On a vu quels sont les avantages que les colonies de l’Amérique ont retirés de la politique de l’Europe.
Quels sont maintenant ceux que l’Europe a retirés de la découverte de l’Amérique et des colonies qui s’y sont formées ?
Ces avantages peuvent se diviser en deux classes premièrement, les avantages généraux que l’Europe, considérée comme un seul vaste pays, a retirés de ces grands événements ; et secondement, les avantages particuliers que chaque pays à colonies a retirés des colonies particulières qui lui appartiennent, en conséquence de l’autorité et de la domination qu’il exerce sur elles.
Les avantages généraux que l’Europe, considérée comme un seul grand pays, a retirés de la découverte de l’Amérique et de sa formation en colonies, consistent, en premier lieu, dans une augmentation de jouissances, et en second lieu, dans un accroissement d’industrie.
Le produit superflu de l’Amérique importé en Europe fournit aux habitants de ce vaste continent une multitude de marchandises diverses qu’ils n’auraient jamais possédées sans cela, les unes pour l’utilité et la commodité, d’autres pour l’agrément et le plaisir, d’autres enfin pour la décoration et l’ornement, et par là il contribue à augmenter leurs jouissances.
On conviendra sans peine que la découverte de l’Amérique et sa formation en colonies ont contribué à augmenter l’industrie, 1° de tous les pays qui commercent directement avec elle, tels que l’Espagne, le Portugal, la France et l’Angleterre ; et 2° de tous ceux qui, sans y faire de commerce direct, y envoient, par l’intermédiaire d’autres pays, des marchandises de leur propre produit, tels que la Flandre autrichienne et quelques provinces d’Allemagne, qui y font passer une quantité considérable de toiles et d’autres marchandises par l’entremise des nations qui y commercent directement. Tous ces pays ont gagné évidemment un marché plus étendu pour l’excédent de leurs produits et, par conséquent ont dû être encouragés à en augmenter la quantité.
Mais ce qui n’est peut-être pas aussi évident, c’est que ces grands événements aient dû pareillement contribuer à encourager l’industrie de pays qui peut-être n’ont jamais envoyé en Amérique un seul article de leurs produits, tels que la Hongrie et la Pologne. C’est cependant ce dont il n’est pas possible de douter. On consomme en Hongrie et en Pologne une certaine partie du produit de l’Amérique ; et il y a dans ces pays une demande quelconque pour le sucre, le chocolat et le tabac de cette nouvelle partie du monde. Or, ces marchandises, il faut les acheter, ou avec quelque chose qui soit le produit de l’industrie de la Hongrie et de la Pologne, ou avec quelque chose qui ait été acheté avec une partie de ce produit. Ces marchandises américaines sont de nouvelles valeurs, de nouveaux équivalents survenus en Hongrie et en Pologne, pour y être échangés contre l’excédent du produit de ces pays. Transportées dans ces contrées, elles y créent un nouveau marché, un marché plus étendu pour cet excédent de produit. Elles en font hausser la valeur, et contribuent par là à encourager l’augmentation. Quand même aucune partie de ce produit ne serait jamais portée en Amérique, il peut en être porté à d’autres nations qui l’achètent avec une partie de la portion qu’elles ont dans l’excédent de produit de l’Amérique, et ainsi ces nations trouveront un débit au moyen de la circulation du commerce nouveau que l’excédent de produit de l’Amérique a primitivement mis en activité.
Ces grands événements peuvent même avoir contribué à augmenter les jouissances et à accroître l’industrie de pays qui non-seulement n’ont jamais envoyé aucune marchandise en Amérique, mais même n’en ont jamais reçu aucune de cette contrée. Ces contrées-là même peuvent avoir reçu en plus grande abondance les marchandises de quelque nation dont l’excédent de produit aura été augmenté par le commerce de l’Amérique. Cette plus grande abondance, ayant nécessairement ajouté à leurs jouissances, a été pour eux un motif d’accroître leur industrie. Il leur a été présenté un plus grand nombre de nouveaux équivalents, d’une espèce ou d’une autre, pour être changés contre l’excédent de produit de cette industrie. Il a été créé un marché plus étendu pour ce produit surabondant, de manière à en faire hausser la valeur, et par là à en encourager l’augmentation. Cette masse de marchandises qui est jetée annuellement dans la sphère immense du commerce de l’Europe, et qui, par l’effet de ses diverses révolutions, est distribuée annuellement entre toutes les différentes nations comprises dans cette sphère, a dû être augmentée de tout l’excédent de produit de l’Amérique. Il y a donc lieu de croire que chacune de ces nations a recueilli une plus grande part dans cette masse ainsi grossie, que ses jouissances ont augmenté et que son industrie a acquis de nouvelles forces.
Le commerce exclusif des métropoles tend à diminuer à la fois les jouissances et l’industrie de tous ces pays en général, et de l’Amérique en particulier, ou au moins il tend à les tenir au-dessous du degré auquel elles s’élèveraient sans cela. C’est un poids mort qui pèse sur l’action d’un des principaux ressorts dont une grande partie des affaires humaines reçoit son impulsion. En rendant le produit des colonies plus cher dans tous les autres pays, il en rend la consommation moindre, et par là il affaiblit l’industrie des colonies, et il retranche à la fois et des jouissances et de l’industrie de tous les autres pays ; ceux-ci se donnant moins de jouissances quand il faut les payer plus cher, et en même temps produisant moins quand leur produit leur rapporte moins. En rendant le produit de tous les autres pays plus cher dans les colonies, il affaiblit de la même manière l’industrie de tous ces autres pays, et il retranche de même aux colonies et de leurs jouissances et de leur industrie. C’est une entrave qui, pour le bénéfice prétendu de quelques pays particuliers, restreint les plaisirs et comprime l’industrie de tous les autres pays, mais encore plus des colonies que de tout autre. Il ne fait qu’exclure tous les autres pays, autant qu’il est possible, d’un marché particulier ; mais il confine les colonies, autant qu’il est possible, à un marché particulier ; et il y a une extrême différence d’être exclu d’un marché particulier quand on a tous les autres ouverts, ou d’être confiné sur un marché particulier quand les autres vous sont fermés. Néanmoins, c’est l’excédent de produit des colonies qui est toujours la source primitive de ce surcroît de jouissances et d’industrie qui revient à l’Europe de la découverte de l’Amérique et de sa formation en colonies, et le commerce exclusif des métropoles tend seulement à rendre cette source beaucoup moins abondante qu’elle n’aurait été sans cela.
Les avantages particuliers que chaque pays à colonies retire des colonies qui lui appartiennent sont de deux différentes espèces ; premièrement, les avantages généraux que tout État retire des provinces soumises à sa domination ; secondement, les avantages spéciaux qu’on suppose résulter de provinces d’une nature aussi particulière que les colonies européennes de l’Amérique.
Les avantages généraux que retire un État des provinces sujettes à sa domination consistent, en premier lieu, dans la force militaire qu’elles fournissent pour sa défense et, en second lieu, dans le revenu qu’elles donnent pour le soutien de son gouvernement civil. Les colonies romaines fournissaient, dans l’occasion, l’une et l’autre. Les colonies grecques fournissaient quelquefois une force militaire, mais rarement aucun revenu ; rarement elles se reconnaissaient comme soumises à la domination de la métropole ; elles étaient, en général, ses alliées pendant la guerre, mais très-rarement ses sujettes en temps de paix.
Les colonies européennes de l’Amérique n’ont encore fourni aucune force militaire pour la défense de la métropole ; leur force militaire n’a pas encore été suffisante pour leur défense propre ; et dans les guerres différentes dans lesquelles leur mère patrie a été engagée, il lui a fallu, en général, distraire une patrie très-considérable de ses forces militaires pour défendre ses colonies. Ainsi, sous ce rapport, toutes les colonies de l’Europe, sans exception, ont été, pour leurs métropoles respectives, une cause d’affaiblissement plutôt que de force.
Les seules colonies de l’Espagne et du Portugal ont contribué, par un revenu, à la défense de leur mère patrie ou au soutien de son gouvernement civil. Les impôts qui ont été levés sur celles des autres nations européennes, sur celles de l’Angleterre en particulier, ont rarement égalé la dépense qu’on a faite pour elles, et n’ont jamais été suffisants pour défrayer celle qu’elles ont occasionnée en temps de guerre ; ainsi, ces colonies ont été pour leurs métropoles respectives une source de dépense et non de revenu.
Les avantages que ces colonies ont pu procurer à leurs métropoles respectives consistent donc uniquement dans ces avantages spéciaux qu’on suppose résulter de la nature particulière de ces possessions ; et la seule source de tous ces avantages spéciaux, c’est, à ce qu’on assure généralement, le commerce exclusif.
En vertu de ce droit exclusif, toute cette partie du produit surabondant des colonies anglaises, par exemple, qui consiste en ce qu’on appelle marchandises énumérées, ne peut être envoyée à aucun autre pays que l’Angleterre ; il faut que ce soit d’elle que les autres pays l’achètent ensuite. Ce produit doit donc nécessairement être à meilleur marché en Angleterre qu’il ne peut l’être dans tout autre pays, et il doit contribuer à augmenter les jouissances de l’Angleterre plus que celles de tout autre pays ; il doit de même aussi contribuer davantage à encourager son industrie. L’Angleterre doit tirer un meilleur prix de toutes les parties de l’excédant de son propre produit qu’elle échange contre ces marchandises énumérées, que les autres pays ne peuvent en tirer de celles du leur, qu’elles échangeraient contre ces mêmes marchandises. Par exemple, les ouvrages des fabriques anglaises achèteront une plus grande quantité de sucre et de tabac des colonies anglaises, que de pareils ouvrages des fabriques des autres pays ne pourraient en acheter. Ainsi, en tant que les ouvrages des fabriques anglaises et ceux des fabriques des autres pays peuvent être dans le cas de s’échanger contre le sucre et le tabac des colonies anglaises, cette supériorité de prix donne aux premières de ces fabriques plus d’encouragement que les autres ne peuvent en recevoir de la même source. Par conséquent, comme le commerce exclusif des colonies diminue à la fois et les jouissances et l’industrie des pays qui sont exclus de ce commerce, ou qu’au moins il tient ces jouissances et cette industrie au-dessous du degré auquel elles s’élèveraient sans cela, ce commerce donne, aux pays qui en sont en possession, un avantage d’autant plus manifeste sur les autres pays.
Cependant, on trouvera peut-être que cet avantage devrait plutôt passer pour ce qu’on peut appeler un avantage relatif que pour un avantage absolu, et que la supériorité qu’il donne au pays qui en jouit consiste moins à faire monter l’industrie et le produit de ce pays au-dessus de ce qu’ils seraient naturellement, dans le cas où le commerce serait libre, qu’elle ne consiste à rabaisser l’industrie et le produit des autres pays au-dessous de ce qu’ils seraient sans cette restriction.
