Chapitre XI — De la rente de la terre ou du fermage
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Troisième période

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre I, chapitre xi — Troisième période.

C’est entre 1630 et 1640, ou vers l’année 1636, que la découverte des mines de l’Amérique paraît avoir exercé tout son effet sur la réduction de la valeur de l’argent, et il paraît que la valeur de ce métal n’a jamais autant baissé, relativement à celle du blé, qu’elle l’a fait à cette époque. Elle paraît s’être relevée de quelque chose dans le cours de ce siècle ; elle avait même vraisemblablement commencé à hausser quelque temps avant la fin du siècle dernier.

De 1637 inclusivement à 1700 aussi inclusivement, dans les soixante-quatre dernières années du siècle passé, le prix moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment au marché de Windsor, d’après les mêmes comptes d’Eton, paraît avoir été de 2 livres 11 schellings 0 denier 1/3 ; ce qui est seulement un schelling et un tiers de denier plus cher qu’il n’avait été pendant les seize années précédentes ; mais dans le cours de ces soixante-quatre années, il était arrivé deux événements qui ont dû produire une rareté du blé beaucoup plus grande que celle qu’aurait sans cela occasionnée la seule influence des saisons, et qui sont plus que suffisants pour expliquer ce petit renchérissement, sans qu’il soit besoin de supposer une réduction ultérieure dans la valeur de l’argent.

Le premier de ces événements fut la guerre civile, qui, en décourageant l’agriculture et en interrompant le commerce, a dû élever le prix du blé fort au-dessus de ce qu’aurait pu faire sans cela l’intempérie des saisons. Elle doit avoir produit cet effet, plus ou moins, sur tous les différents marchés du royaume, mais particulièrement sur ceux du voisinage de Londres, qui sont obligés de s’approvisionner dans une étendue de terrain plus grande. Aussi, en 1648, d’après les mêmes comptes, le plus beau froment, au marché de Windsor, paraît-il avoir coûté jusqu’à 4 livres 5 schellings le quarter de neuf boisseaux, et en 1649 jusqu’à 4 livres. Ces deux années ensemble font un excédent de 3 livres 5 schellings sur les 2 livres 10 schellings, prix moyen des seize années antérieures à 1637, lequel excédent, réparti sur les soixante-quatre dernières années du siècle dernier, suffirait presque seul pour rendre raison du léger renchérissement qui paraît s’y faire remarquer. Cependant ces deux prix, quoique les plus hauts, ne sont pas les seuls hauts prix que les guerres civiles paraissent avoir occasionnés.

Le second de ces événements, ce fut la prime accordée, en 1688, à l’exportation du blé. Beaucoup de gens se sont figuré que la prime, en encourageant la culture, pouvait, dans une longue suite d’années, occasionner une plus grande abondance et, par conséquent, une plus grande diminution du prix du blé dans le marché intérieur que celle qui aurait eu lieu sans cela. J’examinerai dans la suite1 jusques à quel point les primes peuvent, dans aucun temps, produire un semblable effet ; j’observerai seulement, pour le présent, qu’elles n’auraient pas eu le temps de produire cet effet de 1688 à 1700. Pendant cette courte période, le seul effet qu’elles aient dû produire, c’est d’avoir fait monter le prix du blé sur le marché intérieur, en encourageant l’exportation du produit surabondant de chaque année, et en empêchant par là que la disette d’une année ne se trouvât compensée par l’abondance d’une autre. La prime doit avoir ajouté quelque chose à l’effet de la disette qui a eu lieu en Angleterre de 1693 inclusivement jusques à 1699 aussi inclusivement, quoique cette disette doive être sans doute attribuée principalement aux mauvaises saisons et que, par conséquent, elle se soit fait sentir dans une partie considérable de l’Europe. Aussi, en 1699 l’exportation du blé fut-elle prohibée pour neuf mois.

Il y a encore un troisième événement qui eut lieu dans le cours de la même période et qui, sans occasionner sans doute aucune rareté dans le blé, ni peut-être aucune augmentation dans la quantité réelle d’argent communément payée pour le prix du blé, doit avoir nécessairement amené quelque augmentation dans la somme nominale de ce prix. Cet événement, ce fut la grande dégradation causée dans la monnaie d’argent par le frai et par les rogneurs. Ce mal commença sous le règne de Charles II, et alla toujours en augmentant jusques en 1693, auquel temps, à ce que nous dit M. Lowndes, la monnaie d’argent courante était, en moyenne, à près de 25 pour 100 au-dessous de sa valeur légale. Mais la somme nominale qui constitue le prix de marché des choses se règle nécessairement bien moins sur la quantité d’argent que la monnaie devrait contenir d’après la loi, que sur celle que cette monnaie contient alors effectivement, autant qu’on en peut juger par l’expérience. Cette somme nominale doit donc être nécessairement plus forte, quand la monnaie est dégradée par le frai et par les rogneurs, que quand elle approche de sa valeur légale.

Dans le cours de ce siècle, la monnaie d’argent n’a été dans aucun temps aussi fort au-dessous de son poids légal, qu’elle l’est aujourd’hui. Mais, tout usée qu’elle est, sa valeur est soutenue par la monnaie d’or contre laquelle on peut l’échanger ; car, quoique la monnaie d’or fût aussi très-usée avant la dernière refonte, elle l’était beaucoup moins que la monnaie d’argent. En 1695, au contraire, la valeur de la monnaie d’argent n’était pas soutenue par la monnaie d’or, une guinée s’échangeant alors communément contre 30 schellings de cette monnaie usée et rognée. Avant la dernière refonte de la monnaie d’or, le prix du lingot d’argent ne s’élevait guère au-dessus de 5 sch. 7 deniers l’once, ce qui n’est que 5 deniers au-dessus du prix qu’on en donne à la Monnaie2. Mais en 1695, le lingot d’argent était communément à 6 sch. 5 deniers l’once3, ce qui fait 15 deniers au-dessus du prix pour lequel il était reçu à la Monnaie. Ainsi, même avant la dernière refonte de la monnaie d’or, les monnaies d’or et d’argent, prises ensemble, n’étaient pas estimées à plus de 8 pour 100 au-dessous de leur valeur légale, en les comparant avec le prix du lingot d’argent. Au contraire, en 1695, elles étaient estimées à 25 pour 100 au-dessous de cette valeur. Mais au commencement de ce siècle, immédiatement après la grande refonte, sous le roi Guillaume, la majeure partie de la monnaie courante doit avoir été beaucoup plus près de son poids légal qu’elle ne l’est aujourd’hui. Dans le cours de ce siècle, il n’y a pas eu non plus de grande calamité publique, telle qu’une guerre civile, qui ait pu décourager la culture ou interrompre le commerce au-dedans. Et quoique la prime, qui a eu son effet dans la plus grande partie de ce siècle, ait toujours élevé nécessairement le prix du blé un peu plus haut qu’il n’eût été sans elle (l’état de la culture supposé le même dans les deux cas), néanmoins, comme dans le cours de ce siècle la prime a eu tout le temps de produire tous les bons effets qu’on lui attribue communément, comme d’encourager le labourage et d’augmenter par là la quantité de blé dans le marché intérieur, on peut supposer, d’après les principes d’un système que j’expose ici et que j’examinerai dans la suite4, qu’elle a contribué en quelque chose à faire baisser le prix de cette denrée, aussi bien qu’elle a contribué d’un autre côté à l’élever. Beaucoup de gens prétendent qu’elle a plus agi dans le premier sens que dans l’autre. En conséquence, dans les soixante-quatre premières années de ce siècle, le prix moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment, au marché de Windsor, suivant les comptes du collège d’Eton, paraît avoir été de 2 liv. 0 schelling 6 den. 19/32, ce qui fait environ 10 schellings 6 den., ou plus de 25 pour 100 meilleur marché qu’il n’avait été pendant les soixante-quatre dernières années du siècle précédent ; environ 9 schellings 6 den. meilleur marché qu’il n’avait été pendant les seize années antérieures à 1636, lorsque la découverte des mines abondantes de l’Amérique avait, on doit le supposer, produit tout son effet ; et environ 1 schelling meilleur marché qu’il n’avait été dans les vingt-six années antérieures à 1620, avant qu’on puisse raisonnablement supposer que cette découverte eût pleinement produit son effet. À ce compte, le prix moyen du froment de moyenne qualité, pendant les soixante-quatre premières années de ce siècle, a dû revenir à environ 32 schellings le quarter de huit boisseaux.

