Dans la première partie de ce chapitre, j’ai cherché à faire voir combien, d’après les principes mêmes du système mercantile, il est inutile de mettre des entraves extraordinaires à l’importation des marchandises tirées des pays avec lesquels on suppose la balance défavorable.
Mais toute cette doctrine de la balance du commerce, sur laquelle on fonde, non-seulement ces mesures, mais encore presque tous les autres règlements de commerce, est la chose la plus absurde qui soit au monde. Elle suppose que quand deux places commercent l’une avec l’autre, si la balance est égale des deux parts, aucune des deux places ne perd ni ne gagne ; mais que si la balance penche d’un côté à un certain degré, l’une de ces places perd, et l’autre gagne en proportion de ce dont la balance s’écarte du parfait équilibre. Ces deux suppositions sont également fausses. Un commerce forcé, que l’on soutient à l’aide de primes et de monopoles, peut bien être et est même pour l’ordinaire désavantageux au pays en faveur duquel on s’est proposé de l’établir, comme je chercherai à le démontrer bientôt1. Mais un commerce qui se fait naturellement et régulièrement entre deux places, sans moyens de contrainte, est un commerce toujours avantageux à toutes les deux, quoiqu’il ne le soit pas toujours autant à l’une qu’à l’autre.
Par avantage ou gain, je n’entends pas dire un accroissement dans la quantité de l’or et de l’argent du pays, mais un accroissement dans la valeur échangeable du produit annuel de ses terres et de son travail, ou bien un accroissement dans le revenu de ses habitants.
Si la balance est égale des deux parts, et si le commerce entre ces deux places ne consiste uniquement que dans l’échange respectif de leurs marchandises nationales, alors, dans la plupart des circonstances, non-seulement elles gagneront l’une et l’autre, mais encore elles gagneront toutes deux autant ou presque autant l’une que l’autre ; chacune fournira un marché à l’excédant de produit de l’autre ; chacune servira à remplacer un capital que l’autre aura employé à faire naître cet excédant de produit, capital qui aura été distribué entre une partie des habitants de cette dernière, et qui leur aura fourni un revenu et un moyen de subsister. Ainsi, chacune d’elles aura une partie de ses habitants qui tireront de l’autre leur subsistance et leur revenu. Comme des marchandises qu’on échange ensemble sont d’ailleurs censées de valeur égale, les capitaux employés dans le commerce seront équivalents ou à peu près équivalents des deux parts ; et l’un et l’autre de ces capitaux se trouvant employés dans chacun des deux pays à y faire naître des marchandises nationales, le revenu et la subsistance que la distribution de ces capitaux fournira aux habitants, seront égaux dans chacun de ces pays. À proportion de l’étendue des affaires qu’ils feront l’un avec l’autre, ce qu’ils se fournissent mutuellement de revenus et de subsistances sera plus ou moins considérable. Si ces affaires, par exemple, montaient annuellement à 100,000 livres ou à un million de chaque côté, chacun de ces pays fournirait à l’autre un revenu annuel de 100,000 livres dans le premier cas, ou d’un million dans le second.
Si la nature du commerce de ces deux pays était telle que l’un d’eux n’exportât chez l’autre que des marchandises nationales, tandis que les retours de l’autre seraient composés uniquement de marchandises étrangères, dans ce cas on pourrait regarder la balance comme au pair, puisque ce seraient des marchandises payées en entier avec des marchandises. Dans cette supposition, pourtant, ils gagneraient bien tous les deux, mais ils ne gagneraient pas autant l’un que l’autre ; et le pays qui n’exporterait que des marchandises produites chez lui serait celui qui tirerait le plus grand revenu de ce commerce.