Par exemple, le tabac du Maryland et de la Virginie, au moyen du monopole dont jouit l’Angleterre sur cette denrée, revient certainement à meilleur marché à l’Angleterre qu’il ne peut revenir à la France, à qui l’Angleterre en vend ordinairement une partie considérable. Mais si la France et tous les autres pays de l’Europe eussent eu, dans tous les temps, la faculté de commercer librement au Maryland et à la Virginie, le tabac de ces colonies aurait pu, pendant cette période, se trouver revenir à meilleur compte qu’il ne revient actuellement, non-seulement pour tous ces autres pays, mais aussi pour l’Angleterre elle-même. Au moyen d’un marché qui eut été si fort étendu au-delà de celui dont il a joui jusqu’à présent, le produit du tabac aurait pu tellement s’accroître, et probablement même se serait tellement accru pendant cette période, qu’il aurait réduit les profits d’une plantation de tabac à leur niveau naturel avec ceux d’une terre à blé, au-dessus desquels ils sont encore, à ce que l’on croit ; durant cette période, le prix du tabac eût pu tomber, et vraisemblablement serait tombé un peu plus bas qu’il n’est à présent. Une pareille quantité de marchandises, soit d’Angleterre, soit de ces autres pays, aurait acheté, dans le Maryland et dans la Virginie, plus de tabac qu’elle ne peut en acheter aujourd’hui, et ainsi elle y aurait été vendue à un prix d’autant meilleur. Par conséquent, si l’abondance et le bon marché de cette plante ajoutent quelque chose aux jouissances et à l’industrie de l’Angleterre ou de tout autre pays, ce sont deux effets qu’ils auraient vraisemblablement produits à un degré un peu plus considérable qu’ils ne font aujourd’hui, si la liberté du commerce eût eu lieu. À la vérité, dans cette supposition, l’Angleterre n’aurait pas eu d’avantage sur les autres pays ; elle aurait bien acheté le tabac de ses colonies un peu meilleur marché qu’elle ne l’achète et, par conséquent, aurait vendu quelques-unes de ses propres marchandises un peu plus cher qu’elle ne fait à présent ; mais elle n’aurait pas pu pour cela acheter l’un meilleur marché, ni vendre les autres plus cher que ne l’eût fait tout autre pays ; elle aurait peut-être gagné un avantage absolu, mais bien certainement elle aurait perdu un avantage relatif.
Cependant, en vue de se donner cet avantage relatif dans le commerce des colonies, en vue d’exécuter un projet de pure malice et de pure jalousie, celui d’exclure, autant que possible, toutes les autres nations de la participation à ce commerce, l’Angleterre a, selon toute apparence, non-seulement sacrifié une partie de l’avantage absolu qu’elle devait retirer, en commun avec toutes les autres nations, de ce commerce particulier, mais encore elle s’est assujettie, dans presque toutes les autres branches de commerce, à un désavantage absolu, et en même temps à un désavantage relatif.
Lorsque, par l’acte de navigation, l’Angleterre s’est emparée du monopole du commerce des colonies, les capitaux étrangers, qui avaient été auparavant employés dans ce commerce, en ont été nécessairement retirés. Le capital anglais, qui n’avait soutenu jusque-là qu’une partie de ce commerce, fut alors obligé d’en soutenir la totalité. Le capital qui jusque-là n’avait fourni aux colonies que partie seulement des marchandises qu’elles recevaient d’Europe, forma alors la totalité du capital employé à leur amener tout ce qu’elles pouvaient tirer d’Europe. Or, ce capital ne pouvait leur fournir la totalité de ce qu’elles demandaient de marchandises, et celles qu’il leur amenait leur étaient nécessairement vendues fort cher. Le capital qui n’avait acheté auparavant qu’une partie seulement du produit surabondant des colonies, composa alors tout le capital destiné à acheter la totalité de ce produit. Mais il ne pouvait pas acheter cette totalité à l’ancien prix, ni même à beaucoup près et, par conséquent, tout ce qu’il en achetait était acheté nécessairement à très-bas prix. Or, dans un emploi de capital, où le marchand vendait fort cher et achetait à très-bon marché, les profits ont dû être nécessairement très-forts, et bien au-dessus du niveau ordinaire des profits dans les autres branches de commerce. Cette supériorité des profits du commerce colonial ne pouvait manquer d’attirer, de toutes les autres branches de commerce, une partie du capital qui leur avait été consacré jusque-là. Mais si cette révolution dans la direction du capital national a dû nécessairement augmenter successivement la concurrence des capitaux dans le commerce des colonies, elle a dû, par la même raison, diminuer successivement cette concurrence dans les autres branches de commerce ; si elle a dû faire baisser par degrés les profits de ce commerce, elle a dû, par la même raison, faire hausser par degrés les profits des autres, jusqu’à ce que le niveau fût rétabli dans les profits de tous, niveau différent, il est vrai, du premier, et un peu plus élevé que celui qui existait entre eux auparavant1. Ce double effet d’attirer les capitaux de tous les autres genres de commerce, et de faire monter en même temps, dans tous, le taux du profit un peu plus haut qu’il n’aurait été sans cela, a été non-seulement produit par le monopole, au moment où celui-ci a été établi, mais a continué d’être toujours produit par lui depuis2.
Premièrement, ce monopole n’a pas cessé d’attirer continuellement le capital de tous les autres genres de commerce, pour le porter dans le commerce des colonies.
Quoique l’opulence de la Grande-Bretagne ait extrêmement augmenté depuis l’établissement de l’acte de navigation, elle n’a certainement pas augmenté dans la même proportion que celle des colonies. Or, le commerce étranger d’un pays augmente naturellement dans la même proportion que son opulence ; l’excédent de son produit augmente dans la proportion qu’augmente son produit total, et la Grande-Bretagne s’étant emparée pour son propre compte de tout ce qu’on peut appeler le commerce étranger des colonies, sans que son capital ait augmenté à proportion de l’extension de ce commerce, elle n’aurait pu le soutenir si elle n’eût pas sans cesse retiré des autres branches de son commerce quelque partie du capital qui leur avait été destiné jusqu’alors, et si elle n’eût pas aussi sans cesse éloigné de ces mêmes branches de trafic une quantité encore bien plus grande de capital qui sans cela s’y serait portée. Aussi, depuis l’établissement de l’acte de navigation, le commerce avec les colonies a-t-il été continuellement en s’étendant de plus en plus, tandis que plusieurs autres branches de commerce étranger, et en particulier celui avec les autres parties de l’Europe, a été continuellement en dépérissant. Les produits de nos manufactures destinés à être vendus à l’étranger, au lieu de s’adapter, comme avant l’acte de navigation, au marché de l’Europe qui nous avoisine, ou au marché plus éloigné que nous offrent les pays situés aux bords de la Méditerranée, se sont appropriés, pour la plupart, aux besoins et aux demandes du marché des colonies, qui est infiniment plus éloigné ; du marché où ces manufactures jouissent du monopole, plutôt que de celui où elles peuvent trouver une foule de concurrents. Ces causes du dépérissement des autres branches de notre commerce étranger, que sir Matthieu Decker et d’autres écrivains ont été chercher dans l’excès des taxes, dans le mode vicieux de l’impôt, dans le haut prix du travail, dans l’accroissement du luxe, etc., on peut les trouver toutes dans la croissance monstrueuse de notre commerce des colonies3. Comme le capital de la Grande-Bretagne, quoique extrêmement considérable, n’est pourtant pas infini, et comme ce capital, quoique grandement augmenté depuis l’acte de navigation, n’a cependant pas augmenté dans la même proportion que notre commerce des colonies, il n’aurait jamais été possible de soutenir ce commerce sans enlever aux autres branches quelque portion de capital, ni, par conséquent, sans y occasionner quelque dépérissement.
Il faut observer que l’Angleterre était déjà un grand pays commerçant ; que la masse de ses capitaux engagés dans le négoce était déjà très-considérable, et susceptible de grossir encore de jour en jour, non-seulement avant que l’acte de navigation eût établi le monopole du commerce des colonies, mais avant même que ce commerce eût acquis une grande importance. Pendant la guerre de Hollande, sous le gouvernement de Cromwell, la marine anglaise était supérieure à celle de la Hollande ; et dans la guerre qui éclata au commencement du règne de Charles II, elle était au moins égale, peut-être supérieure aux marines réunies de la France et de la Hollande. Cette supériorité paraîtrait à peine plus grande aujourd’hui, du moins si la marine de Hollande était maintenant proportionnée au commerce actuel de cette république, comme elle l’était alors. Or, dans aucune de ces guerres, ce ne pouvait être à l’acte de navigation qu’elle dut cette grande puissance maritime. Pendant la première, le projet de cet acte venait à peine d’être formé, et quoique, avant les premières hostilités de la seconde, il eût déjà reçu force de loi, cependant aucune de ses dispositions n’avait encore eu le temps de pouvoir produire quelque effet considérable, et bien moins que toutes les autres, celles qui établissaient le commerce exclusif avec les colonies. Les colonies et leur commerce avaient alors fort peu d’importance, en comparaison de celle qu’ils ont aujourd’hui. L’île de la Jamaïque était un désert malsain, fort peu habité et encore moins cultivé. New-York et New-jersey étaient en la possession de la Hollande ; la moitié de Saint-Christophe était aux mains des Français. L’île d’Antigoa, les deux Carolines, la Pensylvanie, la Géorgie et la Nouvelle-Écosse n’étaient pas encore cultivées. La Virginie, le Maryland et la Nouvelle-Angleterre étaient mis en culture ; mais, quoique ces colonies fussent très-florissantes, il n’y avait peut-être pas alors une seule personne en Europe ou en Amérique qui prévît ou qui même soupçonnât le progrès rapide qu’elles ont fait depuis en richesse, en population et en industrie. En un mot, à cette époque, la Barbade était la seule colonie anglaise de quelque importance, dont la situation eût quelque ressemblance avec celle où elle est aujourd’hui. Le commerce des colonies, dont l’Angleterre n’avait encore qu’une partie, même quelque temps encore après l’acte de navigation (car cet acte ne fut exécuté très-strictement que plusieurs années après sa promulgation) ; ce commerce, dis-je, ne pouvait pas, à cette époque, être la cause du grand commerce de l’Angleterre ni de cette grande force navale qui était soutenue par ce commerce. Le commerce qui soutenait alors l’étendue de sa puissance maritime, c’était celui d’Europe et des pays situés autour de la Méditerranée. Or, la part qu’a maintenant l’Angleterre dans ce commerce ne pourrait pas soutenir de pareilles forces navales. Si le commerce des colonies, qui croissait alors, eût été laissé libre à toutes les nations, quelle qu’eût été la part qui en serait échue à la Grande-Bretagne (et il est probable que cette part aurait été très-importante), elle aurait été tout entière en surcroît de ce grand commerce dont l’Angleterre était déjà en possession. Mais, par l’effet du monopole, l’accroissement du commerce des colonies a bien moins été, pour le commerce général de la Grande-Bretagne, la cause d’une addition à ce qu’il était auparavant, que celle d’un changement total de direction.
Secondement, ce monopole a contribué nécessairement à maintenir, dans toutes les autres branches du commerce de la Grande-Bretagne, le taux du profit à un degré plus élevé que celui où il se serait tenu naturellement si le commerce avec les colonies anglaises eût été laissé libre à toutes, les nations.
Si le monopole du commerce des colonies a nécessairement entraîné vers ce commerce une plus grande partie du capital de la Grande-Bretagne que celle qui s’y serait portée d’elle-même, d’un autre côté, en en expulsant tous les capitaux étrangers, il a nécessairement réduit la quantité totale de capital employé dans ce commerce, au-dessous de ce qu’elle aurait été naturellement dans le cas où le commerce aurait été fibre. Or, en diminuant la concurrence des capitaux dans cette branche de commerce, il y a nécessairement fait hausser le taux du profit. En diminuant aussi la concurrence des capitaux anglais dans toutes les autres branches du commerce, il a nécessairement fait hausser le taux du profit, en Angleterre, dans toutes ces autres branches. Quel qu’ait pu être, à une époque quelconque depuis l’établissement de l’acte de navigation, l’état ou l’étendue de la masse des capitaux de la Grande-Bretagne engagés dans le commerce, nécessairement le monopole du commerce des colonies, tant que cette masse est restée la même, doit avoir élevé le taux du profit en Angleterre plus haut qu’il n’aurait été sans cela dans cette branche de commerce et dans toutes les autres. Si le taux ordinaire du profit en Angleterre a considérablement baissé depuis l’établissement de l’acte de navigation, comme assurément cela est arrivé, il aurait été forcé de tomber encore plus bas si le monopole établi par cet acte n’eût pas contribué à le tenir élevé.
