Les espèces courantes d’un grand État tel que la France ou l’Angleterre, consistent en général presque en entier dans sa propre monnaie. S’il arrive donc, dans un temps, que ces espèces se trouvent usées, rognées ou détériorées de toute autre manière, l’État, par une refonte, parviendra sûrement à rétablir sa monnaie courante. Mais les espèces courantes d’un petit État, tel que Gênes ou Hambourg, ne peuvent guère consister entièrement dans sa propre monnaie ; elles se composent nécessairement en grande partie des monnaies de tous les États voisins avec lesquels ses habitants ont une communication continuelle. Ainsi, un tel État, en réformant sa propre monnaie, ne viendrait pas toujours à bout de réformer ses espèces courantes. Si les lettres de change étrangères y sont payées avec ces espèces courantes, l’incertitude de la valeur réelle de la somme qu’on recevra en une chose qui par sa nature est si peu certaine, doit rendre le cours du change toujours très-contraire à un État tel que celui-ci, tous les États étrangers évaluant sa monnaie courante nécessairement même au-dessous de ce qu’elle vaut.
Quand ces petits États ont commencé à porter leur attention sur les intérêts de leur commerce, pour obvier aux désavantages auxquels cette défaveur du change exposait leurs négociants, il leur est arrivé souvent de statuer que les lettres de change étrangères d’une certaine valeur ne seraient pas payées en espèces courantes, mais en un ordre ou transfert sur les livres d’une banque établie sur le crédit de l’État et sous sa protection, cette banque étant toujours tenue de payer en bon argent, exactement conforme au titre et au poids primitif de la monnaie de l’État. Il paraît que c’est dans cette vue qu’ont été originairement établies les banques de Venise, de Gênes, d’Amsterdam, de Hambourg et de Nuremberg, quoique quelques-unes d’entre elles, par la suite, aient pu servir à d’autres destinations. La monnaie de ces banques étant meilleure que les espèces courantes du pays, elle produisit nécessairement un agio qui fut plus ou moins élevé, selon que les espèces courantes étaient réputées plus ou moins dégradées au-dessous du poids primitif de leur fabrication. L’agio de la banque de Hambourg, par exemple, qu’on dit être communément de 14 pour 100 environ, est la différence qu’on suppose exister entre la bonne monnaie de l’État au titre et au poids primitif de sa fabrication, et les monnaies courantes usées, rognées et détériorées qui y sont versées par tous les États voisins.
Avant 1609, la grande quantité de monnaie étrangère usée et rognée, que le commerce immense d’Amsterdam lui apportait de tous les coins de l’Europe, réduisit la valeur de sa monnaie courante à environ 9 pour 100 au-dessous de la valeur de la bonne monnaie neuve sortant de la fabrication ; celle-ci ne paraissait pas plutôt dans le commerce, qu’elle était fondue ou exportée, comme il arrive toujours en pareil cas. Les marchands, qui regorgeaient de monnaie courante, ne pouvaient pas toujours trouver assez de bonne monnaie pour acquitter leurs lettres de change, et la valeur de ces lettres de change devint variable jusqu’à un certain point, en dépit de plusieurs règlements qu’on fit pour l’empêcher.
En vue de porter remède à ces inconvénients, on établit, en 1609, une banque sous la garantie de la ville. Cette banque reçut tant les monnaies étrangères que la monnaie du pays, usée et hors de poids, sur le pied de leur valeur intrinsèque, payable en bonne monnaie au titre et au poids légal, en déduisant seulement ce qui était nécessaire pour payer les frais du monnayage et les autres dépenses indispensables de l’administration. Pour la valeur qui restait après cette légère déduction, elle donnait un crédit sur ses livres. Ce crédit s’appela argent de banque ; et comme il représentait précisément la monnaie suivant son poids primitif de fabrication, il conservait toujours sa même valeur réelle, et il valait mieux intrinsèquement que la monnaie courante. Il fut statué en même temps que toutes les lettres de change tirées sur Amsterdam ou négociées dans cette place, de la valeur de 600 florins et au-delà, seraient payées en argent de banque, ce qui ôta dès lors toute espèce d’incertitude dans la valeur de ces lettres1. En conséquence de ce règlement, tout commerçant fut obligé de tenir un compte avec la banque, à l’effet de payer ses lettres de change de l’étranger ; ce qui nécessairement donna lieu à une demande assez considérable d’argent de banque.