Si, par exemple, l’Angleterre n’importait de France que des marchandises produites dans ce pays, et que, n’ayant pas de son côté de marchandises nationales qui fussent demandées en France, elle payât ses importations annuelles en y envoyant une grande quantité de marchandises étrangères, comme du tabac ou des marchandises des Indes, un tel commerce aurait bien l’avantage de fournir un revenu à quelques habitants de l’un comme de l’autre pays, mais il en fournirait plus à ceux de la France qu’à ceux de l’Angleterre. La totalité du capital français employé annuellement à ce commerce se distribuerait annuellement entre des Français seulement ; mais il n’y aurait de distribué annuellement entre des Anglais que cette seule partie du capital anglais qui aurait été employée à produire les marchandises anglaises avec lesquelles auraient été achetées les marchandises étrangères. La majeure partie de ce capital irait remplacer les capitaux qui auraient été employés en Virginie, à l’Indostan, dans la Chine, et qui auraient donné des revenus et des subsistances aux habitants de ces pays lointains. Ainsi, les capitaux étaient égaux ou à peu près égaux, cet emploi du capital français augmenterait beaucoup plus la masse des revenus du peuple français, que l’emploi du capital anglais n’augmenterait celle des revenus du peuple anglais. Dans ce cas, la France ferait avec l’Angleterre un commerce étranger de consommation direct, tandis que l’Angleterre ferait avec la France un commerce de même nature, mais par circuit. Or, nous avons déjà expliqué fort au long2 la différence des effets d’un capital employé au commerce étranger de consommation direct, et d’un capital employé dans celui qui se fait indirectement et par circuit3
Vraisemblablement on ne trouverait pas d’exemple d’un commerce entre deux pays, consistant uniquement en échanges de marchandises nationales des deux parts, ou bien d’un commerce consistant uniquement en marchandises nationales d’une part, et en marchandises étrangères de l’autre. Presque tous les pays commercent entre eux, partie en marchandises nationales, partie en marchandises étrangères. Cependant, le pays dans les cargaisons duquel les marchandises nationales seront dans la plus forte proportion, et les marchandises étrangères dans la plus faible, sera toujours celui qui gagnera le plus. Si ce n’était pas avec du tabac ou des marchandises de l’Inde que l’Angleterre payât ses importations annuelles de France, mais que ce fût avec de l’or ou de l’argent, alors, dans une telle supposition, la balance serait censée inégale, les marchandises ne se trouvant plus soldées en marchandises, mais en or ou en argent. Néanmoins, dans ce cas ainsi que dans le précédent, ce commerce aurait l’avantage de fournir un revenu aux habitants des deux pays, quoique plus grand à ceux de France qu’à ceux d’Angleterre4. Il rapporterait un revenu à l’Angleterre ; le capital qui aurait été employé à produire les marchandises anglaises avec lesquelles cet or et cet argent auraient été achetés, capital qui serait distribué entre quelques habitants de l’Angleterre et leur aurait fourni un revenu, se trouverait être par là remplacé et mis à même de continuer la même fonction. La masse totale du capital de l’Angleterre ne serait pas plus diminuée par cette exportation d’or et d’argent, que par l’exportation d’une valeur égale en toute autre marchandise. Au contraire, en plusieurs cas, elle en serait augmentée. On n’envoie hors d’un pays que les marchandises pour lesquelles on présume qu’il y a plus de demande au-dehors qu’au-dedans du pays, et dont on attend, par conséquent, des retours qui, à l’intérieur, auront plus de valeur que les marchandises exportées. Si une cargaison de tabac, valant en Angleterre seulement 100,000 livres, peut acheter, quand elle sera envoyée en France, une cargaison de vin valant en Angleterre 110,000 livres, un pareil échange augmentera de 10,000 livres la masse du capital de l’Angleterre. De