Ainsi, la valeur de l’argent paraît s’être élevée de quelque chose relativement à celle du blé pendant le cours de ce siècle, et elle a vraisemblablement commencé à le faire quelque temps avant la fin du siècle dernier.

En 1687, le prix du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment, au marché de Windsor, a été de 1 livre 5 sch. 2 deniers, le plus bas prix auquel on l’eût jamais vu depuis 1595.

En 1688, M. Grégoire King, homme célèbre par ses connaissances dans ces sortes de matières, estimait que le prix moyen du blé, dans les années d’abondance moyenne, était, pour le producteur, de 3 schellings 6 deniers le boisseau, ou 28 schellings le quarter. J’imagine que ce prix du producteur est le même que celui qu’on nomme quelquefois prix de contrat, ou le prix auquel un fermier s’engage, pour un certain nombre d’années, à livrer à un marchand une certaine quantité de blé. Comme un contrat de ce genre épargne au fermier la peine et la dépense de courir les marchés, le prix de contrat est en général, plus bas que le prix de marché ordinaire. M. King a juré que le prix du contrat ordinaire, dans les années d’abondance moyenne, était, à cette époque, de 28 schellings le quarter. Avant la cherté occasionnée par la suite extraordinaire de mauvaises années que nous venons d’avoir, c’était là le prix ordinaire de contrat dans toutes les années communes.

En 1688, le Parlement accorda la prime à l’exportation du blé. Les propriétaires fonciers5, qui étaient en beaucoup plus grand nombre qu’à présent dans la législature, s’étaient aperçus que le prix du blé en argent commençait à baisser. La prime était un expédient pour le faire monter artificiellement à ce haut prix auquel il s’était souvent vendu sous les règnes de Charles Ier et de Charles II. Il fut donc établi qu’elle aurait lieu jusqu’à ce que le blé fût monté à 48 sch. le quarter, ce qui était 20  sch. ou 5/7 plus cher que M. King n’avait, cette même année, évalué le prix du producteur, dans les temps d’abondance moyenne. Si ses calculs méritent tant soit peu la réputation qu’on leur accorde généralement, 48  schell. le quarter étaient un prix qu’à moins de quelque expédient, tel que la prime, on ne devait pas attendre alors, excepté dans les années de cherté extraordinaire. Mais le gouvernement du roi Guillaume n’était pas encore bien solidement établi ; il n’était pas en mesure de refuser quelque chose aux propriétaires fonciers, auprès desquels il sollicitait dans ce temps même le premier établissement de la taxe foncière annuelle6.

Ainsi, la valeur de l’argent, relativement à celle du blé, s’est probablement un peu élevée avant la fin du siècle dernier, et elle semble avoir continué à s’élever pendant le cours de la majeure partie de ce siècle, quoique la prime ait dû avoir nécessairement l’effet de rendre cette hausse moins sensible qu’elle ne l’eût été sans cela, dans l’état actuel de la culture.

Dans les années d’abondance, la prime, en occasionnant une exportation extraordinaire, élève nécessairement le prix du blé au-dessus de ce qu’il serait sans cela dans ces années. Le but avoué de cette institution, c’était d’encourager le labourage en tenant le blé à un bon prix, même dans les années de la plus grande abondance.

Dans les années de cherté, il est vrai, la prime était suspendue ; cependant, elle n’en a pas moins produit son effet, même sur les prix de la plupart de ces années. Au moyen de l’exportation extraordinaire qu’elle occasionne dans les années d’abondance, elle doit souvent empêcher que l’abondance d’une année ne compense la disette de l’autre.

Ainsi, la prime élève le prix du blé, tant dans les années abondantes que dans les mauvaises, au-delà du prix où il s’arrêterait naturellement, dans l’état où est alors la culture. Si donc, pendant les soixante-quatre premières années de ce siècle, le prix moyen a été plus bas que pendant les soixante-quatre dernières du précédent, il l’aurait été encore bien davantage sans l’effet de la prime, en supposant que l’état de la culture fût resté le même.

Mais, dira-t-on, sans la prime, l’état de la culture n’eût pas été le même. Quand j’en serai à traiter, dans la suite, des primes en particulier, je tâcherai d’expliquer quels peuvent avoir été les effets de cette institution sur l’agriculture. Je me contenterai, pour le moment, d’observer que cette hausse dans la valeur de l’argent, relativement à celle du blé, n’a pas été particulière à l’Angleterre. Trois écrivains qui ont recueilli avec beaucoup de soin et d’exactitude le prix du blé en France, M. Dupré de Saint-Maur, M. Messance et l’auteur de l’Essai sur la police des grains, ont tous observé cette hausse dans leur pays, pendant la même période et presque dans la même proportion ; or, en France, l’exportation des grains a été défendue par les lois jusqu’en 1764, et il me semble assez difficile de supposer que la même diminution de prix à peu près, qui a eu lieu dans un pays, nonobstant la défense d’exporter, doive être attribuée dans l’autre à l’encouragement extraordinaire donné à l’exportation.

