Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
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Troisième classe.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi — Troisième classe.

La troisième et dernière classe de produit brut dont le prix s’élève naturellement dans les progrès que fait l’amélioration d’un pays, c’est cette espèce de produit sur la multiplication duquel l’industrie humaine n’a qu’un pouvoir limité ou incertain. Ainsi, quoique le prix réel de cette classe de produit brut tende naturellement à s’élever dans le cours des progrès de l’amélioration, néanmoins, selon que, d’après différentes circonstances accidentelles, les efforts de l’industrie humaine se trouvent réussir plus ou moins à augmenter la quantité de ce produit, il peut se faire que ce prix vienne quelquefois à baisser, qu’il se soutienne quelquefois au même taux dans des périodes d’amélioration très-différentes, et quelquefois qu’il hausse plus ou moins dans une même période d’amélioration.

Il y a certaines espèces de produits bruts qui sont par leur nature en quelque sorte accessoires et dépendants d’une autre espèce ; de manière que la quantité de l’une de ces espèces qu’un pays peut fournir est nécessairement limitée par la quantité de l’autre. Par exemple, la quantité de laines ou de peaux crues qu’un pays peut fournir est nécessairement limitée par le nombre du gros et menu bétail qu’on y entretient, et ce nombre est encore déterminé nécessairement par l’état de l’amélioration de ce pays et la nature de son agriculture.

On pourrait penser que les mêmes causes qui, dans le progrès de l’amélioration, font hausser par degrés le prix de la viande de boucherie, devraient produire le même effet sur le prix des laines et des peaux crues, et faire monter aussi ce prix à peu près dans la même proportion. Il en serait ainsi vraisemblablement si, dans les premiers commencements informes de la civilisation, le marché pour les dernières de ces productions était renfermé dans des bornes aussi étroites que le marché pour la première ; mais communément leurs marchés respectifs sont d’une étendue extrêmement différente.

Presque partout le marché pour la viande de boucherie est borné au pays qui la produit. À la vérité, l’Irlande et quelques parties de l’Amérique anglaise font un commerce assez important en viandes salées, mais ce sont, je pense, les seuls pays du monde commerçant qui exportent dans d’autres pays une partie considérable de leur viande de boucherie.

Au contraire, le marché pour la laine et les peaux crues, dans ces commencements informes, est bien rarement borné au pays qui les produit. La laine, sans qu’il soit besoin d’aucun apprêt, les peaux crues, avec fort peu d’apprêt, se transportent facilement dans les pays éloignés ; et comme ce sont les matières de beaucoup d’ouvrages de manufactures, l’industrie des autres pays peut donner lieu à une demande pour ces denrées, quand même celle du pays qui les produit n’en occasionnerait aucune.

Dans les pays mal cultivés et qui, par conséquent, ne sont que très-faiblement peuplés, le prix de la laine et de la peau est toujours beaucoup plus grand, relativement à celui de la bête entière, que dans les pays qui, étant plus avancés en richesse et en population, ont une plus grande demande de viande de boucherie. M. Hume observe que du temps des Saxons la toison était estimée valoir deux cinquièmes de la valeur de la brebis entière, et que cette proportion est fort au-dessus de l’estimation actuelle. On m’a assuré que dans quelques provinces d’Espagne il arrivait fréquemment de tuer une brebis uniquement pour avoir la toison et le suif ; on laisse le corps pourrir sur la terre, ou servir de pâture aux bêtes et aux oiseaux de proie. Si cela arrive quelquefois même en Espagne, c’est presque toujours le cas au Chili, à Buenos-Ayres et dans plusieurs autres endroits de l’Amérique espagnole, où on ne tue guère les bêtes à cornes que pour leur cuir et leur suif seulement. C’était aussi l’usage presque constant dans la partie espagnole et à Saint-Domingue, quand cette île était infestée par les boucaniers, et avant que l’établissement des colonies françaises, qui s’étendent maintenant autour des côtes de presque toute la moitié occidentale de cette île, eussent, par leur industrie et leur population, donné quelque valeur au bétail des Espagnols, qui sont encore en possession, non-seulement de la partie orientale de la côte, mais encore de toute la partie intérieure et des montagnes1.