Outre sa supériorité intrinsèque sur la monnaie courante et la valeur additionnelle que lui donne nécessairement cette demande, l’argent de banque a encore quelques autres avantages. Il ne craint ni le feu, ni les voleurs, ni les autres accidents ; la ville d’Amsterdam est engagée au payement ; on peut payer avec cet argent par un simple transfert2, sans avoir la peine de compter et sans courir le risque du transport d’un lieu dans un autre3. D’après tous ces divers avantages, il paraît que dès le commencement il a produit un agio, et on croit, en général, que toutes les sommes d’argent déposées originairement dans la banque y ont été laissées, personne ne se souciant de demander le payement d’une créance qu’il pouvait vendre sur la place avec bénéfice. En demandant son payement à la banque, le propriétaire d’un crédit sur la banque perdrait ce bénéfice. Un schelling tout neuf sortant de dessous le balancier, n’achètera certainement pas plus de marchandises au marché qu’un de nos vieux schellings ordinaires, tout usés qu’ils sont ; de même, la bonne monnaie de poids qui serait sortie des coffres de la banque pour aller dans ceux d’un particulier, étant une fois mêlée et confondue avec la monnaie courante ordinaire du pays, n’aurait pas eu plus de valeur que cette monnaie courante, de laquelle il n’y aurait plus eu moyen de la distinguer. Tant que cette monnaie restait dans les coffres de la banque, sa supériorité était connue et légalement constatée. Mais, une fois versée dans les coffres d’un particulier, il n’était plus guère possible d’en constater la supériorité, à moins de prendre plus de peine que peut-être n’eût valu la différence. D’ailleurs, étant une fois sortie des coffres de la banque, elle perdait encore tous ses autres avantages d’argent de banque, sa sûreté, sa facilité à être transportée sans peine et sans risque, sa faculté de servir au payement des lettres de change étrangères. Par-dessus tout cela enfin, on ne pouvait pas la faire sortir de ces coffres, comme on va le voir tout à l’heure, sans payer préalablement quelque chose pour frais de garde.
Ces dépôts d’argent monnayé, ou ce que la banque était obligée de rendre en bon argent monnayé, constituaient le capital originaire de la banque, ou la valeur totale de ce qui était représenté par ce qu’on appelait argent de banque. Aujourd’hui, cela est censé n’en constituer qu’une très-petite partie. Dans la vue de faciliter le commerce des lingots, la banque a adopté, depuis plusieurs années, la pratique de donner crédit sur ses livres, moyennant un dépôt d’or ou d’argent en lingots. Ce crédit est, en général, de 5 pour 100 environ au-dessous du prix pour lequel ces lingots passent à la Monnaie. La banque délivre en même temps ce qu’on nomme un reçu ou un récépissé, portant que « la personne dépositaire ou le porteur du récépissé pourra retirer en une seule fois, dans un terme de six mois, les lingots déposés, en refaisant un transfert, au profit de la banque, d’une quantité d’argent de banque, égale à celle pour laquelle il lui a été donné crédit sur les livres lors du dépôt, et à la charge de payer un quart pour 100 pour la garde si le dépôt a été fait en argent, et un demi pour 100 s’il a été fait en or4 » ; mais portant aussi déclaration que, « à défaut de ce payement, à l’expiration dudit terme, le dépôt appartiendra à la banque, au prix pour lequel il a été reçu, ou pour lequel il a été accordé crédit par transfert sur les livres ». Ce qui est ainsi payé pour la garde du dépôt peut être regardé comme une sorte de loyer de magasin ; et si ce loyer de magasin est ainsi fixé beaucoup plus haut pour l’or que pour l’argent, on en a donné plusieurs raisons différentes. Le degré de fin de l’or, a-t-on dit, est plus difficile à constater que celui de l’argent. La fraude est plus aisée sur ce métal, et attendu son plus grand prix, elle entraîne plus de perte. D’ailleurs, l’argent étant le métal qui sert de mesure à l’autre, l’État, a-t-on dit, veut encourager à faire des dépôts d’argent plutôt que des dépôts d’or.