même, si une valeur de 100,000 livres en or anglais achète des vins de France qui vaudront en Angleterre 110,000 livres, cet échange augmentera pareillement la masse du capital anglais d’une valeur de 10,000 livres. Si un marchand qui a pour 110,000 livres de vin dans ses caves est plus riche que celui qui n’a que pour 100,000 livres de tabac dans son magasin, il est également plus riche que celui qui n’a que 100,000 livres en or dans ses coffres. Il peut mettre en activité une plus grande quantité d’industrie, et donner de l’emploi et des moyens de subsister, fournir enfin un revenu à un plus grand nombre de personnes qu’aucun des deux autres ne pourrait faire. Or, le capital d’un pays est égal à la somme des capitaux de tous ses divers habitants, et la quantité d’industrie qu’on peut y entretenir annuellement est égale à ce qu’en peuvent entretenir tous ces différents capitaux ensemble. Ainsi, en général, un échange de ce genre doit augmenter à la fois et le capital du pays, et la somme d’industrie qu’on peut y entretenir annuellement. Il vaudrait mieux, à la vérité, pour le profit de l’Angleterre, qu’elle pût acheter les vins de France avec ses quincailleries ou avec ses draps, que de les acheter avec le tabac de Virginie ou avec l’or et l’argent du Brésil et du Pérou. Un commerce étranger de consommation qui est direct est toujours plus avantageux que celui qui se fait par circuit5. Mais un commerce étranger de consommation fait par circuit, par l’intermédiaire de l’or et de l’argent, ne parait pas être moins avantageux que tout autre commerce du même genre qui se fait par un égal circuit. Il n’y a pas plus à craindre qu’un pays qui n’a pas de mines vienne à s’épuiser d’or et d’argent par l’exportation annuelle qu’il fait de ses métaux, qu’il n’est à craindre qu’une pareille exportation annuelle de tabac n’épuise de cette plante un pays qui n’en produit pas. Si un pays qui a de quoi acheter du tabac n’a jamais grande peine à s’en procurer, de même celui qui a de quoi acheter de l’or et de l’argent n’attendra pas longtemps après ces métaux, sitôt qu’il voudra en avoir.
C’est dit-on, un commerce à perte que celui qu’un ouvrier fait avec le cabaret ; et le commerce qu’une nation manufacturière ferait naturellement avec un pays vignoble, peut être regardé comme un commerce du même genre. Je réponds à cela que le commerce qu’on fait avec le cabaret n’est pas nécessairement un commerce à perte ; il est, par sa nature, tout aussi avantageux que quelque autre commerce que ce soit, quoique peut-être un peu plus sujet à être porté jusqu’à l’abus. Le métier du brasseur, celui même du détaillant de liqueurs fermentées, sont des divisions de travail aussi nécessaires que toute autre. En général, l’ouvrier trouve plus de profit à acheter du brasseur la provision dont il a besoin, que de la faire par lui-même ; et si c’est un ouvrier pauvre, il trouvera, en général, plus de profit à l’acheter petit à petit du marchand en détail, qu’à acheter une provision chez le brasseur. Sans contredit, il peut acheter beaucoup trop chez l’un et chez l’autre, tout comme il peut trop dépenser chez tout autre marchand de son quartier ; chez le boucher, s’il est glouton, ou chez le marchand de drap, s’il aime à briller parmi ses camarades. Néanmoins, il est avantageux pour la masse des ouvriers que tous ces genres de négoce soient libres, quoiqu’il soit possible, dans tous, d’abuser de cette liberté, et dans quelques-uns peut-être avec plus de probabilité que dans d’autres. D’ailleurs, quoique des particuliers puissent quelquefois dissiper toute leur fortune par une consommation excessive de liqueurs fermentées, il n’y a pas de risque, à ce qu’il semble, qu’il en puisse arriver autant à une nation. Si dans tout pays il se trouve beaucoup de gens qui dépensent, en liqueurs de ce genre, plus que leur fortune ne le leur permet, il y en a toujours bien davantage qui font sur cet article moins de dépense qu’ils ne pourraient en faire.