Quoique, dans l’avancement des arts et de la population, le prix de la bête entière s’élève nécessairement, cependant il est vraisemblable que cette hausse portera beaucoup plus sur le prix du corps de la bête que sur celui de la laine et de la peau. Le marché pour le corps de la bête, qui, dans l’état d’une civilisation ébauchée, se trouve toujours borné au pays qui la produit, doit nécessairement s’agrandir dans la même proportion que l’industrie et la population du pays. Mais comme le marché pour la laine et les peaux, même dans un pays encore barbare, s’étend souvent à tout le monde commerçant, il ne peut presque jamais s’agrandir dans cette même proportion. L’amélioration d’un pays particulier ne peut plus guère influer sur l’état du monde commerçant, et après cette amélioration le marché pour ces denrées peut rester le même ou à peu près le même qu’il était auparavant. Cependant, dans le cours naturel des choses, cette amélioration doit bien lui donner quelque avantage, surtout si les manufactures dont ces denrées sont les matières premières venaient à fleurir dans le pays ; le marché, sans être fort agrandi par là, se trouverait au moins beaucoup plus rapproché qu’auparavant du lieu où croissent ces matières, et le prix de celles-ci augmenterait au moins de ce qu’on avait eu coutume de dépenser pour les transporter au loin. Ainsi, quoique ce prix ne puisse pas s’élever dans la même proportion que celui de la viande de boucherie, il doit naturellement s’élever de quelque chose, ou du moins il ne doit certainement pas baisser.

Cependant, malgré l’état florissant des manufactures en Angleterre, le prix des laines anglaises a baissé considérablement dans ce pays depuis le temps d’Édouard III. Il y a une foule de preuves authentiques qui démontrent que pendant le règne de ce prince (vers le milieu du quatorzième siècle, ou environ vers 1339), ce qui était regardé comme le prix modéré et raisonnable de la balle ou de vingt-huit livres de laine, poids d’Angleterre, n’était pas à moins de 10 schellings de l’argent d’alors2, contenant, sur le pied de 20 deniers l’once, 6 onces d’argent, poids de la Tour, valant environ 30 schellings de notre monnaie actuelle. Aujourd’hui, on regarderait 21 schellings comme un bon prix pour la balle de vingt-huit livres de la plus belle laine d’Angleterre. Ainsi, le prix pécuniaire de la laine, au temps d’Édouard III, était à son prix pécuniaire d’aujourd’hui comme 10 est à 7. La supériorité de son prix réel était encore plus forte. Dix schellings étaient dans ce temps-là le prix de douze boisseaux de blé, sur le pied de 6 schellings 8 deniers le quarter. Aujourd’hui, à raison de 28 schellings le quarter, 21 schellings ne valent que six boisseaux. Ainsi la proportion des deux prix réels est comme 12 est à 6, comme 2 est à 1. Une balle de vingt-huit livres de laine aurait acheté, dans ces temps anciens, deux fois la quantité de subsistance qu’elle achèterait à présent et, par conséquent, deux fois la quantité de travail, si dans l’une et l’autre de ces deux périodes la récompense du travail eût été la même3.

Cette dégradation, tant dans le prix nominal que dans le prix réel des laines, n’aurait jamais pu arriver dans le cours naturel des choses. Aussi, a-t-elle été l’effet de la contrainte et de l’artifice. Elle procède : 1° de la prohibition absolue d’exporter de la laine d’Angleterre4 ; 2° de la permission de l’importer de l’Espagne sans payer de droits ; 3° de la défense de l’exporter de l’Irlande en tout autre pays qu’en Angleterre5. En conséquence de ces règlements, le marché pour la laine d’Angleterre, au lieu d’avoir reçu quelque extension par l’amélioration de ce pays, a été confiné au marché intérieur, où la laine de tous les autres pays peut venir en concurrence avec elle, et où celle d’Irlande est forcée d’y venir6. Comme d’ailleurs les manufactures de laine en Irlande sont aussi découragées que peuvent le permettre la justice et la bonne foi du commerce, les Irlandais ne peuvent mettre en œuvre qu’une très-petite quantité de leurs laines, et ils sont en conséquence obligés d’en envoyer une plus grande quantité en Angleterre, qui est le seul marché où il leur soit permis d’en expédier.

