Chapitre VII — Des colonies
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Section seconde. — Causes de la prospérité des colonies nouvelles.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre IV, chapitre vii — Section seconde. — Causes de la prospérité des colonies nouvelles.

Une colonie d’hommes civilisés, qui prend possession ou d’un pays désert, ou d’un pays si faiblement peuplé, que les naturels font aisément place aux nouveaux colons, avance plus rapidement qu’aucune autre société humaine vers un état de grandeur et d’opulence.

Ceux qui forment la colonie emportent avec eux des connaissances en agriculture et dans les autres arts utiles, fort supérieures à ce que des peuples sauvages et barbares pourraient en acquérir par eux-mêmes dans le cours de plusieurs siècles. Ils emportent aussi avec eux l’habitude de la subordination, quelque notion du gouvernement établi dans leur pays, du système de lois qui lui sert de base, et d’une administration fixe et uniforme de la justice. Naturellement donc, ils instituent quelque chose du même genre dans leur nouvel établissement, tandis qu’au contraire, parmi les nations sauvages ou barbares, les progrès naturels du gouvernement et des lois sont encore plus lents que les progrès naturels que font les arts quand une fois ils peuvent fleurir, et quand le gouvernement et les lois sont établis au point de leur assurer une protection suffisante. Chaque colon a plus de terre qu’il ne lui est possible d’en cultiver. Il n’a ni fermages à acquitter, ni presque point d’impôts à payer. Il n’y a pas de propriétaire qui vienne partager le produit de son travail, et la part qu’y prend le souverain n’est ordinairement qu’une bagatelle. Il a tous les motifs possibles d’augmenter, autant qu’il le peut, un produit qui lui appartiendra presque tout entier ; mais la terre qu’il possède est pour l’ordinaire d’une telle étendue, qu’avec toute son industrie et celle des autres bras qu’il peut se procurer, à peine viendra-t-il à bout de lui faire produire le dixième de ce qu’elle est capable de rendre. Il s’applique donc à rassembler de tous les côtés des ouvriers, et à se les assurer par les salaires les plus forts ; mais ces salaires élevés, joints à l’abondance des terres et à leur bon marché, mettent bientôt ces ouvriers en état de le quitter, pour devenir eux-mêmes propriétaires, et salarier aussi, avec la même libéralité, d’autres ouvriers qui bientôt à leur tour quitteront leurs maîtres pour la même cause, La récompense libérale du travail est un encouragement au mariage. Les enfants sont bien nourris et soignés convenablement, dans les années de leur âge le plus tendre, et quand ils sont tous élevés, la valeur de leur travail rembourse fort au-delà la dépense de leur entretien. Arrivés à leur pleine croissance, le haut prix du travail et le bas prix des terres les mettent à même de s’établir de la même manière que leurs pères l’ont fait avant eux.

Dans les autres pays, la rente et les profits s’accroissent aux dépenses des salaires et les réduisent presque à rien, en sorte que les deux classes supérieures écrasent la dernière ; mais dans les colonies nouvelles, les deux premières classes se trouvent obligées, par leur propre intérêt, à traiter la classe inférieure avec plus d’humanité et de générosité, au moins dans les colonies où cette dernière classe n’est pas dans un état d’esclavage. On y peut acquérir presque pour rien des terres incultes que la nature a douées de la plus grande fertilité. L’augmentation du revenu qu’attend de leur amélioration le propriétaire, qui est toujours l’entrepreneur de la culture, est ce qui constitue son profit, et dans de telles circonstances ce profit est ordinairement très-fort ; mais il ne peut faire ce grand profit sans mettre en œuvre le travail d’autrui pour défricher et cultiver la terre, et la disproportion qui a lieu, pour l’ordinaire, dans les colonies nouvelles, entre la grande étendue de terre à cultiver et le petit nombre d’habitants, est cause qu’il ne peut se procurer ce travail qu’avec difficulté. Il ne dispute donc pas sur le taux des salaires, car il est disposé à employer le travail à tout prix. Les hauts salaires du travail sont un encouragement à la population. La grande quantité de bonnes terres et leur bon marché excitent à faire des améliorations et mettent le propriétaire en état de payer ces hauts salaires. C’est dans cette élévation des salaires que consiste presque tout le prix que coûte la terre, et quoiqu’ils soient très-forts, considérés comme salaires de travail, ils sont toutefois encore très-bas, considérés comme le prix d’une chose qui a tant de valeur. Or, ce qui encourage la culture et la population amène véritablement l’opulence et la prospérité.

Ainsi paraît-il que les progrès de la plupart des anciennes colonies grecques, en agrandissement et en opulence, ont été extrêmement rapides ; plusieurs d’elles, dans le cours d’un siècle ou deux, ont, à ce qu’il semble, rivalisé et même surpassé leur mère patrie. Syracuse et Agrigente en Sicile, Tarente et Locres en Italie, Éphèse et Milet dans l’Asie Mineure, paraissent, d’après tous les témoignages que nous en avons, avoir été au moins les égales de quelque ville que ce soit de l’ancienne Grèce. Quoique fondées postérieurement, cependant nous y trouvons tous les arts de la civilisation, la philosophie, la poésie et l’éloquence, cultivés d’aussi bonne heure, et portés à un aussi haut degré de perfection que dans tout autre endroit de la mère patrie. Il est remarquable que les écoles des deux plus anciens philosophes grecs, celles de Thalès et de Pythagore, ne furent pas fondées dans l’ancienne Grèce, mais que l’une le fut dans une colonie d’Asie, et l’autre dans une colonie d’Italie. Toutes ces colonies s’étaient établies dans des pays habités par des peuples barbares, qui cédèrent bientôt la place aux nouveaux colons. Elles avaient de bonnes terres en abondance, et comme elles étaient entièrement indépendantes de la mère patrie, elles avaient la liberté de diriger leurs affaires de la manière qu’elles jugeaient la plus conforme à leur intérêt.

Il s’en faut bien que l’histoire des colonies romaines soit aussi brillante. Quelques-unes d’elles, à la vérité, telles que Florence, sont parvenues, dans une période de plusieurs siècles, et après la chute de la mère patrie, à former un État considérable ; mais il ne paraît pas que les progrès d’aucune d’elles aient été très-rapides. Elles furent toutes établies dans les provinces conquises, qui le plus souvent avaient été auparavant pleinement habitées. La portion de terre assignée à chaque colon fut rarement très-considérable ; et comme la colonie n’était pas indépendante, elle n’eut pas toujours la liberté de conduire ses affaires de la manière qui lui aurait paru le plus à son avantage.

Du côté de l’abondance des bonnes terres, les colonies européennes établies en Amérique et dans les Indes occidentales ressemblent à celles de l’ancienne Grèce, et même l’emportent beaucoup sur elles. Du côté de la dépendance de la métropole, elles ressemblent à celles de l’ancienne Rome ; mais le poids de cette dépendance a été, pour toutes, plus ou moins allégé par leur grand éloignement de l’Europe ; à une telle distance, elles se sont trouvées moins sous les yeux et sous la puissance de leur mère patrie. Quand elles ont cherché à diriger leurs affaires d’après leurs propres vues, elles n’ont eu le plus souvent aucune inspection à subir, parce qu’en Europe on ignorait leur conduite, ou qu’on n’en comprenait pas l’objet ; dans quelques autres circonstances, on les a tout simplement laissées faire ; et comme, attendu l’éloignement, il était difficile de les contraindre, on s’est vu réduit à plier. Le gouvernement d’Espagne lui-même, tout arbitraire et violent qu’il est, a bien été obligé, en maintes occasions, de révoquer ou de modifier les ordres qu’il avait donnés pour le régime de ses colonies, et il a cédé à la crainte d’exciter une insurrection générale ; aussi, les colonies européennes ont-elles fait des progrès très-considérables en amélioration, en population et en richesse.

La couronne d’Espagne, au moyen de la portion qu’elle s’était réservée dans l’or et dans l’argent, a tiré un revenu de ses colonies dès l’époque de leur premier établissement ; ce revenu, d’ailleurs, était de nature à exciter la cupidité et à faire naître les plus folles espérances. En conséquence, les colonies espagnoles, dès leur fondation, furent pour leur mère patrie l’objet d’une extrême attention, tandis que celles des autres nations de l’Europe furent, en grande partie, négligées pendant longtemps. Malgré cette attention d’une part et cette négligence de l’autre, les premières n’en prospérèrent pas mieux pour cela, et les autres n’en allèrent pas plus mal. Proportionnellement à l’étendue des pays dont elles ont jusqu’à un certain point la possession, les colonies espagnoles passent pour les moins peuplées et les moins florissantes de presque toutes les autres colonies européennes ; toutefois les colonies espagnoles elles-mêmes ont fait certainement des progrès très-grands et très-rapides en culture et en population. D’après le rapport d’Ulloa, la ville de Lima, fondée depuis la conquête, paraîtrait avoir contenu, il y a près de trente ans, cinquante mille habitants. Le même auteur nous parle de Quito, qui n’avait été qu’un misérable hameau d’Indiens, comme renfermant de son temps une population égale. Gemeli Carreri, qu’on dit être à la vérité un voyageur supposé, mais qui, dans tout ce qu’il a écrit, paraît avoir suivi d’excellentes instructions, représente la ville de Mexico comme contenant cent mille habitants, population qui, malgré toutes les exagérations des écrivains espagnols, est probablement encore plus du quintuple de ce que contenait cette ville au temps de Montezuma. La population de ces villes excède de beaucoup celle de Boston, de New-York et de Philadelphie, les trois plus grandes villes des colonies anglaises1. Avant la conquête des Espagnols, il n’y avait ni au Mexique ni au Pérou de bestiaux propres au trait ; le lama était la seule bête de charge qu’eussent ces peuples, et il paraît que pour la force cet animal était fort au-dessous de l’âne ordinaire. La charrue était inconnue aux habitants ; ils ignoraient l’usage du fer. Ils n’avaient pas de monnaie, et n’avaient établi aucune sorte d’instrument de commerce ; leurs échanges se faisaient par troc. Leur principal outil d’agriculture était une espèce de bêche de bois ; des pierres tranchantes leur servaient de couteaux et de haches pour couper ; des arêtes de poisson et des nerfs très-durs de certains animaux, d’aiguilles pour coudre, et c’était en cela que consistaient, à ce qu’il semble, les principaux outils de leurs métiers. Dans cet état de choses, il paraît impossible que l’un ou l’autre de ces empires ait pu être civilisé ni aussi bien cultivé qu’aujourd’hui, où ils sont abondamment pourvus de toutes sortes de bestiaux d’Europe, et où l’usage du fer, de la charrue et de la plupart de nos arts s’est introduit chez eux ; or, la population d’un pays doit nécessairement être en proportion du degré de sa civilisation et de sa culture. Malgré la barbarie avec laquelle on a détruit les naturels du pays après la conquête, vraisemblablement ces deux grands empires sont aujourd’hui plus peuplés qu’ils ne l’ont jamais été, et le peuple y est certainement d’une nature fort différente ; car je pense que tout le monde conviendra que les créoles espagnols sont, à beaucoup d’égards, supérieurs aux anciens Indiens.