C’est aussi une chose à remarquer, si l’on consulte l’expérience, que le bon marché du vin paraît être une cause de sobriété plutôt que d’ivrognerie. Les peuples des pays vignobles sont, en général, les plus sobres de l’Europe, témoin les Espagnols, les Italiens et les habitants des provinces méridionales de France ; rarement les gens sont sujets à faire excès des choses dont ils font un usage journalier. Personne n’affectera, pour se donner un air de magnificence, ou pour bien traiter ses amis, de faire profusion d’une liqueur à bas prix, comme la petite bière ; au contraire, l’ivrognerie est un vice commun dans les pays qui, à cause de la chaleur ou du froid excessif du climat, ne produisent pas de raisins et où, par conséquent, le vin est cher et passe pour une boisson recherchée, comme chez les peuples du Nord, ou chez ceux qui vivent entre les tropiques, tels que les nègres de la côte de Guinée. On m’a dit avoir souvent observé que lorsqu’un régiment français, au sortir de quelque province du nord de la France, où le vin est un peu cher, vient à être envoyé en garnison dans celles du midi où il est à très-bon marché, les soldats sont d’abord assez portés à la débauche par la nouveauté de trouver le vin bon et à bas prix, mais qu’après quelques mois de séjour ils deviennent pour la plupart aussi sobres que le reste des habitants. Si l’on venait à supprimer tout d’un coup tous les droits sur les vins étrangers, ainsi que l’accise sur la drêche, la bière et l’ale, cet événement pourrait de même occasionner dans la Grande-Bretagne un goût général et passager pour l’ivrognerie dans toutes les classes moyennes et inférieures, lequel serait vraisemblablement bientôt suivi d’une disposition permanente et presque universelle à la sobriété. Actuellement, l’ivrognerie n’est nullement le défaut des gens du bon ton ou de ceux qui peuvent aisément faire la dépense des boissons les plus chères ; un gentleman ivre d’ale est une chose qui ne se voit presque jamais. D’ailleurs, les restrictions mises en Angleterre au commerce du vin ont eu bien moins pour objet, selon toute apparence, de détourner les gens d’aller, pour ainsi dire, au cabaret, que de les empêcher d’aller là où ils pourraient se procurer le vin le meilleur et à meilleur compte ; ces règlements favorisent le commerce des vins de Portugal et entravent celui des vins de France. Il est vrai qu’on répond à cela que les Portugais sont de meilleurs chalands que les Français pour nos manufactures, et qu’il faut de préférence encourager leur commerce ; puisqu’ils nous donnent leur pratique, dit-on, il est bien juste de leur donner la nôtre. Ainsi, c’est la routine grossière et mesquine de la plus basse classe des artisans qu’on érige en maximes politiques pour diriger la conduite d’une grande monarchie ; car il n’y a que les artisans de la dernière classe qui se fassent une règle d’employer de préférence leurs pratiques. Un bon fabricant achète ses marchandises sans avoir égard à de petites vues d’intérêt de cette sorte ; il les prend toujours où il les trouve les meilleures et au meilleur compte.
C’est pourtant avec de pareilles maximes qu’on a accoutumé les peuples à croire que leur intérêt consistait à ruiner tous leurs voisins ; chaque nation en est venue à jeter un œil d’envie sur la prospérité de toutes les nations avec lesquelles elle commerce, et à regarder tout ce qu’elles gagnent comme une perte pour elle. Le commerce, qui naturellement devait être, pour les nations comme pour les individus, un lien de concorde et d’amitié, est devenu la source la plus féconde des haines et des querelles. Pendant ce siècle et le précédent, l’ambition capricieuse des rois et des ministres n’a pas été plus fatale au repos de l’Europe, que la sotte jalousie des marchands et des manufacturiers. L’humeur injuste et violente de ceux qui gouvernent les hommes est un mal d’ancienne date, pour lequel j’ai bien peur que la nature des choses humaines ne comporte pas de remède ; mais quant à cet esprit de monopole, à cette rapacité basse et envieuse des marchands et des manufacturiers, qui ne sont, ni les uns ni les autres, chargés de gouverner les hommes, et qui ne sont nullement faits pour en être chargés, s’il n’y a peut-être pas moyen de corriger ce vice, au moins est-il bien facile d’empêcher qu’il ne puisse troubler la tranquillité de personne, si ce n’est de ceux qui en sont possédés6.