Je n’ai pas trouvé des renseignements aussi authentiques sur le prix des peaux crues dans les temps anciens. La laine était ordinairement payée au roi comme subside, et son évaluation dans le subside atteste au moins, à un certain point, quel était son prix ordinaire. Mais il ne paraît pas qu’il en fût de même pour les peaux crues ; cependant on trouve dans Fleetwood un compte de 1425, entre le prieur de Burcester-Oxford et un de ses chanoines, qui nous donne ce prix, du moins tel qu’il fut établi dans cette circonstance particulière ; savoir : pour cinq cuirs de bœuf, 12 schellings ; pour cinq cuirs de vache, 7 schellings 3 deniers ; pour trente-six peaux de mouton de deux ans, 9 schellings ; pour seize peaux de veau, 2 schellings. En 1425, 12 schellings contenaient environ la même quantité d’argent que 24 de notre monnaie actuelle. Ainsi, à ce compte, un cuir de bœuf valait autant d’argent qu’il y en a dans 4 schellings quatre cinquièmes de notre monnaie actuelle ; son prix nominal était de beaucoup plus bas qu’aujourd’hui. Mais dans ces temps-là, où le blé était sur le pied de 6 schellings 8 deniers le quarter, 12 schellings en auraient acheté 14 boisseaux et quatre cinquièmes de boisseau, lesquels coûteraient aujourd’hui, à raison de 3 schellings 6 deniers le boisseau, 51 schellings 4 deniers. Ainsi un cuir de bœuf, dans ces temps-là, aurait acheté autant de blé que 10 schellings 3 deniers en achèteraient à présent. Sa valeur réelle était égale à 10 schellings 3 deniers de notre monnaie actuelle. Dans ces temps anciens, où le bétail était à demi mourant de faim pendant la plus grande partie de l’hiver, il n’est pas à présumer qu’il fût d’une très-belle taille. Un cuir de bœuf qui pèse quatre stones7 de seize livres avoir du poids, n’est pas regardé actuellement comme très-chétif, et aurait vraisemblablement passé pour très-beau dans ces temps-là. Or, un cuir de cette espèce, à raison d’une demi-couronne8 le stone, qui est en ce moment (février 1773) le prix ordinaire, ne coûterait aujourd’hui que 10 schellings. Ainsi, quoique son prix nominal soit maintenant un peu plus haut qu’il n’était dans ces anciens temps, son prix réel, la quantité réelle de subsistances qu’il achètera ou dont il disposera, est plutôt de quelque chose au-dessous. Le prix des cuirs de vache, tel qu’il est porté dans le compte ci-dessus, approche beaucoup de sa proportion ordinaire avec le prix des cuirs de bœuf. Le prix des peaux de mouton“ est fort au-dessus de cette proportion ; probablement qu’elles furent vendues avec leur laine ; celui des peaux de veau, au contraire, est de beaucoup au-dessous. Dans les pays où le prix du bétail est fort bas, les veaux qu’on n’a pas dessein d’élever pour entretenir le fonds de bétail de la ferme sont en général tués très-jeunes ; on en usait ainsi en Écosse il y a vingt ou trente ans. On épargne le lait que leur prix ne suffirait pas à payer ; en conséquence, leurs peaux ne sont ordinairement pas bonnes à grand-chose.

Le prix des peaux crues est de beaucoup plus bas aujourd’hui qu’il n’était il y a quelques années ; ce qui vient vraisemblablement de la suppression du droit sur les peaux de veau-marin9, et de la permission qui a été donnée, en 1769, pour un temps limité, d’exporter les peaux crues de l’Irlande et des colonies, franches de droits. En faisant un taux moyen pour tout ce siècle, leur prix réel a vraisemblablement été tant soit peu plus haut qu’il n’était dans ces anciens temps. La nature de cette denrée ne la rend pas tout à fait aussi propre à être transportée au loin que la laine. Elle risque plus à être gardée. Un cuir salé est regardé comme inférieur à un cuir frais, et se vend moins cher. Cette circonstance doit nécessairement tendre à faire baisser le prix des peaux crues produites dans un pays qui ne les manufacture point, mais qui est obligé de les exporter, et à élever comparativement le prix de celles qui sont produites dans un pays où on les manufacture. Elle doit tendre à faire baisser leur prix dans un pays barbare, et à le faire hausser dans un pays riche et manufacturier. Elle doit donc avoir eu quelque tendance à le faire baisser dans l’ancien temps, et à le faire monter dans celui-ci. Et puis, nos tanneurs n’ont pas tout à fait aussi bien réussi que nos fabricants de draps à persuader à la sagesse nationale que le salut de la chose publique dépendait de la prospérité de leur manufacture particulière. Ils ont en conséquence été bien moins favorisés. À la vérité, on a prohibé l’exportation des peaux crues, et on l’a déclarée délit public10. Mais leur importation des pays étrangers a été assujettie à un droit ; et quoique ce droit ait été supprimé pour cinq années seulement sur celles importées de l’Irlande et de nos colonies, cependant l’Irlande n’a pas été restreinte au seul marché de la Grande-Bretagne pour la vente de l’excédent de ses peaux ou de celles qui ne sont pas manufacturées chez elle. Il n’y a que très-peu d’années que les peaux de bétail commun ont été mises au nombre des marchandises que les colonies ne peuvent envoyer ailleurs qu’à la mère patrie11, et enfin le commerce d’Irlande n’a pas, sur cet article, été opprimé jusqu’à présent dans la vue de soutenir les manufactures de la Grande-Bretagne.

