Chapitre VII — Des colonies
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Section première. — Des motifs qui ont fait établir de nouvelles colonies.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre IV, chapitre vii — Section première. — Des motifs qui ont fait établir de nouvelles colonies.

Le premier établissement des différentes colonies européennes dans l’Amérique et dans les Indes occidentales n’a pas eu pour cause un intérêt aussi simple et aussi évident que celui qui donna lieu à l’établissement des anciennes colonies grecques et romaines.

Tous les différents États de l’ancienne Grèce ne possédaient chacun qu’un fort petit territoire, et quand la population de l’un d’eux s’était accrue au-delà de ce que le territoire pouvait aisément faire subsister, on envoyait une partie du peuple chercher une nouvelle patrie dans quelque contrée lointaine ; les nations guerrières dont ils étaient entourés de toutes parts ne permettaient guère à aucun de ces États de pouvoir agrandir beaucoup son territoire autour de soi. Les colonies des Doriens se rendaient principalement en Italie et en Sicile, qui, dans les temps antérieurs à la fondation de Rome, étaient habitées par des peuples entièrement barbares ; celles des Ioniens et des Éoliens, les deux autres grandes tribus des Grecs, se rendaient dans l’Asie Mineure et dans les îles de la mer Égée, dont il paraît que les habitants, à cette époque, étaient absolument au même état que ceux de l’Italie et de la Sicile. Quoique la mère patrie regardât la colonie comme un enfant qui avait droit en tout temps à ses secours et à toutes ses préférences, et qui lui devait en retour beaucoup de reconnaissance et de respect, cependant c’était à ses yeux un enfant émancipé, sur lequel elle ne prétendait réclamer aucune autorité ni juridiction directe. La colonie établissait les formes de son gouvernement, portait ses lois, choisissait ses magistrats, et faisait la paix ou la guerre avec ses voisins, comme un État indépendant, sans avoir besoin d’attendre l’approbation ou le consentement de la métropole. Il n’y a rien de plus simple et de plus évident que l’intérêt qui dirigea ces peuples dans chaque établissement de ce genre.

Rome, comme la plupart des autres républiques anciennes, fut fondée originairement sur une loi agraire qui partagea le territoire commun, suivant certaines proportions, entre les différents citoyens qui composaient l’État. Le cours des choses humaines, les mariages, les successions, les aliénations, dérangèrent nécessairement cette division primitive, et il en arriva fréquemment que des terres qui avaient été destinées à la subsistance de plusieurs familles différentes tombèrent dans la possession d’une seule personne. Pour remédier à ce désordre (car cet état de choses fut regardé comme un désordre), on porta une loi, qui restreignait à cinq cents jugera, environ trois cent cinquante acres1 d’Angleterre, la quantité de terre qu’un citoyen pourrait posséder. Cette loi cependant (quoique nous lisions qu’elle a été mise à exécution en deux ou trois circonstances) fut négligée ou éludée, et l’inégalité des fortunes alla toujours croissant. La plus grande partie des citoyens n’avait pas de terres, et d’après les mœurs et les coutumes de ces temps-là, il était difficile à un homme libre de se maintenir sans cela dans l’indépendance. Aujourd’hui, quoiqu’un homme pauvre n’ait pas de terre en propriété, cependant, s’il a un petit capital, il peut affermer la terre d’un autre ou faire quelque petit commerce de détail ; et s’il n’a pas de capital, il peut trouver de l’emploi, ou comme artisan, ou dans les travaux de la campagne. Mais chez les anciens Romains les terres du riche étaient toutes cultivées par des esclaves qui travaillaient sous un inspecteur esclave lui-même ; de manière qu’un homme libre pauvre n’avait guère la chance de trouver de l’emploi, soit comme fermier, soit comme ouvrier. Toutes les professions du commerce et de l’industrie, même dans le commerce de détail, étaient aussi exercées par les esclaves des riches, pour le compte de leurs maîtres, et ceux-ci avaient trop de puissance et de crédit pour qu’un homme libre pauvre pût espérer de soutenir une pareille concurrence. Les citoyens qui ne possédaient pas de terres n’avaient donc d’autres moyens de subsistance que les largesses des candidats aux élections annuelles. Lorsque les tribuns avaient envie d’animer le peuple contre les riches et les grands, ils lui rappelaient l’ancien partage des terres, et ils lui représentaient la loi qui limitait cette espèce de propriété privée, comme étant la loi fondamentale de la république. Le peuple prit l’habitude de demander des terres à grands cris, et les riches et les grands étaient bien résolus, comme on peut le penser, à ne lui céder aucune partie des leurs. Pour le contenter donc à un certain point, ils proposèrent fréquemment d’envoyer au-dehors une colonie nouvelle. Mais Rome conquérante n’était pas réduite, même dans ces occasions, à la nécessité d’envoyer ses citoyens chercher fortune par le monde, pour ainsi dire, sans savoir où se placer. Elle leur assignait, en général, des terres dans les provinces conquises de l’Italie, où, se trouvant établis dans l’étendue du domaine de la république, ils ne pouvaient jamais former un État indépendant ; ils n’étaient au plus qu’une espèce de corporation qui avait bien la faculté de porter des règlements pour son propre gouvernement, mais qui était sujette en tout temps à l’inspection, à la juridiction et à la puissance législative de la métropole. L’envoi d’une colonie nouvelle de ce genre non-seulement donnait quelque satisfaction au peuple, mais encore souvent formait une sorte de garnison dans une province nouvellement conquise, dont autrement l’obéissance aurait été fort peu assurée. Ainsi, soit que l’on considère la nature de l’établissement en lui-même, soit que l’on considère les motifs qui l’avaient fait faire, une colonie romaine était tout à fait différente d’une colonie grecque. Aussi les mots qui, dans les langues originaires, désignaient ces différents établissements avaient-ils des significations fort différentes. Le mot latin colonia veut simplement dire plantation ou culture des terres. Le mot grec [mot en grec dans le texte] veut dire au contraire une séparation de demeure, une émigration du pays, un abandon de la maison. Mais quoique les colonies établies par le peuple romain différassent à beaucoup d’égards des colonies grecques, cependant l’intérêt qui le porta à les établir n’était pas moins simple ni moins évident. Ces deux institutions tirèrent l’une et l’autre leur origine, ou d’une nécessité indispensable, ou d’une utilité claire et manifeste2