Il n’y a pas de doute que c’est l’esprit de monopole qui, dans l’origine, a inventé et propagé cette doctrine, et ceux qui la prêchèrent les premiers ne furent certainement pas aussi sots que ceux qui y crurent. En tout pays, l’intérêt de la masse du peuple est toujours et doit être nécessairement d’acheter tout ce dont elle a besoin, près de ceux qui le vendent à meilleur marché. La proposition est d’une évidence si frappante, qu’il paraîtrait ridicule de prendre la peine de la démontrer, et si les arguties intéressées des marchands et des manufacturiers n’étaient pas venues à bout d’embrouiller les idées les plus simples, elle n’aurait jamais été mise en question ; leur intérêt à cet égard est directement opposé à celui de la masse du peuple. Comme l’intérêt des maîtres qui composent un corps de métier consiste à empêcher le reste des habitants d’employer d’autres ouvriers qu’eux, de même l’intérêt des marchands et des manufacturiers de tout pays consiste à s’assurer le monopole du marché intérieur ; de là ces droits extraordinaires établis, dans la Grande-Bretagne et dans la plupart des autres pays de l’Europe, sur presque toutes les marchandises importées par des marchands étrangers ; de là ces droits énormes et ces prohibitions sur tous les ouvrages de fabrique étrangère qui peuvent faire concurrence à ceux de nos manufactures ; de là aussi ces entraves extraordinaires mises à l’importation des marchandises de presque toutes les espèces, quand elles viennent des pays avec lesquels on suppose que la balance du commerce est défavorable, c’est-à-dire, de ceux contre lesquels il se trouve que la haine et la jalousie nationales sont le plus violemment animées.
Cependant, si l’opulence d’une nation voisine est une chose dangereuse sous le rapport de la guerre et de la politique, certainement, sous le rapport du commerce, c’est une chose avantageuse. Dans un temps d’hostilité, elle peut mettre nos ennemis en état d’entretenir des flottes et des armées supérieures aux nôtres ; mais quand fleurissent la paix et le commerce, cette opulence doit aussi les mettre en état d’échanger avec nous pour une plus grande masse de valeurs, de nous fournir un marché plus étendu, soit pour le produit immédiat de notre propre industrie, soit pour tout ce que nous aurons acheté avec ce produit. Si, pour les gens qui vivent de leur industrie, un voisin riche doit être une meilleure pratique qu’un voisin pauvre, il en est de même d’une nation opulente. À la vérité, un homme riche qui se trouve être aussi lui-même un manufacturier, est un voisin fort dangereux pour les personnes qui exercent la même industrie. Malgré cela, tout le reste du voisinage, le plus grand nombre sans comparaison, trouve son profit dans le bon débit que sa dépense lui fournit. Il trouve même son profit à ce qu’il puisse vendre au-dessous du manufacturier moins riche qui exerce la même industrie. Par la même raison, les manufacturiers d’une nation riche peuvent être, sans contredit, des rivaux très-dangereux pour ceux de la nation voisine. Cependant, cette concurrence même tourne au profit de la masse du peuple, qui trouve encore d’ailleurs beaucoup d’avantage au débit abondant que lui ouvre, dans tous les autres genres de travail, la grande dépense d’une telle nation. Les particuliers qui cherchent à faire leur fortune ne s’avisent jamais d’aller se retirer dans les provinces pauvres et reculées, mais ils vont s’établir dans la capitale ou dans quelque grande ville de commerce. Ils savent très-bien que là où il circule peu de richesses, il y a peu à gagner, mais que dans les endroits où il y a beaucoup d’argent en mouvement, il y a espoir d’en attirer à soi quelque portion. Cette maxime, qui sert de guide au bon sens d’un, de dix, de vingt individus, devrait aussi diriger le jugement d’un, de dix ou de vingt millions d’hommes ; elle devrait également apprendre à toute une nation à voir dans la richesse de ses voisins une occasion et des moyens probables de s’enrichir elle-même. Une nation qui voudrait acquérir de l’opulence par le commerce étranger, a certainement bien plus beau jeu pour y réussir, si ses voisins sont tous des peuples riches, industrieux et commerçants. Une grande nation, entourée de toutes parts de sauvages vagabonds et de peuples encore dans la barbarie et la pauvreté, pourrait, sans contredit, acquérir de grandes richesses par la culture de ses terres et par son commerce intérieur, mais certainement pas par le commerce étranger. Aussi est-ce, à ce qu’il semble, par la culture et par le commerce intérieur que les anciens Égyptiens et les Chinois ont acquis leurs immenses richesses. On dit que les anciens Égyptiens ne faisaient nul cas du commerce étranger ; et quant aux Chinois, on sait avec quel mépris ils le traitent, et qu’à peine daignent-ils lui accorder cette simple protection que les lois ne peuvent refuser nulle part7. Les maximes modernes sur le commerce étranger tendent toutes a l’avilissement et à l’anéantissement même de ce commerce, en tant du moins qu’il leur serait possible d’arriver au but qu’elles se proposent, qui est d’appauvrir tous les peuples voisins.