Il serait peut-être plus convenable de regarder cette variation dans le prix moyen du blé comme étant plutôt l’effet de quelque hausse graduelle de la valeur réelle de l’argent sur le marché de l’Europe, que de quelque baisse dans la valeur réelle du blé. On a déjà observé que le blé, dans des périodes de temps distantes l’une de l’autre, est une mesure de valeur plus exacte que l’argent, ou peut-être que toute autre marchandise. Lorsque, après la découverte des mines abondantes de l’Amérique, le blé vint à monter trois ou quatre fois au-dessus de son ancien prix en argent, ce changement fut attribué généralement à une baisse dans la valeur réelle de l’argent, et non pas à une hausse quelconque dans la valeur réelle du blé. Si donc, pendant les soixante-quatre premières années de ce siècle, le prix moyen du blé en argent a baissé de quelque chose au-dessous de ce qu’il avait été pendant la majeure partie du siècle dernier, nous devrions de même attribuer ce changement, non à quelque baisse dans la valeur réelle du blé, mais à une hausse survenue dans la valeur de l’argent, dans le marché général de l’Europe.

À la vérité, le haut prix du blé, pendant ces dix ou douze dernières années, a fait naître le soupçon que la valeur réelle de l’argent continuait toujours à baisser sur le marché général de l’Europe. Pourtant ce haut prix du blé paraît avoir été l’effet d’une succession extraordinaire d’années défavorables, et ne devrait pas, par conséquent, être regardé comme une chose permanente, mais comme un événement passager et accidentel. Pendant ces dix ou douze dernières années, les récoltes ont été très-mauvaises dans la plus grande partie de l’Europe, et les troubles de la Pologne ont augmenté extrêmement la disette dans tous les pays qui avaient coutume de s’y approvisionner pendant les années de cherté. Quoiqu’une aussi longue suite de mauvaises années ne soit pas un événement ordinaire, il n’est pourtant pas sans exemple, et quiconque a fait des recherches sur l’histoire des prix du blé, dans les anciens, ne sera pas embarrassé de trouver plusieurs autres exemples de la même nature ; d’ailleurs, dix années de disette extraordinaire n’ont rien de plus étonnant que dix années d’une extraordinaire abondance. Le bas prix du blé depuis 1741 inclusivement, jusqu’à 1750 aussi inclusivement, peut très-bien être mis en opposition avec son haut prix, pendant ces huit ou dix dernières années. De 1741 à 1750, le prix moyen du quarter de neuf boisseaux du plus beau froment, au marché de Windsor, paraît, suivant les comptes du collège d’Eton, avoir été de 1 livre 13 schellings 9 deniers 4/5 seulement, ce qui fait près de 6 schellings 3 deniers au-dessous du prix moyen des soixante-quatre premières années de ce siècle. À ce compte, le prix moyen du blé de moyenne qualité, pendant ces dix années, a dû revenir à 1 livre 6 schellings 8 deniers seulement le quarter de 8 boisseaux.

Cependant, de 1741 à 1750, la prime a dû empêcher le prix du blé de tomber aussi bas dans le marché intérieur, qu’il l’aurait fait naturellement. Il paraît, d’après les registres des douanes, que la quantité de grains de toutes sortes, exportés pendant ces dix années, ne s’élève pas à moins de 8029 156 quarters. La prime payée pour cet objet s’élève à 1514 962 livres 17 schellings 4 deniers 1/2. Aussi, en 1749, M. Pelham, alors premier ministre, fit-il observer à la chambre des communes qu’on avait payé, dans les trois années précédentes, une somme exorbitante en primes pour l’exportation du blé. Il était très-bien fondé à faire cette observation, et l’année suivante il l’aurait encore été bien davantage. Dans cette seule année, la prime payée ne s’éleva pas à moins de 324 176 livres 10 schellings 6 deniers7. Il est inutile d’observer combien cette exportation forcée doit avoir fait hausser le prix du blé au-dessus de ce qu’il aurait été sans cela sur le marché intérieur.

À la fin de la table des prix annexée à ce chapitre, le lecteur trouvera le compte particulier des dix années, séparé du reste. Il y trouvera aussi le compte particulier des dix années précédentes, dont le taux moyen, beaucoup moins bas, l’est néanmoins encore plus que le taux moyen des soixante-quatre premières années de ce siècle. L’année 1740 fut pourtant une année de disette extraordinaire. Ces vingt années qui ont précédé 1750 peuvent très-bien être mises en opposition avec les vingt qui ont précédé 1770. De même que les premières ont été beaucoup plus bas que le taux moyen du siècle, malgré une ou deux années de cherté qui s’y trouvent, de même les dernières ont été beaucoup au-dessus de ce taux, quoiqu’elles soient coupées par une ou deux années de bon marché, telle, par exemple, que l’année 1759. Si les premières n’ont pas été autant au-dessous du taux moyen général, que les dernières ont été au-dessus, il faut vraisemblablement l’attribuer à la prime. Le changement a évidemment été trop subit pour pouvoir l’attribuer à une modification dans la valeur de l’argent, qui est toujours un événement lent et graduel. Un effet soudain ne peut être expliqué que par une cause qui agisse d’une manière soudaine, telle que la variation accidentelle des saisons.

Il est vrai que le prix du travail en argent s’est élevé, en Angleterre, pendant le cours de ce siècle. Cette hausse cependant paraît être bien moins l’effet d’une diminution de la valeur de l’argent dans le marché général de l’Europe, que l’effet d’une augmentation de la demande de travail en Angleterre, provenant de la grande prospérité de ce pays et des progrès qui s’y sont accomplis presque universellement. On a observé qu’en France, où la prospérité n’est pas aussi grande, le prix du travail en argent a baissé graduellement avec le prix moyen du blé, depuis le milieu du dernier siècle. On dit que, dans le siècle dernier, ainsi que dans celui-ci, le salaire journalier du travail de manœuvre y a été presque uniformément à environ un vingtième du prix moyen du setier de blé froment, mesure qui contient un peu plus de quatre boisseaux de Winchester. J’ai déjà fait voir8 qu’en Angleterre la récompense réelle du travail, la quantité réelle de choses propres aux besoins et aisances de la vie qui est donnée à l’ouvrier, a augmenté considérablement pendant le cours de ce siècle. La hausse de son prix pécuniaire paraît avoir eu pour cause, non une diminution de la valeur de l’argent dans le marché général de l’Europe, mais une hausse du prix réel du travail dans le marché particulier de l’Angleterre, due aux circonstances heureuses dans lesquelles se trouve ce pays.