Les dépôts de lingots se font le plus communément quand le prix du lingot est de quelque chose plus bas qu’à l’ordinaire, et on les retire quand ce prix vient à hausser. En Hollande, le prix de marché du lingot est, en général, au-dessous du prix qu’en donne la Monnaie, par la même raison qu’il en était ainsi en Angleterre avant la dernière refonte de la monnaie d’or. On dit que la différence va ordinairement de 6 à 16 stivers5 environ par marc6 ou par 8 onces d’argent à 11 deniers de fin. Le prix de la banque ou le crédit que la banque donne pour des dépôts d’argent à ce titre (quand le dépôt est fait en monnaies étrangères, dont le degré de fin est bien connu et bien constaté, tels que les dollars du Mexique), est de 22 florins le marc. Le prix, à la Monnaie, est à environ 23 florins, et le prix du marché est depuis 23 florins 6 stivers, jusqu’à 23 florins 16 stivers, ou de 2 à 3 pour 100 au-dessous du prix qu’on en donne à la Monnaie7. Les prix du lingot d’or à la banque, à la Monnaie et au marché sont, entre eux trois, en proportion à peu près pareille à celle ci-dessus. En général, une personne peut vendre son récépissé pour la différence de prix entre le prix du marché du lingot et son prix à la Monnaie. Un récépissé pour lingot vaut toujours quelque chose et, par conséquent, il arrive rarement que quelqu’un laisse expirer son récépissé, ou bien laisse tomber ses lingots à la banque au prix qui en a été donné, soit faute de les retirer avant l’expiration des six mois, soit faute d’avoir l’attention de payer le quart ou le demi pour 100, à l’effet d’obtenir un nouveau récépissé pour six autres mois. Cependant, quoique cela arrive rarement, cela se voit quelquefois, et plus souvent à l’égard de l’or qu’à l’égard de l’argent, à cause du droit plus fort qui se paye pour la garde du métal le plus précieux.
La personne qui, au moyen d’un dépôt de lingots, obtient un crédit sur la banque et un récépissé, paye ses lettres de change à leur échéance avec son crédit sur la banque et, quant à son récépissé, elle le vend ou elle le garde, selon qu’elle présume que le prix du lingot est dans le cas de baisser ou de hausser. Le récépissé et le crédit sur la banque restent rarement longtemps dans la même main, et il n’est pas besoin qu’ils y restent. La personne qui a un récépissé et qui veut retirer des lingots trouve toujours en abondance des crédits sur la banque ou de l’argent de banque à acheter au prix ordinaire, et la personne qui a de l’argent de banque et qui a besoin de retirer des lingots trouve toujours des récépissés en aussi grande abondance.
Les propriétaires de crédits sur la banque et les porteurs des récépissés forment deux différentes sortes de créanciers à l’égard de la banque.
Le porteur d’un récépissé ne peut retirer le lingot pour lequel ce récépissé a été délivré, sans rétrocéder à la banque une somme, en argent de banque, égale au prix auquel le lingot a été reçu. S’il n’a pas d’argent de banque, il faut qu’il en achète de ceux qui en ont. Le propriétaire d’argent de banque ne peut retirer de lingots, à moins de présenter à la banque des récépissés représentant la valeur des lingots dont il a besoin. S’il n’a pas de récépissé, il faut qu’il en achète de ceux qui en ont. Quand le porteur d’un récépissé achète de l’argent de banque, il achète la faculté de retirer une quantité de lingots qui valent, au prix de la Monnaie, 5 pour 100 au-dessus du prix donné par la banque. Ainsi, l’agio de 5 pour 100 qu’il paye communément pour avoir cet argent de banque, il ne le paye pas pour une valeur imaginaire, mais bien pour une valeur réelle. Quand le propriétaire d’argent de banque achète un récépissé, il achète la faculté de retirer une quantité de lingots, qui valent, au prix de marché, communément de 2 à 3 pour 100 au-dessus du prix qu’on en donne à la Monnaie. Le prix qu’il donne pour ce récépissé est donc également payé pour une valeur réelle. Le prix du récépissé et le prix de l’argent de banque composent ou complètent entre eux la valeur entière ou le prix du lingot.
