vignes et de renouveler les anciennes arrachées depuis deux ans, à moins d’une permission particulière du roi, laquelle ne serait accordée que sur le rapport de l’intendant de la province, et son certificat portant que la terre, d’après l’examen, n’était susceptible d’aucune autre culture. Le prétexte de cet arrêt du conseil était la rareté du blé et des fourrages et la surabondance du vin ; mais si cette surabondance eût réellement existé, elle aurait très-efficacement empêché, sans le secours d’aucun arrêt du conseil, la plantation de nouvelles vignes, en réduisant les profits de ce genre d’exploitation au-dessous de leur proportion naturelle avec ceux des blés et des prairies. Et pour répondre à cette prétendue rareté de blés occasionnée par la multiplication des vignes, le blé n’est nulle part mieux cultivé en France que dans les provinces vignobles qui ont des terres propres à cette culture, telles que la Bourgogne, la Guyenne et le Haut-Languedoc. La quantité de bras qu’emploie une espèce de culture encourage nécessairement l’autre, parce que la première fournit un marché tout prêt pour le produit de la seconde. C’est à coup sûr l’expédient le moins propre à encourager la culture du blé, que de diminuer le nombre de ceux qui sont en état de le payer ; c’est une politique aussi sage que celle qui voudrait donner de l’extension à l’agriculture en décourageant les manufactures.
Ainsi, les rentes et profits des productions qui exigent ou de plus fortes avances primitives pour y approprier la terre, ou une plus grande dépense pour leur culture annuelle, quoique souvent fort supérieurs aux rentes et profits des blés et de l’herbe des prés, sont réglés par les rentes et profits de ces deux espèces ordinaires de récoltes, dans tous les cas où ils ne font que compenser, les avances et dépenses extraordinaires.
À la vérité, il arrive quelquefois que la quantité de terres qui peut être appropriée à une certaine production est trop petite pour répondre à la demande effective. Tout le produit en pourra alors être vendu à ceux qui sont disposés à donner quelque chose au-delà de ce qui est suffisant pour payer la totalité des rentes, salaires et profits employés à le faire croître et à le mettre sur le marché, selon leurs taux naturels, ou selon les taux auxquels on les paye dans la majeure partie des terres cultivées. Dans ce cas, et dans ce seul cas, la portion restante du prix après le remboursement total des frais d’amélioration et de culture peut bien communément ne garder aucune proportion régulière avec le surplus correspondant dans le prix du blé ou de l’herbe des prés ; elle peut même l’excéder à un degré presque sans bornes et la majeure partie de cet excédent va naturellement à la rente du propriétaire.
Par exemple, ce que nous avons dit de la proportion naturelle et ordinaire entre les rentes et profits que rapporte le vin et ceux que donnent le blé et l’herbe des prés, ne doit s’entendre seulement que pour ces vignes qui ne produisent autre chose qu’un bon vin ordinaire, tel qu’il en peut croître à peu près partout où il se trouve un terrain léger, pierreux ou sablonneux, un vin qui n’a d’autre qualité que de la force et de la salubrité. Ce n’est qu’avec ces sortes de vignes seulement que les terres ordinaires du pays peuvent être mises en concurrence ; mais il est évident que cela ne peut avoir lieu à l’égard des vins d’une qualité particulière.