L’établissement des colonies européennes dans l’Amérique et dans les Indes occidentales n’a pas été un effet de la nécessité ; et quoique l’utilité qui en est résultée ait été très-grande, cependant elle n’est pas tout à fait si claire ni si évidente. Cette utilité ne fut pas sentie lors de leur premier établissement ; elle ne fut le motif ni de cet établissement ni des découvertes qui y donnèrent occasion, et même encore aujourd’hui, la nature de cette utilité, son étendue et ses bornes ne sont peut-être pas des choses parfaitement bien comprises.

Dans le cours des quatorzième et quinzième siècles, les Vénitiens faisaient un commerce très-avantageux en épiceries et autres denrées des Indes orientales, qu’ils répandaient chez les autres nations de l’Europe. Ils achetaient ces marchandises en Égypte, qui était alors sous la domination des Mamelucks, ennemis des Turcs, comme l’étaient les Vénitiens, et cette union d’intérêt, aidée de l’argent de Venise, forma une telle liaison, que les Vénitiens eurent presque le monopole de ce commerce.

Les grands profits des Vénitiens excitèrent la cupidité des Portugais. Pendant le cours du quinzième siècle, ceux-ci avaient tâché de trouver par mer une route qui les conduisît aux pays d’où les Maures leur apportaient, à travers le désert, de l’ivoire et de la poudre d’or. Ils découvrirent les îles de Madère, les Canaries, les Açores, les îles du Cap-Vert, la côte de Guinée, celle de Loango, Congo, Angola et Benguela, et enfin le cap de Bonne-Espérance. Ils désiraient depuis longtemps avoir part au commerce avantageux des Vénitiens, et cette dernière découverte leur ouvrait une perspective probable d’en venir à bout. En 1497, Vasco de Gama fit voile du port de Lisbonne avec une flotte de quatre vaisseaux, et après une navigation de onze mois, il toucha la côte de l’Indostan et conduisit ainsi à son terme un cours de découvertes suivi avec une grande constance et presque sans interruption pendant près d’un siècle.