La banque donne pareillement des récépissés, aussi bien que des crédits, sur des dépôts de monnaie courante du pays ; mais ces récépissés sont souvent sans valeur ou n’ont pas de prix au marché. Par exemple, sur les ducatons, qui passent dans la monnaie courante pour 3 florins 3 stivers chacun, la banque donne un crédit de 3 florins seulement, ou de 5 pour 100 au-dessous de leur valeur courante. Elle délivre pareillement un récépissé qui autorise le porteur à retirer en une fois, et dans un terme de six mois, le nombre de ducatons déposés, en payant pour la garde le droit d’un quart pour 100. Le plus souvent, ce récépissé n’aura point de valeur au marché. Trois florins, argent de banque, se vendent généralement sur la place 3 florins 3 stivers, valeur totale des ducatons, s’ils étaient retirés de la banque ; et encore il faudrait, avant de pouvoir les retirer, payer le quart pour le droit de garde, ce qui serait en pure perte pour le porteur du récépissé. Cependant, si l’agio de la banque venait une fois à tomber à 3 pour 100, alors ces sortes de récépissés pourraient avoir un prix au marché, et ils pourraient se vendre à un et trois quarts pour 100. Mais l’agio de la banque étant aujourd’hui, en général, à 5 pour 100 environ, on laisse souvent ces sortes de récépissés expirer, ou, comme on dit, tomber à la banque. Les récépissés qui sont délivrés pour des dépôts de ducats d’or, y tombent encore plus fréquemment à cause du droit de dépôt plus fort, ou du demi pour 100 qu’il faut payer pour leur garde avant de pouvoir les retirer. Les 5 pour 100 que gagne la banque quand on laisse ces dépôts de monnaie ou de lingots tomber à la banque, peuvent être considérés comme un loyer de magasin pour la garde à perpétuité de ces dépôts.
L’argent de banque dont les récépissés sont expirés doit faire une somme très-considérable. Il faut y comprendre tout le capital originaire de la banque qui y a été laissé, à ce qu’on suppose généralement, depuis le temps où il a été déposé d’abord, personne ne se souciant ni de renouveler son récépissé ni de reprendre son dépôt, attendu que, par les raisons qui ont été exposées plus haut, on ne pouvait faire ni l’un ni l’autre sans perte. Mais quel que puisse être le montant de cette somme, elle est fort petite, à ce qu’on croit, si on la compare à la masse totale de l’argent de banque. Il y a déjà bien des années que la banque d’Amsterdam est le grand magasin de dépôt de toute l’Europe pour les lingots, et il arrive rarement qu’on laisse les récépissés pour lingots expirer, ou, comme on dit, tomber à la banque. On croit que la très-grande partie de l’argent de banque ou des crédits sur les livres de la banque ont été créés, depuis tout ce temps, par des dépôts de ce genre que les commerçants en lingots font et retirent sans cesse.
On ne peut faire aucune demande à la banque qu’en vertu d’un reçu ou récépissé. La portion bien plus petite d’argent de banque dont les récépissés sont expirés se trouve mêlée et confondue avec la portion, beaucoup plus grande, dont les récépissés sont encore en vigueur ; de manière que, quoiqu’il puisse y avoir une somme très-considérable d’argent de banque pour laquelle il n’y a point de récépissés, cependant il n’y a aucune somme ou portion spécifique d’argent de banque qui ne soit pas sujette à être demandée à tout moment en vertu d’un récépissé. La banque ne peut devoir la même chose à deux personnes à la fois, et le propriétaire d’argent de banque qui n’a pas de récépissé ne peut demander de payement à la banque, à moins qu’il n’en achète un. Dans les temps calmes et ordinaires, il ne doit pas être difficile d’en trouver un à acheter au prix courant de la place, qui, en général, correspond au prix auquel il pourra vendre le lingot ou les espèces que ce récépissé l’autorise à retirer de la banque.