Après les établissements des Espagnols, celui des Portugais au Brésil est le plus ancien de tous ceux des nations européennes en Amérique. Mais, comme il se passa beaucoup de temps après la première découverte sans qu’on y reconnût aucune mine d’or ou d’argent, et que par cette raison il ne rapportait que peu ou point de revenu à la couronne, il fut longtemps en grande partie négligé, et ce fut pendant l’époque où on le traita avec cette indifférence, qu’il prit la forme d’une riche et puissante colonie. Dans le temps où le Portugal était sous la domination de l’Espagne, le Brésil fut attaqué par les Hollandais, qui s’emparèrent de sept des quatorze provinces dont il est composé. Ils se disposaient à se mettre bientôt en possession des sept autres, quand le Portugal recouvra son indépendance par l’élévation de la maison de Bragance au trône. Les Hollandais alors, comme ennemis des Espagnols, ainsi que les Portugais, devinrent amis de ces derniers. Ils consentirent donc à laisser au roi de Portugal la partie du Brésil qu’ils n’avaient pas conquise, et celui-ci convint de leur abandonner celle dont ils étaient en possession, comme un objet qui ne valait pas la peine de se brouiller avec de si bons alliés. Mais le gouvernement hollandais commença bientôt à opprimer les colons portugais, et ceux-ci, au lieu de perdre du temps à se plaindre, prirent les armes contre leurs nouveaux maîtres, et de leur propre détermination, par leur courage seul, de concert il est vrai avec la mère patrie, mais sans aucun secours déclaré de sa part, ils chassèrent les Hollandais du Brésil. Ceux-ci, voyant donc qu’il leur était impossible de garder pour eux aucune portion du pays, aimèrent mieux le voir repasser en entier sous la domination du Portugal. On dit qu’il y a dans cette colonie plus de six cent mille habitants, tant Portugais que descendants des Portugais, créoles, mulâtres et races mêlées de Portugais et de Brésiliens. Aucune colonie en Amérique ne passe pour contenir un aussi grand nombre d’habitants d’origine européenne.

Vers la fin du quinzième siècle, et pendant la plus grande partie du seizième, l’Espagne et le Portugal se trouvèrent être les deux grandes puissances navales de l’Océan ; car, quoique le commerce de Venise s’étendît par toute l’Europe, les flottes de cette république ne s’étaient guère avancées au-delà de la Méditerranée. Les Espagnols, pour avoir les premiers découvert l’Amérique, la réclamaient tout entière comme leur propriété, et quoiqu’ils n’aient pu empêcher une puissance navale aussi considérable que celle du Portugal de s’établir au Brésil, cependant la terreur qu’inspirait leur nom était alors telle, que la plupart des autres nations de l’Europe n’osaient faire d’établissement dans aucune autre partie de ce grand continent. Les Français qui tentèrent de se fixer dans la Floride furent tous mis à mort par les Espagnols. Mais la décadence de la puissance navale de ces derniers, par suite de la déroute ou de la perte de ce qu’ils nommaient leur invincible Armada, qui eut lieu vers la fin du seizième siècle, leur ôta le pouvoir d’arrêter plus longtemps les établissements des autres nations européennes. Ainsi, dans le cours du dix-septième siècle, les Anglais, les Français, les Hollandais, les Danois et les Suédois, c’est-à-dire toutes les grandes nations qui avaient des ports sur l’Océan, essayèrent de faire quelques établissements dans le Nouveau-Monde.

Les Suédois s’établirent à New-jersey, et le nombre de familles suédoises qu’on y trouve encore démontre suffisamment que cette colonie était dans le cas de très-bien prospérer, si elle eût été protégée par la mère patrie. Mais étant abandonnée par la Suède, elle fut bientôt envahie par la colonie hollandaise de New-York, laquelle à son tour, en 1764, tomba au pouvoir des Anglais.

Les petites îles de Saint-Thomas et de Santa-Cruz sont les seuls pays que les Danois aient jamais possédés au Nouveau-Monde. De plus, ces petits établissements ont été mis sous le régime d’une compagnie exclusive, qui seule avait le droit tant d’acheter le produit surabondant des colons, que de leur fournir toutes les marchandises étrangères dont ils avaient besoin, et qui non-seulement avait la faculté de les opprimer dans ses achats ainsi que dans ses ventes, mais encore avait le plus grand intérêt à le faire. Le gouvernement d’une compagnie exclusive de marchands est peut-être, pour un pays quelconque, le pire de tous les gouvernements. Cependant, ce funeste régime ne fut pas encore capable d’arrêter totalement les progrès de ces colonies, quoiqu’il les ait rendus plus lents et plus languissants. Le feu roi de Danemark supprima cette compagnie, et depuis ce temps ces colonies ont extrêmement prospéré.

Les établissements des Hollandais dans les Indes occidentales, aussi bien que ceux des Indes orientales, ont été mis, dès leur origine, sous le régime d’une compagnie exclusive. En conséquence, les progrès de quelques-uns d’eux, quoique rapides si on les compare aux progrès de presque tout autre pays cultivé et peuplé d’ancienne date, ont néanmoins été languissants et tardifs, en comparaison de ceux de la plupart des colonies nouvelles. La colonie de Surinam, quoique très-considérable, est cependant encore inférieure à la plupart des colonies à sucre des autres nations de l’Europe. La colonie de la Nouvelle-Belgique, qui forme aujourd’hui les deux provinces de New-York et de New-jersey, serait aussi devenue probablement bientôt une colonie importante, même quand elle serait restée sous le gouvernement des Hollandais. La grande quantité et le bon marché de bonnes terres sont des causes si puissantes de prospérité, que même le plus mauvais gouvernement est à peine capable d’arrêter totalement leur activité ; et puis, la distance de la mère patrie eût mis les colons à portée d’échapper plus ou moins, par la contrebande, au monopole dont la compagnie jouissait contre eux. À présent, la compagnie permet à tout vaisseau hollandais de commercer à Surinam, en payant, pour cette permission, 2 et demi pour 100 de la valeur de la cargaison, et elle se réserve seulement le monopole exclusif du commerce direct d’Afrique en Amérique, qui consiste presque entièrement dans la traite des esclaves. Cette modification des privilèges exclusifs de la compagnie est vraisemblablement la cause principale du degré de prospérité dont jouit actuellement cette colonie. Curaçao et Saint-Eustache, les deux îles principales qui appartiennent aux Hollandais, sont des ports francs ouverts aux vaisseaux de toutes les nations ; et une telle franchise, au milieu d’autres colonies meilleures, mais dont les ports ne sont ouverts qu’à une seule nation, a été, pour ces deux îles stériles, la grande source de leur prospérité.

La colonie française du Canada a été, pendant la plus grande partie du dernier siècle et une partie de celui-ci, sous le régime d’une compagnie exclusive. Sous une administration aussi nuisible, ses progrès furent naturellement très-lents en comparaison de ceux des autres colonies nouvelles ; mais ils devinrent beaucoup plus rapides lorsque cette colonie fut dissoute, après la chute de ce qu’on appelle l’affaire du Mississippi. Quand les Anglais prirent possession de ce pays, ils y trouvèrent près du double d’habitants de ce que le père Charlevoix y en avait compté vingt à trente ans auparavant. Ce jésuite avait parcouru tout le pays, et il n’avait aucun motif de le représenter moins considérable qu’il ne l’était réellement.

La colonie française de Saint-Domingue fut fondée par des pirates et des flibustiers qui y demeurèrent longtemps sans recourir à la protection de la France et même sans reconnaître son autorité ; et quand cette race de bandits eut assez pris le caractère de citoyens pour reconnaître l’autorité de la mère patrie, pendant longtemps encore il fut nécessaire d’exercer cette autorité avec beaucoup de douceur et de circonspection. Durant le cours de cette période, la culture et la population de la colonie prirent un accroissement extrêmement rapide. L’oppression même de la compagnie exclusive à laquelle, ainsi que toutes les autres colonies françaises, elle fut assujettie pour quelque temps, put bien sans doute ralentir un peu ses progrès, mais ne fut pas encore capable de les arrêter tout à fait. Le cours de sa prospérité reprit le même essor qu’auparavant, aussitôt qu’elle fut délivrée de cette oppression. Elle est maintenant la plus importante des colonies à sucre des Indes occidentales, et l’on assure que son produit excède celui de toutes les colonies à sucre de l’Angleterre, prises ensemble. Les autres colonies à sucre de la France sont toutes, en général, très-florissantes.

Mais il n’y a pas de colonies dont le progrès ait été plus rapide que celui des colonies anglaises dans l’Amérique septentrionale.

L’abondance de terres fertiles et la liberté de diriger leurs affaires comme elles le jugent à propos, voilà, à ce qu’il semble, les deux grandes sources de prospérité de toutes les colonies nouvelles.

Du côté de la quantité de bonnes terres, les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, quoique sans doute très-abondamment pourvues, sont cependant inférieures aux colonies espagnoles et portugaises, et ne sont pas supérieures à quelques-unes de celles possédées par les Français avant la dernière guerre. Mais les institutions politiques des colonies anglaises ont été bien plus favorables à la culture et à l’amélioration de ces bonnes terres, que ne l’ont été les institutions d’aucune des colonies des trois autres nations.

Premièrement, si l’accaparement des terres incultes est un abus qui n’a pu être, à beaucoup près, totalement prévenu dans les colonies anglaises, au moins y a-t-il été plus restreint que dans toute autre colonie. La loi coloniale, qui impose à chaque propriétaire l’obligation de mettre en valeur et de cultiver, dans un temps fixé, une portion déterminée de ses terres, et qui, en cas de défaut de sa part, déclare que ces terres négligées pourront être adjugées à un propriétaire, est une loi qui, sans avoir été peut-être très-rigoureusement exécutée, a néanmoins produit quelque effet.

Secondement, il n’y a pas en Pensylvanie de droit de primogéniture, et les terres se partagent comme des biens meubles, par portions égales, entre tous les enfants. Dans trois des provinces de la Nouvelle-Angleterre, l’aîné a seulement double portion, comme dans la loi de Moïse. Ainsi, quoique dans ces provinces il puisse arriver quelquefois qu’une trop grande quantité de terres vienne se réunir dans les mains d’un individu, il est probable que, dans le cours d’une ou deux générations, elle se retrouvera suffisamment divisée. À la vérité, dans les autres colonies anglaises, le droit de primogéniture a lieu comme dans la loi d’Angleterre. Mais, dans toutes les colonies anglaises, les terres étant toutes tenues à simple cens2, cette nature de propriété facilite les aliénations, et le concessionnaire d’une grande étendue de terrain trouve son intérêt à en aliéner la plus grande partie le plus vite qu’il peut, en se réservant seulement une petite redevance foncière. Dans les colonies espagnoles et portugaises, ce qu’on nomme le droit de majorat (jus majoratus), a lieu dans la succession de tous ces grands domaines auxquels il y a quelques droits honorifiques attachés. Ces domaines passent tout entiers à une seule personne et sont, en effet, substitués et inaliénables. Les colonies françaises, il est vrai, sont régies par la coutume de Paris, qui est beaucoup plus favorable aux puînés que la loi d’Angleterre, dans la succession des immeubles. Mais, dans les colonies françaises, si une partie quelconque d’un bien noble ou tenu à titre de foi et hommage est aliénée, elle reste assujettie, pendant un certain temps, à un droit de retrait ou rachat, soit envers l’héritier du seigneur, soit envers l’héritier de la famille, et tous les plus gros domaines du pays sont tenus en fief, ce qui gêne nécessairement les aliénations. Or, dans une colonie nouvelle, une grande propriété inculte sera bien plus promptement divisée par la voie de l’aliénation que par celle de la succession. La quantité et le bon marché des bonnes terres, comme on l’a déjà observé, sont les principales sources de la prospérité rapide des colonies nouvelles. Or, la réunion des terres en grandes propriétés détruit, par le fait, et cette quantité et ce bon marché. D’ailleurs, la réunion des terres incultes en grandes propriétés est ce qui s’oppose le plus à leur amélioration. Or, le travail qui est employé à l’amélioration et à la culture des terres est celui qui rend à la société le produit le plus considérable en quantité et en valeur. Le produit du travail, dans ce cas, paye non-seulement ses propres salaires et le profit du capital qui le met en œuvre, mais encore la rente de la terre sur laquelle il s’exerce. Ainsi, le travail des colons anglais étant employé, en plus grande quantité, à l’amélioration et à la culture des terres, est dans le cas de rendre un plus grand produit, et un produit d’une plus grande valeur que le travail de ceux d’aucune des trois autres nations, lequel, par le fait de l’accaparement de la terre, se trouve plus ou moins détourné vers des emplois d’une autre nature.