Quelques années avant cet événement, tandis que l’Europe en suspens attendait l’issue des entreprises des Portugais, dont le succès paraissait encore être douteux, un pilote génois formait le dessein encore plus hardi de faire voile aux Indes orientales par l’ouest. La situation de ces pays était très-imparfaitement connue en Europe. Le peu de voyageurs européens qui les avaient vus en avaient exagéré la distance, peut-être parce qu’à des yeux simples et ignorants, ce qui était réellement très-grand, et qu’ils ne pouvaient mesurer, paraissait presque infini, ou peut-être parce qu’en représentant à une distance aussi immense de l’Europe les régions par eux visitées, ils croyaient augmenter le merveilleux de leurs aventures. Colomb conclut avec justesse que, plus la route était longue par l’est, moins elle devait l’être par l’ouest. Il proposa donc de prendre cette route, comme étant à la fois la plus courte et la plus sûre, et il eut le bonheur de convaincre Isabelle de Castille de la possibilité du succès. Il partit du port de Palos en août 1492, près de cinq ans avant que la flotte de Vasco de Gama sortît du Portugal ; et, après un voyage de deux ou trois mois, il découvrit d’abord quelques-unes des petites îles Lucayes ou de Bahama, et ensuite la grande île de Saint-Domingue.

Mais les pays découverts par Colomb dans ce voyage ou dans ses voyages postérieurs n’avaient aucune ressemblance avec ceux qu’il avait été chercher. Au lieu de la richesse, de la culture et de la population de la Chine et de l’Indostan, il ne trouva, à Saint-Domingue et dans toutes les autres parties du Nouveau-Monde qu’il put voir, qu’un pays couvert de bois, inculte et habité seulement par quelques tribus de sauvages nus et misérables. Cependant, il ne pouvait aisément se décider à croire que ces pays ne fussent pas les mêmes que ceux décrits par Marco-Polo, le premier Européen qui eût vu les Indes orientales, ou du moins le premier qui en eût laissé quelque description ; et souvent, pour le ramener à l’idée favorite dont il était préoccupé, quoiqu’elle fût démentie par la plus claire évidence, il suffisait de la plus légère similitude, comme celle qui se trouve encore le nom de Cibao, montagne de Saint-Domingue, et le Cipango, mentionné par Marco-Polo. Dans ses lettres à Ferdinand et Isabelle, il donnait le nom de Indes aux pays qu’il avait découverts. Il ne faisait aucun doute que ce ne fût l’extrémité de ceux visités par Marco-Polo, et qu’il ne fût déjà peu éloigné du Gange ou des contrées qui avaient été conquises par Alexandre. Même quand il fut enfin convaincu que les pays où il était ne ressemblaient en rien à ceux-là, il continua toujours de se flatter que ces riches contrées n’étaient pas à une grande distance et, en conséquence, dans un autre voyage, il se mit à leur recherche le long de la côte de Terre-Ferme et vers l’isthme de Darien.

Par une suite de cette méprise de Colomb, le nom d’Indes est toujours demeuré depuis à ces malheureuses contrées, et quand à la fin il fut bien clairement démontré que les nouvelles Indes étaient totalement différentes des anciennes, les premières furent appelées Indes occidentales, pour les distinguer des autres qu’on nomma Indes orientales.

Il était néanmoins important pour Colomb que les pays qu’il avait découverts, quels qu’ils fussent, pussent être représentés à la cour d’Espagne comme des pays de très-grande importance ; et à cette époque, ces contrées, pour ce qui constitue la richesse réelle d’un pays, c’est-à-dire dans les productions animales ou végétales du sol, n’offraient rien qui pût justifier une pareille description.

Le plus gros quadrupède vivipare de Saint-Domingue était le cori, espèce d’animal qui tient le milieu entre le rat et le lapin, et que M. de Buffon suppose être le même que l’aperéa du Brésil. Il ne paraît pas que cette espèce ait jamais été très-nombreuse, et on dit qu’elle a été depuis longtemps presque entièrement détruite, ainsi que quelques autres espèces d’animaux encore plus petits, par les chiens et les chats des Espagnols. C’était pourtant, avec un très-gros lézard nommé ivana ou iguane, ce qui constituait la principale nourriture animale qu’offrit le pays.

La nourriture végétale des habitants, quoique fort peu abondante par leur manque d’industrie, n’était pas tout à fait aussi chétive. Elle consistait en blé d’Inde, ignames, patates, bananes, etc., plantes qui étaient alors totalement inconnues en Europe et qui n’y ont jamais été depuis très-estimées, ou dont on a supposé ne pouvoir jamais tirer une substance aussi nourrissante que des espèces ordinaires de grains et de légumes cultivés de temps immémorial dans cette partie du monde.