C’est d’après ces maximes que le commerce entre la France et l’Angleterre a été assujetti, dans l’un et l’autre de ces royaumes, à tant d’entraves et de découragements de toute espèce. Cependant, si les deux nations voulaient ne consulter que leurs véritables intérêts, sans écouter la jalousie mercantile et sans se laisser aveugler par l’animosité nationale, le commerce de France pourrait être plus avantageux pour la Grande-Bretagne que celui de tout autre pays, et par la même raison celui de la Grande-Bretagne pour la France. La France est le pays le plus voisin de la Grande-Bretagne. Le commerce entre les côtes méridionales de l’Angleterre et les côtes du nord et nord-ouest de la France pourrait promettre des retours qui, comme dans le commerce intérieur, seraient répétés quatre, cinq ou six fois dans l’espace d’une année. Ainsi, le capital employé dans ce commerce pourrait, dans chacun de ces deux royaumes, entretenir en activité quatre, cinq ou six fois autant d’industries, et fournir de l’occupation et des moyens de subsistance à quatre, cinq ou six fois autant de personnes que le pourrait faire un pareil capital dans la plupart des autres branches du commerce étranger. Entre les parties de la France et de la Grande-Bretagne qui sont les plus éloignées l’une de l’autre, on pourrait s’attendre à des retours au moins répétés une fois par an, et ce commerce même offrirait déjà par là tout au moins autant d’avantage que la plupart des autres branches de notre commerce étranger de l’Europe. Il serait au moins trois fois plus avantageux que notre commerce tant vanté avec nos colonies d’Amérique, dans lequel les retours se font rarement en moins de trois ans, et très-souvent pas en moins de quatre ou cinq. En outre, la France est réputée contenir vingt-quatre millions d’habitants. On n’en a jamais compté dans nos colonies de l’Amérique septentrionale plus de trois millions ; et la France est un pays beaucoup plus riche que l’Amérique septentrionale, quoique, à raison de la plus grande inégalité dans la distribution des richesses, le premier de ces pays présente plus de misère et de pauvreté que l’autre. Ainsi, la France pourrait nous ouvrir un marché au moins huit fois plus étendu, et à cause de la supériorité dans la fréquence des retours, vingt-quatre fois plus avantageux que celui que nous ont jamais fourni nos colonies de l’Amérique septentrionale8. Le commerce de la Grande-Bretagne serait tout aussi avantageux pour la France, et, en proportion de la richesse, de la population et de la proximité respective des deux pays, il aurait la même supériorité sur celui que fait la France avec ses colonies. Telle est pourtant l’énorme différence qui se trouve entre le commerce que la sagesse de ces deux nations a jugé à propos de décourager, et celui qu’elle a le plus favorisé.
Mais ces circonstances mêmes, qui auraient rendu si avantageux un commerce libre et ouvert entre ces deux peuples, sont précisément celles qui ont donné naissance aux principales entraves qui l’anéantissent. Parce qu’ils sont voisins, ils sont nécessairement ennemis, et sous ce rapport la richesse et la puissance de l’un est d’autant plus redoutable aux yeux de l’autre ; ce qui devrait servir à multiplier les avantages d’une bonne intelligence entre les deux nations ne sert qu’à enflammer la violence de leur animosité mutuelle. Chacune d’elles est riche et industrieuse : les marchands et les manufacturiers de l’une craignent la concurrence de l’activité et de l’habileté de ceux de l’autre. La jalousie mercantile est excitée par l’animosité nationale, et ces deux passions s’enflamment réciproquement l’une par l’autre. Des deux côtés, les marchands de ces deux royaumes, avec cette assurance que des hommes passionnés et mus par l’intérêt mettent à soutenir leurs fausses assertions, ont annoncé la ruine infaillible de leur pays, comme conséquence nécessaire de cette balance défavorable que la liberté des transactions avec le pays voisin ne manquerait pas, suivant eux, de leur donner.