Troisièmement, il est à présumer, non-seulement que le travail des colons anglais rend un produit plus considérable en quantité et en valeur, mais encore que, vu la modicité des impôts, il leur reste une portion plus grande de ce produit, portion qu’ils peuvent capitaliser et employer à entretenir un nouveau surcroît de travail. Les colons anglais n’ont pas encore payé la moindre contribution pour la défense de la mère patrie ou pour l’entretien de son gouvernement civil. Au contraire, jusqu’à présent les frais de leur propre défense ont été presque entièrement à la charge de la métropole. Or, la dépense qu’exigent l’armée et la marine est, sans aucune proportion, plus forte que celle de l’entretien du gouvernement civil. D’ailleurs, la dépense de leur gouvernement civil a toujours été très-modique. Elle s’est bornée, en général, à ce qu’il fallait pour payer des salaires convenables au gouverneur, aux juges et à quelques autres officiers de police, et pour entretenir un petit nombre d’ouvrages publics de la première utilité. La dépense de l’établissement civil de Massachusets, avant le commencement des derniers troubles, ne montait pour l’ordinaire qu’à environ 18,000 livres sterling par année ; celle de New-Hampshire et de Rhode-Island, à 3,500 livres pour chacun ; celle de Connecticut, à 4,000 livres ; celle de New-York et de la Pensylvanie, à 4,500 livres pour chacun ; celle de New-jersey, à 1,200 livres ; celle de la Virginie et de la Caroline du Sud, à 8,000 livres pour chacune. La dépense de l’établissement civil de la Nouvelle-Écosse et de la Géorgie est en partie couverte par une concession annuelle du parlement ; mais la Nouvelle-Écosse paye seulement environ 7,000 lires par an pour les dépenses publiques de la colonie, et la Géorgie environ 2,500 livres. En un mot, tous les différents établissements civils de l’Amérique septentrionale, à l’exception de ceux du Maryland et de la Caroline du Nord, dont on n’a pu se procurer aucun état exact, ne coûtaient pas aux habitants, avant le commencement des troubles actuels, au-delà de 64,700 livres par année ; exemple à jamais mémorable du peu de frais qu’exigent trois millions d’hommes pour être, non-seulement gouvernés, mais bien gouvernés. Il est vrai que la partie la plus importante des dépenses d’un gouvernement, celles de défense et de protection, ont été constamment défrayées par la mère patrie. Et puis, le cérémonial du gouvernement civil dans les colonies, pour la réception d’un gouverneur, pour l’ouverture d’une nouvelle assemblée, etc., quoique rempli avec la décence convenable, n’est accompagné d’aucun étalage ou pompe dispendieuse. Leur gouvernement ecclésiastique est réglé sur un plan également économique. Les dîmes sont une chose inconnue chez eux, et leur clergé, qui est loin d’être nombreux, est entretenu, ou par de modiques appointements, ou par les contributions volontaires du peuple. Les puissances d’Espagne et de Portugal, au contraire, fournissent à une partie de leur propre entretien par des taxes levées sur leurs colonies. La France, à la vérité, n’a jamais retiré aucun revenu considérable de ses colonies, les impôts qu’elle y lève étant, en général, dépensés pour elles. Mais le gouvernement colonial de ces trois nations est monté sur un pied beaucoup plus dispendieux, et est accompagné d’un cérémonial bien plus coûteux. La réception d’un nouveau vice-roi du Pérou, par exemple, a souvent absorbé des sommes énormes. Des cérémonies aussi coûteuses, non-seulement sont une taxe réelle que les colons riches ont à payer dans ces occasions particulières, mais elles contribuent encore à introduire parmi eux des habitudes de vanité et de profusion dans toutes les autres circonstances. Ce sont non-seulement des impôts fort onéreux à payer accidentellement, mais c’est une source d’impôts perpétuels du même genre, beaucoup plus onéreux encore, les impôts ruineux du luxe et des folles dépenses des particuliers. D’ailleurs, dans les colonies de ces trois nations, le gouvernement ecclésiastique est extrêmement oppressif. Dans toutes la dîme est établie, et dans les colonies d’Espagne et de Portugal on la lève avec la dernière rigueur. Elles sont, en outre, surchargées d’une foule immense de moines mendiants, pour lesquels l’état de mendicité est une chose non-seulement autorisée, mais même consacrée par la religion ; ce qui établit un impôt excessivement lourd sur la classe pauvre du peuple, à laquelle on a grand soin d’enseigner que c’est un devoir que de faire l’aumône à ces moines, et un très-grand péché de la leur refuser. Par-dessus tout cela encore, dans toutes ces colonies, les plus grosses propriétés sont réunies dans les mains du clergé.

Quatrièmement, pour la manière de disposer de leur produit surabondant ou de ce qui excède leur propre consommation, les colonies anglaises ont été plus favorisées et ont toujours joui d’un marché plus étendu que n’ont fait celles de toutes les autres nations de l’Europe. Chaque nation de l’Europe a cherché plus ou moins à se donner le monopole du commerce de ses colonies, et par cette raison elle a empêché les vaisseaux étrangers de commercer avec elle, et leur a interdit l’importation des marchandises d’Europe d’aucune nation étrangère ; mais la manière dont ce monopole a été exercé par les diverses nations a été très-différente.

Quelques nations ont abandonné tout le commerce de leurs colonies à une compagnie exclusive, obligeant les colons à lui acheter toutes les marchandises d’Europe dont ils pouvaient avoir besoin, et à lui vendre la totalité de leur produit surabondant. L’intérêt de la compagnie a donc été non-seulement de vendre les unes le plus cher possible, et d’acheter l’autre au plus bas possible, mais encore de n’acheter de celui-ci, même à ce bas prix, que la quantité seulement dont elle pouvait espérer de disposer en Europe à un très-haut prix : son intérêt a été non-seulement de dégrader, dans tous les cas, la valeur du produit surabondant des colons, mais encore, dans la plupart des circonstances, de décourager l’accroissement de cette quantité, et de la tenir au-dessous de son état naturel. De tous les expédients dont on puisse s’aviser pour comprimer les progrès de la croissance naturelle d’une nouvelle colonie, le plus efficace, sans aucun doute, c’est celui d’une compagnie exclusive. C’est cependant là la politique qu’a adoptée la Hollande, quoique dans le cours de ce siècle sa compagnie ait abandonné, à beaucoup d’égards, l’exercice de son privilège exclusif. Ce fut aussi la politique du Danemark jusqu’au règne du feu roi. Accidentellement aussi, ce fut celle de la France, et récemment, depuis 1755, après que cette politique eut été abandonnée par toutes les autres nations, à cause de son absurdité, elle a été adoptée par le Portugal, au moins à l’égard de deux des principales provinces du Brésil, celles de Fernambouc et de Maragnan.

D’autres nations, sans ériger de compagnie exclusive, ont restreint tout le commerce de leurs colonies à un seul port de la mère patrie, duquel il n’était permis à aucun vaisseau de mettre à la voile, sinon à une époque déterminée, et de conserve avec plusieurs autres, ou bien, s’il partait seul, qu’en vertu seulement d’une permission spéciale, pour laquelle le plus souvent il fallait payer fort cher. Cette mesure politique ouvrait, à la vérité, le commerce des colonies à tous les natifs de la mère patrie, pourvu qu’ils s’astreignissent à commercer du port indiqué, à l’époque permise et dans les vaisseaux permis. Mais, comme tous les différents marchands qui associèrent leurs capitaux pour expédier ces vaisseaux privilégiés durent trouver leur intérêt à agir de concert, le commerce qui se fit de cette manière fut nécessairement conduit sur les mêmes principes que celui d’une compagnie exclusive ; le profit de ces marchands fut presque aussi exorbitant et fondé sur une oppression à peu près pareille ; les colonies furent mal pourvues, et se virent obligées à la fois de vendre à très-bon marché et d’acheter fort cher. Cette politique avait pourtant toujours été suivie par l’Espagne, et elle l’était encore il y a peu d’années ; aussi dit-on que toutes les marchandises d’Europe étaient à un prix énorme aux Indes occidentales espagnoles. Ulloa rapporte qu’à Quito une livre de fer se vendait environ de 4 à 6 deniers sterling, et une livre d’acier environ de 6 à 9 : or, c’est principalement pour se procurer les marchandises d’Europe que les colonies se défont de leur produit surabondant. Par conséquent, plus elles payent pour les premières, moins elles retirent réellement pour le denier, et la cherté des unes est absolument la même chose, pour elles, que le bas prix de l’autre. Le système qu’a suivi le Portugal à l’égard de toutes ses colonies, excepté celles de Fernambouc et de Maragnan, est, sous ce rapport, le même que suivait anciennement l’Espagne ; et quant à ces deux dernières provinces, le Portugal a adopté des mesures encore bien plus mauvaises.

D’autres nations laissent le commerce de leurs colonies libre à tous leurs sujets, lesquels peuvent le faire de tous les différents ports de la mère patrie, et n’ont besoin d’autre permission que des formalités ordinaires de la douane. Dans ce cas, le nombre et la position des différents commerçants répandus dans toutes les parties du pays les met dans l’impossibilité de former entre eux une ligue générale, et la concurrence suffit pour les empêcher de faire des profits exorbitants. Au moyen d’une politique aussi franche, les colonies sont à même de vendre leurs produits, ainsi que d’acheter les marchandises de l’Europe, à des prix raisonnables. Or, depuis la dissolution de la compagnie de Plymouth, arrivée à une époque où nos colonies n’étaient encore que dans leur enfance, cette politique a toujours été celle de l’Angleterre ; elle a été aussi, en général, celle de la France, et c’est le système qu’a suivi constamment celui-ci depuis la dissolution de ce que nous appelons communément la Compagnie française du Mississipi. Aussi, les profits du commerce que font la France et l’Angleterre avec leurs colonies ne sont-ils pas du tout exorbitants, quoique sans doute un peu plus forts que si la concurrence était libre à toutes les autres nations ; et le prix des marchandises de l’Europe, dans la plupart des colonies de ces deux nations, ne monte pas non plus à un taux excessif.

D’ailleurs, ce n’est qu’à l’égard seulement de certaines marchandises que les colonies de la Grande-Bretagne sont bornées au marché de la mère patrie pour l’exportation de leur produit surabondant. Ces marchandises, ayant été détaillées dans l’acte de navigation3 et dans quelques autres actes subséquents, ont, par cette raison, été nommées marchandises énumérées ; les autres s’appellent non énumérées, et peuvent s’exporter directement aux autres pays, pourvu que ce soit sur des vaisseaux de la Grande-Bretagne ou des colonies, dont les maîtres et les trois quarts de l’équipage soient sujets de l’empire britannique.

Parmi les marchandises non énumérées se trouvent quelques-unes des productions les plus importantes de l’Amérique et des Indes Occidentales les grains de toute espèce, les planches, merrains et bois équarris4, les viandes salées, le poisson, le sucre et le rhum.

Le grain est naturellement le premier et le principal objet de culture dans les colonies nouvelles. En leur faisant un marché très-étendu pour cette denrée, la loi les encourage à étendre la culture beaucoup au-delà de ce qu’exige la consommation d’un pays faiblement peuplé, et les met à même de préparer ainsi de longue main une ample subsistance pour une population toujours croissante.

Dans un pays tout couvert de forêts où, par conséquent, le bois n’a que peu ou point de valeur, les frais de défrichement du sol sont le principal obstacle à l’amélioration de la terre. La loi qui laisse aux colonies un marché très-étendu pour leurs planches, merrains et bois équarris, tend à faciliter la mise en valeur des terres, en élevant le prix d’une denrée qui serait sans cela de peu de valeur, et en mettant des colons dans le cas de tirer profit de ce qui autrement serait un pur objet de dépense.

Dans un pays qui n’est pas même à moitié peuplé ni à moitié cultivé, les bestiaux multiplient naturellement au-delà de la consommation des habitants, et n’ont souvent, par cette raison, que peu ou point de valeur. Or, il est nécessaire, comme on l’a déjà fait voir5, que le prix du bétail se trouve dans une certaine portion avec celui du blé, avant qu’on puisse mettre en valeur la plus grande partie des terres d’un pays. En laissant un marché très-étendu aux bestiaux américains, sous toutes les formes, morts et vifs, la loi tend à faire monter la valeur d’une denrée dont le haut prix est si essentiel aux progrès de la culture. Néanmoins, les bons effets de cette liberté ont dû être un peu diminués par le statut de la quatrième année de Georges III, chap. xv, qui met les peaux et les cuirs au nombre des marchandises énumérées, et contribue par là à rabaisser la valeur du bétail américain.