La plante qui donne le coton offrait, à la vérité, une matière de fabrication très-importante, et c’était sans doute alors pour les Européens la plus précieuse de toutes les productions végétales de ces îles. Mais, quoiqu’à la fin du quinzième siècle les mousselines et autres ouvrages de coton des Indes orientales fussent très-recherchés dans tous les pays de l’Europe, cependant il n’y avait nulle part de manufactures de coton. Ainsi, cette production elle-même ne pouvait alors paraître d’une très-grande importance aux yeux des Européens.

Colomb ne trouvant donc rien, ni dans les végétaux ni dans les animaux des pays de ses nouvelles découvertes, qui pût justifier la peinture très-avantageuse qu’il voulait en faire, tourna son attention du côté des minéraux, et il se flatta d’avoir trouvé, dans la richesse des productions de ce dernier règne, de quoi compenser largement le peu de valeur de celles des deux autres. Les petits morceaux d’or dont les habitants se faisaient une parure, et qu’ils trouvaient fréquemment, à ce qu’il apprit, dans les ruisseaux et les torrents qui tombaient des montagnes, suffirent pour lui persuader que ces montagnes abondaient en mines d’or des plus riches. En conséquence, il représenta Saint-Domingue comme un pays où l’or était en abondance, et dès lors comme une source inépuisable de véritables richesses Pour la couronne et pour le royaume d’Espagne, conformément aux préjugés qui règnent aujourd’hui et qui régnaient déjà à cette époque. Lorsque Colomb, au retour de son premier voyage, fut admis, avec les honneurs d’une espèce de triomphe, en la présence des souverains de Castille et d’Aragon, on porta devant lui, en pompe solennelle, les principales productions des pays qu’il avait découverts. Les seules parties de ces productions qui eussent quelque valeur consistaient en de petites lames, bracelets et autres ornements d’or, et en quelques balles de coton. Le reste était des objets de pure curiosité, propres à exciter l’étonnement du peuple : des joncs d’une taille extraordinaire, des oiseaux d’un très-beau plumage et des peaux rembourrées du grand alligator et du manati ; le tout précédé par six ou sept des malheureux naturels du pays, dont la figure et la couleur singulières ajoutaient beaucoup à la nouveauté de ce spectacle.

D’après le rapport de Colomb, le conseil de Castille résolut de prendre possession d’un pays dont les habitants étaient évidemment hors d’état de se défendre. Le pieux dessein de le convertir au christianisme sanctifia l’injustice du projet. Mais l’espoir d’y puiser des trésors fut le vrai motif qui décida l’entreprise ; et pour donner le plus grand poids à ce motif, Colomb proposa que la moitié de tout l’or et de tout l’argent qu’on y trouverait appartînt à la couronne. Cette offre fut acceptée par le conseil.

Tant que la totalité ou la plus grande partie de l’or que les premiers chefs de l’entreprise importèrent en Europe ne leur coûta que la peine de piller des sauvages sans défense, cette taxe, quelque lourde qu’elle fût, n’était pas très-difficile à payer ; mais quand les naturels furent une fois dépouillés de tout ce qu’ils en avaient, ce qui fut complètement achevé en six ou huit ans à Saint-Domingue et dans les autres pays de la découverte de Colomb, et quand, pour en trouver davantage, il fut devenu nécessaire de fouiller les mines, alors il n’y eut plus aucune possibilité d’acquitter cette taxe. Aussi dit-on que la manière rigoureuse dont on l’exigea fut la première cause de l’abandon total des mines de Saint-Domingue, qui, depuis, n’ont jamais été exploitées. Elle fut donc bientôt réduite à un tiers, ensuite à un cinquième, puis à un dixième, et enfin à un vingtième du produit brut des mines d’or. La taxe sur l’argent continua pendant longtemps à rester au cinquième du produit brut, et ce n’est que dans le courant de ce siècle qu’elle a été réduite au dixième. Mais il ne paraît pas que les premiers entrepreneurs aient pris un grand intérêt à ce dernier métal. Tout ce qui était moins précieux que l’or ne leur semblait pas digne d’attention.

Toutes les autres entreprises des Espagnols dans le Nouveau-Monde, postérieures à celles de Colomb, paraissent avoir eu le même motif. Ce fut cette soif sacrilège de l’or qui porta Oïeda, Nicuessa et Vasco Nuñez de Balboa à l’isthme de Darien, qui porta Cortez au Mexique, Almagro et Pizarre au Chili et au Pérou. Quand ces aventuriers arrivaient sur quelque côte inconnue, leur premier soin était toujours de s’enquérir si on pouvait y trouver de l’or et, d’après les informations qu’ils se procuraient sur cet article, ils se déterminaient à s’établir dans le pays ou à l’abandonner.