Or, tout ce qui fait monter dans un pays le taux ordinaire du profit plus haut qu’il n’aurait été naturellement, assujettit nécessairement ce pays et à un désavantage absolu et à un désavantage relatif dans toutes les autres branches de commerce dont il n’a pas le monopole.
Il assujettit ce pays à un désavantage absolu, attendu que, dans toutes ces autres branches de commerce, ses marchands ne peuvent retirer ce plus gros profit sans vendre à la fois et les marchandises des pays étrangers qu’ils importent dans le leur, et les marchandises de leur propre pays qu’ils exportent à l’étranger, plus cher qu’ils ne les eussent vendues sans cette circonstance. Il faut que leur propre pays à la fois vende plus cher et achète plus cher qu’il n’aurait fait ; il faut à la fois qu’il achète moins et vende moins ; il faut, enfin, qu’il jouisse moins et qu’il produise moins.
Il assujettit ce pays à un désavantage relatif, attendu que, dans toutes ces autres branches de commerce, les autres pays, qui ne sont pas assujettis au même désavantage absolu, se trouvent par là placés, vis-à-vis de ce pays, ou plus au-dessus, ou moins au-dessous de lui qu’ils n’y auraient été. Il les met en état à la fois de jouir plus et de produire plus relativement à la proportion dans laquelle ce pays jouit et produit. Il rend leur supériorité plus grande à son égard, ou leur infériorité moindre qu’elle n’eût été. En faisant monter le prix du produit de ce pays au-dessus de ce qu’il eût été, il met les marchands des autres pays à même de vendre à meilleur compte que ce pays ne peut le faire sur les marchés étrangers, et par là de le supplanter et de l’exclure dans presque toutes les branches de commerce dont celui-ci n’a pas le monopole.
On entend souvent nos marchands se plaindre de l’élévation des salaires du travail indigène, comme de la cause qui empêche les produits de leurs fabriques de se soutenir sur les marchés étrangers ; mais on ne les entend jamais parler des hauts profits du capital. Ils se plaignent du gain excessif des autres, mais ils ne disent rien du leur. Cependant, les hauts profits du capital en Angleterre peuvent contribuer, dans beaucoup de circonstances, autant que l’élévation des salaires payés au travail, et dans quelques circonstances peut-être contribuer davantage à faire hausser le prix des produits des fabriques anglaises4.
C’est ainsi qu’on peut dire avec raison que le capital de la Grande-Bretagne a été retiré et en partie exclu de la plupart des différentes branches de commerce dont elle n’a pas le monopole, particulièrement du commerce de l’Europe et de celui des pays situés autour de la Méditerranée.
Il a été en partie retiré de ces branches de commerce par l’attraction qu’a exercée sur lui la supériorité du profit dans notre commerce des colonies, supériorité résultant de l’accroissement continuel de ce commerce, et de l’insuffisance continuelle du capital qui l’avait soutenu une année, à pouvoir le soutenir l’année suivante.
Il a été en partie exclu de ces branches de commerce par l’avantage que le taux élevé des profits qui a lieu en Angleterre donne aux autres pays dans toutes les différentes branches de commerce dont la Grande-Bretagne n’a pas le monopole5.
Comme le monopole du commerce des colonies a retiré de ces autres branches de commerce une partie du capital anglais qui y aurait sans cela été employé, de même il y a poussé forcément beaucoup de capitaux étrangers, qui n’y seraient jamais entrés s’ils n’avaient pas été chassés du commerce des colonies. Dans ces autres branches de commerce, il a diminué la concurrence des capitaux anglais, et par là il a fait monter le taux du profit du négociant anglais plus haut qu’il n’aurait pu atteindre. Au contraire, il a augmenté la concurrence des capitaux étrangers, et par là il a abaissé le taux du profit du négociant étranger au-dessous de ce qu’il aurait été. Il a donc dû nécessairement à la fois, de ces deux manières, assujettir la Grande-Bretagne à un désavantage relatif dans toutes ses autres branches de commerce.
Mais peut-être, va-t-on dire, le commerce des colonies est plus avantageux que tout autre à la Grande-Bretagne et, en forçant d’entrer dans ce commerce une plus forte portion du capital de la Grande-Bretagne que celle qui s’y serait portée sans cela, le monopole a tourné ce capital vers un emploi plus avantageux à la nation que tout autre emploi qu’il eût pu trouver.
La manière la plus avantageuse dont un capital puisse être employé pour le pays auquel il appartient, c’est celle qui y entretient la plus grande quantité de travail productif, et qui ajoute le plus au produit annuel de la terre et du travail de ce pays. Or, nous avons fait voir, dans le second livre, que la quantité de travail productif que peut entretenir un capital employé dans le commerce étranger de consommation est exactement en proportion de la fréquence de ses retours. Un capital de 1,000 livres, par exemple, employé dans un commerce étranger de consommation dont les retours se font régulièrement une fois par an, peut tenir constamment en activité, dans le pays auquel il appartient, une quantité de travail productif égale à ce que 1,000 livres peuvent y en faire subsister pour un an6. Si les retours se font deux ou trois fois dans l’année, il peut tenir constamment en activité une quantité de travail productif égale à ce que 2 ou 3,000 livres peuvent y en faire subsister pour un an. Par cette raison un commerce étranger de consommation qui se fait avec un pays voisin est, en général, plus avantageux qu’un autre qui se fait dans un pays éloigné ; et par la même raison, un commerce étranger de consommation qui se fait par voie directe est, en général, comme on l’a fait voir pareillement dans le second livre, plus avantageux que celui qui se fait par circuit.
Or, le monopole du commerce des colonies, autant qu’il a pu influer sur l’emploi du capital de la Grande-Bretagne, a, dans toutes les circonstances, détourné forcément une partie de ce capital d’un commerce étranger de consommation fait avec un pays voisin, pour la porter vers un pareil commerce avec un pays plus éloigné ; et dans beaucoup de circonstances, il l’a détournée d’un commerce étranger de consommation fait par voie directe, pour la porter vers un autre fait par circuit.
Premièrement, le monopole du commerce des colonies a, dans toutes les circonstances, enlevé quelque portion du capital de la Grande-Bretagne à un commerce étranger de consommation fait avec un pays voisin, pour la porter vers un pareil commerce fait avec un pays plus éloigné.
Il a, dans toutes les circonstances, enlevé quelque portion de ce capital au commerce avec l’Europe et avec les pays environnant la Méditerranée, pour la porter au commerce avec les contrées bien plus reculées de l’Amérique et des Indes occidentales, commerce dont les retours sont nécessairement moins fréquents, non-seulement par rapport au grand éloignement, mais encore par rapport à la situation particulière où se trouvent les affaires de ces contrées. De nouvelles colonies, comme on l’a déjà observé, sont toujours dépourvues de capitaux ; la masse de leurs capitaux est toujours fort au-dessous de ce qu’elles pourraient employer avec beaucoup d’avantage et de profit dans l’amélioration et la culture de leurs terres ; elles ont donc constamment chez elles une demande de capitaux pour plus que ce qu’elles en possèdent en propre, et, pour suppléer au déficit de la masse de leurs propres capitaux, elles tâchent d’emprunter, autant qu’elles le peuvent, de la mère patrie, envers laquelle, par ce moyen, elles sont toujours endettées. La manière la plus ordinaire dont les colons contractent ces dettes, ce n’est pas en empruntant par obligation aux riches capitalistes de la métropole, quoiqu’ils le fassent aussi quelquefois, mais c’est en traînant leurs payements en longueur avec leurs correspondants qui leur expédient des marchandises d’Europe, aussi longtemps que ces correspondants veulent bien le leur laisser faire. Leurs retours annuels très-souvent ne montent pas à plus d’un tiers de ce qu’ils doivent, quelquefois moins ; par conséquent, la totalité du capital que leur avancent leurs correspondants ne rentre guère dans la Grande-Bretagne avant trois ans, et quelquefois pas avant quatre ou cinq. Or, un capital anglais de 1,000 livres, par exemple, qui ne rentre en Angleterre qu’une fois dans un espace de cinq ans, ne peut tenir constamment en activité qu’un cinquième seulement de l’industrie anglaise qu’il aurait pu entretenir s’il fût rentré en totalité dans le cours d’une année et, au lieu de tenir en activité la quantité d’industrie que 1,000 livres pourraient entretenir pendant une année, il n’y tient constamment, employée que celle seulement que peuvent entretenir pendant une année 200 livres. Le planteur, sans contredit, par le haut prix auquel il paye les marchandises d’Europe, par l’intérêt qu’il paye sur les lettres de change qu’il donne à de longues échéances, et par le droit de commission pour le renouvellement de celles qu’il donne à de plus courts termes, bonifie à son correspondant, et probablement fait plus que lui bonifier toute la perte que celui-ci pourrait essuyer de ce délai ; mais, s’il peut dédommager son correspondant de sa perte, il ne peut dédommager de même la Grande-Bretagne de celle qu’elle éprouve. Dans un commerce dont les retours sont très-lents, le profit du marchand peut être aussi grand et même plus grand que dans un autre où ils sont très-fréquents et très-rapprochés ; mais l’avantage du pays où réside ce marchand, la quantité du travail productif qui peut y être constamment en activité, le produit annuel des terres et du travail, en doivent toujours nécessairement beaucoup souffrir7. Or, je pense que quiconque a la moindre expérience dans ces différentes branches de commerce, m’accordera sans peine que les retours d’un commerce en Amérique, et encore plus ceux d’un commerce aux Indes occidentales, sont, en général, non-seulement plus lents que ceux d’un commerce à quelque endroit de l’Europe, et même aux pays circonvoisins de la Méditerranée, mais encore plus irréguliers et plus incertains.
Secondement, le monopole du commerce des colonies a, dans beaucoup de circonstances, enlevé une certaine portion du capital de la Grande-Bretagne à un commerce étranger de consommation fait par voie directe, pour la forcer d’entrer dans un autre fait par circuit.