L’accroissement de la puissance navale de la Grande-Bretagne et de sa marine, par l’extension de la pêche de nos colonies, est un objet que la législature semble avoir eu presque constamment en vue. Par cette raison, la pêche a eu tout l’encouragement que lui peut donner la liberté, et aussi a-t-elle été très-florissante. La pêche de la Nouvelle-Angleterre en particulier était, avant les derniers troubles, une des plus importantes peut-être qui fût au monde. La pêche de la baleine, qui, en Grande-Bretagne, malgré une prime énorme, est un objet de si peu d’importance, que, suivant l’opinion de beaucoup de gens (opinion que je ne prétends pourtant pas garantir), tout le produit n’excède guère la valeur des primes payées annuellement pour elle, est un objet de commerce extrêmement étendu dans la Nouvelle-Angleterre, sans l’aide d’aucune prime. Le poisson est un des principaux articles du commerce que les Anglais-Américains font avec l’Espagne, le Portugal et la Méditerranée.

Le sucre était, dans l’origine, une marchandise énumérée qui ne pouvait s’exporter qu’à la Grande-Bretagne. Mais, en 1731, sur une réclamation des planteurs, on en permit l’exportation à toutes les parties du monde. Toutefois, les restrictions avec lesquelles cette liberté a été accordée, jointes au haut prix du sucre en Angleterre, l’ont rendue en grande partie sans effet. La Grande-Bretagne et ses colonies continuent toujours d’être presque le seul marché pour tout le sucre que produisent les plantations anglaises. Leur consommation croît si rapidement, que, quoique l’importation du sucre ait extrêmement augmenté depuis vingt ans, en conséquence des progrès toujours continus de la culture à la Jamaïque, aussi bien que dans les îles cédées6, on assure néanmoins que l’exportation aux pays étrangers n’en est pas pour cela beaucoup plus forte qu’auparavant.

Le rhum est un article très-important du commerce que les Américains font à la côte d’Afrique, d’où ils ramènent en retour des esclaves noirs.

Si le produit surabondant de l’Amérique en grains de toute espèce, en viandes salées et en poisson, eût été compris dans les marchandises énumérées, et énumérées, et qu’il eût été par là contraint de venir en totalité au marché de la Grande-Bretagne, il aurait pu exercer une trop grande influence sur la valeur de notre propre produit. Ce fut vraisemblablement bien moins par intérêt pour l’Amérique que par la crainte de cette fâcheuse concurrence, que non-seulement ces marchandises importantes ont été affranchies de l’énumération, mais que même, dans l’état ordinaire de la loi, il y a prohibition d’importer en Grande-Bretagne toute espèce de grain, à l’exception du riz, ainsi que les viandes salées.

Dans l’origine, les marchandises non énumérées pouvaient s’exporter dans tous les lieux du monde. Les planches, merrains et bois équarris, ainsi que le riz, compris d’abord dans l’énumération, lorsque par la suite ils en furent affranchis, furent restreints, quant au marché de l’Europe, aux pays situés au sud du cap Finistère. Par le statut de la sixième année de Georges III, chap. lii, toutes les marchandises non énumérées furent assujetties à la même restriction. Les contrées de l’Europe situées au sud du cap Finistère ne sont pas des pays manufacturiers, et notre politique jalouse a peu à craindre que les vaisseaux de nos colonies rapportent de ces pays des ouvrages manufacturés qui puissent nuire au débit des nôtres.

Les marchandises énumérées sont de deux sortes : la première comprend celles qui sont un produit particulier à l’Amérique, ou bien qui ne peuvent être ou, au moins, ne sont pas produites dans la mère patrie. De cette classe sont les mélasses, le café, les noix de cacao, le tabac, le piment, le gingembre, les fanons de baleine, la soie écrue, le coton en laine, le castor et les autres pelleteries d’Amérique, l’indigo, le fustet7 et autres bois de teinture. La seconde sorte comprend celles qui ne sont pas un produit particulier à l’Amérique, mais qui sont ou peuvent être produites dans la mère patrie, quoique cependant pas en assez grandes quantités pour fournir à la demande, laquelle est remplie principalement par l’étranger. De cette espèce sont les munitions navales, les mâts, vergues et beauprés ; le brai, le goudron et la térébenthine ; le fer en saumon8 et en barres ; le cuivre brut, les peaux et cuirs non travaillés, la potasse et la perlasse. Les importations les plus abondantes des denrées de la première sorte ne pourraient ni décourager la production, ni nuire à la vente d’aucune partie du produit de la mère patrie. En les bornant à notre seul marché, on espéra que non-seulement nos marchands seraient par là à même de les acheter à meilleur compte dans les colonies et, par conséquent, de les revendre chez nous avec un plus gros profit, mais encore qu’il s’établirait entre nos colonies et les pays étrangers un commerce de transport très-avantageux dont la Grande-Bretagne serait nécessairement le centre ou l’entrepôt, comme étant le pays de l’Europe où ces marchandises seraient importées en premier lieu. L’importation des marchandises de la seconde sorte pourrait aussi, à ce qu’on a supposé, être dirigée de manière à ne pas nuire à la vente des marchandises de même espèce produites chez nous, mais bien à la vente de celles importées de l’étranger, parce qu’au moyen de droits bien combinés, on pourrait toujours les rendre un peu plus chères que les nôtres, et néanmoins à bien meilleur marché que celles des étrangers. Ainsi, en restreignant ces marchandises à notre seul marché, on se proposa de décourager, non le produit de la Grande-Bretagne, mais bien celui de quelques pays étrangers avec lesquels on imaginait que la balance du commerce était défavorable à la Grande-Bretagne.

La prohibition d’exporter des colonies à tout autre pays que la Grande-Bretagne les mâts, vergues et beauprés, le brai, le goudron et la térébenthine, tendait naturellement à faire baisser dans les colonies le prix du bois de marine et, par conséquent, à augmenter les dépenses du défrichement des terres, le principal obstacle à leur mise en valeur. Mais, vers le commencement de ce siècle, en 1703, la Compagnie suédoise pour le commerce du goudron tâcha de faire hausser le prix de ses marchandises en Angleterre, en en prohibant l’exportation autrement que sur les propres vaisseaux de la Compagnie, au prix par elle fixé, et en telles quantités qu’elle jugerait à propos. Pour riposter à ce tour remarquable de politique mercantile, et se rendre indépendante, autant que possible, non-seulement de la Suède, mais de toutes les autres puissances du Nord, la Grande-Bretagne accorda une prime sur l’importation des munitions navales d’Amérique. L’effet de cette prime fut de faire monter en Amérique le prix du bois de marine beaucoup plus que ne pouvait l’abaisser sa limitation au marché de la Grande-Bretagne ; et comme les deux règlements furent portés à la même époque, leur effet réuni tendit plutôt à encourager qu’à décourager le défrichement des terres en Amérique.

Quoique le fer en saumons et en barres ait été mis en nombre des marchandises énumérées, cependant, comme il est exempt, à son importation d’Amérique, des droits considérables auxquels il est assujetti à son importation de tout autre pays, une partie du règlement contribue plus à encourager des établissements de forges en Amérique, que l’autre partie ne contribue à les décourager. Or, il n’y a pas de manufacture qui occasionne une aussi grande consommation de bois qu’une forge, ou qui puisse contribuer davantage au défrichement d’un pays surchargé de forêts9.

La législature n’a peut-être pas eu en vue ni même compris la tendance de quelques-uns de ces règlements à élever la valeur des différentes sortes de bois en Amérique, et par là à faciliter le défrichement des terres. Si, sous ce rapport, leurs effets bienfaisants ont été accidentels, ils n’en ont pas été pour cela moins réels.

La plus parfaite liberté a été laissée au commerce qui se fait entre les colonies anglaises-américaines et les Indes occidentales, pour les marchandises énumérées, comme pour les autres. Ces colonies sont devenues aujourd’hui si peuplées et si florissantes, que chacune d’elles peut trouver dans quelques-unes des autres un vaste marché pour toutes les diverses parties de son produit. Toutes ces colonies prises ensemble forment un immense marché intérieur pour leurs divers produits respectifs. La libéralité de l’Angleterre envers le commerce de ses colonies s’est bornée principalement à leur donner un marché pour leur produit dans son état brut seulement, ou tout au plus dans ce qu’on peut appeler précisément le premier degré de main-d’œuvre. Quant aux ouvrages manufacturés, ou plus avancés, ou plus raffinés, même tirés du produit des colonies, les marchands et manufacturiers de la Grande-Bretagne ont mieux aimé se les réserver ; et ils ont eu assez de crédit sur la législature pour empêcher, tantôt par des droits élevés, tantôt par des prohibitions absolues, l’établissement de ces sortes de fabriques dans les colonies.

Par exemple, tandis que le sucre moscouade des colonies anglaises ne paye à l’importation que 6 schellings 4 deniers le quintal, le sucre blanc paye 1 liv. 1 schelling 1 denier ; et quand il est raffiné double ou simple, en pains, il paye 4 liv. 2 schellings 5 deniers 8 dixièmes. Lorsque ces droits énormes furent établis, la Grande-Bretagne était le seul, et elle est encore aujourd’hui le principal marché sur lequel puisse être exporté le sucre de ses colonies. Ces droits équivalaient donc à une prohibition, d’abord de terrer ou raffiner le sucre pour tout marché étranger quelconque, et ensuite d’en terrer ou raffiner pour le marché qui exporte peut-être à lui seul plus des neuf dixièmes du produit total. Aussi, les fabriques pour terrer ou raffiner le sucre, qui ont été très-florissantes dans toutes les colonies françaises, n’ont guère été en activité, dans celles de l’Angleterre, que pour le marché des colonies elles-mêmes. Lorsque la Grenade était entre les mains des Français, il y avait, presque sur chaque plantation, une raffinerie pour terrer au moins le sucre. Depuis que cette île est tombée entre les mains des Anglais, presque tous les travaux de ce genre ont été abandonnés ; et à présent (octobre 1773), il ne reste pas, à ce qu’on m’a assuré, plus de deux ou trois de ces fabriques dans toute l’île. Cependant actuellement, par une indulgence de la douane, le sucre terré ou raffiné, quand il est importé en poudre au lieu de l’être en pains, entre communément comme moscouade.

Tandis que la Grande-Bretagne encourage en Amérique la fabrication du fer en saumons et en barres, en exceptant ces marchandises des droits auxquels elles sont assujetties à leur importation de tout autre pays, elle établit en même temps une prohibition absolue d’élever des forges et fourneaux pour faire l’acier, ni des moulins de fonderie, dans aucune de ses colonies d’Amérique. Elle n’entend pas permettre que ses colons aillent plus loin dans ce genre d’industrie, même pour leur propre consommation ; mais elle tient obstinément à ce qu’ils achètent de ses marchands et manufacturiers toutes les marchandises de cette sorte dont ils peuvent avoir besoin.

Elle prohibe l’exportation d’une province à l’autre, par eau, et même le transport par terre, en chariot ou à dos de cheval, des chapeaux, des laines et lainages du produit de l’Amérique ; règlement qui a l’effet nécessaire d’empêcher l’établissement d’aucune manufacture de ces sortes de marchandises pour la vente au loin, et qui limite l’industrie de ses colons, dans ce genre, aux seuls ouvrages grossiers et de ménage, tels qu’une famille particulière peut les faire pour son usage personnel ou pour celui de quelques-uns de ses voisins dans la même province.