De tous les projets incertains et dispendieux qui mènent à la banqueroute la plupart des gens qui s’y livrent, il n’y en a peut-être aucun de si complètement ruineux que la recherche de nouvelles mines d’or ou d’argent. C’est, à ce qu’il semble, la plus inégale de toutes les loteries du monde, ou celle dans laquelle il y a le moins de proportion entre le gain de ceux qui ont des lots, et la perte de ceux qui tirent des billets blancs ; car, quoique les lots soient en très-petite quantité et les billets blancs très-nombreux, le prix ordinaire du billet est la fortune tout entière d’un homme très-riche. Au lieu de remplacer le capital employé avec les profits ordinaires que rendent les capitaux, les entreprises pour des recherches de mines absorbent communément et profits et capitaux. De tous les projets, ce sont donc ceux auxquels un législateur prudent, jaloux d’augmenter le capital de son pays, évitera de donner des encouragements extraordinaires, ou vers lesquels il cherchera le moins à diriger une plus grande partie de ce capital que celle qui s’y porterait d’elle-même. La folle confiance que les hommes ont presque tous dans leur bonne fortune est telle, qu’il y a toujours une trop grande quantité du capital du pays disposée à se porter à ces sortes d’emplois, pour peu qu’il y ait la moindre probabilité de succès.

Mais, quoique les projets de ce genre aient toujours été jugés très-défavorablement par la saine raison et par l’expérience, la cupidité humaine les a, pour l’ordinaire, envisagés d’un tout autre œil. La même passion qui a fait adopter à tant de gens l’idée absurde de la pierre philosophale, a suggéré à d’autres la chimère non moins absurde d’immenses mines abondantes en or et en argent. Ils ne considèrent pas que la valeur de ces métaux, dans tous les siècles et dans tous les pays, a procédé principalement de leur rareté, et que leur rareté provient de ce que la nature les a déposés en quantités extrêmement petites à la fois dans un même lieu ; de ce qu’elle a presque partout enfermé ces quantités si petites dans les substances les plus dures et les plus intraitables et, par conséquent, de ce qu’il faut partout des travaux et des dépenses proportionnées à ces difficultés pour pénétrer jusqu’à eux et pour les obtenir. Ils se flattent qu’on pourrait trouver, en plusieurs endroits, des veines de ces métaux, aussi grandes et aussi abondantes que celles qu’on rencontre communément dans les mines de plomb, de cuivre, d’étain ou de fer. Le rêve de sir Walter Raleigh, sur la ville d’or et le pays d’Eldorado, nous fait bien voir que les gens sages eux-mêmes ne sont pas toujours exempts de se laisser entraîner à ces étranges illusions. Plus de cent ans après la mort de ce grand homme, le jésuite Gumila était encore persuadé de l’existence de cette contrée merveilleuse, et il témoignait avec la plus grande chaleur, je puis dire même avec la plus grande franchise, combien il se trouverait heureux de pouvoir porter la lumière de l’Évangile chez un peuple en état de récompenser aussi généreusement les pieux travaux des missionnaires.

On ne connaît aujourd’hui, dans les pays des premières découvertes des Espagnols, aucunes mines d’or ou d’argent qui soient censées valoir la peine d’être exploitées. Il est vraisemblable que sur les quantités de ces métaux qu’on a dit y avoir été trouvées par ces premiers aventuriers, ainsi que sur la fertilité des mines qui y ont été exploitées immédiatement après la première découverte, il y avait eu de très-grandes exagérations ; toutefois, le compte rendu de tout ce qu’y trouvèrent ces aventuriers fut suffisant pour enflammer la cupidité de tous leurs compatriotes. Chaque Espagnol qui faisait voile pour l’Amérique s’attendait à rencontrer un Eldorado. La fortune aussi fit à cet égard ce qu’il lui est bien rarement arrivé de faire en d’autres occasions : elle réalisa jusqu’à un certain point les espérances extravagantes de ses adorateurs, et dans la découverte et la conquête du Mexique et du Pérou, dont l’un fut découvert environ trente ans, l’autre environ quarante ans après la première expédition de Colomb, elle leur offrit ces métaux précieux avec une profusion qui répondait en quelque sorte aux idées qu’ils s’en étaient faites.