Tous les règlements, quels qu’ils soient, qui tendent à abaisser le prix, soit de la laine, soit de la peau crue, au-dessous de ce qu’il serait naturellement, doivent nécessairement, dans un pays cultivé et amélioré, avoir quelque tendance à faire hausser le prix de la viande de boucherie. Il faut que le prix du bétail qu’on nourrit sur une terre améliorée et cultivée, soit gros, soit menu bétail, suffise à payer la rente et le profit que le propriétaire et le fermier sont en droit d’attendre d’une terre améliorée et cultivée. Sans cela, ceux-ci cesseront bientôt d’en nourrir. Ainsi, toute partie de ce prix qui ne se trouve pas payée par la laine et la peau, il faut que le corps la paye. Moins on paye pour l’un de ces articles, plus il faut payer pour l’autre. Pourvu que le propriétaire et le fermier trouvent tout leur prix, il leur importe peu comment il sera réparti sur les différentes parties de la bête. Ainsi, comme propriétaires et comme fermiers, dans tout pays cultivé et amélioré, ils ne peuvent guère être lésés par de tels règlements, quoiqu’ils puissent en souffrir comme consommateurs, par la hausse du prix des vivres. Cependant il en serait tout autrement dans un pays sans amélioration et sans culture, où la majeure partie des terres ne pourrait être employée qu’à nourrir des bestiaux, et où la laine et la peau feraient la plus grande partie de la valeur de l’animal. Dans ce cas leur intérêt, comme propriétaires et comme fermiers, souffrirait extrêmement de semblables règlements, et leur intérêt, comme consommateurs, en souffrirait très-peu. Dans ce cas, la baisse du prix de la laine et de la peau ne ferait pas monter le prix du corps de la bête, parce que, la majeure partie des terres du pays ne pouvant servir qu’à nourrir du bétail, on en nourrirait toujours tout autant. Il viendrait toujours au marché la même quantité de viande de boucherie. La demande n’en serait pas plus forte qu’auparavant ; ainsi son prix resterait le même. Le prix total de l’animal baisserait et, avec lui, tant la rente que le profit de toutes ces terres dont le bétail faisait le produit principal, c’est-à-dire de la majeure partie des terres du pays. Dans de telles circonstances, la prohibition perpétuelle d’exporter la laine, qu’on attribue communément, mais à tort, à Édouard III, eût été le règlement le plus destructif qu’on eût pu jamais imaginer. Non-seulement il aurait diminué la valeur alors actuelle de la majeure partie des terres, mais encore, en abaissant le prix de l’espèce de menu bétail la plus importante, il aurait prodigieusement retardé l’amélioration ultérieure du royaume.

Le prix des laines d’Écosse baissa considérablement par suite de l’union avec l’Angleterre, par laquelle elles furent exclues du grand marché de l’Europe, et confinées dans les bornes étroites du marché de la Grande-Bretagne. Cet événement aurait extrêmement influé sur la valeur de la majeure partie des terres des comtés méridionaux d’Écosse, qui sont principalement des pays de moutons, si la baisse du prix de la laine n’eût été largement compensée par la hausse de celui de la viande de boucherie.