La vigne est, de tous les arbres à fruits, celui sur lequel la différence du terroir a le plus d’effet. Certains terroirs, à ce qu’on suppose, donnent au vin un bouquet qu’aucune espèce de culture ou de soins ne pourrait obtenir sur tout autre sol. Cet avantage, réel ou imaginaire, est quelquefois particulier au produit d’un petit nombre de vignes ; quelquefois il s’étend sur la majeure partie d’un petit canton, et quelquefois sur une partie considérable d’une vaste province. La quantité de ces vins qui va au marché est au-dessous de la demande effective ou de la demande de ceux qui seraient disposés à payer la totalité des rentes, profits et salaires nécessaires pour les faire croître et les mettre sur le marché, suivant le taux ordinaire, ou suivant le taux auquel ces rentes, profits et salaires sont payés dans les vignobles ordinaires. Toute cette quantité peut donc trouver son débit parmi ceux qui sont disposés à payer au-delà ; et cela élève nécessairement le prix de ces vins au-dessus des vins ordinaires. La différence est plus ou moins grande, selon que la vogue ou la rareté du vin donne plus ou moins d’activité à la concurrence des acheteurs. Quelle que soit cette différence, la majeure partie revient à la rente du propriétaire ; car, quoiqu’en général ces sortes de vignes soient cultivées avec plus de soin que la plupart des autres, cependant le haut prix du vin paraît être moins l’effet que la cause de cette culture plus soignée. Dans un produit aussi précieux, la perte que causerait la négligence est assez forte pour obliger même les plus négligents à être soigneux. Ainsi, il ne faut qu’une petite partie de ce haut prix pour payer les salaires du travail extraordinaire donné à la culture de ces vins, ainsi que les profits du capital extraordinaire qui alimente ce travail.
Les colonies à sucre que possèdent les nations européennes dans les Indes occidentales peuvent être comparées à ces vignobles précieux. La totalité de leur produit est au-dessous de la demande effective de l’Europe, et elle peut trouver son débit parmi ceux qui consentent à en payer plus que la totalité des rentes, profits et salaires nécessaire à sa préparation et à son transport au marché, sur le pied où on les paye communément pour tout autre produit. M. Poivre, qui a observé avec le plus grand soin l’agriculture aux Indes, nous dit6 que le plus beau sucre blanc, à la Cochinchine, se vend communément 3 piastres le quintal, environ 13 schellings 6 deniers de notre monnaie. Ce qu’on appelle là le quintal pèse de 130 à 200 livres de Paris, ou en prenant le terme moyen, 175 livres de Paris ; ce qui, réduisant le prix du cent pesant d’Angleterre à environ 8 schellings sterl., ne fait pas le quart de ce qu’on paye communément les sucres bruts ou moscouades7 qu’on importe de nos colonies, et pas la sixième partie du prix du plus beau sucre blanc. À la Cochinchine, la majeure partie des terres cultivées est employée à produire du blé et du riz, la nourriture de la masse du peuple. Les prix respectifs du blé, du riz et du sucre ont probablement entre eux une proportion naturelle, celle qui s’établit naturellement entre les différents produits de la plupart des terres cultivées, et qui est capable d’indemniser le propriétaire et le fermier, aussi exactement qu’il est possible de l’apprécier, des dépenses qu’ils ont coutume de faire pour l’amélioration primitive et pour la culture annuelle. Mais, dans nos colonies à sucre, le prix du sucre n’a pas cette proportion avec le prix du produit d’un champ de blé ou de riz, en Europe ou en Amérique. On dit ordinairement qu’un planteur compte, pour se défrayer de toutes ses dépenses de culture, sur le rhum et les mélasses seulement, et que son sucre est pour lui un profit net8. Si cela est vrai, car je ne prétends pas l’affirmer, c’est comme si le fermier d’une terre à blé comptait payer tous ses frais de culture avec ses pailles, et que le grain fût tout profit pour lui. Nous voyons souvent des compagnies de négociants, à Londres et dans d’autres villes de commerce, acheter dans nos colonies à sucre des terres incultes, qu’ils se proposent de mettre en valeur, et de cultiver avec profit par le moyen des facteurs ou gérants, et cela malgré la grande distance, l’incertitude des retours et la mauvaise administration de la justice en ces contrées. Or, personne n’entreprendra de mettre en valeur et de cultiver de la même manière les terres les plus fertiles de l’Écosse, de l’Irlande ou des provinces à blé de l’Amérique septentrionale, quoique la justice, mieux administrée en ces pays, donne lieu de compter sur une plus grande régularité dans les retours.