L’argent a dû continuer, pendant quelque temps après la première découverte de l’Amérique, à se vendre à son ancien prix ou très-peu au-dessous. Les profits de l’exploitation des mines furent très-forts, et excédèrent de beaucoup leur taux naturel ; mais ceux qui importaient ce métal en Europe s’aperçurent bientôt qu’ils ne pouvaient pas débiter à ce haut prix la totalité de l’importation annuelle. L’argent dut s’échanger successivement contre une quantité de marchandises toujours de plus petite en plus petite ; son prix dut baisser graduellement de plus bas en plus bas, jusqu’à ce qu’il fût tombé à son prix naturel, c’est-à-dire à ce qui était précisément suffisant pour acquitter, suivant leurs taux naturels, les salaires de travail, les profits de capitaux et la rente de terre qu’il faut payer pour que ce métal vienne de la mine au marché. On a déjà observé9 que, dans la plus grande partie des mines d’argent du Pérou, la taxe du roi d’Espagne, s’élevant à un dixième du produit total, emporte en totalité la rente de la terre. Cette taxe était originairement de moitié ; elle tomba bientôt après au tiers, ensuite au cinquième, et enfin au dixième, taux auquel elle est restée depuis. Cette taxe représente, à ce qu’il semble, dans la plus grande partie des mines d’argent du Pérou, tout le bénéfice qui reste après le remplacement du capital de l’entrepreneur, avec ses profits ordinaires ; et c’est une chose généralement reconnue, que ces profits, qui étaient autrefois très-hauts, sont maintenant aussi bas qu’ils peuvent l’être, pour que son entreprise puisse se soutenir.

En 150410, quarante et un ans avant 1545, époque de la découverte des mines du Potosi, la taxe du roi d’Espagne fut réduite à un cinquième de l’argent enregistré. Dans le cours de quatre-vingt-dix ans, ou avant 1636, ces mines, les plus fécondes de toute l’Amérique11, avaient eu tout le temps de produire leur plein effet, ou de réduire la valeur de l’argent dans le marché de l’Europe aussi bas qu’elle pouvait tomber, tant que ce métal continuait de payer cette taxe au roi d’Espagne. Un espace de quatre-vingt-dix ans est un temps suffisant pour réduire une marchandise quelconque qui n’est pas en monopole à son taux naturel ou au prix le plus bas auquel, tant qu’elle paye une taxe particulière, elle peut continuer de se vendre pendant un certain temps de suite.

Le prix de l’argent, dans le marché de l’Europe, aurait encore peut-être baissé davantage, et il aurait été indispensable, ou de réduire encore la taxe jusqu’à un vingtième, comme on a fait de celle sur l’or, ou bien de cesser l’exploitation de la plus grande partie des mines d’Amérique qui s’exploitent maintenant. La cause qui a empêché que cela n’arrivât, c’est vraisemblablement l’accroissement progressif de la demande d’argent ou l’agrandissement continuel du marché pour le produit des mines d’argent d’Amérique ; c’est ce qui a non-seulement soutenu la valeur de l’argent dans le marché de l’Europe, mais qui l’a même élevée un peu plus haut qu’elle n’était au milieu du siècle dernier.

Depuis la première découverte de l’Amérique, le marché pour le produit de ses mines d’argent a été continuellement en s’agrandissant de plus en plus.

Premièrement, le marché de l’Europe est devenu successivement de plus en plus étendu. Depuis la découverte de l’Amérique, la plus grande partie de l’Europe a fait des progrès considérables. L’Angleterre, la France, la Hollande, l’Allemagne, la Suède même, le Danemark et la Russie, ont tous avancé d’une manière remarquable dans leur agriculture et leur industrie. L’Italie ne paraît pas avoir rétrogradé ; sa décadence avait précédé la conquête du Pérou ; depuis cette époque, elle paraît plutôt s’être un peu relevée. À la vérité, on croit que l’Espagne et le Portugal sont restés un peu en arrière. Toutefois le Portugal n’est qu’une très-petite partie de l’Europe, et la décadence de l’Espagne n’est peut-être pas aussi grande qu’on se l’imagine communément. Au commencement du seizième siècle, l’Espagne était un pays très-pauvre, même en comparaison de la France, qui s’est si fort enrichie depuis cette époque. Tout le monde sait le mot de l’empereur Charles V, que tout abondait en France, et que tout manquait en Espagne. Le produit toujours croissant de l’agriculture et des manufactures d’Europe a nécessairement demandé un accroissement successif dans la quantité de monnaie d’argent employée à faire circuler ce produit, et le nombre toujours croissant des individus opulents a fait naître aussi nécessairement la même augmentation dans la demande d’argent pour vaisselle, bijoux et autres objets de luxe.

En second lieu, l’Amérique est elle-même un nouveau marché pour le produit de ses propres mines d’argent ; et comme ses progrès en agriculture, en industrie et en population sont beaucoup plus rapides que ceux des nations de l’Europe les plus florissantes, la demande doit augmenter chez elle avec beaucoup plus de rapidité. Les colonies anglaises sont un marché tout à fait nouveau, qui, tant pour la monnaie que pour l’orfèvrerie, exige une fourniture toujours de plus en plus forte pour approvisionner d’argent un vaste continent où l’on n’en demandait point du tout auparavant. La plus grande partie aussi des colonies espagnoles et portugaises sont des marchés entièrement nouveaux. Avant la découverte faite par les Européens, la Nouvelle-Grenade, l’Yucatan, le Paraguay et le Brésil étaient habités par des peuples sauvages qui n’avaient ni art ni agriculture. Dans tous ces pays, les arts et l’agriculture se sont introduits à un degré considérable. Le Mexique même et le Pérou, quoiqu’on ne puisse les considérer comme des marchés tout à fait nouveaux, sont certainement des marchés bien autrement étendus qu’ils ne l’étaient auparavant. Malgré tous les contes merveilleux qu’on s’est plu à débiter sur l’état de magnificence de ces pays dans leur ancien temps, quiconque veut lire avec un jugement un peu rassis l’histoire de leur première découverte et de leur conquête, sera à même de discerner très-clairement que leurs habitants étaient beaucoup plus ignorants en arts, en agriculture et en commerce, que ne le sont aujourd’hui les Tartares de l’Ukraine. Les Péruviens mêmes, la plus civilisée des deux nations, quoiqu’ils fissent usage d’or et d’argent pour ornements, n’avaient cependant aucune espèce de métaux monnayés. Tout le commerce se faisait par troc et, par conséquent, il n’y avait chez eux presque aucune division de travail. Ceux qui cultivaient la terre étaient obligés de se bâtir leurs maisons, de faire eux-mêmes leurs ustensiles de ménage, leurs habits, leurs chaussures et leurs outils d’agriculture. Le peu d’artisans qu’il y eût parmi eux étaient tous, dit-on, entretenus par le souverain, les nobles et les prêtres, dont ils étaient vraisemblablement les domestiques ou les esclaves. Tous les anciens arts du Mexique et du Pérou n’ont jamais donné à l’Europe un seul genre de manufacture ; les armées espagnoles, qui s’élevaient à peine au-delà de cinq cents hommes, et très-souvent n’atteignaient pas la moitié de ce nombre, trouvèrent presque partout beaucoup de difficulté à se procurer leur subsistance. Les famines qu’elles occasionnaient, à ce qu’on dit, dans presque tous les endroits où elles passaient, dans des pays qu’on veut en même temps représenter comme très-peuplés et comme très-bien cultivés, sont une preuve suffisante que ce qu’on a raconté de cette grande population et de cette riche culture est en grande partie fabuleux. Les colonies espagnoles sont sous un gouvernement, à beaucoup d’égards, moins favorable à l’agriculture, à la prospérité et à la population, que celui des colonies anglaises. Néanmoins, elles font, à ce qu’il semble, des progrès dans toutes ces choses, avec bien plus de rapidité qu’aucun pays d’Europe. Dans un sol fertile et sous un heureux climat, la grande abondance des terres et leur bon marché, circonstances qui sont communes à toutes les nouvelles colonies, sont, à ce qu’il semble, un assez grand avantage pour compenser bien des abus dans le gouvernement civil12. Frézier, qui observa le Pérou en 1713, représente Lima comme contenant entre vingt-cinq et vingt-huit mille habitants. Ulloa, qui demeura dans le même pays entre 1740 et 1746, la représente comme en renfermant plus de cinquante mille. Les rapports de ces deux voyageurs sur la population de plusieurs autres villes principales du Chili et du Pérou varient à peu près dans la même proportion, et comme on ne voit pas de raison de douter qu’ils n’aient été bien instruits l’un et l’autre, on peut en conclure un accroissement de population qui ne le cède guère à celui des colonies anglaises. L’Amérique ouvre donc elle-même au produit de ses propres mines d’argent un nouveau marché, où la demande augmente encore beaucoup plus rapidement que dans celui des pays de l’Europe qui avance le plus.