Si, d’un côté, le pouvoir de l’industrie humaine sur la multiplication de la laine et des peaux crues est limité dans ses effets, en tant qu’il dépend du produit du pays dans lequel s’exerce cette industrie, d’un autre côté, ce pouvoir est incertain dans ses effets en tant qu’il dépend du produit des autres pays ; et à cet égard il en dépend bien moins à raison de la quantité que ces autres pays produisent, qu’à raison de la quantité qu’ils ne manufacturent pas eux-mêmes, et aussi à raison des restrictions qu’ils jugeront ou ne jugeront pas à propos de mettre à l’exportation de cette espèce de produit brut. Ces circonstances, étant entièrement indépendantes de l’industrie nationale, apportent nécessairement plus ou moins d’incertitude dans les efforts qu’elle peut faire pour multiplier cette espèce de produit brut.

Ses efforts sont également bornés et incertains pour la multiplication d’une autre sorte de produit brut très-important ; c’est la quantité du poisson mise au marché. Ils sont bornés par la situation locale du pays, par la distance ou la proximité où ses différentes provinces sont de la mer, par le nombre de ses lacs et de ses rivières, et enfin par ce qu’on peut appeler la fertilité ou stérilité de ces mers, lacs et rivières, quant à cette espèce de produit brut. À mesure que la population augmente, à mesure que le produit annuel de la terre et du travail du pays grossit de plus en plus, le nombre des acheteurs de poisson doit augmenter, et ces acheteurs possèdent une plus grande quantité et une plus grande diversité d’autres marchandises, ou, ce qui est la même chose, le prix d’une plus grande quantité et d’une plus grande diversité d’autres marchandises pour acheter ce poisson. Mais, en général, il sera impossible d’approvisionner ce marché ainsi agrandi et étendu, sans employer pour cela une quantité de travail qui croisse au-delà de la proportion de celle qu’exigeait l’approvisionnement de ce marché quand il était circonscrit dans des limites plus étroites. Un marché qui, d’abord approvisionné avec mille tonneaux de poisson, vient par la suite à en absorber dix mille tonneaux, ne pourra guère être alors approvisionné à moins d’un travail qui sera plus que décuplé du travail qu’il fallait pour l’approvisionner dans le premier état. Il faut alors, en général, aller chercher le poisson à de plus grandes distances, il faut employer de plus grands bâtiments et mettre en œuvre des machines plus dispendieuses en tout genre. Ainsi le prix réel de cette denrée doit augmenter naturellement dans les progrès que fait l’amélioration ; c’est aussi, à ce que je crois, ce qui est arrivé, plus ou moins, en tout pays.

Quoique ce soit une chose fort incertaine que le succès de tel ou tel jour de pêche en particulier, cependant, la situation locale du pays une fois donnée, si vous prenez, en somme, tout le cours d’une année ou de plusieurs années ensemble, l’effet général du travail nécessaire, dira-t-on, pour amener au marché telle ou telle quantité de poisson, paraît être assez certain ; et dans le fait, il n’y a pas de doute que cela ne soit. Cependant, comme cet effet dépend plus de la situation locale du pays que de l’état de sa richesse et de son industrie ; comme d’après cela cet effet, dans les différents pays, peut être le même, quoique les degrés d’amélioration de ces pays soient très-différents, ou être fort différent, les degrés d’amélioration étant les mêmes, il en résulte que sa liaison avec l’état d’amélioration du pays est une chose incertaine, et c’est de cette espèce d’incertitude que j’entends parler ici.

Quant à l’augmentation de quantité des divers minéraux et métaux qu’on tire des entrailles de la terre, et particulièrement des plus précieux, le pouvoir de l’industrie humaine ne paraît pas être borné, mais il paraît être tout à fait incertain dans ses effets,