Dans la Virginie et au Maryland, on préfère la culture du tabac à celle du blé, comme étant plus lucrative. Le tabac pourrait se cultiver avec avantage dans la plus grande partie de l’Europe ; mais presque partout on en a fait un objet capital d’impôt, et on a pensé qu’il serait plus difficile de lever cet impôt sur chaque différente ferme de pays où cette plante serait cultivée, que de le lever, par les douanes, sur l’importation de la denrée. C’est pour cette raison que, dans la plus grande partie de l’Europe, la plus absurde des prohibitions empêche la culture du tabac et donne nécessairement une espèce de monopole aux pays où cette culture est permise ; et comme c’est la Virginie et le Maryland qui produisent le plus de cette denrée, ces provinces ont une part considérable, quoique avec quelques concurrents, dans les bénéfices de ce monopole. Toutefois, la culture du tabac ne paraît pas aussi avantageuse que celle du sucre. Je n’ai jamais entendu dire qu’aucune plantation de tabac ait été mise en valeur et cultivée avec des capitaux de commerçants résidant en Angleterre, et nous ne voyons guère arriver de nos colonies à tabac des planteurs aussi opulents que ceux qui nous arrivent souvent de nos îles à sucre. Si la préférence qu’on donne dans ces colonies à la culture du tabac sur celle du blé semble indiquer que la demande effective du tabac faite par l’Europe n’est pas complètement remplie, cependant cette demande est plus près de l’être, à ce qu’il semble, que celle du sucre ; et quoique le prix actuel du tabac soit probablement au-delà de ce qui suffit au payement de la totalité des rentes, profits et salaires qu’exigent sa préparation et son transport au marché, sur le pied auquel on les paye communément dans les terres à blé, il ne doit pas dépasser ce taux dans la même proportion que le prix actuel du sucre. Aussi, nos planteurs de tabac ont-ils témoigné les mêmes craintes sur la surabondance du tabac, que les propriétaires des anciennes vignes de France sur la surabondance du vin. Par un arrêté de leur assemblée, ils ont restreint sa culture à six mille pieds (qu’on suppose rendre un millier pesant de tabac) par chaque nègre de l’âge de seize à soixante ans. Ils comptent qu’un nègre de cet âge, outre la quantité de tabac qu’il a à fournir, peut encore cultiver quatre acres de maïs. Pour empêcher aussi que le marché ne soit surchargé, ils ont quelquefois, dans les années surabondantes, à ce que nous dit le docteur Douglas9 que je soupçonne pourtant avoir été mal informé), brûlé une certaine quantité de tabac, par nègre, de la même manière qu’on nous dit que font les Hollandais pour les épices. S’il faut employer des moyens aussi violents pour maintenir le prix actuel du tabac, il est vraisemblable que la supériorité des avantages de cette culture sur celle du blé, s’il y en a encore quelqu’une, ne sera pas de longue durée.
C’est ainsi que la rente des terres cultivées pour produire la nourriture des hommes règle la rente de la plupart des autres terres cultivées. Aucun produit particulier ne peut longtemps rendre moins, parce que la terre serait aussitôt mise en autre nature de rapport ; et s’il y a quelque production particulière qui rende ordinairement plus, c’est parce que la quantité de terre qui peut lui être propre ne suffit pas pour remplir la demande effective.
En Europe, c’est le blé qui est la principale production de la terre servant immédiatement à la nourriture de l’homme. Ainsi, excepté quelques circonstances particulières, la rente des terres à blé règle en Europe celles de toutes les autres terres cultivées. L’Angleterre n’est donc pas dans le cas d’envier à la France ses vignobles, ni à l’Italie ses plantations d’olives. À l’exception de circonstances particulières, le rapport de ces sortes de cultures se règle sur le rapport du blé ; et en blé, la fertilité de l’Angleterre n’est pas inférieure à celle de ces deux pays.