Cependant, empêcher un grand peuple de tirer tout le parti qu’il peut de chacune de ses propres productions, ou d’employer ses capitaux et son industrie de la manière qu’il croit lui être la plus avantageuse, c’est une violation manifeste des droits les plus sacrés des hommes. Tout injustes néanmoins que puissent être ces prohibitions, elles n’ont pas été jusqu’à présent très-nuisibles aux colonies ; la terre y est toujours à si bon marché et le travail, par conséquent, y est si cher, que les colons peuvent importer de la mère patrie presque tous les ouvrages de fabrique les plus raffinés et les plus avancés en main-d’œuvre, à meilleur compte qu’ils ne pourraient les établir par eux-mêmes. Ainsi, quand même ils n’auraient pas éprouvé de prohibition relativement à l’établissement de ces sortes de fabriques, vraisemblablement encore, dans l’état actuel de leurs progrès et de leur culture, ils en auraient été détournés par pure considération pour leur intérêt personnel. Peut-être, dans l’état actuel où est l’amélioration de leur société, ces prohibitions, sans enchaîner leur industrie ou sans la repousser d’aucun emploi où elle se fût portée d’elle-même, n’agissent-elles seulement que comme des marques injustes et odieuses de servitude, imprimées sur eux sans nulle espèce de raison et simplement par suite de l’absurde jalousie des marchands et manufacturiers de la mère patrie ; dans un état d’amélioration plus avancé, elles pourraient être réellement oppressives et insupportables.

Si la Grande-Bretagne borne à son seul marché quelques-unes des productions les plus importantes des colonies, aussi, en compensation, elle donne à quelques-unes de ces productions un avantage sur ce marché, tantôt en imposant des droits plus forts sur les productions pareilles qui sont importées d’autres pays, et tantôt en accordant des primes à leur importation des colonies. C’est de la première de ces deux manières qu’elle donne sur son marché un avantage au sucre, au tabac et au fer de ses colonies ; et c’est de la seconde manière qu’elle favorise leur soie écrue, leur lin et leur chanvre, leur indigo, leurs munitions navales et leurs bois de construction. Cette seconde manière d’encourager les productions de la colonie par des primes à l’importation est, autant que j’ai pu m’en assurer, particulière à la Grande-Bretagne ; la première ne l’est pas. Le Portugal ne s’est pas contenté d’imposer des droits plus élevés sur l’importation du tabac de tout autre pays, mais il l’a prohibée sous les peines les plus rigoureuses.

Pour ce qui regarde l’importation des marchandises d’Europe, l’Angleterre a pareillement agi avec ses colonies d’une manière beaucoup plus généreuse que n’a fait toute autre nation.

La Grande-Bretagne accorde, sur les droits payés à l’importation des marchandises étrangères, la restitution d’une partie, presque toujours de la moitié, en général d’une plus forte portion, et quelquefois même de la totalité du droit, lorsque ces mêmes marchandises sont exportées en quelque pays étranger. Il n’était pas difficile de prévoir qu’aucun pays étranger indépendant ne les recevrait, si elles lui arrivaient chargées des droits énormes auxquels presque toutes les marchandises étrangères sont assujetties à leur importation dans la Grande-Bretagne. Par conséquent, à moins qu’une partie de ces droits ne fût rendue lors de l’exportation, c’en était fait du commerce de transport, commerce si favorisé par le système mercantile.

Mais nos colonies ne sont nullement des pays étrangers indépendants, et la Grande-Bretagne s’étant emparée du droit exclusif de leur fournir toutes les marchandises d’Europe, elle eût pu les obliger, comme les autres nations ont fait à l’égard de leurs colonies, à recevoir ces marchandises, avec la charge de tous les droits qu’elles payent dans la mère, patrie. Au contraire, jusqu’en 1763 on accorda, sur l’exportation de la plupart des marchandises étrangères à nos colonies, les mêmes drawbacks que sur l’exportation à tout pays étranger indépendant. À la vérité, en 1763, par le statut de la quatrième année de Georges III, chap. xv, on rabattit beaucoup de cette indulgence, et il fut statué : « Qu’aucune partie du droit dit l’ancien subside ne serait restituée pour toutes marchandises d’origine, production ou fabrique de l’Europe ou des Indes orientales, qui seraient exportées de ce royaume à quelque colonie de la Grande-Bretagne ou plantation américaine, à l’exception des vins, des toiles de coton blanches et des mousselines. » Avant cette loi, plusieurs espèces de marchandises étrangères auraient pu être achetées à meilleur marché dans nos colonies que dans la mère patrie, et quelques-unes peuvent l’être encore.

Il faut observer que ce sont les marchands qui font le commerce avec les colonies, dont les avis ont principalement contribué à la création des règlements relatifs à ce commerce. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans la plupart de ces règlements, on a eu plus d’égard à leur intérêt qu’à celui des colonies ou à celui de la mère patrie. En donnant à ces marchands le privilège exclusif de fournir aux colonies toutes les marchandises d’Europe dont elles ont besoin, et d’acheter, dans le produit superflu des colonies, tout ce qui n’est pas de nature à nuire à quelqu’un des trafics qu’ils font chez eux, l’intérêt des colonies a été sacrifié à l’intérêt de ces marchands. Quand on a accordé, sur la réexportation de la plupart des marchandises d’Europe et des Indes aux colonies, les mêmes restitutions de droit que sur la réexportation de ces marchandises dans tout autre pays étranger indépendant, en cela c’est l’intérêt de la mère patrie qui lui a été sacrifié, mais suivant les idées que le système mercantile se forme de cet intérêt. Ce furent les marchands qui eurent intérêt à payer le moins possible les marchandises étrangères qu’ils envoyaient aux colonies et, par conséquent, à retirer le plus possible des droits par eux avancés lors de l’importation de ces marchandises dans la Grande-Bretagne. Ils se trouvèrent par là à même de vendre dans les colonies, ou la même quantité de marchandises avec un plus gros profit, ou bien une plus grande quantité de marchandises avec le même profit et, par conséquent, de gagner quelque chose d’une façon ou de l’autre. C’était également l’intérêt des colonies de se procurer toutes ces marchandises au meilleur compte et dans la plus grande abondance possible ; mais cela pouvait n’être pas toujours l’intérêt de la mère patrie. Elle pouvait souvent en souffrir pour son revenu, en rendant ainsi une grande partie des droits qui avaient été perçus à l’importation de ces marchandises, et en souffrir pour ses manufactures dont les produits étaient supplantés sur le marché de la colonie, à cause de la facilité des conditions auxquelles, au moyen de ces restitutions de droits, on pouvait y porter les produits des fabriques étrangères. On croit communément que les drawbacks sur la réexportation des toiles d’Allemagne aux colonies d’Amérique ont retardé les progrès des manufactures de toiles dans la Grande-Bretagne.

Mais quoique la politique de la Grande-Bretagne, à l’égard du commerce de ses colonies, ait été dictée par le même esprit mercantile que celle des autres nations, toutefois elle a été au total moins étroite et moins oppressive que celle d’aucune autre nation.

Quant à la faculté de diriger leurs affaires comme ils le jugent à propos, les colons anglais jouissent d’une entière liberté sur tous les points, à l’exception de leur commerce étranger. Leur liberté est égale, à tous égards, à celle de leurs concitoyens de la mère patrie, et elle est garantie de la même manière par une assemblée de représentants du peuple, qui prétend au droit exclusif d’établir des impôts pour le soutien du gouvernement colonial. L’autorité de cette assemblée tient en respect le pouvoir exécutif, et le dernier colon, le plus suspect même, tant qu’il obéit à la loi, n’a pas la moindre chose à craindre du ressentiment du gouverneur ou de celui de tout autre officier civil ou militaire de la province. Si les assemblées coloniales, de même que la Chambre des communes en Angleterre, ne sont pas toujours une représentation très-légale du peuple, cependant elles approchent de plus près qu’elle de ce caractère ; et comme le pouvoir exécutif ou n’a pas de moyens de les corrompre, ou n’est pas dans la nécessité de le faire, à cause de l’appui que lui donne la mère patrie, elles sont peut-être, en général, plus sous l’influence de l’opinion et de la volonté de leurs commettants. Les conseils qui, dans les législatures coloniales, répondent à la Chambre des pairs dans la Grande-Bretagne, ne sont pas composés d’une noblesse héréditaire. En certaines colonies, comme dans trois des gouvernements de la Nouvelle-Angleterre, ces conseils ne sont pas nommés par le roi, mais ils sont élus par les représentants du peuple. Dans aucune des colonies anglaises, il n’y a de noblesse héréditaire. Dans toutes, à la vérité, comme dans tout autre pays libre, un citoyen issu d’une ancienne famille de la colonie est, à égalité de mérite et de fortune, plus considéré qu’un parvenu ; mais son privilège se borne à être plus considéré, et il n’en a aucun qui puisse être importun à ses voisins. Avant le commencement des troubles actuels, les assemblées coloniales avaient non-seulement la puissance législative, mais même une partie du pouvoir exécutif. Dans les provinces de Connecticut et de Rhode-Island, elles élisaient le gouverneur. Dans les autres colonies, elles nommaient les officiers de finances qui levaient les taxes établies par ces assemblées respectives, devant lesquelles ces officiers étaient immédiatement responsables. Il y a donc plus d’égalité parmi les colons anglais que parmi les habitants de la mère patrie. Leurs mœurs sont plus républicaines, et leurs gouvernements, particulièrement ceux de trois des provinces de la Nouvelle-Angleterre10, ont aussi jusqu’à présent été plus républicains.

Au contraire, la forme absolue du gouvernement qui domine en Espagne, en Portugal et en France, s’étend à leurs colonies, et les pouvoirs arbitraires que ces sortes de gouvernements délèguent, en général, à tous les agents subalternes, s’exercent naturellement avec plus de violence dans des pays qui se trouvent placés à une aussi grande distance. Dans tous les gouvernements absolus, il y a plus de liberté dans la capitale que dans tout autre endroit de l’empire. Le souverain, personnellement, ne peut jamais avoir d’intérêt ou de penchant à intervertir l’ordre de la justice ou à opprimer la masse du peuple. Dans la capitale, sa présence tient plus ou moins en respect tous ses officiers subalternes, qui, dans des provinces plus éloignées de lui, où les plaintes du peuple sont moins à portée de frapper ses oreilles, peuvent se livrer avec beaucoup plus d’assurance aux excès de leur esprit tyrannique. Or, les colonies européennes de l’Amérique sont à une distance bien plus grande de leur capitale, que les provinces les plus reculées des plus vastes empires qui aient jamais été connus au monde jusqu’à présent. Le gouvernement des colonies anglaises est peut-être le seul, depuis l’origine des siècles, qui ait donné à des provinces aussi éloignées une sécurité parfaite. Toutefois, l’administration des colonies françaises a été conduite avec plus de modération et de douceur que celle des colonies espagnoles et portugaises. Cette supériorité dans la conduite de l’administration est conforme, à la fois, au caractère de la nation française et à ce qui forme le caractère d’une nation, c’est-à-dire à son gouvernement. Or, le gouvernement de France, bien qu’en comparaison de celui de la Grande-Bretagne il puisse passer pour violent et arbitraire, est néanmoins un gouvernement légal et libre, si on le compare à ceux d’Espagne et de Portugal.

C’est principalement dans les progrès des colonies de l’Amérique septentrionale que se font remarquer les avantages du système politique de l’Angleterre. Le progrès des îles à sucre de la France a été au moins égal, peut-être même supérieur à celui de la plupart des îles à sucre de l’Angleterre, et celles-ci cependant jouissent d’un gouvernement libre, de même nature à peu près que celui qui existe dans les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale. Mais on n’a pas, dans les îles à sucre de la France, découragé la raffinerie de leurs produits, comme on l’a fait dans celles de l’Angleterre ; et ce qui est encore d’une bien plus grande importance, la nature du gouvernement des îles françaises y amène naturellement un meilleur régime à l’égard des nègres esclaves.