En troisième lieu, les Indes orientales sont un autre marché pour le produit des mines d’argent de l’Amérique, et un marché qui, depuis l’époque de la première découverte de ces mines, a continuellement absorbé une quantité d’argent de plus en plus considérable. Depuis cette époque, le commerce direct entre l’Amérique et les Indes orientales, qui se fait par les vaisseaux d’Acapulco, a été sans cesse en augmentant, et le commerce indirect qui se fait par l’entremise de l’Europe s’est accru dans une proportion encore bien plus forte. Pendant le seizième siècle, les Portugais étaient le seul peuple d’Europe qui entretînt un commerce régulier avec les Indes orientales. Dans les dernières années de ce siècle, les Hollandais commencèrent à s’emparer d’une partie de ce monopole et les expulsèrent en peu d’années de leurs principaux établissements dans ces contrées. Pendant la plus grande partie du siècle dernier, ces deux nations partagèrent entre elles la portion la plus considérable du commerce de l’Inde, le commerce des Hollandais augmentant continuellement dans une proportion encore plus grande que ne déclinait celui des Portugais. Les Anglais et les Français firent quelque commerce avec l’Inde dans le dernier siècle, mais il a prodigieusement augmenté dans le cours de celui-ci. C’est aussi dans le cours de ce siècle que les Suédois et les Danois commencèrent à commercer dans l’Inde. Les Russes mêmes font actuellement d’une manière régulière le commerce à la Chine par des espèces de caravanes qui vont à Pékin par terre, à travers la Sibérie et la Tartarie. Si nous en exceptons le commerce des Français, que la dernière guerre a anéanti ou peu s’en faut, celui de tous ces autres peuples aux Indes orientales a été presque continuellement en augmentant. La consommation toujours croissante en Europe des marchandises de l’Inde est assez forte, à ce qu’il paraît, pour leur fournir à tous les moyens d’augmenter successivement leurs affaires. L’usage du thé, par exemple, était très-peu répandu en Europe avant le milieu du siècle dernier. Aujourd’hui, la valeur du thé importé annuellement par la Compagnie des Indes anglaises, pour la consommation de l’Angleterre, s’élève à plus d’un million et demi par an, et ce n’est même pas assez dire ; une quantité très-considérable entrant habituellement en fraude par les ports de Hollande, de Gottenbourg en Suède, et aussi des côtes de France, tant qu’a prospéré la Compagnie des Indes de ce dernier pays13. La consommation de la Chine, des épiceries des Moluques, des étoffes du Bengale et d’une infinité d’autres articles, a augmenté à peu près dans la même proportion. Aussi, le tonnage de la totalité des vaisseaux employés par l’Europe au commerce de l’Inde, à quelque époque que ce soit du dernier siècle, ne dépassait peut-être pas celui des seuls vaisseaux employés par la Compagnie des Indes anglaises avant la dernière réduction de sa marine.

Mais la valeur des métaux précieux était bien plus élevée dans les Indes, et surtout dans la Chine et dans l’Indoustan, quand les Européens commencèrent à trafiquer dans ces pays, qu’elle n’était en Europe, et il en est encore de même aujourd’hui. Dans des pays à riz, où l’on fait communément deux et quelquefois trois récoltes par an, dont chacune est plus abondante qu’aucune récolte ordinaire de blé, il se trouve nécessairement une beaucoup plus grande abondance de nourriture que dans quelque pays à blé que ce soit, d’une égale étendue. En conséquence, ces pays à riz sont bien plus peuplés ; et de plus les riches, y ayant à leur disposition, au-delà de leur propre consommation, une surabondance infiniment plus grande de subsistances, ont les moyens d’acheter une beaucoup plus grande quantité du travail d’autrui. Aussi, suivant tous les rapports, le train d’un grand seigneur à la Chine ou dans l’Indoustan est-il beaucoup plus nombreux et plus magnifique que celui des plus riches particuliers de l’Europe. Cette même surabondance de nourriture dont ils peuvent disposer, les met en état d’en donner une quantité bien plus grande pour toutes productions rares et singulières que la nature n’accorde qu’en très-petites quantités, telles que les métaux précieux et les pierres précieuses, qui sont les grands objets de convoitise entre les riches. Ainsi, en supposant même les mines qui fournissent le marché de l’Inde aussi abondantes que celles qui fournissent le marché de l’Europe, ces marchandises précieuses ne s’en seraient pas moins naturellement échangées, dans l’Inde, contre une plus grande quantité de subsistances qu’en Europe. Mais il paraît que les mines qui ont fourni de métaux précieux le marché de l’Inde ont été beaucoup moins abondantes, et que celles qui l’ont fourni de pierres précieuses l’ont été beaucoup plus que les mines qui ont fourni le marché de l’Europe. Ainsi, les métaux précieux ont dû naturellement, dans l’Inde, obtenir en échange une quantité de pierres précieuses plus grande qu’en Europe, et une quantité de nourriture encore beaucoup plus considérable. Le prix des diamants, la plus grande des superfluités, a dû être, en argent, un peu plus bas dans un pays que dans l’autre, et celui de la nourriture, la première des choses nécessaires infiniment moindre. Mais, comme on l’a déjà remarqué14, le prix réel du travail, la quantité réelle de choses propres aux besoins et commodités de la vie qu’on donne à l’ouvrier, est moindre à la Chine et dans l’Indoustan, les deux grands marchés de l’Inde, qu’elle n’est dans la plus grande partie de l’Europe. Le salaire qu’y reçoit l’ouvrier et achètera une moindre quantité de nourriture ; et comme le prix en argent de la nourriture est bien plus bas dans l’Inde qu’en Europe, le prix du travail en argent y est plus bas sous un double rapport ; sous le rapport de la petite quantité de nourriture qu’il peut acheter, et encore sous le rapport du bas prix de cette nourriture. Or, dans des pays où il y a égalité d’art et d’industrie, le prix pécuniaire de la plupart des ouvrages de main-d’œuvre sera proportionné au prix pécuniaire du travail ; et en fait d’ouvrages de manufactures, l’art et l’industrie, quoique inférieurs, ne sont pas, à la Chine et dans l’Indoustan, fort au-dessous de ce qu’ils sont en quelque endroit de l’Europe que ce soit. Par conséquent, le prix en argent de la plupart des ouvrages de main-d’œuvre sera naturellement beaucoup plus bas dans ces grands empires, qu’il ne le sera en aucun endroit de l’Europe. D’ailleurs, dans la majeure partie de l’Europe, les frais de transport par terre augmentent beaucoup le prix tant réel que nominal de la plupart des ouvrages de main-d’œuvre. Il en coûte plus de travail et, par conséquent, plus d’argent, pour transporter au marché, d’abord les matières premières, et ensuite l’ouvrage manufacturé. À la Chine et dans l’Indostan, l’étendue et la multiplicité des moyens de navigation intérieure épargnent la plus grande partie de ce travail et, par conséquent, de cet argent, et par là réduisent à un taux encore plus bas le prix, tant réel que nominal, de la plupart des objets de manufacture de ces deux pays. D’après tout ceci, les métaux précieux sont une marchandise qu’il a toujours été et qu’il est encore extrêmement avantageux de porter de l’Europe aux Indes orientales15. Il n’y a presque aucune marchandise qui y rapporte davantage, ou qui, à proportion de la quantité de travail et de choses qu’elle coûte en Europe, puisse commander ou acheter une plus grande quantité de travail et de choses dans l’Inde. Il est aussi plus avantageux d’y porter de l’argent que de l’or, parce qu’à la Chine et dans la plupart des autres marchés de l’Inde, la proportion entre l’argent fin et l’or fin n’est que comme 10 ou au plus comme 12 est à 1, tandis qu’en Europe elle est comme 14 ou 15 est à 1. À la Chine et dans la plupart des autres marchés de l’Inde, dix onces ou au plus douze onces d’argent achèteront une once d’or. En Europe, il en faut de quatorze à quinze onces. Aussi, dans les cargaisons de la majeure partie des vaisseaux d’Europe qui font voile pour l’Inde, l’argent a été, en général, un des articles principaux. C’est le principal article de la cargaison des vaisseaux d’Acapulco qui font voile pour Manille. Ainsi, l’argent du nouveau continent est, à ce qu’il paraît, le grand objet du commerce qui se fait entre les deux extrémités de l’ancien ; il forme le principal anneau de la chaîne qui unit l’une à l’autre ces deux parties du monde si distantes16.