Il n’en serait pas de même au moment d’une calamité publique, d’une invasion, par exemple, telle que celle qui eut lieu de la part des Français en 1672. Les propriétaires d’argent de banque, en pareil cas, étant tous très-pressés de retirer leurs fonds de la banque, pour les avoir eux-mêmes entre leurs mains, la demande de récépissés serait telle qu’elle pourrait en faire monter le prix à un taux exorbitant. Les porteurs de récépissés pourraient faire la loi et spéculer sur des profits excessifs ; ils pourraient, au lieu de 2 ou 3 pour 100, exiger la moitié de l’argent de banque dont il a été donné crédit sur les dépôts pour lesquels les récépissés respectifs ont été délivrés. L’ennemi même, connaissant la constitution de la banque, pourrait faire acheter sur la place tous les récépissés possibles, afin d’empêcher que le trésor ne disparût. Dans des circonstances pareilles, on présume que la banque s’affranchirait de sa règle ordinaire, de ne payer qu’aux porteurs des récépissés. Les porteurs de récépissés qui n’ont pas d’argent de banque, ont dû nécessairement déjà toucher, à 2 ou 3 pour 100 près, toute la valeur des dépôts pour lesquels leurs récépissés respectifs ont été délivrés. En conséquence, dit-on, la banque, en pareil cas, ne se ferait pas scrupule de payer en espèces ou en lingots la totalité des valeurs pour lesquelles seraient crédités sur ses livres les propriétaires d’argent de banque qui n’auraient pu se procurer de récépissés, mais en payant en même temps 2 ou 3 pour 100 aux porteurs de récépissés, qui n’auraient pas d’argent de banque ; ce qui est tout ce qu’on peut présumer leur revenir avec justice dans un pareil état de choses.
Même dans les temps calmes et ordinaires, l’intérêt des porteurs de récépissés est de faire baisser l’agio, afin de pouvoir acheter d’autant meilleur marché l’argent de banque et, conséquemment, le lingot que leurs récépissés les mettraient pour lors en état de retirer de la banque, ou bien afin de pouvoir vendre d’autant plus cher leurs récépissés à ceux qui, n’ayant que de l’argent de banque sans récépissé, voudraient retirer des lingots, le prix du récépissé étant, en général, équivalent à la différence entre le prix de l’argent de banque au cours de la place, et celui des espèces ou lingots pour lesquels le récépissé a été délivré. L’intérêt des propriétaires d’argent de banque, au contraire, est de faire monter l’agio, afin de pouvoir vendre d’autant plus cher leur argent de banque, ou acheter le récépissé d’autant meilleur marché. Pour empêcher toutes les manœuvres d’agiotage auxquelles ce conflit d’intérêts opposés pouvait quelquefois donner heu, la banque a pris, depuis quelques années, le parti de vendre en tout temps de l’argent de banque pour les espèces courantes, à l’agio de 5 pour 100, et de le racheter aussi, en tout temps, à 4 pour 100 d’agio. D’après cette résolution de la banque, l’agio ne peut jamais ni monter au-dessus de 5 pour 100, ni baisser au-dessous de 4, et la proportion entre le prix de l’argent de banque et celui des espèces courantes se maintient en tout temps sur la place, très-près de la véritable proportion de leurs valeurs intrinsèques. Avant que cette résolution eût été prise, habituellement le prix de l’argent de banque, sur la place, tantôt montait jusqu’à 9 pour 100 d’agio, tantôt baissait jusques au pair, suivant que l’influence de l’un ou de l’autre de ces deux intérêts opposés venait à dominer sur la place.