Dans toutes les colonies européennes, la culture de la canne à sucre se fait par des esclaves noirs. On suppose que la constitution des hommes nés dans le climat tempéré de l’Europe ne pourrait pas supporter la fatigue de remuer la terre sous le ciel brûlant des Indes occidentales ; et la culture de la canne à sucre, telle qu’elle est dirigée à présent, est tout entière un travail de main, quoique, dans l’opinion de beaucoup de monde, on pourrait y introduire, avec de grands avantages, l’usage de la charrue. Or, de même que le profit et le succès d’une culture qui se fait au moyen de bestiaux dépend extrêmement de l’attention qu’on a de les bien traiter et de les bien soigner, de même, le produit et le succès d’une culture qui se fait au moyen d’esclaves doit dépendre également de l’attention qu’on apporte à bien les traiter et à les bien soigner ; et du côté des bons traitements envers leurs esclaves, c’est une chose, je crois, généralement reconnue, que les planteurs français l’emportent sur les Anglais. La loi, en tant qu’elle peut donner à l’esclave quelque faible protection contre la violence du maître, sera mieux exécutée dans une colonie où le gouvernement est en grande partie arbitraire, que dans une autre où il est totalement libre. Dans un pays où est établie la malheureuse loi de l’esclavage, quand le magistrat veut protéger l’esclave, il s’immisce jusqu’à un certain point dans le régime de la propriété privée du maître ; et dans un pays libre, où le maître est peut-être un membre de l’assemblée coloniale ou un électeur des membres de cette assemblée, il n’osera le faire qu’avec la plus grande réserve et la plus grande circonspection. La considération et les égards auxquels il est tenu envers le maître rendent plus difficile pour lui la protection de l’esclave. Mais dans un pays où le gouvernement est en grande partie arbitraire, où il est ordinaire que le magistrat intervienne dans le régime même des propriétés particulières des individus, et leur envoie peut-être une lettre de cachet s’ils ne se conduisent pas, à cet égard, selon son bon plaisir, il est bien plus aisé pour lui de donner à l’esclave quelque protection, et naturellement la simple humanité le dispose à le faire. La protection du magistrat rend l’esclave moins méprisable aux yeux de son maître, et engage celui-ci à garder un peu plus de mesure dans sa conduite envers l’autre, et à le traiter avec plus de douceur. Les bons traitements rendent l’esclave non-seulement plus fidèle, mais plus intelligent et, par conséquent, plus utile ; sous ce double rapport il se rapproche davantage de la condition d’un domestique libre, et il peut devenir susceptible de quelque degré de probité et d’attachement aux intérêts de son maître, vertus qu’on rencontre souvent chez les domestiques libres, mais qu’on ne doit jamais s’attendre à trouver chez un esclave, quand il est traité comme le sont communément les esclaves dans les pays où le maître est tout à fait libre et indépendant.

L’histoire de tous les temps et de tous les peuples viendra, je crois, à l’appui de cette vérité, que le sort d’un esclave est moins dur dans les gouvernements arbitraires que dans les gouvernements libres11 Dans l’histoire romaine, la première fois que nous voyons le magistrat interposer son autorité pour protéger l’esclave contre les violences du maître, c’est sous les empereurs. Lorsque Védius Pollion, en présence d’Auguste, ordonna qu’un de ses esclaves qui avait commis quelque légère faute fût coupé par morceaux et jeté dans un vivier pour servir de pâture à ses poissons, l’empereur, indigné, lui commanda d’affranchir immédiatement, non-seulement cet esclave, mais tous les autres qui lui appartenaient. Sous la république, aucun magistrat n’eût eu assez d’autorité pour protéger l’esclave, encore bien moins pour punir le maître.

Il est à remarquer que le capital qui a servi à améliorer les colonies à sucre de la France, et en particulier la grande colonie de Saint-Domingue, est provenu, presque en totalité, de la culture et de l’amélioration successive de ces colonies. Il a été presque en entier le produit du sol et de l’industrie des colons, ou, ce qui revient au même, le prix de ce produit graduellement accumulé par une sage économie, et employé à faire naître toujours un nouveau surcroît de produit. Mais le capital qui a servi à cultiver et à améliorer les colonies à sucre de l’Angleterre a été en grande partie envoyé d’Angleterre, et ne peut nullement être regardé comme le produit seul du territoire et de l’industrie des colons. La prospérité des colonies à sucre de l’Angleterre a été, en grande partie, l’effet des immenses richesses de l’Angleterre, dont une partie, débordant pour ainsi dire de ce pays, a reflué dans les colonies ; mais la prospérité des colonies à sucre de la France est entièrement l’œuvre de la bonne conduite des colons, qui doit, par conséquent, l’avoir emporté de quelque chose sur celle des colons anglais ; et cette supériorité de bonne conduite s’est par-dessus tout fait remarquer dans leur manière de traiter les esclaves.

Tel est, en raccourci, le tableau général de la politique suivie par les différentes nations de l’Europe, relativement à leurs colonies.

La politique de l’Europe n’a donc pas trop lieu de se glorifier, soit de l’établissement primitif des colonies de l’Amérique, soit de leur prospérité ultérieure, en ce qui regarde le gouvernement intérieur qu’elle leur a donné.

L’extravagance et l’injustice sont, à ce qu’il semble, les principes qui ont conçu et dirigé le premier projet de l’établissement de ces colonies ; l’extravagance qui faisait courir après des mines d’or et d’argent, et l’injustice qui faisait convoiter la possession d’un pays dont les innocents et simples habitants, bien loin d’avoir fait aucun mal aux Européens, les avaient accueillis avec tous les témoignages possibles de bonté et d’hospitalité, quand ils avaient paru pour la première fois dans cette partie du monde.

À la vérité, les aventuriers qui ont formé quelques-uns des derniers établissements ont joint au projet chimérique de découvrir des mines d’or et d’argent d’autres motifs plus raisonnables et plus louables ; mais ces motifs mêmes font encore très-peu d’honneur à la politique de l’Europe.

Les puritains anglais, opprimés dans leur patrie, s’enfuirent en Amérique pour y trouver la liberté, et ils y établirent les quatre gouvernements de la Nouvelle-Angleterre. Les catholiques anglais, traités avec encore bien plus d’injustice, fondèrent celui de Maryland ; les quakers, celui de Pensylvanie. Les juifs portugais, persécutés par l’Inquisition, dépouillés de leur fortune et bannis au Brésil, introduisirent, par leur exemple, quelque espèce d’ordre et d’industrie parmi les brigands déportés et les prostituées dont la colonie avait été peuplée originairement, et ils leur enseignèrent la culture de la canne à sucre. Dans toutes ces différentes circonstances, ce ne fut pas par leur sagesse et leur politique, mais bien par leurs désordres et leurs injustices que les gouvernements de l’Europe contribuèrent à la population et à la culture de l’Amérique.

Les divers gouvernements de l’Europe ne peuvent pas plus prétendre au mérite d’avoir donné naissance à quelques-uns des plus importants de ces établissements, qu’à celui d’en avoir conçu le dessein.

La conquête du Mexique ne fut pas un projet imaginé par le conseil d’Espagne, mais par un gouverneur de Cuba ; et ce projet fut mis à exécution par le génie hardi et entreprenant de l’aventurier qui en fut chargé, en dépit de tout ce que put faire pour le traverser ce même gouverneur, qui se repentit bientôt d’avoir confié cette entreprise à un pareil homme. Les conquérants du Chili et du Pérou, et de presque tous les autres établissements espagnols sur le continent américain, n’emportèrent avec eux d’autre encouragement de la part du gouvernement, qu’une permission générale de faire des établissements et des conquêtes au nom du roi d’Espagne. Les hasards de toutes ces entreprises étaient aux risques et aux frais personnels de ces aventuriers ; à peine le gouvernement d’Espagne contribua-t-il pour la moindre chose à aucune des dépenses. Celui d’Angleterre n’a pas fait plus de frais pour la création des établissements qui forment aujourd’hui quelques-unes de ses plus importantes colonies de l’Amérique septentrionale.

Quand ces établissements furent formés et quand ils furent devenus assez considérables pour attirer l’attention de la mère patrie, les premiers règlements qu’elle fit à leur égard eurent toujours pour objet de s’assurer le monopole de leur commerce, de resserrer leur marché, d’agrandir le sien à leurs dépens et, par conséquent, de décourager et de ralentir le cours de leur prospérité, bien loin de l’exciter et de l’accélérer. Les diverses manières dont a été exercé ce monopole sont ce qui constitue une des différences les plus essentielles entre les systèmes politiques suivis par les différentes nations de l’Europe, à l’égard de leurs colonies. Tout ce qu’on peut dire du meilleur de ces systèmes, celui de l’Angleterre, c’est qu’il est seulement un peu moins mesquin et moins oppressif qu’aucun de ceux des autres nations.

De quelle manière la politique de l’Europe a-t-elle donc contribué soit au premier établissement, soit à la grandeur actuelle des colonies de l’Amérique ? D’une seule manière, et celle-là n’a pas laissé d’y contribuer beaucoup. Magna virum mater ! Elle a élevé, elle a formé les hommes qui ont été capables de mettre à fin de si grandes choses, de poser les fondements d’un aussi grand empire, et il n’y a pas d’autre partie du monde dont les institutions politiques soient en état de former de pareils hommes, ou du moins en aient jamais formé de pareils jusqu’à présent. Les colonies doivent à la politique de l’Europe l’éducation de leurs actifs et entreprenants fondateurs, et les grandes vues qui les ont dirigés ; et pour ce qui regarde leur gouvernement intérieur, c’est presque là tout ce que lui doivent quelques-unes des plus puissantes et des plus considérables.

1

La population relative des différentes contrées et villes d’Amérique s’est beaucoup modifiée depuis la publication de la Richesse des nations. A. B.

2

Ce qu’on nomme en Angleterre libre soccage est une sorte de tenure suivant laquelle le seigneur n’a droit à autre chose qu’à une redevance fixe et annuelle en argent, ce qui ressemble à nos censives, si ce n’est que les droits seigneuriaux, en cas de mutation par vente ou aliénation, ont été abolis en Angleterre par un statut de Charles II.