Parmi les marchandises énumérées qui ne peuvent être envoyées à aucun autre marché qu’à celui de la Grande-Bretagne, il y en a plusieurs dont la quantité excède de beaucoup la consommation de la Grande-Bretagne, et dont il faut, par conséquent, qu’une partie soit exportée à d’autres pays ; or, c’est ce qui ne peut se faire sans entraîner quelque partie du capital de la Grande-Bretagne dans un commerce étranger de consommation par circuit. Par exemple, le Maryland et la Virginie envoient annuellement à la Grande-Bretagne au-delà de quatre-vingt-seize mille muids de tabac, et la consommation de la Grande-Bretagne n’excède pas, à ce qu’on dit, quatorze mille muids ; il y en a donc plus de quatre-vingt-deux mille qu’il faut exporter dans d’autres pays, en France, en Hollande et aux contrées situées autour de la mer Baltique et de la Méditerranée. Or, cette portion du capital de la Grande-Bretagne qui porte ces quatre-vingt-deux mille muids à la Grande-Bretagne, qui de là les réexporte à ces autres pays, et qui rapporte de ces autres pays dans la Grande-Bretagne ou d’autres marchandises, ou de l’argent en retour, est employée dans un commerce étranger de consommation par circuit, et elle est forcément entraînée à cet emploi par la nécessité qu’il y a de disposer de cet énorme excédent. Pour supputer en combien d’années la totalité de ce capital pourra vraisemblablement être rentrée dans la Grande-Bretagne, il faudrait ajouter à la lenteur des retours de l’Amérique celle des retours de ces autres pays. Si, dans le commerce étranger de consommation qui se fait par voie directe avec l’Amérique, il arrive souvent que la totalité du capital employé ne rentre pas en moins de trois ou quatre ans, il y a lieu de présumer que la totalité du capital employé dans ce commerce ainsi détourné ne rentrera pas en moins de quatre ou cinq. Si le premier ne peut tenir constamment en activité qu’un tiers ou qu’un quart seulement du travail national que pourrait entretenir un capital dont la rentrée aurait lieu une fois par an, l’autre ne pourra tenir constamment employé qu’un quart ou un cinquième de ce travail. Des négociants de quelques-uns de nos ports accordent ordinairement un crédit aux correspondants étrangers auxquels ils exportent leur tabac ; à la vérité, au port de Londres, il se vend communément argent comptant ; la règle est : Pesez et payez. Par conséquent, au port de Londres, les retours définitifs de la totalité du circuit de ce commerce se trouvent être plus tardifs que les retours d’Amérique de la quantité de temps seulement pendant laquelle les marchandises peuvent rester dans le magasin sans être vendues, temps qui ne laisse pas cependant d’être quelquefois assez long. Mais si les colonies n’eussent pas été confinées au marché de la Grande-Bretagne pour la vente de leur tabac, il n’en serait probablement venu chez nous que très-peu au-delà de ce qui est nécessaire à notre propre consommation. Les marchandises que la Grande-Bretagne achète à présent, pour sa consommation, avec cet énorme excédent de tabac qu’elle exporte à d’autres pays, elle les aurait probablement, dans ce cas, achetées immédiatement avec le produit de son industrie ou avec quelque partie du produit de ses manufactures ; ce produit, ces ouvrages de manufactures, au lieu d’être, comme à présent, presque entièrement assortis aux demandes d’un seul grand marché, auraient été vraisemblablement appropriés à un grand nombre de marchés plus petits, au lieu d’un immense commerce étranger de consommation par circuit, la Grande-Bretagne aurait probablement entretenu un grand nombre de petits commerces étrangers du même genre par voie directe. À cause de la fréquence des retours, une partie seulement, et vraisemblablement une petite partie, peut-être pas plus d’un tiers ou d’un quart du capital sur lequel roule aujourd’hui cet immense commerce par circuit, aurait été suffisante pour faire aller tous ces petits commerces directs, aurait tenu constamment en activité une égale quantité d’industrie anglaise, et aurait fourni le même aliment au produit annuel des terres et du travail de la Grande-Bretagne. Tous les objets utiles de ce commerce se trouvant ainsi remplis par un capital beaucoup moindre, il y aurait eu une grosse portion de capital épargnée, qu’on eût pu appliquer à d’autres objets, à l’amélioration des terres de la Grande-Bretagne, à l’accroissement de ses manufactures et à l’extension de son commerce, qui eût pu servir au moins à venir en concurrence avec les autres capitaux anglais employés dans tous ces divers genres d’affaires, à réduire dans tous ces emplois le taux du profit, et par là à donner à la Grande-Bretagne, dans ces mêmes emplois, une plus grande supériorité sur tous les autres pays que celle dont elle jouit maintenant.
Le monopole du commerce des colonies a de plus enlevé au commerce étranger de consommation une certaine portion du capital de la Grande-Bretagne, pour la forcer d’entrer dans le commerce de transport et, par conséquent, il a enlevé à l’industrie de la Grande-Bretagne le soutien qu’elle en recevait, pour le faire servir uniquement à soutenir en partie celle des colonies et en partie celle de quelque autre pays.
Par exemple, les marchandises qui s’achètent annuellement avec cet énorme excédent de tabac, ces quatre-vingt-deux mille muids annuellement réexportés de la Grande-Bretagne, ne sont pas toutes consommées dans la Grande-Bretagne. Partie de ces marchandises, les toiles d’Allemagne et de Hollande, par exemple, sont renvoyées aux colonies pour leur consommation particulière. Or, cette portion du capital de la Grande-Bretagne qui achète le tabac avec lequel ensuite on achète ces toiles, est nécessairement retirée à l’industrie de la Grande-Bretagne, pour aller servir uniquement à soutenir en partie celle des colonies, et en partie celle des pays qui payent ce tabac avec le produit de leur industrie.
D’un autre côté, le commerce des colonies, en entraînant dans ce commerce une portion beaucoup plus forte du capital de la Grande-Bretagne que celle qui s’y serait naturellement portée, paraît avoir entièrement rompu cet équilibre qui se serait établi sans cela entre toutes les diverses branches de l’industrie britannique. Au lieu de s’assortir à la convenance d’un grand nombre de petits marchés, l’industrie de la Grande-Bretagne s’est principalement adaptée aux besoins d’un grand marché seulement. Son commerce, au lieu de parcourir un grand nombre de petits canaux, a pris son cours principal dans un grand canal unique. Or, il en est résulté que le système total de son industrie et de son commerce en est moins solidement assuré qu’il ne l’eût été de l’autre manière ; que la santé de son corps politique en est moins ferme et moins robuste. La Grande-Bretagne, dans son état actuel, ressemble à l’un de ces corps malsains dans lesquels quelqu’une des parties vitales a pris une croissance monstrueuse, et qui sont, par cette raison, sujets à plusieurs maladies dangereuses auxquelles ne sont guère exposés ceux dont toutes les parties se trouvent mieux proportionnées. Le plus léger engorgement dans cet énorme vaisseau sanguin qui, à force d’art, s’est grossi chez nous fort au-delà de ses dimensions naturelles, et au travers duquel circule, d’une manière forcée, une portion excessive de l’industrie et du commerce national, menacerait tout le corps politique des plus funestes maladies. Aussi jamais l’armada des Espagnols ni les bruits d’une invasion française n’ont-ils frappé le peuple anglais de plus de terreur que ne l’a fait la crainte d’une rupture avec les colonies. C’est cette terreur, bien ou mal fondée, qui a fait de la révocation de l’acte du timbre une mesure populaire, au moins parmi les gens de commerce. L’imagination de la plupart d’entre eux s’est habituée à regarder une exclusion totale du marché des colonies, ne dût-elle être que de quelques années, comme un signe certain de ruine complète pour eux ; nos marchands y ont vu leur commerce totalement arrêté, nos manufacturiers y ont vu leurs fabriques absolument perdues, et nos ouvriers se sont crus à la veille de manquer tout à fait de travail et de ressources. Une rupture avec quelques-uns de nos voisins du continent, quoique dans le cas d’entraîner aussi une cessation ou une interruption dans les emplois de quelques individus dans toutes ces différentes classes, est pourtant une chose qu’on envisage sans cette émotion générale. Le sang dont la circulation se trouve arrêtée dans quelqu’un des petits vaisseaux se dégorge facilement dans les plus grands, sans occasionner de crise dangereuse ; mais s’il se trouve arrêté dans un des grands vaisseaux, alors les convulsions, l’apoplexie, la mort, sont les conséquences promptes et inévitables d’un pareil accident. Qu’il survienne seulement quelque léger empêchement ou quelque interruption d’emploi dans un de ces genres de manufacture qui se sont étendus d’une manière démesurée, et qui, à force de primes ou de monopoles sur les marchés national et colonial, sont arrivés artificiellement à un degré d’accroissement contre nature, il n’en faut pas davantage pour occasionner de nombreux désordres, des séditions alarmantes pour le gouvernement, et capables même de troubler la liberté des délibérations de la législature. À quelle confusion, à quels désordres ne serions-nous pas exposés infailliblement, disait-on, si une aussi grande portion de nos principaux manufacturiers venait tout d’un coup à manquer totalement d’emploi ?
Le seul expédient, à ce qu’il semble, pour faire sortir la Grande-Bretagne d’un état aussi critique, ce serait un relâchement modéré et successif des lois qui lui donnent le monopole exclusif du commerce colonial, jusqu’à ce que ce commerce fût en grande partie rendu libre. C’est le seul expédient qui puisse la mettre à même ou la forcer, s’il le faut, de retirer de cet emploi, monstrueusement surchargé, quelque portion de son capital pour la diriger, quoique avec moins de profit, vers d’autres emplois et qui, en diminuant par degrés une branche de son industrie et en augmentant de même toutes les autres, puisse insensiblement rétablir entre toutes les différentes branches cette juste proportion, cet équilibre naturel et salutaire qu’amène nécessairement la parfaite liberté, et que la parfaite liberté peut seule maintenir. Ouvrir tout d’un coup à toutes les nations le commerce des colonies pourrait non-seulement donner lieu à quelques inconvénients passagers, mais causer même un dommage durable et important à la plupart de ceux qui y ont à présent leur industrie ou leurs capitaux engagés. Une cessation subite d’emploi, seulement pour les vaisseaux qui importent les quatre-vingt-deux mille muids de tabac qui excèdent la consommation de la Grande-Bretagne, pourrait occasionner des pertes très-sensibles. Tels sont les malheureux effets de tous les règlements du système mercantile ! non-seulement ils font naître des maux très-dangereux dans l’état du corps politique, mais encore ces maux sont tels qu’il est souvent difficile de les guérir sans occasionner, pour un temps au moins, des maux encore plus grands. Comment donc le commerce des colonies devait-il être successivement ouvert ? Quelles sont les barrières qu’il faut abattre les premières, et quelles sont celles qu’il ne faut faire tomber qu’après toutes les autres ? Ou enfin, par quels moyens et par quelles gradations rétablir le système de la justice et de la parfaite liberté ? C’est ce que nous devons laisser à décider à la sagesse des hommes d’État et des législateurs futurs8.
Cinq événements différents, qui n’ont pas été prévus et auxquels on ne pensait pas, ont concouru très-heureusement à empêcher la Grande-Bretagne de ressentir d’une manière aussi sensible qu’on s’y était généralement attendu l’exclusion totale qu’elle éprouve aujourd’hui, depuis plus d’un an (depuis le 1er décembre 1774), d’une branche très-importante du commerce des colonies, celui des douze Provinces-Unies de l’Amérique septentrionale. Premièrement, ces colonies, en se préparant à l’accord fait entre elles de ne plus importer, ont épuisé complètement la Grande-Bretagne de toutes les marchandises qui étaient à leur convenance ; secondement, la demande extraordinaire de la flotte espagnole a épuisé cette année l’Allemagne et le Nord d’un grand nombre de marchandises, et en particulier des toiles qui avaient coutume de faire concurrence, même sur le marché britannique, aux manufactures de la Grande-Bretagne ; troisièmement, la paix entre la Russie et les Turcs a occasionné une demande extraordinaire sur le marché de la Turquie, qui avait été extrêmement mal pourvu dans le temps de la détresse du pays et pendant qu’une flotte russe croisait dans l’Archipel ; quatrièmement, la demande d’ouvrages de manufacture anglaise pour le nord de l’Europe a été, depuis quelque temps, toujours en augmentant d’année en année ; et cinquièmement, le dernier partage de la Pologne et la pacification qui en a été la suite, en ouvrant le marché de ce grand pays, ont ajouté, cette année, à la demande toujours croissante du Nord, une demande extraordinaire de ce côté-là.
Ces événements, à l’exception du quatrième, sont tous, de leur nature, accidentels et passagers, et si malheureusement l’exclusion d’une branche aussi importante du commerce des colonies venait à durer plus longtemps, elle pourrait occasionner encore quelque surcroît d’embarras et de dommage. Mais néanmoins, comme cette gêne sera survenue par degrés, on la sentira moins durement que si elle fût survenue tout d’un coup, et en même temps l’industrie et le capital du pays pourront trouver un nouvel emploi et prendre une nouvelle direction, de manière à empêcher que le mal ne devienne jamais très-considérable.