Il n’y a pas de pays commerçant en Europe dont la ruine prochaine n’ait été souvent prédite par les prétendus docteurs de ce système, d’après l’état défavorable de la balance du commerce. Cependant, malgré toutes les inquiétudes qu’ils ont inspirées sur ce point, malgré tous les vains efforts de presque toutes les nations commerçantes pour tourner cette balance en leur faveur et contre leurs voisins, il ne paraît pas qu’aucune nation de l’Europe ait été le moins du monde appauvrie par ce moyen. Au contraire, à mesure qu’un pays, qu’une ville a ouvert ses ports aux autres nations, au lieu de trouver sa ruine dans cette liberté de commerce, comme on devait le craindre d’après les principes du système, elle y a trouvé une source de richesses ; quoique pourtant, s’il y a en Europe quelques villes qui, à certains égards, méritent le nom de ports libres, il n’y a pas de pays auquel on puisse donner absolument ce nom. La Hollande peut-être est celui qui est le plus près d’en avoir le caractère, quoiqu’elle en soit encore extrêmement loin, et il est reconnu que c’est du commerce étranger que la Hollande tire non-seulement toute sa richesse, mais même une grande partie de ce qui lui est indispensable pour subsister.
À la vérité, il y a une autre balance dont j’ai déjà parlé9, qui est très-différente de la balance du commerce, et qui occasionne, selon qu’elle se trouve être favorable ou défavorable, la prospérité ou la décadence d’une nation. C’est la balance entre le produit annuel et la consommation. Comme on l’a déjà observé, si la valeur échangeable du produit annuel excède celle de la consommation annuelle, le capital doit nécessairement grossir annuellement en proportion à cet excédent. Dans ce cas, la société vit sur ses revenus, et ce qu’elle en épargne annuellement s’ajoute naturellement à son capital, et s’emploie de manière à faire naître encore un nouveau surcroît dans le produit annuel. Si, au contraire, la valeur échangeable du produit annuel est au-dessous de la consommation annuelle, le capital de la société doit dépérir annuellement en proportion de ce déficit. Dans ce cas, la société dépense au-delà de ses revenus, et nécessairement entame son capital. Son capital doit donc nécessairement aller en diminuant, et avec lui en même temps la valeur échangeable du produit annuel de l’industrie nationale.
Cette balance de la production et de la consommation diffère totalement de ce qu’on nomme la balance du commerce. Elle pourrait s’appliquer à une nation qui n’aurait point de commerce étranger, mais qui serait entièrement isolée du reste du monde. Elle peut s’appliquer à la totalité des habitants du globe pris en masse, dont la richesse, la population et les progrès dans les arts et l’industrie peuvent aller en croissant par degrés, ou en déclinant de plus en plus.
La balance entre la production et la consommation peut être constamment en faveur d’une nation, quoique ce qu’on appelle la balance du commerce soit, en général, contre elle. Il est possible qu’une nation importe pendant un demi-siècle de suite pour une plus grande valeur que celle qu’elle exporte ; l’or et l’argent qu’on lui apporte pendant tout ce temps peut être en totalité immédiatement envoyé au-dehors ; la quantité d’argent en circulation chez elle peut aller toujours en diminuant successivement, et céder la place à différentes sortes de papier-monnaie ; les dettes même qu’elle contracte envers les autres nations avec lesquelles elle fait ses principales affaires de commerce peuvent aller toujours en grossissant, et cependant, malgré tout cela, pendant la même période, sa richesse réelle, la valeur échangeable du produit annuel de ses terres et de son travail, aller toujours en augmentant dans une proportion beaucoup plus forte. Pour prouver qu’une telle supposition n’est nullement impossible, il suffit de jeter les yeux sur l’état de nos colonies de l’Amérique septentrionale et de leur commerce avec la Grande-Bretagne avant l’époque des derniers troubles10.