3

L’origine des lois de navigation de l’Angleterre remonte au règne de Richard II, ou peut-être à une époque encore plus reculée. Mais comme il serait difficile de rendre compte de tous les changements et variations survenus dans un temps aussi éloigné, nous nous bornerons à constater que les deux principes essentiels des lois de navigation ont été posés d’une manière explicite sous le règne de Henri VII ; l’importation de certaines marchandises fut alors interdite, à moins qu’elles ne fussent portées par des navires anglais et n’ayant à bord que des marins anglais. Au commencement du règne d’Élisabeth (S. Élis., ch. v), les navires étrangers furent exclus des pêcheries et du commerce de cabotage. Le parlement républicain donna une grande extension aux lois de navigation par l’acte de 1650, qui interdit aux vaisseaux de toutes les nations étrangères de faire le commerce avec les colonies de l’Amérique, sans en avoir préalablement obtenu l’autorisation. Ces différents actes se rapportaient plutôt au commerce entre les différents ports et colonies de l’empire qu’aux relations commerciales et étrangères. Mais l’année suivante (9 oct. 1651), le parlement républicain publia le célèbre acte de navigation. Cet acte avait un double but ; il devait, d’un côté, donner de plus grands développements à notre navigation et frapper un coup décisif sur la puissance maritime des Hollandais, qui avaient alors le monopole du commerce de transport, et contre lesquels différentes circonstances avaient fait naître, en Angleterre, une grande aigreur. L’acte dont il est ici question établit, que ni produits ni marchandises provenant de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Amérique ne pourraient être importés en Angleterre, en Irlande ou en aucune de leurs colonies, que sur des navires appartenant à des sujets anglais, commandés par des Anglais, et dont les équipages se composeraient en grande partie de marins anglais. Après avoir ainsi assuré aux armateurs anglais le commerce d’importation de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, cet acte leur garantit en outre, autant que cela était possible, le commerce d’importation de l’Europe. A cet effet, il fut expressément dit, que les produits provenant de n’importe quel pays de l’Europe ne pourraient être importés en Angleterre que sur des navires anglais, ou sur des vaisseaux qui seraient la propriété réelle de la nation et du pays d’où ces produits seraient exportés. Cette dernière mesure est entièrement dirigée contre les Hollandais, qui avaient très-peu de produits indigènes à exporter, et dont les navires étaient principalement employés à transporter les produits des autres pays aux marchés étrangers. Telles étaient les principales dispositions de ce fameux acte. Elles furent maintenues par le gouvernement royal qui suivit le protectorat de Cromwell, et forment la base de l’acte xii (Charles II, chap. xviii). Elles sont restées jusqu’aux temps modernes la loi d’après laquelle nos relations commerciales avec les pays étrangers ont été réglées, et qu’on a pompeusement appelée la Charte maritime de l’Angleterre. En supposant que tout ce qui a été dit par les apologistes de cet acte fût parfaitement vrai ; en admettant que l’acte de navigation, au moment où il fut conçu, était bien réellement le résultat d’une pensée politique profonde, il ne s’ensuivrait pas encore qu’il dût être maintenu de notre temps. Les institutions humaines ne sont pas fondées pour l’éternité. Elles doivent toujours s’adapter aux circonstances ainsi qu’aux besoins de la société. Mais la situation de la Grande-Bretagne et des autres pays de l’Europe a complètement changé depuis 1650. La grandeur commerciale et les richesses tant enviées des Hollandais ont disparu ; nous n’avons plus rien à craindre de leur inimitié ; et ce serait un véritable anachronisme que de conserver aujourd’hui quelques-unes de ces haines ou préventions qui ont donné naissance à cette mesure. Londres est aujourd’hui ce que Tut autrefois Amsterdam, le grand entrepôt du monde commercial, universi orbit terrarum emporium. Et la véritable question est maintenant de savoir, non point quels sont les meilleurs moyens pour arriver à la grandeur maritime, mais quels sont les meilleurs moyens pour nous conserver la supériorité incontestée que nous avons déjà atteinte. La réponse à cette question ne présente pas de grandes difficultés. La navigation et la puissance maritime sont les effets, non les causes du commerce. Si ce dernier augmente, l’agrandissement de la puissance navale s’ensuivra naturellement. Plus le commerce entre les différents pays s’étend, plus l’augmentation des marins et des navires deviendra nécessaire. Il serait difficile, par conséquent, de mettre en doute la sagesse des modifications opérées dans les lois de navigation, en partie par les bills introduits par M. (aujourd’hui lord) Wallace en 1824, par M. Huskisson en 1825, et en partie par l’adoption du système dit de réciprocité. Sous le régime des lois existantes (6, George IV, chap. cix), une égalité parfaite règle les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et celles des contrées de l’Europe qui se trouvent en bons rapports avec elle. Les souvenirs de nos anciennes haines et de notre jalousie de la prospérité de quelques-uns de nos voisins n’existent plus, et c’est une législation uniforme qui règle notre commerce avec le continent. Cette uniformité de législation, en ouvrant une plus grande carrière aux opérations mercantiles, et en donnant au commerce avec les plus riches de nos voisins une plus grande importance, éloigne beaucoup d’embarras et de difficultés, en même temps qu’elle diminue l’idée qu’on s’était faite, non sans quelque raison, sur le continent, que les principes essentiels de notre système de commerce étaient conçus dans des vues exclusives et égoïstes. Il résulte des observations précédentes, que les lois de navigation, à part le préjudice qu’elles causaient au commerce du pays, étaient en outre impuissantes à atteindre leur véritable but, c’est-à-dire à produire l’emploi d’un plus grand nombre de vaisseaux. Mais, en supposant même que, par rapport à ce dernier objet, elles aient eu un plein et entier succès, et qu’elles n’aient point eu de suites fâcheuses pour la prospérité de notre commerce extérieur, leur véritable utilité n’en serait pas pour cela démontrée. On a toujours regardé comme un axiome en fait de politique maritime que, pour avoir des forces navales puissantes, il faut absolument avoir une marine marchande considérable qui puisse fournir des matelots ; et A. Smith se prononce en faveur des lois de navigation, principalement en vue de l’accroissement qu’elles procureraient à la marine marchande du pays, accroissement qu’il regarde comme indispensable pour le développement de notre marine de guerre, et par conséquent pour la sécurité et la défense du pays. Mais il serait facile de démontrer que cette opinion ne repose sur aucun fondement solide. Mac Culloch.

4

En général, tous les bois propres à la menuiserie, au charronnage, à la tonnellerie et à la charpente, en exceptant ceux propres aux mâtures, etc., dont il est question plus bas.

5

Liv. I, chap. ii.

6

Les îles cédées par la paix de Paris, de 1763, sont proprement la Grenade et les Grenadins ; mais les îles de Saint-Vincent, de la Dominique et de Tabago, qui ont été laissées à l’Angleterre par la même paix, ne l’ont pas été à titre de cession. Néanmoins l’auteur comprend ici toutes ces îles sous le nom d’îles cédées.

7

Bois jaune propre à la teinture, et qu’on tire principalement de Tabago.

8

C’est le fer non forgé, qui se nomme aussi fonte.