Si, dans un pays quelconque, la nourriture végétale ordinaire et favorite du peuple était tirée de quelque plante dont la terre la plus commune, avec la même ou presque la même culture, pût produire une beaucoup plus grande quantité que les terres les plus fertiles ne produisent de blé, alors la rente du propriétaire ou l’excédent de nourriture qui lui restait après le payement du travail et le remboursement du capital et profits ordinaires du fermier, serait nécessairement beaucoup plus considérable. Quel que pût être, dans ce pays-là, le taux de la subsistance ordinaire du travail, ce plus grand excédent de la nourriture en ferait toujours subsister davantage et, par conséquent, mettrait le propriétaire en état d’en acheter ou d’en commander une plus grande quantité. Il recevrait nécessairement une rente d’une valeur réelle plus considérable ; il aurait réellement plus de pouvoir et d’autorité sur le travail d’autrui ; il aurait à sa disposition et à son commandement plus de ces choses que fournit le travail d’autrui, et qui servent aux besoins et aux commodités de la vie.
Une rizière produit une plus grande quantité de nourriture que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinaire d’une acre s’élève, à ce qu’on dit, à deux récoltes par an de trente à soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique sa culture exige plus de travail, quand tout ce travail a subsisté, il reste un plus grand excédent. Par conséquent, dans les pays à riz, où ce végétal est la nourriture ordinaire et favorite du peuple, et où il compose la principale subsistance du travail qui le cultive, il doit appartenir au propriétaire, dans ce plus grand excédent, une portion plus forte que celle qui lui revient dans les pays à blé. Dans la Caroline, où les planteurs sont généralement, comme dans les autres colonies anglaises, fermiers et propriétaires à la fois et où, par conséquent, la rente se confond dans le profit, la culture du riz est regardée comme plus profitable que celle du blé, quoique leurs rizières ne produisent qu’une récolte par année, et quoique la coutume d’Europe y ait conservé assez d’empire pour que le peuple n’y fasse point du riz sa nourriture végétale ordinaire et favorite.
Un bon champ de riz est un vrai marécage dans toutes les saisons de l’année et, dans une saison, c’est un marécage entièrement couvert d’eau. Ce champ ne peut être propre ni au blé, ni au pâturage, ni à la vigne, ni dans le fait à aucune autre production végétale bien utile aux hommes ; et toutes les terres propres à ces diverses cultures ne le sont nullement à celle du riz, Ainsi, même dans les pays à riz, la rente des terres qui le produisent ne peut pas régler la rente des autres terres cultivées qu’il est impossible de mettre en cette nature de rapport.
Un champ de pommes de terre produit en quantité autant de nourriture qu’un champ de riz, et beaucoup plus qu’un champ de blé. Douze milliers pesant de pommes de terre ne sont pas un produit plus grand pour une acre de terre que deux milliers pesant de froment. À la vérité, la nourriture réelle ou la subsistance nourrissante qu’on peut tirer de chacun de ces deux végétaux n’est pas tout à fait en raison de leur poids, à cause de la nature aqueuse de la pomme de terre. Toutefois, en accordant la moitié du poids pour l’eau contenue dans cette racine, ce qui est beaucoup, il restera toujours six milliers pesant de nourriture solide produits par une acre de pomme de terre, c’est-à-dire trois fois la quantité produite par l’acre de blé. Une acre de pommes de terre coûte moins à cultiver qu’une acre de blé, l’année de jachères, qui précède en général les semailles, étant plus qu’une compensation du travail à la houe et des autres façons extraordinaires qu’on donne toujours aux pommes de terre. Si cette racine devenait jamais, dans quelque partie de l’Europe, comme le riz dans certains pays à riz, la nourriture végétale ordinaire et favorite du peuple, au point d’occuper la même quantité de terres labourables, en proportion, qu’en occupe aujourd’hui le blé ou toute autre espèce de grain qui nourrit l’homme, il en résulterait que la même quantité de terres cultivées ferait subsister une bien plus grande quantité d’individus, et que ceux qui travailleraient étant généralement nourris de pommes de terre, il se trouverait un excédent bien plus considérable après le remplacement du capital et la subsistance de tout le travail employé de la culture. Il appartiendrait aussi au propriétaire une plus grande portion dans cet excédent. La population augmenterait, et les fermages s’élèveraient beaucoup au-dessus de ce qu’ils sont aujourd’hui10.