Ce fut donc un projet de commerce aux Indes orientales qui donna lieu à la première découverte des Indes occidentales. Un projet de conquête donna lieu à tous les établissements des Espagnols dans ces contrées nouvellement découvertes. Les motifs qui les portèrent à entreprendre ces conquêtes, ce furent des projets d’ouvrir des mines d’or et d’argent ; et une suite d’événements qu’aucune sagesse humaine n’aurait pu prévoir rendit ces projets beaucoup plus heureux, dans leur issue, que les entrepreneurs ne pouvaient raisonnablement l’espérer.

Les premiers aventuriers qui, chez toutes les autres nations de l’Europe, tentèrent d’acquérir des établissements en Amérique, y furent entraînés par de semblables chimères ; mais tous ne furent pas également fortunés. Il y avait plus d’un siècle que les premiers établissements au Brésil étaient faits, qu’on n’y avait encore découvert aucune mine d’argent, d’or, ni de diamants. Dans les colonies anglaises, françaises, hollandaises et danoises, on n’en a encore découvert aucune, au moins aucune qui soit actuellement censée valoir la peine d’être exploitée. Cependant, les premiers Anglais qui firent un établissement dans l’Amérique septentrionale offrirent au roi, comme un motif pour obtenir leurs patentes, le cinquième de l’or et de l’argent qu’on pourrait y trouver. En conséquence, ce cinquième fut réservé à la couronne dans les patentes accordées à sir Walter Raleigh, aux compagnies de Londres et de Plymouth, au conseil de Plymouth, etc. À l’espoir de trouver des mines d’or et d’argent, ces premiers entrepreneurs joignaient encore celui de découvrir un passage au nord, pour aller aux Indes orientales. Jusqu’à ce moment, ils n’ont pas été plus heureux dans l’un que dans l’autre.

1

Cette loi ne s’appliquait qu’au territoire conquis, et non aux anciens patrimoines. A. B.

2

La constitution des anciennes colonies comporte des considérations qui ont excité beaucoup d’intérêt et donné lieu à de nombreuses investigations. Une Dissertation de Bougainville, qui remporta le prix décerné par l’Académie des inscriptions au meilleur essai sur cette question, fut publiée en 1745. Le professeur Barron de Saint-André, dans un écrit anonyme intitulé History of the colonisation of the free states of antiquities, s’efforça de prouver que les anciens exerçaient sur leurs colonies la même espèce de contrôle que les modernes exerçaient ordinairement sur les leurs. Le traité de Barron fut réfuté par le docteur Lymonds, de Cambridge, qui publia des Remarks à ce sujet en 1778, et par sir William Mereddith, dans les Historical remarks on the taxation of free states, publiées en 1784. Beyne a écrit quelques dissertations savantes sur ce sujet dans ses Opuscula academica. Mais le meilleur ouvrage sur les colonies des anciens est sans doute celui de Sainte-Croix ; De l’état et du sort des anciennes colonies, publié en 1778. La Verona illustrata du savant marquis Maffei contient un excellent exposé du système de colonisation des Romains. Raoul-Rochette, dans son volumineux ouvrage sur les Colonies grecques, a recherché leur histoire jusque dans les plus petits détails ; mais il manque de la connaissance des principes, et ses vues générales ne sont pas suffisamment approfondies. Malgré les nombreux ouvrages publiés pendant le dernier demi-siècle, un bon traité sur cet important sujet est encore à désirer. L’History of the British west Indian colonies de Bryan Edward est bien écrite ; mais il exagère leur importance, et il a une forte propension pour les propriétaires. La Colonial policy de lord Breugham fut publiée en 1803. Elle contient des renseignements auxquels on ne peut pas toujours se fier, sur les systèmes coloniaux des différentes nations européennes ; mais, sous les autres rapports, cet ouvrage n’a aucune valeur. L’auteur exagère l’importance des colonies beaucoup plus encore qu’Edward ; il défend ou atténue les oppressions restrictives si fréquemment imposées sur leur commerce, et qui ont été aussi funestes aux métropoles qu’aux colonies. Il prétend, pour justifier ces restrictions, « que les intérêts des commerçants, dans l’emploi de leurs capitaux, ne sont nullement les mêmes, dans tous les cas, que les intérêts de la communauté à laquelle ils appartiennent… » (T. I, p. 254.) Il n’est pas nécessaire de parler des ouvrages plus récents sur la colonisation*. Mac Culloch. *. Un professeur d’économie politique à l’université d’Oxford, M. Merivale, a fait, pendant les trois dernières années, de la Colonisation et des colonies le principal objet de ses cours. Ces leçons viennent de paraître en deux volumes. A. B.
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Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.