Pour pouvoir fournir aux besoins d’un marché d’une aussi vaste étendue, il faut que la quantité d’argent qu’on tire annuellement des mines suffise non-seulement à cette augmentation toujours croissante de demande, pour monnaie, pour vaisselle et pour bijoux, qui vient de tous les pays où l’opulence est progressive, mais encore à réparer la consommation et le déchet continuel d’argent qui a lieu dans tous les pays où l’on fait usage de ce métal.

Il est aisé de se former une idée de la consommation de métaux précieux qui se fait continuellement dans les monnaies et dans les ouvrages d’orfèvrerie, par le frottement résultant du service, particulièrement dans la vaisselle par le nettoyage ; et dans une marchandise dont l’usage est si prodigieusement étendu, cet article seul exigerait tous les ans un remplacement considérable. Mais une consommation encore plus sensible, parce qu’elle est bien plus rapide, quoique au total elle ne soit peut-être pas plus forte que l’autre, qui se fait successivement, c’est celle qui a lieu dans certaines manufactures. Dans celles de Birmingham seulement, la quantité d’or et d’argent qui s’emploie annuellement en feuilles et dans des ouvrages de dorure, et qui est mise par là hors d’état de reparaître jamais sous la forme de métal, s’élève, dit-on, à plus de 50,000 livres sterling. Nous pouvons juger, d’après cela, quelle énorme consommation il s’en fait chaque année dans toutes les différentes parties du monde, tant en ouvrages du genre de ceux de Birmingham, qu’en galons, broderies, étoffes d’or et d’argent, dorure de livres, de meubles, etc. Il se perd aussi tous les ans une quantité considérable de ces métaux dans le transport qui s’en fait par terre et par mer. Enfin, il s’en perd encore une bien plus grande quantité par la pratique, presque universellement usitée dans la majeure partie des pays asiatiques, de cacher dans les entrailles de la terre des trésors dont la connaissance meurt souvent avec la personne qui les a enfouis.

D’après les meilleurs rapports, la quantité d’or et d’argent importée tant à Cadix qu’à Lisbonne, en comptant non-seulement ce qui est enregistré, mais encore ce qu’on peut supposer passer en fraude, s’élève par an à 6,000,000 sterling environ.

Selon M. Meggens17, l’importation annuelle des métaux précieux en Espagne, en prenant la moyenne de six ans, de 1748 inclusivement à 1753 aussi inclusivement ; et en Portugal, en prenant la moyenne de 7 ans, de 1747 inclusivement à 1753 aussi inclusivement, s’est élevée, pour l’argent, à 1,101,107 livres pesant, et pour l’or, à 49,940 livres pesant. L’argent importé, à 62 schellings la livre de Troy, donne 3,413,431 livres 10 schellings sterling. L’or, à 44 guinées et demie la livre de Troy, donne 2,333,446 livres 14 schellings sterling. Les deux, ensemble, font une somme de 5,746,878 livres 4 schellings sterling. Le même auteur assure que le compte de l’importation, pour ce qui a été enregistré, est exact. Il donne le détail des endroits d’où l’or et l’argent ont été apportés, et de la quantité de chaque métal que chacun de ces endroits a fournie, suivant les registres. Il passe aussi en compte la quantité de chacun de ces métaux qu’il présume avoir pu venir en fraude. La grande expérience de cet habile négociant donne un très-grand poids à son opinion.

Suivant l’auteur éloquent de l’Histoire philosophique et politique de l’établissement des Européens dans les deux Indes, qui a eu quelquefois de bonnes informations, l’importation annuelle en Espagne de l’or et de l’argent enregistrés, en prenant la moyenne de onze ans, de 1754 inclusivement à 1764 aussi inclusivement, s’est élevée à 13,984,185 3/4 piastres de 10 réaux18. En tenant compte cependant de ce qui peut avoir passé en fraude, il suppose que toute l’importation annuelle s’élève à 17,000,000 de piastres ; ce qui, à 4 schellings 6 deniers la piastre, fait, 3,825,000 livres sterling. Raynal donne aussi le détail des différents endroits d’où ont été tirés l’or et l’argent, et les quantités de chaque métal que chaque endroit a fournies, suivant les registres. Il prétend aussi19 que s’il fallait juger de la quantité d’or annuellement importée du Brésil à Lisbonne par le montant de la taxe payée au roi de Portugal, qui paraît être d’un cinquième du métal au titre, on pourrait évaluer cette quantité à 18,000,000 de cruzades ou 45,000,000 de livres en France, faisant environ 2,000,000 sterling. Cependant, dit-il, en comptant ce qui peut être passé en fraude, nous pouvons en toute sûreté ajouter à cette somme un huitième en sus, ou 250,000 livres sterling, de sorte que le total sera de 2,250,000 livres sterling. Ainsi, d’après ce compte, la totalité de l’importation annuelle des métaux précieux, tant en Espagne qu’en Portugal, s’élève à 6,075,000 livres sterling environ.