La quantité de métaux précieux qui peut exister dans un pays n’est bornée par rien qui tienne à la situation locale de ce pays, comme la fertilité ou la stérilité de ses propres mines. Ces métaux se trouvent en abondance dans les pays qui ne possèdent point de mines. Leur quantité, dans chaque pays en particulier, paraît dépendre de deux circonstances différentes. La première, c’est le pouvoir qu’il a d’acheter, c’est l’état de son industrie, c’est le montant du produit annuel de ses terres et de son travail : circonstance qui le met en état d’employer une quantité plus grande ou plus petite de travail et de subsistances, à faire venir ou à acheter des superfluités, telles que sont l’or et l’argent, soit de ses propres mines, soit de celles des autres pays. La seconde, c’est l’état de fécondité ou de stérilité des mines qui, au moment dont il s’agit, approvisionneront de ces métaux le monde commerçant. Cette fécondité ou cette stérilité des mines doit influer plus ou moins sur la quantité de ces métaux dans les pays les plus éloignés des mines, à cause de la facilité et du peu de frais du transport de cette marchandise, résultant de son peu de volume et de sa grande valeur. L’abondance des mines de l’Amérique a dû avoir plus ou moins d’effet sur la quantité de ces métaux à la Chine et dans l’Indoustan.

En tant que la quantité de ces métaux dans un pays particulier dépend de la première de ces deux circonstances (le pouvoir d’acheter), leur prix réel, comme celui de toute autre chose superflue et de luxe, doit vraisemblablement monter à mesure de la richesse et de l’amélioration du pays, et baisser à mesure de sa pauvreté et de sa décadence. Les pays qui ont une grande quantité de travail et de subsistances au-delà de leur besoin sont en état de dépenser, pour avoir une certaine quantité de ces métaux, une plus grande somme de travail et de subsistances que les pays qui en ont moins au-delà du nécessaire.

En tant que la quantité de ces métaux, dans un pays particulier, dépend de la seconde de ces circonstances (la fécondité ou stérilité des mines qui se trouvent alors approvisionner le monde commerçant), leur prix réel, la quantité réelle de travail et de subsistances qu’ils achèteront, ou pour laquelle on les échangera, baissera sans aucun doute plus ou moins en proportion de la fécondité de ces mines, et haussera plus ou moins en proportion de la fécondité de ces mines, et haussera plus ou moins en proportion de leur stérilité.

La fécondité ou la stérilité des mines qui se trouvent, à une époque donnée, approvisionner le monde commerçant, est toutefois une circonstance qui évidemment ne peut avoir aucune sorte de liaison avec l’état de l’industrie dans un pays quelconque. Elle semble même n’avoir aucune liaison nécessaire avec l’état de l’industrie du monde en général. Il est vrai qu’à mesure que les arts et le commerce viennent à se répandre sur une plus grande partie du globe, la recherche des mines nouvelles offrant aux spéculateurs une plus vaste surface, il peut y avoir quelques chances de plus de réussite que lorsqu’elle est circonscrite dans des bornes plus étroites.

Toutefois, rien n’est plus incertain au monde que de savoir si l’on parviendra à découvrir des mines nouvelles à mesure que les anciennes viendront successivement à s’épuiser, et il n’y a pas d’industrie ou de savoir humain qui puisse en répondre. Il est reconnu que toutes les indications sont douteuses, et que la seule chose qui puisse assurer la valeur réelle d’une mine ou même son existence, c’est sa découverte actuelle et le succès de son exploitation. Dans une recherche de cette nature, on ne peut fixer jusqu’à quel point l’industrie humaine peut être heureuse ou trompée dans ses efforts. Il peut se faire que, dans le cours d’un siècle ou deux, on découvre de nouvelles mines plus fécondes que toutes celles connues jusqu’alors ; et il est tout aussi possible que les mines les plus fécondes, connues à cette même époque, soient plus stériles qu’aucune de celles qu’on exploitait avant la découverte des mines de l’Amérique. Quelle que soit l’une ou l’autre de ces deux hypothèses qui eût lieu, elle serait de très-peu d’importance pour la richesse et la prospérité réelle du monde, pour la valeur réelle du produit annuel de la terre et du travail parmi les hommes. Sans doute, la valeur nominale de ce produit, la somme d’or ou d’argent par laquelle il serait exprimé ou représenté, serait très-différente dans les deux cas ; mais la valeur réelle du produit, la quantité réelle de travail qu’il pourrait commander ou acheter, serait toujours précisément la même. Il se pourrait, dans l’un de ces cas, qu’un schelling ne représentât pas plus de travail qu’un penny n’en représente aujourd’hui et que, dans l’autre, un penny en représentât autant que fait à présent un schelling. Mais, dans le premier cas, celui qui aurait un schelling dans sa poche ne serait pas plus riche que celui qui a aujourd’hui un penny ; et dans le second cas, celui qui aurait alors un penny serait tout aussi riche que celui qui a un schelling à présent. Le seul avantage que le monde pourrait retirer de l’une de ces hypothèses, et le seul inconvénient qui résulterait pour lui de l’autre, ce serait, dans la première, l’abondance et le bon marché de la vaisselle et des bijoux d’or et d’argent et, dans la seconde, la rareté et la cherté de ces frivoles superfluités.