Ainsi, toutes les fois que le monopole du commerce des colonies a entraîné dans ce commerce une plus forte portion du capital de la Grande-Bretagne que celle qui s’y serait portée sans lui, il a toujours déplacé ce capital d’un commerce étranger de consommation avec un pays voisin, pour le jeter dans un pareil commerce avec un pays plus éloigné ; souvent encore, il l’a éloigné d’un commerce étranger de consommation par voie directe, pour le jeter dans un pareil commerce fait par circuit ; et enfin, quelques autres fois, il l’a enlevé à toute espèce de commerce étranger de consommation pour le faire entrer dans un commerce de transport. Par conséquent, dans toutes ces circonstances il a détourné cette portion du capital d’une direction dans laquelle elle aurait entretenu une plus grande quantité de travail productif, pour la pousser dans une autre où elle ne peut en entretenir qu’une quantité beaucoup moindre. En outre, en obligeant une si grande portion du commerce et de l’industrie de la Grande-Bretagne à s’assortir uniquement aux convenances d’un marché particulier, il a rendu l’ensemble de cette industrie et de ce commerce plus précaire, et moins solidement assuré que si tout leur produit eût été assorti aux besoins et aux demandes d’un plus grand nombre de marchés divers.
Gardons-nous bien cependant de confondre les effets du commerce des colonies avec les effets du monopole de ce commerce. Les premiers sont nécessairement, et, dans tous les cas, bienfaisants ; les autres sont nécessairement et, dans tous les cas nuisibles ; mais les premiers sont tellement bienfaisants, que le commerce des colonies, quoique assujetti à un monopole, et malgré tous les effets nuisibles de ce monopole, est encore, au total, avantageux et grandement avantageux, quoiqu’il le soit beaucoup moins qu’il ne l’aurait été sans cela.
L’effet du commerce des colonies, dans son état fibre et naturel, c’est d’ouvrir un marché vaste, quoique lointain, pour ces parties du produit de l’industrie anglaise qui peuvent excéder la demande des marchés plus prochains, du marché national, de celui de l’Europe et de celui des pays situés autour de la Méditerranée. Dans son état libre et naturel, le commerce des colonies, sans enlever à ces marchés aucune partie du produit qui leur avait toujours été envoyé, encourage la Grande-Bretagne à augmenter continuellement son excédent de produit, parce qu’il lui présente continuellement de nouveaux équivalents en échange. Dans son état libre et naturel, le commerce des colonies tend à augmenter dans la Grande-Bretagne la quantité du travail productif, mais sans changer en rien la direction de celui qui y était déjà en activité auparavant. Dans l’état libre et naturel du commerce des colonies, la concurrence de toutes les autres nations empêcherait que, sur le nouveau marché ou dans les nouveaux emplois de l’industrie, le taux du profit ne vînt à s’élever au-dessus du niveau commun. Le nouveau marché, sans rien enlever à l’ancien, créerait, pour ainsi dire, un nouveau produit pour son propre approvisionnement ; et ce nouveau produit constituerait un nouveau capital pour faire marcher les nouveaux emplois, qui de même n’auraient pas besoin de rien ôter aux anciens.
Le monopole du commerce des colonies, au contraire, en excluant la concurrence des autres nations, et en faisant hausser ainsi le taux du profit, tant sur le nouveau marché que dans les nouveaux emplois, enlève le produit à l’ancien marché, et le capital aux anciens emplois. Le but que se propose ouvertement le monopole, c’est d’augmenter notre part dans le commerce des colonies au-delà de ce qu’elle serait sans lui. Si notre part dans ce commerce ne devait pas être plus forte avec le monopole qu’elle ne l’eût été sans lui, il n’y aurait pas eu de motif pour l’établir. Or, tout ce qui entraîne dans une branche de commerce dont les retours sont plus tardifs et plus éloignés que ceux de la plupart des autres branches une plus forte portion du capital d’un pays que celle qui s’y serait portée d’elle-même, fait nécessairement que la somme totale de travail productif annuellement tenue en activité dans ce pays, que la masse totale du produit annuel des terres et du travail de ce pays, seront moindres qu’elles n’eussent été sans cela. Il retient le revenu des habitants de ce pays au-dessous du point auquel il s’élèverait naturellement, et diminue par là en eux la faculté d’accumuler. Non-seulement il empêche en tout temps que leur capital n’entretienne une aussi grande quantité de travail productif qu’il en ferait subsister, mais il empêche encore que ce capital ne vienne à grossir aussi vite qu’il le pourrait, et par là n’arrive au point d’entretenir une quantité de travail productif encore plus grande.
Néanmoins, les bons effets qui résultent naturellement du commerce des colonies font plus que contre-balancer, pour la Grande-Bretagne, les mauvais effets du monopole ; de manière qu’en prenant tous ces effets ensemble, ceux du monopole ainsi que les autres, ce commerce, même tel qu’il se fait à présent, est une circonstance non-seulement avantageuse, mais encore grandement avantageuse. Le nouveau marché et les nouveaux emplois que le commerce des colonies a ouverts sont d’une beaucoup plus grande étendue que ne l’était cette portion de l’ancien marché et des anciens emplois qui s’est perdue par l’effet du monopole. Le nouveau produit et le nouveau capital qui ont été créés, pour ainsi dire, par le commerce des colonies, entretiennent dans la Grande-Bretagne une plus grande quantité de travail productif que celle qui s’est trouvée paralysée par l’effet de l’absence des capitaux enlevés à ces autres commerces dont les retours sont plus fréquents. Mais si le commerce des colonies, même tel qu’il se pratique aujourd’hui, est avantageux à la Grande-Bretagne, ce n’est assurément pas grâce au monopole, mais c’est malgré le monopole.
Si les colonies ouvrent à l’Europe un nouveau marché, c’est bien moins à son produit brut qu’au produit de ses manufactures. L’agriculture est proprement l’industrie des colonies nouvelles, industrie que le bon marché de la terre rend plus avantageuse que toute autre. Aussi abondent-elles en produit brut et, au lieu d’en importer des autres pays, elles en ont, en général, un immense excédent à exporter. Dans les colonies nouvelles, l’agriculture enlève des bras à tous les autres emplois, ou les détourne de toute autre profession. Il y a peu de bras qu’on puisse réserver pour la fabrication des objets nécessaires ; il n’y en a pas pour celle des objets de luxe. Les colons trouvent mieux leur compte à acheter des autres pays les objets fabriqués de l’un et de l’autre genre, qu’à les fabriquer eux-mêmes. C’est principalement en encourageant les manufactures de l’Europe, que le commerce des colonies encourage indirectement son agriculture. Les ouvriers des manufactures d’Europe, auxquels ce commerce fournit de l’emploi, forment un nouveau marché pour le produit de la terre, et c’est ainsi qu’un commerce avec l’Amérique se trouve donner en Europe une extension prodigieuse au plus avantageux de tous les marchés, c’est-à-dire au débit intérieur du blé et du bétail, du pain et de la viande de boucherie.
Mais, pour se convaincre que le monopole du commerce avec des colonies bien peuplées et florissantes ne suffit pas seul pour établir ou même pour soutenir des manufactures dans un pays, il ne faut que jeter les yeux sur l’Espagne et le Portugal. L’Espagne et le Portugal étaient des pays à manufactures avant qu’ils eussent aucune colonie considérable ; ils ont l’un et l’autre cessé de l’être depuis qu’ils ont les colonies les plus riches et les plus fertiles du monde.
En Espagne et en Portugal, les mauvais effets du monopole, aggravés par d’autres causes, ont peut-être, à peu de chose près, fait plus que contre-balancer les bons effets naturels du commerce des colonies ; ces causes, à ce qu’il semble, sont des monopoles de différentes sortes : la dégradation de la valeur de l’or et de l’argent au-dessous de ce qu’est cette valeur dans la plupart des autres pays ; l’exclusion des marchés étrangers causée par des impôts déraisonnables sur l’exportation, et le rétrécissement du marché intérieur par des impôts encore plus absurdes sur le transport des marchandises d’un lieu du royaume à l’autre ; mais, par-dessus toutes choses, c’est cette administration irrégulière et partiale de la justice, qui protège souvent le débiteur riche et puissant contre les poursuites du créancier lésé, ce qui détourne la partie industrieuse de la nation de préparer des marchandises pour la consommation de ces grands si hautains auxquels elle n’oserait refuser de vendre à crédit, et dont il serait ensuite si difficile de se faire payer.
En Angleterre, au contraire, les bons effets naturels du commerce des colonies, aidés de plusieurs autres causes, ont surmonté en grande partie les mauvais effets du monopole. Ces causes, à ce qu’il semble, sont la liberté générale du commerce, qui, malgré quelques entraves, est au moins égale et peut-être supérieure à ce qu’elle est dans tout autre pays, la liberté d’exporter, franches de droits, presque toutes les espèces de marchandises qui sont le produit de l’industrie nationale à presque tous les pays étrangers, et ce qui est peut-être d’une plus grande importance encore, la liberté illimitée de les transporter d’un endroit de notre pays à l’autre, sans être obligé de rendre compte à aucun bureau public, sans avoir à essuyer des questions ou des examens d’aucune espèce ; mais, par-dessus tout, c’est cette administration égale et impartiale de la justice qui rend les droits du dernier des sujets de la Grande-Bretagne respectables aux yeux du plus élevé en dignité et qui, par l’assurance qu’elle donne à chacun de jouir du fruit de son travail, répand sur tous les genres quelconques d’industrie le plus grand et le plus puissant de tous les encouragements.
Néanmoins, si le commerce des colonies a favorisé, comme certainement il l’a fait, les manufactures de la Grande-Bretagne, ce n’est pas à l’aide du monopole, mais c’est malgré le monopole. L’effet du monopole n’a pas été d’augmenter la quantité, mais de changer la forme et la qualité d’une partie des ouvrages de manufactures de la Grande-Bretagne, et d’approprier à un marché dont les retours sont éloignés et tardifs ce qui eût été approprié à un marché dont les retours sont fréquents et rapprochés. Par conséquent, son effet a été de déplacer une partie du capital de la Grande-Bretagne d’un emploi dans lequel ce capital aurait entretenu une plus grande quantité d’industrie manufacturière, pour le porter dans une autre où il entretient une moindre quantité ; et ainsi il a diminué la masse totale d’industrie manufacturière en activité dans la Grande-Bretagne, au lieu de l’augmenter.
Comme tous les autres expédients misérables et nuisibles de ce système mercantile que je combats, le monopole du commerce des colonies opprime l’industrie de tous les autres pays, et principalement celle des colonies, sans ajouter le moins du monde à celle du pays en faveur duquel il a été établi, mais au contraire en la diminuant.
Quelle que puisse être, à une époque quelconque, l’étendue du capital de ce pays, le monopole empêche que ce capital n’entretienne une aussi grande quantité de travail productif qu’il ferait naturellement, et qu’il ne fournisse aux habitants vivant de leur industrie un aussi grand revenu que celui qu’il pourrait leur fournir. Or, comme le capital ne peut s’accroître que de l’épargne des revenus, si le monopole l’empêche de produire un aussi grand revenu que celui qu’il aurait pu donner naturellement, il l’empêche nécessairement d’augmenter aussi vite qu’il aurait pu le faire et, par conséquent, d’entretenir une quantité encore plus grande de travail productif, et de produire un revenu encore plus grand aux habitants de ce pays vivant de leur travail. Ainsi, une des grandes sources primitives du revenu, les salaires du travail, devient nécessairement, par l’effet du monopole, moins abondante, dans tous les temps, qu’elle ne l’aurait été.