Plusieurs autres rapports manuscrits, mais appuyés de pièces très-authentiques, s’accordent, à ce qu’on m’a assuré, à évaluer la totalité de cette importation annuelle des métaux précieux à environ 6,000,000 sterling, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins.

À la vérité, l’importation des métaux précieux à Cadix et à Lisbonne ne compose pas la totalité du produit annuel des mines d’Amérique. Il y en a une partie qui est envoyée tous les ans à Manille par les vaisseaux d’Acapulco ; une autre partie est employée au commerce de contrebande que font les colonies espagnoles avec celles des autres nations européennes, et enfin il en reste indubitablement une autre partie dans le pays même. En outre, les mines d’or et d’argent de l’Amérique ne sont pas les seules qui existent au monde ; elles sont toutefois les plus abondantes, à beaucoup près. Il n’y a nul doute que le produit de toutes les autres mines connues n’est rien en comparaison du leur, et il est pareillement certain que la plus grande partie de leur produit est importée annuellement à Cadix et à Lisbonne. Mais la consommation de Birmingham seulement, en la comptant sur le pied de 50,000 livres par an, emporte déjà une cent vingtième partie de cette importation annuelle, évaluée à 6 millions. Ainsi, la totalité de la consommation annuelle d’or et d’argent, dans tous les divers pays du monde où ces métaux sont en usage, est peut-être égale, à peu de chose près, à la totalité de ce produit annuel. Le reste ne suffit peut-être que tout juste pour répondre à l’augmentation de demande de la part de tous les pays qui s’enrichissent. Il peut même s’être trouvé assez au-dessous de cette demande, pour que le prix de ces métaux se soit élevé de quelque chose dans le marché de l’Europe20.

La quantité de cuivre et de fer qui va de la mine au marché, est, sans aucune comparaison, plus grande que celle de l’or et de l’argent. Nous n’allons pas nous imaginer, pour cela, qu’il doive en arriver que ces métaux grossiers se multiplient au-delà de la demande, et qu’ils deviendront plus à meilleur marché. Pourquoi donc nous figurerions-nous que cela dût arriver à l’égard des métaux précieux ? Il est vrai que les métaux grossiers, s’ils sont plus durs, sont aussi employés à des usages bien plus rudes et, qu’attendu leur moindre valeur, on apporte beaucoup moins de soin à les conserver. Mais néanmoins, les métaux précieux ne sont pas plus qu’eux de nature indestructible et, comme eux, ils sont sujets à être perdus, dissipés et consommés de mille manières différentes.

Le prix des métaux en général, quoique sujet à des variations lentes et successives, varie moins d’une année à l’autre, que celui de presque toute autre partie du produit brut de la terre, et le prix des métaux précieux est même moins sujet à de brusques variations que celui des métaux grossiers. La durée des métaux est la cause qui donne à leur prix cette stabilité extraordinaire. Le blé qui a été mis au marché l’année dernière sera tout entier ou presque tout entier consommé longtemps avant la fin de cette année. Mais il peut y avoir quelque portion du fer apporté de la mine, il y a deux ou trois cents ans, qui soit aujourd’hui mis en usage, et peut-être se sert-on encore de quelque portion de l’or qui a été extrait de la mine il y a deux ou trois mille ans. Les différentes masses de blé qui, chaque année, doivent fournir à la consommation du genre humain, seront toujours à peu près proportionnées au produit respectif de chacune de ces différentes années. Mais la proportion entre les différentes masses de fer qu’on peut mettre en consommation dans deux années différentes ne souffrira qu’excessivement peu d’une variation accidentelle dans le produit des mines de fer pendant ces deux différentes années, et la proportion entre les différentes masses d’or mises en consommation dépendra encore bien moins de quelque variation semblable dans le produit des mines d’or. Ainsi, quoique le produit de la plupart des mines métalliques varie peut-être encore plus d’une année à l’autre que le produit de la plupart des champs de blé, ces variations ne font pas le même effet sur le prix de la première de ces deux espèces de marchandises que sur celui de l’autre.

1

Chapitre v du livre IV.

2

Voyez ci-dessus, chap v.

3

Essai sur la monnaie d’argent, par M. Lowndes, page 68.

4

Livre IV, chap. v.

5

Ce sont ceux qu’on nomme country-gentlemen, ceux à qui leur propriété foncière donne le droit de concourir à l’élection des représentants des comtés dans la chambre des communes, et qui de plus n’exercent aucune profession mécanique. Toute personne qui vit noblement, c’est-à-dire sans travail manuel, est désignée en Angleterre par le titre de gentleman.

6

La taxe foncière ou taxe des terres, land-tax, est un impôt assez semblable à nos anciens vingtièmes, et qui porte sur les revenus fonciers, les maisons et les capitaux de commerce ; ceux placés dans la culture des terres n’y sont pas assujettis. Voyez au reste le liv. V, chap. ii, partie 2e, art. 1er*. *. Cette taxe n’existe plus depuis la paix : on parle de la rétablir.

7

Voyez les traités sur le commerce des blés, 3e partie.

8

Chap. viii de ce livre.

9

Voyez ci-dessus, section 2e de ce chapitre.

10

Solorzano, vol. II.

11

Le Potose n’a plus cet avantage. Les mines de Guanaxuato, au Mexique, découvertes en 1700, ont été environ deux fois aussi abondantes que celles du Potose. Voyez Humbolt : Essai politique sur la nouvelle Espagne, tom. III, p. 377. Mac Culloch.

12

Voyez liv. IV, chap. vii, section 2e.