La banque d’Amsterdam fait profession de ne pas prêter la moindre partie des fonds qu’elle a en dépôt, mais de garder dans ses coffres, pour chaque florin dont elle donne crédit sur ses livres, la valeur d’un florin en argent ou lingot. Qu’elle garde dans ses coffres tout l’argent ou lingot dont il y a des récépissés en circulation, que par conséquent on peut lui demander d’un moment à l’autre, et qui dans le fait va et revient sans cesse dans ses coffres, c’est ce dont on ne peut guère douter. Mais qu’elle en fasse de même à l’égard de cette partie de son capital pour laquelle il n’y a que des récépissés, expirés depuis longtemps, qu’on ne peut jamais lui demander dans les temps calmes et ordinaires, et que vraiment on peut s’attendre à y voir rester pour toujours ou au moins aussi longtemps que subsisteront les États des Provinces-Unies, c’est ce qui paraîtra peut-être plus douteux. Cependant on croit à Amsterdam, comme à l’article de foi le mieux établi, que chaque florin qui circule comme argent de banque a son florin correspondant qu’on trouvera en tout temps en or ou argent dans le trésor de la banque ; c’est ce dont la ville est garante. La banque est sous la direction des quatre bourgmestres régnants, qui changent chaque année. À chacune de ces mutations, les quatre bourgmestres nouveaux entrant en fonctions visitent le trésor, le vérifient en le comparant avec les livres, le reçoivent sous serment, et le délivrent l’année suivante avec les mêmes solennités et les mêmes formes, aux quatre fonctionnaires qui leur succèdent ; et chez cette nation sage et religieuse, les serments sont encore comptés pour quelque chose. Cette rotation continuelle d’administrateurs serait elle seule, à ce qu’il semble, une garantie suffisante contre toute manœuvre qui ne serait pas de nature à être avouée. Au milieu de toutes les révolutions que les diverses factions ont fait naître dans le gouvernement d’Amsterdam, en aucun temps on n’a vu le parti dominant accuser ses prédécesseurs d’infidélité dans l’administration de la banque. Aucun chef d’accusation n’eût été plus propre à porter au parti abattu des coups mortels pour son crédit et ses ressources, et s’il y avait eu moyen de soutenir un pareil grief, on peut être bien sûr qu’il aurait été mis en avant. En 1672, quand le roi de France était à Utrecht, la banque d’Amsterdam fit ses payements de manière à ne pas laisser de doute sur la fidélité avec laquelle elle avait respecté ses engagements. Quelques-unes des pièces qui furent alors retirées de ses coffres portaient encore l’empreinte du feu qui les avait attaquées lors de l’incendie arrivé à l’hôtel de ville peu de temps après l’établissement de la banque. Ainsi, ces pièces y étaient restées depuis cette époque.
Une question qui a longtemps exercé la curiosité des oisifs, c’est de savoir quel est le montant du trésor de la banque. On ne peut offrir là-dessus que de pures conjectures. En général, on compte qu’il y a environ deux mille personnes qui tiennent des comptes avec la banque, et en accordant que, l’une dans l’autre, elles aient en crédit sur leurs comptes respectifs 1500 livres sterling, ce qui est beaucoup, la totalité de l’argent de banque et, par conséquent, du trésor en caisse, s’élèverait à environ 3 millions sterling, ou à 33 millions de florins. Cette somme est considérable et suffisante pour soutenir une circulation très-étendue ; mais il y a bien loin de là aux idées folles que quelques personnes se sont faites de ce trésor.
La ville d’Amsterdam tire de la banque un revenu considérable, outre ce qu’on peut appeler le loyer de magasin ou droit de dépôt, dont nous avons parlé. Chaque personne qui ouvre pour la première fois un compte avec la banque paye un droit de 18 florins, et pour chaque nouveau compte, 3 florins 3 stivers ; pour chaque transfert sur les livres, on paye 2 stivers, et si le transfert est pour une somme au-dessous de 300 florins, on paye 6 stivers ; ce qui a eu pour objet d’empêcher que les petites opérations ne devinssent trop multipliées8. Une personne qui néglige de régler son compte deux fois par an paye, par forme d’amende, 25 florins. Une personne qui passe à l’ordre de quelqu’un un transfert pour une somme qui excède le crédit porté à son compte, est obligée de payer 3 pour 100 de l’excédant, et par-dessus le marché son ordre est mis au rebut9. On pense aussi que la banque fait un gros profit sur la vente des espèces étrangères ou des lingots qu’on lui laisse quelquefois faute de renouveler les récépissés, et qu’elle garde toujours jusqu’à ce qu’elle trouve le moment de les vendre avantageusement. Elle fait encore un profit en vendant l’argent de banque à 5 pour 100 d’agio, et le rachetant à 4. Ces divers bénéfices s’élèvent bien au-dessus de ce qui est nécessaire pour payer les gages des employés et défrayer les autres dépenses d’administration. Ce qui se paye seulement pour la garde des lingots sur récépissés monte, par année, à un revenu net de 150 à 200,000 florins. D’ailleurs, l’objet de cette institution a été l’utilité publique, et non le projet d’en tirer aucun revenu. Son but était de soulager le commerce des inconvénients d’un change défavorable ; le revenu qui en résulterait n’entrait pas dans le calcul, et on peut le regarder comme accidentel.