En faisant hausser le taux des profits mercantiles, le monopole met obstacle à l’amélioration des terres. Le profit de cette amélioration dépend de la différence entre ce que la terre produit actuellement et ce qu’on pourrait lui faire produire au moyen de l’application d’un certain capital. Si cette différence offre un plus gros profit que celui qu’on pourrait retirer d’un pareil capital dans quelque emploi de commerce, alors l’amélioration des terres enlèvera les capitaux à toutes les opérations de commerce. Si le profit est moindre, les entreprises de commerce enlèveront les capitaux à l’amélioration des terres. Ainsi, tout ce qui fait hausser le taux des profits du commerce doit ou affaiblir la supériorité du profit de l’amélioration des terres, ou augmenter son infériorité, et dans un cas, doit empêcher les capitaux de se porter vers cette amélioration ; dans l’autre, il doit lui enlever les capitaux qui y sont consacrés. Or, en décourageant l’amélioration des terres, le monopole retarde nécessairement l’accroissement naturel d’une autre grande source primitive de revenu, la rente de la terre. D’un autre côté, en faisant hausser le taux des profits, le monopole contribue nécessairement à tenir le taux courant de l’intérêt plus élevé qu’il n’aurait été. Or, le prix capital de la terre relativement à la rente qu’elle rapporte, c’est-à-dire le denier auquel elle se vend, ou le nombre d’années de revenu qu’on paye communément pour acquérir le fonds, baisse nécessairement à mesure que le taux de l’intérêt monte, et monte à mesure que le taux de l’intérêt baisse. Par conséquent, le monopole nuit de deux manières aux intérêts du propriétaire de terre, en retardant l’accroissement naturel, premièrement de sa rente, et secondement du prix relatif qu’il retirerait de sa terre, c’est-à-dire en retardant l’accroissement de la proportion entre la valeur du fonds et celle du revenu qu’il rapporte.
À la vérité, le monopole élève le taux des profits mercantiles, et augmente par ce moyen le gain de nos marchands. Mais, comme il nuit à L’accroissement naturel des capitaux, il tend plutôt à diminuer qu’à augmenter la masse totale du revenu que recueillent les habitants du pays, comme profits de capitaux, un petit profit sur un gros capital donnant un plus grand revenu que ne fait un gros profit sur un petit capital. Le monopole fait hausser le taux du profit, mais il empêche que la somme totale des profits ne monte aussi haut qu’elle aurait fait sans lui.
Toutes les sources primitives de revenu, les salaires du travail, la rente de la terre et les profits des capitaux deviennent donc, par l’effet du monopole, beaucoup moins abondantes qu’elles ne l’auraient été sans lui. Pour favoriser les petits intérêts d’une petite classe d’hommes dans un seul pays, il blesse les intérêts de toutes les autres classes dans ce pays-là, et ceux de tous les hommes dans tous les autres pays.
Si le monopole est devenu ou peut devenir profitable à une classe particulière d’hommes, c’est uniquement par l’effet qu’il a de faire monter le taux ordinaire du profit. Mais, outre tous les mauvais effets que nous avons déjà dit résulter nécessairement contre le pays, en général, du taux élevé du profit, il y en a un plus fatal peut-être que tous les autres pris ensemble, et qui se trouve inséparablement lié avec lui, si nous en jugeons par l’expérience. Le taux élevé du profit semble avoir partout l’effet de détruire cet esprit d’économie qui est naturel à l’état de commerçant dans d’autres circonstances. Quand les profits sont élevés, il semble que cette vertu sévère soit devenue inutile, et qu’un luxe dispendieux convienne mieux à l’abondance dans laquelle on nage. Or, les propriétaires des grands capitaux de commerce sont nécessairement les chefs et les directeurs de tout ce qui compose l’industrie d’un pays, et leur exemple a une bien plus grande influence que celui de toute autre classe sur la totalité des habitants vivant de leur travail. Si le maître est économe et rangé, il y a beaucoup à parier que l’ouvrier le sera aussi ; mais s’il est sans ordre et sans conduite, le compagnon, habitué à modeler son ouvrage sur le dessin que lui prescrit son maître, modèlera aussi son genre de vie sur l’exemple que celui-ci lui met sous les yeux. Ainsi, la disposition à l’épargne est enlevée à tous ceux qui y ont naturellement le plus de penchant ; et le fonds destiné à entretenir le travail productif ne reçoit point d’augmentation par les revenus de ceux qui devraient naturellement l’augmenter le plus. Le capital du pays fond successivement au lieu de grossir, et la quantité de travail productif qui y est entretenue devient moindre de jour en jour. Les profits énormes des négociants de Cadix et de Lisbonne ont-ils augmenté le capital de l’Espagne et du Portugal9 ? Ont-ils été de quelque secours à la pauvreté de ces deux misérables pays ? En ont-ils animé l’industrie ? La dépense des gens de commerce est montée sur un si haut ton dans ces deux villes commerçantes, que ces profits exorbitants, bien loin d’ajouter au capital général du pays, semblent avoir à peine suffi à entretenir le fonds des capitaux qui les ont produits. Les capitaux étrangers pénètrent de plus en plus journellement, comme des intrus, pour ainsi dire, dans le commerce de Cadix et de Lisbonne. C’est pour chasser ces capitaux étrangers d’un commerce à l’entretien duquel leur propre capital devient de jour en jour moins en état de suffire, que les Espagnols et les Portugais tâchent, à tout moment, de resserrer de plus en plus les liens si durs de leur absurde monopole. Que l’on compare les mœurs du commerce à Cadix et à Lisbonne avec celles qu’il nous montre à Amsterdam, et on sentira combien les profits exorbitants ou modérés affectent différemment le caractère et la conduite des commerçants. Les négociants de Londres, il est vrai, ne sont pas encore devenus, en général, d’aussi magnifiques seigneurs que ceux de Cadix et de Lisbonne, mais ils ne sont pas non plus, en général, des bourgeois rangés et économes, comme les négociants d’Amsterdam. Cependant, plusieurs d’entre eux passent pour être de beaucoup plus riches que la plupart des premiers, et pas tout à fait aussi riches que beaucoup de ces derniers. Mais le taux de leur profit est d’ordinaire bien plus bas que celui des premiers, et de beaucoup plus élevé que celui des autres. Ce qui vient vite s’en va de même, dit le proverbe ; et c’est bien moins sur le moyen réel qu’on a de dépenser, que sur la facilité avec laquelle on voit venir l’argent, qu’on règle partout, à ce qu’il semble, le ton de sa dépense.
C’est ainsi que l’unique avantage que le monopole procure à une classe unique de personnes est, de mille manières différentes, nuisible à l’intérêt général du pays.
Aller fonder un vaste empire dans la vue seulement de créer un peuple d’acheteurs et de chalands, semble, au premier coup d’œil, un projet qui ne pourrait convenir qu’à une nation de boutiquiers. C’est cependant un projet qui accommoderait extrêmement mal une nation toute composée de gens de boutique, mais qui convient parfaitement bien à une nation dont le gouvernement, est sous l’influence des boutiquiers. Il faut des hommes d’État de cette espèce, et de cette espèce seulement, pour être capable de s’imaginer qu’ils trouveront de l’avantage à employer le sang et les trésors de leurs concitoyens à fonder et à soutenir un pareil empire. Allez dire à un marchand tenant boutique : Faites pour moi l’acquisition d’un bon domaine, et moi j’achèterai toujours mes habits à votre boutique, quand je devrais même les payer un peu plus cher que chez les autres ; vous ne lui trouverez pas un grand empressement à accueillir votre proposition. Mais si quelque autre personne consentait à acheter un pareil domaine pour vous, le marchand serait fort aise qu’on imaginât de vous imposer la condition d’acheter tous vos habits à sa boutique. L’Angleterre a acheté un vaste domaine dans un pays éloigné, pour quelques-uns de ses sujets qui ne se trouvaient pas commodément chez elle. Le prix n’en a pas été, à la vérité, bien cher, et au lieu de payer ce fonds au denier 30 du produit, qui est à présent le prix courant des terres, elle n’a eu guère autre chose à donner que la dépense des différents équipements des vaisseaux qui ont fait la première découverte, qui ont reconnu la côte, et qui ont pris une possession fictive du pays. La terre était bonne et fort étendue, et les cultivateurs, ayant en abondance de bons terrains à faire valoir, et étant restés un certain temps les maîtres de vendre leur produit partout où il leur plaisait, sont devenus, dans l’espace de trente ou quarante ans à peu près (entre 1620 et 1660), si nombreux et si prospères, que les gens de boutique et autres industriels et commerçants de l’Angleterre ont conçu l’envie de s’assurer le monopole de leur pratique. Ainsi, quoiqu’ils ne prétendissent pas avoir rien payé ou pour l’acquisition primitive du fonds, ou pour les dépenses postérieures de l’amélioration, ils n’en ont pas moins présenté au parlement leur pétition, tendant à ce que les cultivateurs de l’Amérique fussent à l’avenir bornés à leur seule boutique, d’abord pour y acheter toutes les marchandises d’Europe dont ils auraient besoin, et secondement pour y vendre toutes les différentes parties de leur produit que ces marchands jugeraient à propos d’acheter ; car ils ne pensaient pas qu’il leur convînt d’acheter toutes les espèces de produits de ce pays. Il y en avait certaines qui, importées en Angleterre, auraient pu faire concurrence à quelqu’un des trafics qu’ils y faisaient eux-mêmes. Aussi, quant à ces espèces particulières, ils ont consenti volontiers que les colons les vendissent où ils pourraient ; le plus loin était le meilleur ; et pour cette raison ils ont proposé que ce marché fût borné aux pays situés au sud du cap Finistère. Ces propositions, vraiment dignes de boutiquiers, ont passé en loi par une clause insérée dans le fameux Acte de navigation.
Jusqu’à présent, le soutien de ce monopole a été le principal, ou, pour mieux dire, peut-être le seul but et le seul objet de l’empire que la Grande-Bretagne s’est attribué sur ces colonies. C’est dans le commerce exclusif, à ce qu’on suppose, que consiste le grand avantage de provinces qui jamais encore n’ont fourni ni revenu ni force militaire pour le soutien du gouvernement civil ou pour la défense de la mère patrie. Le monopole est le signe principal de leur dépendance, et il est le seul fruit qu’on ait recueilli jusqu’ici de cette dépendance. Dans le fait, toute la dépense que la Grande-Bretagne a pu faire jusqu’à ce moment pour maintenir cette dépendance a été consacrée au soutien de ce monopole. Avant le commencement des troubles actuels, la dépense de l’établissement ordinaire des colonies pendant la paix consistait dans la solde de vingt régiments d’infanterie, dans les frais d’artillerie, de munitions et de provisions extraordinaires qu’exigeait leur entretien, et dans les frais d’une force navale très-considérable, constamment sur pied, pour garder les côtes immenses de l’Amérique septentrionale et celle de nos îles des Indes occidentales contre les navires de contrebande des autres nations. La dépense totale de cet établissement pendant la paix était à la charge du revenu de la Grande-Bretagne, et pendant cette époque ce n’a été encore que la moindre partie de ce qu’a coûté à la métropole sa domination sur les colonies. Si nous voulons avoir une idée du total de ces dépenses, il faut ajouter à la dépense annuelle de cet établissement l’intérêt des sommes que la Grande-Bretagne a employées, en plusieurs occasions, pour leur défense, par suite de l’habitude qu’elle avait prise de considérer ses colonies comme des provinces sujettes de son empire. Il faut y ajouter en particulier la dépense totale de la dernière guerre, et une grande partie de celle de la guerre précédente. La dernière guerre fut absolument une querelle de colonies, et c’est avec raison qu’on doit porter au compte des colonies toutes les dépenses qu’elle a pu entraîner, en quelque partie du monde que ses dépenses aient été faites, en Allemagne ou aux Indes orientales. Elles forment un objet de plus de 90 millions sterling, en comprenant non-seulement la nouvelle dette qui a été contractée, mais les deux schellings pour livre additionnels à la taxe foncière et les sommes qu’on a empruntées chaque année sur le fonds d’amortissement. La guerre d’Espagne, commencée en 1739, était principalement une querelle de colonies. Son premier objet était d’empêcher la visite (recherche) des navires de la colonie, qui faisaient un commerce interlope avec le continent espagnol. Toute cette dépense n’est dans le fait qu’une prime accordée pour soutenir un monopole. On supposait qu’elle avait pour but d’encourager les manufactures de la Grande-Bretagne et d’étendre son commerce ; mais son effet réel a été de faire hausser les taux des profits du commerce, et de mettre nos marchands à même de reporter dans une branche de commerce, dont les retours sont plus lents et plus éloignés que ceux de la majeure partie des autres trafics, une plus forte portion de leur capital qu’ils n’auraient fait sans cela ; deux effets tels, qu’on eût peut-être mieux fait de donner la prime pour les prévenir, si une prime avait pu le faire.