1

Il est inutile de rappeler ici combien les temps sont changés. A. B.

2

Voyez Mémoires sur la laine, par Smith, vol. I, chap. V, VI et VII, et le vol. II, chap. CLXXVI.

3

Il y a de fortes raisons de douter de l’exactitude des prix sur lesquels le Dr Smith raisonne avec confiance, et toutes les comparaisons de ce genre avec le passé ne sont que de pures conjectures. Ainsi, d’après certains documents réunis par Smith, il paraîtrait que le prix du blé est tombé quelquefois à 1 schelling le quarter, pour s’élever à 4 livres sterling et 16 schellings, ou même à plus de 6 livres 8 schellings. De pareilles fluctuations sont évidemment impossibles. Une hausse de prix de 128 pour cent, fût-elle le résultat d’un très-long espace de temps, aurait été la preuve d’une disette aussi funeste que la famine, et l’on n’en trouve la preuve dans aucun document authentique. Buchanan.

4

Les lois sur la laine dont parle ici Adam Smith ont toutes été abrogées en Angleterre. La laine peut être importée et exportée librement moyennant un denier ou penny par livre, si elle vaut 1 schelling la livre, et 1/2 denier, soit environ 6 centimes par livre, si elle est au-dessous de ce prix. A. B.

5

En déclarant que les lois qui prohibent l’exportation de la laine ont contribué à en maintenir le prix dans des limites inférieures, le Dr Smith attribue, comme d’ordinaire, de trop grands effets aux mesures artificielles de la législation, quoique ses propres principes suffisent pour démontrer que dans les circonstances actuelles du pays le prix de la laine ne peut avoir été que légèrement modifié par des restrictions de ce genre. Son argument est que le marché national étant encombré de laines par l’effet de la prohibition qui menace l’exportation, elles doivent être violemment maintenues au-dessous de leur prix naturel. Il déclare aussi que la permission d’importer les laines espagnoles en franchise, en ajoutant à la concurrence sur le marché national, a dû fortement seconder cette modicité dans leur prix. Mais si les laines espagnoles ont été importées, n’est-il pas clair que c’est en raison de l’insuffisance de l’approvisionnement national, et que la loi prohibant l’exportation ne pourrait des lors produire aucun mal réel ? Car en effaçant la prohibition, il n’est pas vraisemblable qu’on eût expédié des laines hors d’un pays qui n’en produisait pas une quantité suffisante pour sa propre consommation.
D’ailleurs, l’approvisionnement ne répondant pas à la demande dans le pays, ta marchandise a dû nécessairement, et indépendamment de l’exportation, atteindre un prix très-favorable, sans lequel le marché n’eût pu être pourvu par l’étranger. Buchanan.

6

Il y a lieu de penser que le Dr Smith a exagéré l’influence des restrictions apportées au commerce des laines. Il est probable qu’elles ont nu avoir quelque effet en faisant baisser le prix de la laine très-longue, employée par les fabriques de tricots et d’étoffes rases, article qui passe pour être de qualité supérieure en Angleterre. Mais le fait que d’énormes quantités de laine d’Allemagne, d’Espagne, d’Australie et d’autres pays, employée dans les principales branches des fabriques de draps, ont été régulièrement importées en Angleterre pendant une longue suite d’années, nous prouve que les prix de la majeure partie des laines anglaises ont été plus élevés, en moyenne, que le prix de la laine du continent. Mac Culloch.

7

Le stone est un poids usité pour certaines denrées particulières, notamment pour les cuirs.

8

Environ trois francs.

9

Les diverses peaux marines font un article considérable des pêches dans les mers du Nord, et notamment dans le commerce du Groënland.

10

On déclare nuisances tout ce qui est censé délit public et de nature à être poursuivi, par voie de plainte ou accusation, à la requête du ministère public.

11

Ce sont les marchandises énumérées. Voyez liv. IV, chap vii.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.