Mais il est bien temps de terminer cette longue digression, dans laquelle je me suis insensiblement laissé entraîner en cherchant à expliquer les raisons pour lesquelles, entre les pays qui payent en ce qu’on appelle argent de banque, et ceux qui payent en espèces courantes, le change paraît généralement être en faveur des premiers et contre les autres. Les premiers payent en une espèce de monnaie dont la valeur intrinsèque est toujours la même, et précisément conforme aux titre et poids de fabrication de leurs monnaies respectives ; les autres payent en une espèce de monnaie dont la valeur intrinsèque est dans le cas de varier sans cesse, et se trouve presque toujours plus ou moins au-dessous de ce poids de fabrication.
Ce règlement n’était pas en vigueur. De tous les pays du Nord on a tiré sur Amsterdam argent courant, et les lettres ont été payées sans l’entremise de la banque.
Ce transfert ou transport d’argent de banque sur les livres se nomme aussi assignation. Le créancier de la banque cesse de l’être dès qu’il assigne sa partie à une autre personne, et celle-ci est alors couchée sur les livres, comme créancière.
Une loi expresse interdit tout arrêt juridique, direct ou indirect, sur les sommes ou valeurs en banque appartenant à qui que ce soit.
Depuis 1776, le droit a été d’un quart pour 100 sur dépôt de toutes espèces, or ou argent, sauf les ducatons, pour dépôt desquels on a payé demi pour cent seulement. Les lingots, or ou argent, ont payé demi pour 100.
Le stiver est la vingtième partie du florin. Le florin est à peu près égal à 2 fr. 10 cent.
Le marc de Hollande excède de douze grains notre marc de France : leur rapport est 1 et 1/384 à 1.
Voici les prix auxquels la banque d’Amsterdam reçoit aujourd’hui (septembre 1775) les lingots et les différentes monnaies. ARGENT. Dollars du Mexique ou piastres, 22 flor. par marc. Écus de France, 22 flor. par marc. Monnaie d’argent d’Angleterre, 22 flot. par marc. Piastres du Mexique, au nouveau coin, 21 flor. 10 stiv. par marc. Ducatons, 3 flot. pièce. Rixdallers, 2 flot. 8 stiv. pièce. Le lingot d’argent, à 11 den. de fin, 21 flor. par marc, et dans cette proportion, jusqu’à un quart ou 3 den. de fin, dont on donne 5 flot. Lingots fins, 23 flot. par marc. OR. Portugaises, 310 flot. par marc. Guinées, 310 flot. par marc. Louis d’or neufs, 310 flot. par marc. Louis d’or vieux, 300 flot. par marc. Ducats neufs, 4 flot. 10 stiv. 8 penn. par ducat. Le lingot d’or est reçu à raison du degré de fin comparé à celui des monnaies ci-dessus. On donne, sur l’or fin, 340 flot. par marc. En général cependant on donne un peu plus sur une monnaie dont le titre est connu, que sur des lingots d’or ou d’argent dont on ne peut constater le degré de fin que par la fonte et l’essai. (Note de l’auteur.)
Il en coûte aussi 6 stiv. pour chaque partie qu’on veut faire écrire en banque passé onze heures du matin.
Mais si le même jour il entre en banque, à son compte, une somme suffisante, l’amende est réduite à un demi pour 100. Au reste, toutes les amendes pour corrections de compte ou retard d’heure sont au profit des pauvres.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