Ainsi, avec le système actuel d’administration adopté par la Grande-Bretagne pour ses colonies, l’empire qu’elle s’attribue sur elles n’est pour elle qu’une source de pertes et de désavantages10.
Proposer que la Grande-Bretagne abandonne volontairement toute autorité sur ses colonies, qu’elle les laisse élire leurs magistrats, se donner des lois et faire la paix et la guerre comme elles le jugeront à propos, ce serait proposer une mesure qui n’a jamais été et ne sera jamais adoptée par aucune nation du monde. Jamais nation n’a abandonné volontairement l’empire d’une province, quelque embarras qu’elle pût trouver à la gouverner, et quelque faible revenu que rapportât cette province proportionnellement aux dépenses qu’elle entraînait.
Si de tels sacrifices sont bien souvent conformes aux intérêts d’une nation, ils sont toujours mortifiants pour son orgueil, et ce qui est peut-être encore d’une plus grande conséquence, ils sont toujours contraires à l’intérêt privé de la partie qui gouverne, laquelle se verrait par là enlever la disposition de plusieurs places honorables et lucratives, de plusieurs occasions d’acquérir de la richesse et des distinctions, avantages que ne manque guère d’offrir la possession des provinces les plus turbulentes et les plus onéreuses pour le corps de la nation. À peine si le plus visionnaire de tous les enthousiastes serait capable de proposer une pareille mesure avec quelque espérance sérieuse de la voir jamais adopter. Si pourtant elle était adoptée, non-seulement la Grande-Bretagne se trouverait immédiatement affranchie de toute la charge annuelle de l’entretien des colonies, mais elle pourrait encore faire avec elles un traité de commerce fondé sur des bases propres à lui assurer de la manière la plus solide un commerce libre, moins lucratif pour les marchands, mais plus avantageux au corps du peuple, que le monopole dont elle jouit à présent. En se séparant ainsi de bonne amitié, l’affection naturelle des colonies pour leur mère patrie, ce sentiment que nos dernières divisions ont peut-être presque entièrement éteint, reprendrait bien vite sa force. Il les disposerait non-seulement à respecter, pendant une suite de siècles, ce traité de commerce conclu avec nous au moment de la séparation, mais encore à nous favoriser dans les guerres aussi bien que dans le commerce et, au lieu de sujets turbulents et factieux, à devenir nos alliés les plus fidèles, les plus généreux et les plus affectionnés. On verrait revivre entre la Grande-Bretagne et ses colonies cette même espèce d’affection paternelle d’un côté et de respect filial de l’autre, qui avait coutume de régner entre celles de l’ancienne Grèce et la métropole dont elles étaient descendues11.
Pour qu’une province devienne avantageuse à l’empire auquel elle appartient, il faut qu’elle fournisse en temps de paix à l’État un revenu qui suffise non-seulement à défrayer la dépense totale de son propre établissement pendant la paix, mais encore à contribuer au soutien du gouvernement général de l’empire. Chaque province contribue nécessairement, plus ou moins, à augmenter la dépense de ce gouvernement général. Ainsi, si une province particulière ne contribue pas, pour sa portion, à défrayer cette dépense, alors il Lut que la charge retombe inégalement sur quelque autre partie de l’empire. Par une raison semblable aussi, le revenu extraordinaire que chaque province fournit à l’État en temps de guerre doit être, avec le revenu extraordinaire de la totalité de l’empire, dans la même proportion que le revenu ordinaire qu’elle a à fournir en temps de paix. Or, on n’aura pas de peine à convenir que ai le revenu ordinaire ni le revenu extraordinaire que la Grande-Bretagne retire de ses colonies ne sont dans cette proportion avec le revenu total de l’empire britannique. Il est vrai qu’on a prétendu que le monopole, en augmentant les revenus privés des particuliers de la Grande-Bretagne, et les mettant par là en état de payer de plus forts impôts, compense le déficit dans le revenu public des colonies. Mais j’ai tâché de faire voir que ce monopole, quoiqu’il soit un impôt très-onéreux sur les colonies, et quoiqu’il puisse augmenter le revenu d’une classe particulière d’individus de la Grande-Bretagne, diminue toutefois, au lieu de l’augmenter, le revenu de la masse du peuple et, par conséquent, retranche, bien loin d’y ajouter, aux moyens que peut avoir le peuple de payer des impôts. Et puis, les hommes dont le monopole augmente les revenus constituent une classe particulière qu’il est absolument impossible d’imposer au-delà de la proportion des autres classes, et qu’il est à la fois extrêmement impolitique de vouloir imposer au-delà de cette proportion, comme je tâcherai de le faire voir dans le livre suivant12. Il n’y a donc aucune ressource particulière à tirer de cette classe.
Les colonies peuvent être imposées ou par leurs propres assemblées, ou par le parlement de la Grande-Bretagne.
Il ne paraît pas très-probable qu’on puisse jamais amener les assemblées coloniales à lever sur leurs commettants un revenu public qui suffise, non-seulement à entretenir en tout temps l’établissement civil et militaire des colonies, mais à payer encore leur juste proportion dans la dépense du gouvernement général de l’empire britannique. Bien que le parlement d’Angleterre soit immédiatement placé sous les yeux du souverain, il s’est encore passé beaucoup de temps avant qu’on en ait pu venir à le rendre assez docile ou assez libéral dans les subsides à l’égard du gouvernement pour soutenir les établissements civils et militaires de son propre pays comme il convient qu’ils le soient. Pour manier le parlement d’Angleterre lui-même jusqu’au point de l’amener là, il n’y a pas eu d’autre moyen que de distribuer entre les membres de ce corps une grande partie des places provenant de ces établissements civils et militaires, ou de laisser ces places à leur disposition. Mais quant aux assemblées coloniales, quand même le souverain aurait les mêmes moyens de s’y ménager cette influence permanente, la distance où elles sont de ses yeux, leur nombre, leur situation dispersée et la variété de leurs constitutions lui rendraient cette tâche extrêmement difficile ; et d’ailleurs, ces moyens n’existent pas. Il serait impossible de distribuer entre tous les membres les plus influents de toutes les assemblées coloniales une part dans les places ou dans la disposition des places dépendant du gouvernement général de l’empire britannique, assez importante pour les engager à sacrifier leur popularité chez eux et à charger leurs commettants de contributions pour le soutien de ce gouvernement général, dont presque tous les émoluments se partagent entre des gens qui leur sont tout à fait étrangers. D’un autre côté, l’ignorance inévitable où serait l’administration sur l’importance relative de chacun des différents membres de ces différentes assemblées la mettrait dans le cas de les choquer très-souvent, et de commettre perpétuellement des bévues dans les mesures qu’elle tenterait pour les diriger de cette manière ; ce qui paraît rendre un pareil plan de conduite totalement impraticable à leur égard.
D’ailleurs, les assemblées coloniales ne peuvent être en état de juger ce qu’exigent la défense et le soutien de tout l’empire. Ce n’est pas à elles qu’est confié le soin de cette défense et de ce soutien. Ce n’est pas là leur fonction, et elles n’ont aucune voie constante et légale de se procurer à cet égard les informations nécessaires. L’assemblée d’une province, comme la fabrique d’une paroisse, peut juger très-convenablement de ce qui est relatif aux affaires de son district particulier, mais elle ne peut pas avoir de moyens pour juger de ce qui est relatif à celles de l’ensemble de l’empire. Elle ne peut pas même bien juger de la proportion de sa propre province avec la totalité de l’empire, ou bien du degré relatif de richesse et d’importance de cette province par rapport aux autres, puisque ces autres provinces ne sont pas sous l’inspection et la surintendance de l’assemblée provinciale. Pour juger de ce qui est nécessaire à la défense et au soutien de l’ensemble de l’empire, et dans quelle proportion chaque partie du tout doit contribuer, il faut absolument l’œil de cette assemblée qui a l’inspection et la surintendance des affaires de tout l’empire. On a proposé, en conséquence, de taxer les colonies par réquisition, le parlement de la Grande-Bretagne déterminant la somme que chaque colonie aurait à payer, et l’assemblée provinciale faisant la répartition et la levée de cette somme de la manière qui conviendrait le mieux à la situation particulière de la province. De cette manière, la chose qui intéresserait l’ensemble de l’empire serait déterminée par l’assemblée qui a l’inspection et la surintendance des affaires de tout l’empire, tandis que les convenances locales et les intérêts particuliers de chaque colonie se trouveraient toujours réglés par sa propre assemblée. Quoique, dans ce cas, les colonies n’eussent pas de représentants dans le parlement britannique, cependant, si nous en jugeons par l’expérience, il n’y a pas de probabilité que la réquisition parlementaire fût déraisonnable. Dans aucune occasion, le parlement d’Angleterre n’a montré la moindre disposition à surcharger les parties de l’empire qui ne sont pas représentées dans le parlement. Les îles de jersey et de Guernesey, qui n’ont aucun moyen de résister à l’autorité du parlement, sont taxées plus modérément qu’aucun endroit de la Grande-Bretagne. Lorsque le parlement a essayé d’imposer les colonies, il n’a jusqu’à présent jamais exigé d’elles rien qui approchât même de la juste proportion de ce qui était payé par les habitants de la mère patrie. D’ailleurs, si la contribution des colonies était telle qu’elle dût monter ou baisser à proportion que viendrait à monter ou baisser la taxe foncière, le parlement ne pourrait les taxer sans taxer en même temps ses propres commettants et, dans ce cas-là, les colonies pourraient se regarder comme virtuellement représentées dans le parlement.
Il ne manque pas d’exemples d’empires dans lesquels toutes les différentes provinces ne sont pas taxées, si je puis m’exprimer ainsi, en une seule masse, mais où le souverain, ayant déterminé la somme que doit payer chacune des différentes provinces, en fait l’assiette et la perception dans quelques-unes suivant le mode qu’il juge convenable, tandis que, dans d’autres, il laisse faire l’assiette et la perception de leur contingent d’après la détermination des états respectifs de chacune d’elles.
Dans certaines provinces de France, non-seulement le roi impose telles sommes qu’il juge à propos, mais encore il en fait l’assiette et la perception de la manière qu’il lui plaît d’adopter. Dans d’autres provinces, il demande une certaine somme, mais il laisse aux états de chacune de ces provinces à asseoir et à lever cette somme comme ils le jugent convenable. Dans le plan proposé de taxer par réquisition, le parlement de la Grande-Bretagne se trouverait à peu près dans la même situation, à l’égard des assemblées coloniales, que celle du roi de France à l’égard des états de ces provinces qui jouissent encore du privilège d’avoir leurs États particuliers, et qui sont les provinces de France qui passent pour être le mieux gouvernées.