La terre propre à produire des pommes de terre est propre à presque tous les végétaux utiles. Si donc les pommes de terre occupaient autant de terres cultivées que le blé en occupe actuellement, elles régleraient, comme lui, la rente de la plupart des terres cultivées.
On m’a dit que, dans quelques endroits du comté de Lancastre, le pain de farine d’avoine était regardé comme plus nourrissant pour les gens de travail que le pain de froment, et j’ai souvent entendu dire qu’on avait en Écosse la même opinion. Avec cela je doute un peu qu’elle soit vraie. En général, le bas peuple d’Écosse, qui se nourrit de pain d’avoine, n’est ni aussi fort ni aussi beau que celui d’Angleterre, qui se nourrit de pain de froment. Il ne travaille pas aussi bien et n’a pas aussi bonne mine ; et comme la même différence ne se fait pas remarquer chez les personnes d’un rang supérieur de l’un et de l’autre pays, il semblerait, d’après l’expérience, que la nourriture des gens du peuple, en Écosse, ne convient pas aussi bien à la constitution de l’homme que celle des gens de la même classe en Angleterre. Mais il paraît qu’il n’en est pas de même des pommes de terre. On dit que les porteurs de chaises à bras, les portetaix, les porteurs de charbon à Londres, et ces malheureuses femmes qui vivent de prostitution, c’est-à-dire, les hommes les plus robustes et les plus belles femmes peut-être des trois royaumes, viennent pour la plupart des dernières classes du peuple d’Irlande, qui vivent, en général, de cette racine. Il n’y a pas de nourriture dont la qualité nourrissante, ou dont l’analogie particulière avec la constitution de l’homme soit démontrée d’une manière plus décisive.
Il est difficile de conserver les pommes de terre toute l’année, et impossible de les garder en magasin, comme le blé, pendant deux ou trois années de suite. La crainte qu’on a de ne pouvoir les débiter avant qu’elles ne se gâtent, en décourage la culture, et c’est peut-être le principal obstacle à ce qu’elles deviennent jamais, dans un grand pays, la première nourriture végétale de toutes les classes du peuple, comme l’est le pain.
Chap. ix et x, sect. ii.
Ce sont les routes sur lesquelles sont placées des barrières nommées turn-pikes, où se perçoivent des droits dont le produit est exclusivement destiné à l’entretien des routes.
De Officiis, lib. ii, § 25.
Le boisseau anglais pèse environ 57 livres un quart de notre poids de marc ; ainsi le quart approche du modius des Romains, qui pesait 24 livres romaines, répondant à 15 trois quarts du même poids de marc.
Le farthing répond à 2 centimes et demi.
Voyages d’un Philosophe.
Le sucre brut ou moscouade, moscovado ou crude sugar, est celui qui n’a subi d’autre préparation que la clarification ordinaire des chaudières. Le sucre brun ou passé, strained sugar, a de plus été filtré à travers la chausse ; mais ni l’un ni l’autre n’a été terré.
Les renseignements que contient le texte concernant les profits des planteurs de sucre étaient probablement très-exagérés à l’époque où le Dr Smith écrivait. Il y a longtemps d’ailleurs qu’ils ont cessé d’être vrais. Loin d’être profitable à l’excès, l’industrie des planteurs de sucre a été généralement le contraire depuis trente ans. La culture a été trop étendue, et la quantité de produit apportée au marché a été si grande, qu’elle a fréquemment réduit le prix à un taux qui ne dépasse guère la somme nécessaire pour couvrir les dépenses de culture et l’acquittement des droits. Mac Culloch.
Douglas’s Summary, vol. II, pages 372, 373.
L’état actuel de l’Irlande justifie tristement cette prévision du Dr Smith. A. B.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