9

Après la denrée dont l’ouvrier se nourrit, celle dont le bon marché contribue davantage à donner de l’activité au travail et à augmenter l’aisance générale du peuple, c’est le fer. Il y a peu de substances dont la consommation soit aussi étendue et dont les services soient à la fois plus utiles et plus variés. Le fer fournit des instruments à presque tous les arts et métiers, depuis le soc de la charrue jusqu’au ciseau du sculpteur et à la lime de l’horloger ; il sert à mettre en œuvre les autres matières, le bois, la pierre, les métaux et le fer lui-même ; il taille le diamant et les pierres précieuses ; il entre, comme partie essentielle, dans la construction des édifices et des vaisseaux, ainsi que dans la fabrication de presque tous les meubles solides et durables. Il sert à fournir une quantité d’ustensiles de ménage, et n’est pas moins nécessaire dans le foyer et dans la cuisine du pauvre que dans ceux du riche ; enfin, il contribue puissamment à la défense du pays en temps de guerre. Mais le fer, tel que la nature nous le donne, se trouve combiné avec certaines substances minérales qui, d’après les proportions dans lesquelles elles existent, le rendent ou plus doux, ou plus cassant, et, par cette raison, plus ou moins propre à des usages particuliers ; et comme ces qualités du fer varient en différentes contrées, il en résulte que certains pays possèdent en quantité surabondante la qualité du fer recherchée pour quelques genres de travaux, tandis que d’autres pays, ou ne la trouvent point dans leur sol dans une quantité égale à leurs besoins, ou du moins ne peuvent la produire chez eux qu’avec de très-grands frais. La France, avant la révolution de 1789, consommait, année commune, à ce que l’on croit, environ 180 millions de livres ou 1,800 mille quintaux de fer, acier et fonte moulée, dans laquelle somme on peut compter l’acier pour 8 millions de livres et la fonte moulée pour 16. Sur ces 180 millions de livres pesant de fer consommé ou travaillé en France, on pense que près des quatre cinquièmes étaient de fabrication française, et qu’un peu plus d’un cinquième (trois à quatre mille quintaux du poids de marc) était importé de la Suède, de l’Espagne et de l’Allemagne, mais principalement du premier de ces trois pays. Quelques personnes ont porté beaucoup plus haut le montant de la fabrication française, parce qu’elles ont établi leur calcul sur le nombre des hauts-fourneaux existant dans le royaume, et qu’elles les ont supposés tous roulant sans interruption, c’est-à-dire neuf à dix mois dans l’année, tandis qu’il en est plusieurs qui ne sont allumés que tous les deux ans et même tous les trois ans, et d’autres qui ne le sont que cinq et six mois par année. Une partie du fer travaillé en France, soit qu’il provint du sol, soit qu’il eût été acquis par l’importation, était exportée aux colonies françaises de l’Amérique. Le fer de Suède acquittait à l’entrée dans le royaume de France un droit de dix sous par quintal du poids de marc, et ce modique droit subsistait ainsi depuis plus de cent ans, sans exciter aucune plainte de la part de nos maîtres de forges, dont l’exploitation étant partout réglée sur les besoins habituels de la consommation, tant pour la quantité que pour la qualité des fers, ne recevait aucune atteinte de l’importation étrangère, également mesurée sur ces besoins. Mais ce qui excitait alors avec justice de vives réclamations de la part de ces fabricants, c’était la taxe perçue dans l’intérieur sur les produits de leur fabrication, sous le nom de droit de la marque des fers, taxe dont la perception était accompagnée de visites gênantes et même de mesures vexatoires. L’assemblée qui exerça la première le pouvoir législatif en France, depuis cette révolution, supprima le droit de la marque des fers ; et pour que le fisc reçût une indemnité de cette suppression, elle doubla le droit d’entrée sur les fers étrangers, et le porta, par une loi de 1794, à un franc par quintal, poids de marc. Mais les événements qui suivirent amenèrent bientôt après une grande secousse dans l’état de la fabrication et de la consommation des fers en France. La guerre qui éclata entre ce pays et les puissances du nord et de l’est de l’Europe, ainsi que l’interruption de tout commerce maritime, empêchèrent l’importation ordinaire des fers de la Suède et de l’Espagne. Quoique les mêmes causes arrêtassent aussi l’exportation du fer fabriqué en France que recevaient les colonies, cependant les besoins immenses d’une guerre dans laquelle on armait presque tout individu en âge de porter les armes, joints au défaut d’ordre et d’économie qui est inséparable d’un état de confusion et de turbulence, élevèrent la demande pour le fer à un tel point, qu’il s’établit de toutes parts des forges nouvelles, et jusque dans les cantons voisins des côtes de la mer, dans lesquels on n’aurait jamais songé à en établir dans d’autres circonstances, puisque le transport d’une telle marchandise étant très-dispendieux, des forges ainsi situées n’auraient pu soutenir la concurrence des produits étrangers qui étaient transportés par mer. La fabrication du fer fut, en France, fort au-dessus de ce qu’elle avait jamais été. On lit dans quelques écrivains très-judicieux, mais qui n’ont point indiqué la source où ils avaient puisé cette information*, que la fabrication du fer, en France, s’éleva à 225 millions de kilogrammes ; ce qui serait presque trois fois la fabrication antérieure à 1789, et ce qui semble trop peu vraisemblable pour qu’on ne soit pas tenté de soupçonner ce calcul d’une forte exagération. Quand, après les jours de tumulte et d’anarchie, le gouvernement eut pris, en France, une forme régulière et que les relations commerciales commencèrent à se renouer, la plupart de ces forges, qui ne devaient leur naissance qu’à des circonstances tout à fait extraordinaires, ne pouvaient plus lutter contre les fers étrangers. Ceux-ci étaient le produit naturel du développement de l’industrie dans des pays couverts de forêts sans utilité ; mais la fabrication française était, à certains égards, une véritable superfétation hors de toute proportion avec la valeur des autres produits du pays. Le gouvernement crut donc, en 1806, devoir accorder comme encouragement aux forges françaises, un doublement du droit d’entrée sur les fers étrangers, ce qui quadrupla le droit qui avait été perçu jusqu’à l’époque de 1790. Mais, en 1806, les fabricants français trouvaient dans l’anéantissement presque total du commerce maritime une garantie suffisante contre l’introduction des fers du Nord, ceux dont ils avaient le plus à redouter la concurrence. Aussi ces fabricants eurent-ils, dans le fait, le monopole absolu de la fabrication des fers pour tous les besoins de la consommation de leur pays ; et comme l’état permanent de guerre rendait continuelles les demandes du gouvernement pour ce genre de fourniture, que ce consommateur est le moins économe de tous et le moins difficile sur les conditions de ses achats, le prix du fer monta à une hauteur excessive, au grand détriment de tous les arts mécaniques et de tous les consommateurs privés. La cherté extrême du fer ne fut pas le seul dommage qui résulta de cet état forcé et contraire au cours naturel des choses. Une autre espèce de denrée de consommation générale et de première nécessité fut entraînée dans le renchérissement des fers et obligée de suivre le mouvement qu’ils avaient pris, parce qu’elle est en quelque sorte la matière première dont ce métal est fabriqué. Le bois entre pour plus des deux tiers dans les frais de la fabrication du fer, et forme, avec la subsistance des ouvriers et employés de la forge, la totalité des valeurs qui se consomment dans ce genre d’exploitation ; le minerai, la casline et autres substances minérales qui entrent dans le fourneau avec le charbon, n’ayant presque d’autre valeur que la dépense faite pour le transport. Ainsi, l’opération du maître de forges consiste principalement à acheter des bois qu’il convertit en charbon, puis en fonte et en fer, et c’est surtout le prix auquel il achète le bois qui détermine le prix auquel il peut livrer sa marchandise au commerce. La rareté du bois est la cause qui force à éteindre les fourneaux. Au commencement du dix-huitième siècle, on comptait en Angleterre trois cents hauts-fourneaux en activité ; ils se trouvaient réduits, vers le milieu du même siècle, au nombre de cinquante-neuf seulement, à cause du manque de bois ; mais l’industrie anglaise vint à bout de relever cette branche importante de manufacture, en substituant au bois un combustible minéral dans la fabrication de la fonte qui n’était pas destinée à être convertie en fer, et en adoptant plusieurs procédés ingénieux tendant à économiser la consommation du bois dans les diverses manipulations qui avaient pour objet de donner au fer en barres ces formes carrées ou cylindriques, plates ou laminées, qu’exigent les services différents auxquels il doit être employé. L’épuisement de bois a mis également les maîtres de forges de la Russie dans la nécessité d’abandonner leurs exploitations, mais sans que ce genre d’industrie en éprouvât aucune diminution, de nouvelles forges s’étant élevées à mesure dans d’autres parties de l’empire où le bois se trouvait surabondant. Le bois propre au service des forges, et qui est désigné dans le commerce sous le nom de charbonnette, forme, en France, environ un quart, quant à sa valeur, du produit total de nos bois, et fournit annuellement, à ce que l’on croit, deux millions huit cent mille cordes. La corde de ce bois est de quatre-vingts pieds cubes. D’après ce qu’on lit dans le Journal des Mines**, on brûle dans les fourneaux du département du Cher deux cent quarante pieds cubes de bois pour obtenir un quintal métrique de fer, et, d’après les observations faites par le baron de Dietrich***, on brûle, en Alsace, deux cent trente pieds cubes de bois pour fabriquer la même quantité de cent kilogrammes de fer. En prenant pour moyenne deux cent quarante pieds cubes de bois, il s’ensuivrait que, pour obtenir les quatre-vingt-huit millions de kilogrammes de fer auxquels on évalue la consommation de la France actuelle, année commune, il faudrait consommer deux millions six cent quarante mille cordes. Il ne resterait donc pour le charbon des villes, celui des autres manufactures et des cuisines, que cent soixante mille cordes. Mais Paris seul brûle, par an, quatre millions de pieds cubes de charbon, qui sont le produit de cent soixante mille cordes de bois de charbonnette. Comme l’emploi de la houille dans las procédés de la fonte est si peu répandu qu’il ne mérite pas d’entrer en compte, on doit inférer des calculs ci-dessus que le travail des forges, poussé au delà de sa mesure naturelle, a entraîné nécessairement une cherté permanente et un renchérissement dans le charbon du commerce, ainsi que dans les bois destinés au même chauffage, au même service de la boulangerie et à quelques autres usages semblables. D’après les recherches les plus étendues et les plus exactes, on s’est assuré qu’en 1814 la consommation du charbon dans les forges françaises était de cinq cents à cinq cent vingt-cinq parties pondérables pour cent parties de fer, et c’est sur cette proportion que les maîtres de forges ont établi le prix de leurs fers au taux de 37 à 30 fr. les cinquante kilogrammes. Mais si l’on compare cette consommation des forges françaises à celle qui a lieu dans les autres forges de l’Europe, on se convaincra aisément combien le travail du fer en France, à cette époque, était éloigné du point d’amélioration auquel il lui était facile de parvenir. Dans le travail ordinaire du fer, la consommation de charbon se divise en deux parties ou en deux degrés différents de main-d’œuvre, qui sont : 1° la conversion du minerai en fonte ; 2° l’affinage de la fonte ou sa conversion en fer. Dans la première de ces opérations, la consommation varie de soixante-six à cinq cent quarante-neuf parties pondérables pour cent parties ; et, sur plus de cent hauts-fourneaux de différents pays, la moyenne s’est trouvée être de cent soixante-deux parties****. La consommation de fonte et de charbon, pour obtenir du fer, est de cent dix à cent cinquante parties pondérables de fonte, et de cent dix à deux cent soixante parties de charbon pour obtenir cent parties de fer*****. En général, la consommation moyenne de charbon pour obtenir cent parties pondérables de fer par la méthode des hauts-fourneaux et de l’affinage de la fonte, varie entre deux cent quatre-vingt-cinq et quatre cent quarante parties****** ; en sorte que la plus forte consommation, dans ces différents pays, est encore de 13 à 20 pour 100 plus faible que celle qui a été observée dans nos forges. Il ne faudrait cependant pas se figurer que cette différence dans la proportion du charbon consommé procédât de la nature du minerai qu’on traite en France : on voit, dans l’ouvrage déjà cité, que cette différence doit être uniquement attribuée au mode de procéder dans les deux opérations, et qu’il suffirait d’adopter de meilleures méthodes pour obtenir une économie de deux cinquièmes dans la quantité du charbon brûlé. Dégagés de toute concurrence étrangère, les maîtres de forges de France n’avaient guère d’intérêt à économiser la consommation de charbon, et ils préféraient suivre les vieilles routines plutôt que de travailler à introduire les méthodes nouvelles. Comme ils étaient assurés de se faire rembourser de leurs avances, et qu’ils pouvaient élever le prix de leur marchandise en raison de leurs frais de fabrication, ils ne songèrent qu’à se procurer les bois qui leur étaient nécessaires. Aussi la corde de charbonnette qui, dans quelques cantons du royaume, ne se vendait guère, en 1790, que 50 à 40 sous, tripla de valeur dans ces mêmes endroits, et même elle se paya jusqu’à 8 et 9 fr. dans quelques districts de la Normandie où l’on s’était avisé d’élever des fourneaux pour la fabrication de la fonte moulée. Tel était l’état des choses au moment où la paix générale fut rétablie en Europe, et quand les relations commerciales purent reprendre, entre la France et les pays du Nord, sur le pied où elles étaient avant 1789. Alors les maîtres de forges virent avec effroi l’introduction des fers de la Suède et de la Russie, qui pouvaient entrer dans les ports de France au prix de 10 à 12 fr. les cinquante kilogrammes, c’est-à-dire à moins de moitié du prix qu’avaient chez nous les fers d’une qualité à peu près pareille. Ils se liguèrent donc entre eux et réclamèrent en corps contre cette invasion des fers étrangers, en invoquant la protection due par le gouvernement à l’industrie nationale, et, suivant le langage toujours usité en pareil cas, ils ne manquèrent pas de prédire les plus sinistres conséquences et de montrer la France comme sur le point de manquer de fer même pour sa défense et pour ses premiers besoins, ou du moins réduite à subir le joug de l’étranger pour se procurer un des articles les plus importants de notre consommation. Les clameurs de l’intérêt privé n’ont pas de peine à étouffer la voix toujours calme de la raison et de la justice. Quelques autres intérêts particuliers qui se trouvaient menacés par la prohibition des fers étrangers ne parvinrent pas à se faire entendre, parce que la masse de ces intéressés était peu nombreuse. Les maîtres de forges, au contraire, se fortifièrent encore de l’alliance des propriétaires de bois, qu’ils entraînèrent dans leur ligue en leur persuadant que l’introduction des fers étrangers, anéantissant toutes les forges en France, laisserait une grande partie de bois sans aucune espèce de valeur. Enfin une loi fut rendue en décembre 1814, dont la première disposition fut de prohiber l’entrée des fontes en gueuse dont le poids serait au-dessous de quatre cents kilogrammes, ce qui a pour but de réserver aux seuls maîtres de forges français la fourniture du lest des vaisseaux de la marine royale, au grand préjudice de l’administration, qui eût pu se procurer ce lest à très-bon marché, et qui se trouve forcée de le faire venir de loin et de supporter, outre l’élévation du prix d’achat, les frais d’un transport très-dispendieux. Par les autres dispositions de cette loi, les fers en barres ou fers de commerce sont chargés d’un droit d’entrée de 13 fr. par cent kilogrammes, ce qui est quinze fois le droit que payaient les fers de Suède avant 1791. Le droit fut porté à 25 fr. pour les petits fers, et à 40 fr. pour le fer de platinerie, connu sous le nom de tôle. Enfin l’acier fut grevé du droit énorme de 45 fr. par quintal métrique, ce qui peut être considéré comme une prohibition absolue de l’acier d’Allemagne, qui, jusqu’alors, avait été employé avec grand avantage pour la fabrication des ressorts de voiture et pour quelques autres usages. Heureusement, sur ce point, l’activité de notre industrie, si puissamment secondée par les recherches et les études de nos savants, est venue à bout de se passer du secours des aciers étrangers. Mais la cherté générale du fer de commerce, maintenue par la loi de 1814, est une calamité contre laquelle ne peuvent rien les efforts de l’industrie ni les découvertes de la science. Cette calamité affecte presque tous les arts et métiers, et pèse particulièrement sur l’agriculture. On croit que, dans le cours de l’année, chaque charrue qui travaille donne lieu à une consommation de cinquante livres pesant de fer que le laboureur pouvait aisément se procurer, avant 1790, pour une somme de 7 livres 10 sous au plus, et qui, maintenant, lui coûte au moins trois fois cette somme. Ainsi, s’il y a, comme on le suppose, neuf cent vingt mille charrues mouvantes en France, le renchérissement seul du fer grève l’agriculture d’un nouvel impôt de 14 millions. On assure que la construction d’un vaisseau de premier rang coûte aujourd’hui trois cinquièmes de plus qu’auparavant, par le seul effet de l’élévation survenue dans le prix du fer qui doit entrer dans cette construction. On ne saurait donc trop se hâter de révoquer une loi aussi désastreuse, pour revenir à cet ancien état de choses qu’une épreuve de plus d’un siècle a dû faire suffisamment apprécier. La concurrence des fers étrangers ramènera parmi nos maîtres de forges une émulation et une activité dont ils ont depuis longtemps perdu l’habitude, et les forcera à sortir de cette ornière dans laquelle leur industrie reste immobile. On se rassurera contre cette crainte chimérique de l’anéantissement des forges en France, quand on observera qu’il existe dans ce royaume plusieurs districts très-étendus, abondants en minerai, et dont les bois ne peuvent être employés à aucun autre service qu’à alimenter les fourneaux. Il faut songer aussi que le fer étranger ne peut pénétrer fort avant dans l’intérieur des terres, parce que cette marchandise n’ayant qu’une valeur très-faible relativement à son poids, renchérit au double de son premier prix lorsqu’elle est transportée par terre à une distance tant soit peu considérable ; qu’en conséquence, dès que notre industrie en ce genre d’exploitation se sera élevée au niveau de celle des autres pays de l’Europe, il est extrêmement probable que les consommateurs français trouveront presque toujours de l’avantage à se fournir de fer de fabrication nationale, et que l’importation des fers de l’étranger n’aura jamais intérêt & dépasser les limites dans lesquelles elle se tenait autrefois circonscrite, et qui ne comprenait pas plus d’un cinquième de notre consommation totale.
Garnier. *. M. de Humboldt : Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, tome IV, pag. 246 de l’édit. in-8o. **. Tome XXVI, page 321. ***. Description des gîtes de minerai, tomes III et IV. ****. Sidérotechnie, tome I, pages 208 à 210, et tome II, pages 38 et 51. *****. idem, tome III, page 75. ******. Idem, idem, pages 48.

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Les quatre gouvernements qui composaient la Nouvelle-Angleterre avant la révolution d’Angleterre étaient Massachusets, Connecticut, New-Hampshire et Rhode-Island. Le premier avait eu, en 1684, sa charte révoquée et tous ses priviléges supprimés par Charles II.

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Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis démontre avec la dernière évidence la vérité de cette observation d’Adam Smith. A. B.
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Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.