13

La consommation du thé a considérablement augmenté depuis 1775. La quantité de thé légalement importé pendant les trois ans se terminant en 1783, s’éleva environ à 5 millions et demi de livres poids : mais on estime qu’environ 7 millions et demi de livres poids, en sus de la première quantité, avaient été introduites en fraude, ce qui élève le total des importations à environ 13 millions de livres poids. Cet excès de contrebande était l’objet des droits oppressifs mis sur le thé ; en 1784, après avoir essayé tous les moyens de réprimer la contrebande, M. Pitt réduisit les droits de 119 à 12 1/2 pour cent, ad valorem. Cette mesure eut le plus grand succès. La contrebande, ayant cessé d’être lucrative, fut immédiatement abandonnée, et la quantité du thé légalement importé s’accrut dans une proportion triple en moins de deux ans. La consommation du thé continua de s’accroitre avec une grande rapidité jusqu’en 1800 ; mais depuis cette époque jusqu’en 1819, elle resta stationnaire, ce qu’il faut attribuer, en grande partie, à l’augmentation des droits pendant cet intervalle ; la manière dont la Compagnie des Indes orientales approvisionnait le marché y entre aussi pour quelque chose. Depuis 1817, où la consommation de la Grande-Bretagne et de l’Irlande s’éleva environ à 24 millions de livres poids, cette consommation alla toujours en augmentant, jusqu’en 1833 où elle s’éleva à 31,829,620 livres poids. En 1834, les importations du commerce privé, ajoutées à l’approvisionnement accumulé par la Compagnie des Indes orientales, firent baisser de beaucoup les prix, et la consommation fit de si grands progrès, qu’en 1838 elle s’élevait à environ 40 millions de livres poids, produisant un revenu de 4 millions de livres sterling ! À la première application du nouveau système, les droits furent fixés à 1 schelling 6 deniers, 2 schellings 2 deniers, et 3 schellings la livre, suivant la qualité ; mais cette variation de droits n’ayant pas été trouvée favorable, fut abandonnée en 1855, où un droit uniforme de 2 schellings 1 denier fut imposé sur tous les thés, sans égard à la qualité. En supposant que le droit présent équivaut à une taxe de 100 pour % ad valorem, ce que l’on croit généralement, il en résulte que le thé annuellement consommé coûte, au peuple de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, 8,000,000 livres 200 millions de francs), sans compter les profits des marchands en détail. Mac Culloch.

14

Chap. viii.

15

Depuis les dernières années on a cessé d’importer de la monnaie dans l’Est ; et des quantités considérables ont été au contraire importées de l’Inde, de la Chine, en Angleterre. Mac Culloch.

16

M. de Humboldt pense que sur la somme de 49,500,000 dollars d’or et d’argent qu’il suppose avoir été apportés annuellement d’Amérique en Europe antérieurement aux révolutions d’Amérique, 20,500,000 dollars étaient ensuite importés en Asie ; savoir, 4,000,000 par le levant, 17,500,000 par la route du cap de Bonne-Espérance, et 4,000,000 à travers la Russie par la route de Kiachta et Tobolsk, etc. Il doit y avoir beaucoup de conjecture dans cette estimation ; mais la peine que M. de Humboldt s’est donnée pour l’obtenir fait qu’elle mérite une grande confiance. Voyez Essai politique sur la nouvelle Espagne, tom. IV, p. 278. Mac Culloch.

17

Post-scriptum du Négociant universel, pages 15 et 16. Ce post-scriptum n’a été imprimé qu’en 1756, trois ans après la publication de l’ouvrage, qui n’a jamais eu de seconde édition. Ainsi il y a eu peu d’exemplaires où se trouve ce post-scriptum, qui contient la correction de quelques erreurs du texte.
(Note de l’auteur.)

18

Liv. VIII, § 42 des premières éditions ; mais l’auteur a supprimé ce détail dans la seconde publication du même ouvrage ; qu’il a faite en 1780.

19

Livre IX, § 54 des premières éditions. Dans celle publiée en 1780, cette évaluation se trouve réduite de près de moitié. Voyez cette édition, liv. IX, § 23.

20

Les savantes recherches de M. de Humboldt ont donné d’importantes informations sur ce sujet. Elles montrent que cette importation d’or et d’argent d’Amérique était beaucoup plus grande à l’époque où la Richesse des nations fut publiée (1770), que ne le supposait le Dr Smith, et que cette importation continua à s’accroître jusqu’au commencement des troubles révolutionnaires. La table suivante contient les résultats des recherches de M. de Humboldt.
Cette somme de 43,500,000 dollars, à 4 schellings 3 deniers le dollar, s’élève à 9,243,730 livres ; M. de Humboldt estime le produit annuel des mines d’Europe et celui des mines de l’Asie Méridionale, environ à 4,000,000 en plus. M. Jacob, auteur des Recherches historiques sur la consommation des métaux précieux, évalue le produit moyen annuel des mines d’Amérique, de 1800 à 1810, à 47,061,000 dollars. Mais les mouvements révolutionnaires qui, commençant en 1810, ont troublé le Pérou, le Mexique et le reste de l’Amérique espagnole, firent bientôt abandonner entièrement quelques-unes des mines les plus productives, et occasionnèrent un déficit extraordinaire dans l’approvisionnement des métaux précieux qu’on tirait auparavant du Nouveau-Monde. M. Jacob évalue le produit moyen annuel des mines d’Amérique, de 1810 à 1829, à 4,036,000 livres ; ce qui n’est pas la moitié de leur produit au commencement du siècle ; et quoiqu’on ait soupçonné cette évaluation d’avoir été faite trop bas, il y a d’excellentes raisons de penser qu’elle n’est pas loin de la vérité (Jacob, II, p. 267). La déconfiture des Compagnies qui se formèrent en Angleterre en 1825 pour l’exploitation des mines américaines, l’instabilité des gouvernements révolutionnaires et l’insécurité continuelle qui a régné jusqu’ici dans toutes les parties du Mexique et des anciennes provinces espagnoles de l’Amérique du Sud, ont empêché que la quantité de métaux précieux fût considérablement augmentée. Dans ces derniers temps il s’est manifesté un accroissement considérable dans la richesse des mines de l’Oural et d’autres mines de Russie ; et depuis 1829 une assez grande quantité a été obtenue par le lavage dans la Caroline du Nord et dans d’autres parties des États-Unis. La quantité annuelle d’or et d’argent fournie par l’Amérique et l’Europe, en y comprenant la Russie Asiatique, peut être raisonnablement évaluée à 5,000,000 ou 5,500,000 livres. Mais pour se faire une idée juste sur ce sujet, il faut se rappeler que sur la somme de 10,243,000 livres qu’on suppose avoir été fournie par les mines d’Amérique, d’Europe et de Sibérie dans la première partie de ce siècle, 25,500,000 dollars au moins, ou 6,000,000 de livres furent exportés dans l’Inde, à la Chine et dans d’autres contrées de l’Orient ; il ne restait ainsi que 4,243,000 livres pour la consommation de l’Amérique et de l’Europe. Depuis quelques années (1838), cette énorme importation d’argent de l’Ouest à l’Est, a entièrement ou presque entièrement cessé ; il en résulte donc, si nous avons raison d’évaluer le produit présent des mines d’Amérique, d’Europe et de Sibérie à 5,000,000 ou 5,500,000 livres, que l’Europe et l’Amérique ont une plus grande quantité d’or et d’argent pour leur propre usage, qu’elles n’en avaient à l’époque où le produit des mines d’Amérique était à son maximum. Mac Culloch.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.