Chapitres v et vii, section iii.
Liv. II, chap. v.
Mais, dans le cas supposé, la France aurait un plus grand capital employé à ce commerce ; car elle serait obligée d’employer un capital à la production des marchandises envoyées en Angleterre, tandis que la dernière n’aurait pas de capital employé à la production de celles qu’elle envoie en France, mais seulement à leur transport ; et sur cette portion de son capital elle ferait les mêmes profits que la France*. Mac Culloch. *. On a déjà vu que l’école de Mac Culloch n’admettait pas l’Idée de Smith, le plus ou moins d’avantage qu’offrent les différents emplois des capiteux ; cependant, en général, le maître a raison contre ses disciples. A. B.
Il ne donnerait pas plus de revenu à un pays qu’à l’autre. L’exportation de l’or et de l’argent n’affecte pas plus le capital que l’exportation d’une valeur équivalente de toute autre espèce de marchandise, et ne peut par conséquent apporter de plus grand changement à l’industrie du pays. Mac Culloch.
Il est plus avantageux aux consommateurs, parce que moins la distance d’où les marchandises sont amenées est grande, moins les frais de transport sont élevés, et, par conséquent, plus le prix est réduit ; mais, sous d’autres rapports, il est à peu près indifférent que nous trafiquions avec nos voisins les plus rapprochés, ou avec les peuples situés au bout du monde.
Mac Culloch.
Les marchands ont aujourd’hui des vues plus libérales et plus larges, et en même temps plus exactes de leurs véritables intérêts. Nous en trouvons la preuve dans cette fameuse pétition signée par les premiers marchands de Londres, et soumise à la Chambre des communes en 1820. Elle reconnaît de la manière la plus évidente les avantages supérieurs d’une concurrence sans entraves, et elle demande le rappel de toutes les prohibitions et règlements qui ont pour objet de protéger l’industrie nationale, et non de créer un revenu à l’État. La présentation d’une pétition semblable signale une ère nouvelle dans l’histoire du commerce, car elle nous fait voir qu’il n’existe plus désormais de désaccord sur ce sujet entre les idées des théoriciens rationnels, et les hommes pratiques les plus intelligents*. Mac Culloch. *. Comme toujours, le commentateur voit les choses sous une trop flatteuse apparence. De grands négociants sont facilement partisans de la liberté du commerce, parce qu’ils espèrent en profiter pour négocier plus d’affaires. Mais les producteurs protégés par des droits exagérés ou des prohibitions ne font pas, que nous sachions, des pétitions en faveur de la liberté du commerce, pas plus en Angleterre qu’en France. La Grande-Bretagne se prépare en ce moment (1842) à réduire un grand nombre d’articles de son tarif de douanes, et son parlement est assailli par une multitude de pétitions qui ne ressemblent en rien à la fameuse pétition des négociants de Londres en 1820. A. B.
Mac Culloch prétend, nous ne savons trop sur quels documents, que les anciens Égyptiens n’avaient pas de répugnance pour le commerce étranger et la navigation. Il dit la même chose des Chinois actuels. « Ce sont, dit-il, les compagnies privilégiées qui ont un intérêt à nous représenter le commerce avec la Chine comme très-difficile ; mais depuis que ce commerce est librement ouvert à toutes les nations, l’expérience a prouvé que les Chinois n’ont de répugnance ni pour les étrangers, ni pour le commerce, et que, bien que leur gouvernement soit corrompu et ignorant, leurs habitudes et règlements très-différents des nôtres, il n’en est pas moins possible de traiter les affaires à Canton avec autant de facilité, de sécurité, de promptitude, qu’à Londres ou à New-York. » Il faut avoir un optimisme bien robuste, pour trouver que tout est bien, même en Chine. A. B.
Que dirait Adam Smith aujourd’hui ?
Liv. II, chap. iii.
Ce paragraphe a été écrit en 1775. (Note de l’auteur.)
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