Mais si, dans ce projet, les colonies n’ont aucun motif raisonnable de craindre que leur part des charges publiques excède jamais la juste proportion de ce qu’en supportent leurs compatriotes européens, la Grande-Bretagne pourrait avoir, elle, des motifs fondés de craindre que cette part n’atteignît jamais à la hauteur de cette juste proportion. Le parlement de la Grande-Bretagne n’a pas sur les colonies une autorité établie de longue main, telle que celle qu’a le roi de France sur ses provinces, qui ont conservé le privilège d’avoir leurs états particuliers. Si les assemblées coloniales n’étaient pas très-favorablement disposées (et à moins qu’elles ne soient maniées avec beaucoup plus d’adresse qu’on n’y en a mis jusqu’à présent, il est très-probable qu’elles ne le seraient pas), elles trouveraient toujours mille prétextes pour rejeter ou pour éluder les réquisitions les plus raisonnables du parlement. Qu’une guerre avec la France, je suppose, vienne à éclater, il faut lever immédiatement 10 millions pour défendre le siège de l’empire. Il faut emprunter cette somme sur le crédit de quelque fonds parlementaire destiné au payement des intérêts. Le parlement propose de créer une partie de ce fonds par un impôt à lever dans la Grande-Bretagne, et une partie par une réquisition aux différentes assemblées coloniales de l’Amérique et des Indes occidentales. Or, je le demande, se presserait-on beaucoup d’avancer son argent sur le crédit d’un fonds qui dépendrait en partie des bonnes dispositions de ces assemblées, toutes extrêmement éloignées du siège de la guerre, et quelquefois peut-être ne se regardant pas comme fort intéressées aux résultats de cette guerre ? Vraisemblablement on n’avancerait guère sur un tel fonds plus d’argent que la somme présumée devoir être produite par l’impôt à lever dans la Grande-Bretagne. Tout le poids de la dette contractée pour raison de la guerre tomberait ainsi, comme il a toujours fait jusqu’à présent, sur la Grande-Bretagne, sur une partie de l’empire, et non sur la totalité de l’empire. La Grande-Bretagne est peut-être le seul État, depuis que le monde existe, qui, à mesure qu’il a agrandi son domaine, ait seulement ajouté à ses dépenses sans augmenter une seule fois ses ressources. Les autres États, en général, se sont déchargés sur leurs provinces sujettes et subordonnées de la partie la plus considérable des dépenses de la souveraineté. Jusqu’à présent, la Grande-Bretagne a souffert que ses provinces sujettes et subordonnées se déchargeassent sur elle de presque toute cette dépense. Pour mettre la Grande-Bretagne sur un pied d’égalité avec ses colonies, que la loi a supposées jusqu’ici provinces sujettes et subordonnées, il paraît nécessaire, dans le projet de les imposer par réquisition parlementaire, que le parlement ait quelques moyens de donner un effet sûr et prompt à ses réquisitions, dans le cas où les assemblées coloniales chercheraient à les rejeter ou à les éluder. Or, quels sont ces moyens ? C’est ce qu’on n’a pas encore dit jusqu’à présent, et c’est ce qu’il n’est pas trop aisé d’imaginer.
En même temps, si le parlement de la Grande-Bretagne venait jamais à être en pleine possession du droit d’imposer les colonies, indépendamment même du consentement de leurs propres assemblées, dès ce moment l’importance de ces assemblées serait détruite, et avec elle celle de tous les hommes influents de l’Amérique anglaise. Les hommes désirent avoir part au maniement des affaires publiques, principalement pour l’importance que cela leur donne. C’est du plus ou moins de pouvoir que la plupart des meneurs (les aristocrates naturels du pays) ont de conserver ou de défendre leur importance respective, que dépendent la stabilité et la durée de toute constitution libre. C’est dans les attaques que ces meneurs sont continuellement occupés à livrer à l’importance l’un de l’autre, et dans la défense de leur propre importance, que consiste tout le jeu des factions et de l’ambition domestique. Les meneurs de l’Amérique, comme ceux de tous les autres pays, désirent conserver leur importance personnelle. Ils sentent ou au moins ils s’imaginent que si leurs assemblées, qu’ils se plaisent à décorer du nom de parlements, et à regarder comme égales en autorité au parlement de la Grande-Bretagne, allaient être dégradées au point de devenir les officiers exécutifs et les humbles ministres de ce parlement, ils perdraient eux-mêmes à peu près toute leur importance personnelle. Aussi ont-ils rejeté la proposition d’être imposés par réquisition parlementaire, et comme tous les autres hommes ambitieux qui ont de l’élévation et de l’énergie, ils ont tiré l’épée pour maintenir leur importance.
Vers l’époque du déclin de la république romaine, les alliés de Rome, qui avaient porté la plus grande partie du fardeau de la défense de l’État et de l’agrandissement de l’empire, demandèrent à être admis à tous les privilèges de citoyens romains. Le refus qu’ils essuyèrent fit éclater la guerre sociale. Pendant le cours de cette guerre, Rome accorda le droit de citoyen à la plupart d’entre eux, un à un, et à mesure qu’ils se détachaient de la confédération générale. Le parlement d’Angleterre insiste pour taxer les colonies ; elles se refusent à l’être par un parlement où elles ne sont pas représentées. Si la Grande-Bretagne consentait à accorder à chaque colonie qui se détacherait de la confédération générale un nombre de représentants proportionné à sa portion contributive dans le revenu public de l’empire (cette colonie étant alors soumise aux mêmes impôts et, par compensation, admise à la même liberté de commerce que ses co-sujets d’Europe), avec la condition que le nombre de ses représentants augmenterait à mesure que la proportion de sa contribution viendrait à augmenter par la suite, alors on offrirait par ce moyen aux hommes influents de chaque colonie une nouvelle route pour aller à l’importance, un objet d’ambition nouveau et plus éblouissant. Au lieu de perdre leur temps à courir après les petits avantages de ce qu’on peut appeler le jeu mesquin d’une faction coloniale, ils pourraient alors, d’après cette bonne opinion que les hommes ont naturellement de leur mérite et de leur bonheur, se flatter de l’espoir de gagner quelque lot brillant à cette grande loterie d’État que forment les institutions politiques de la Grande-Bretagne. À moins qu’on n’emploie cette méthode (et il paraît difficile d’en imaginer de plus simple), ou enfin quelque autre qui puisse conserver aux meneurs de l’Amérique leur importance et contenter leur ambition, il n’y a guère de vraisemblance qu’ils veuillent jamais se soumettre à nous de bonne grâce ; et nous ne devons jamais perdre de vue que le sang, que chaque goutte de sang qu’il faudra répandre pour les y contraindre, sera toujours ou le sang de nos concitoyens, ou le sang de ceux que nous désirons avoir pour tels. Ils voient bien mal, ceux qui se flattent que dans l’état où en sont venues les choses il sera facile de conquérir nos colonies par la force seule. Les hommes qui dirigent aujourd’hui les résolutions de ce qu’ils appellent leur congrès continental se sentent, dans ce moment, un degré d’importance que ne se croient peut-être pas les sujets de l’Europe les plus hauts en dignité. De marchands, d’artisans, de procureurs, les voilà devenus hommes d’État et législateurs ; les voilà employés à fonder une nouvelle constitution pour un vaste empire qu’ils croient destiné à devenir, et qui en vérité paraît bien être fait pour devenir un des plus grands empires et des plus formidables qui aient jamais été au monde. Cinq cents différentes personnes peut-être, qui agissent immédiatement sous les ordres du congrès continental, et cinq cent mille autres qui agissent sous les ordres de ces cinq cents, tous sentent également leur importance personnelle augmentée. Presque chaque individu du parti dominant en Amérique remplit à présent, dans son imagination, un poste supérieur non-seulement à tout ce qu’il a pu être auparavant, mais même à tout ce qu’il avait jamais pu s’attendre à devenir ; et à moins que quelque nouvel objet d’ambition ne vienne s’offrir à lui ou à ceux qui le mènent, pour peu qu’il ait le cœur d’un homme, il mourra à la défense de ce poste.
C’est une observation du président Hénault que nous recherchons aujourd’hui avec curiosité et que nous lisons avec intérêt une foule de petits faits de l’histoire de la Ligue, qui alors ne faisaient peut-être pas une grande nouvelle dans le monde. Mais alors, dit-il, chacun se croyait un personnage important, et les mémoires sans nombre qui nous ont été transmis de ces temps-là ont, pour la plupart, été écrits par des gens qui aimaient à conserver soigneusement et à relever les moindres faits, parce qu’ils se flattaient d’avoir joué un grand rôle dans ces événements. On sait quelle résistance opiniâtre fit la ville de Paris dans cette occasion, et quelle horrible famine elle supporta plutôt que de se soumettre au meilleur des rois de France, au roi qui, par la suite, fut le plus chéri. La plus grande partie des citoyens, ou ceux qui en gouvernaient la plus grande partie, se battaient pour maintenir leur importance personnelle, dont ils prévoyaient bien le terme au moment où l’ancien gouvernement viendrait à être rétabli. À moins que l’on n’amène nos colonies à consentir à une union, il est très-probable qu’elles se défendront contre la meilleure des mères patries avec autant d’opiniâtreté que s’est défendu Paris contre un des meilleurs rois.
La représentation était une idée inconnue dans les temps anciens. Quand les gens d’un État étaient admis au droit de citoyen dans un autre, ils n’avaient pas d’autre manière d’exercer ce droit que de venir en corps voter et délibérer avec le peuple de cet autre État. L’admission de la plus grande partie des habitants de l’Italie aux privilèges de citoyen romain amena la ruine totale de la république. Il ne fut plus possible de distinguer celui qui était citoyen romain de celui qui ne l’était pas. Une tribu ne pouvait plus reconnaître ses membres. Un ramas de populace de toute espèce s’introduisit dans les assemblées nationales ; il lui fut aisé d’en chasser les véritables citoyens et de décider des affaires, comme s’il eût composé lui-même la république. Mais quand l’Amérique aurait à nous envoyer cinquante ou soixante nouveaux représentants au parlement, l’huissier de la Chambre des communes n’aurait pas pour cela plus de peine à distinguer un membre de la chambre d’avec quelqu’un qui ne le serait pas. Ainsi, quoique la constitution de la république romaine ait dû nécessairement trouver sa ruine dans l’union de Rome avec les États d’Italie, ses alliés, il n’y a pas pour cela la moindre probabilité que la constitution britannique ait quelque échec à redouter de l’union de la Grande-Bretagne avec ses colonies. Cette union, au contraire, serait le complément de la constitution, qui, sans cela, paraîtra toujours imparfaite. L’assemblée qui délibère et prononce sur les affaires de chaque partie de l’empire devrait certainement, pour être convenablement éclairée, avoir des représentants de chacune de ces parties. Je ne prétends pourtant pas dire que cette union soit une chose très-facile à réaliser, ou que l’exécution ne présente pas des difficultés et de grandes difficultés. Toutefois, je n’en ai entendu citer aucune qui paraisse insurmontable. Les principales ne viennent pas peut-être de la nature des choses, mais des opinions et des préjugés qui dominent tant de ce côté-ci que de l’autre de l’océan Atlantique.
De ce côté, nous avons peur que le grand nombre de représentants que donnerait l’Amérique ne vînt à détruire l’équilibre de la constitution, en ajoutant trop ou à l’influence de la couronne sur l’un des côtés de la balance, ou à la force de la démocratie sur l’autre. Mais si le nombre des représentants de l’Amérique était proportionné au produit des contributions en Amérique, alors le nombre des gens à ménager et à se concilier augmenterait précisément dans la même proportion que les moyens de le faire ; et d’un autre côté, les moyens pour gagner des suffrages augmenteraient en proportion du nombre des nouveaux votants qu’on serait obligé de se concilier. La partie monarchique et la partie démocratique de la constitution resteraient donc, à l’égard l’une de l’autre, après l’union, précisément au même degré de force relative où elles étaient auparavant.
Les gens de l’autre côté de la mer Atlantique ont peur que leur distance du siège du gouvernement ne les expose à une foule d’oppressions ; mais leurs représentants dans le parlement, qui dès le principe ne laisseraient pas d’être fort nombreux, seraient bien en état de les protéger contre toute entreprise de ce genre. La distance ne pourrait pas affaiblir beaucoup la dépendance des représentants à l’égard de leurs commettants, et les premiers sentiraient toujours bien que c’est à la bonne volonté des autres qu’ils sont redevables de l’honneur de siéger au parlement et de tous les avantages qui en résultent. Il serait donc de l’intérêt des représentants d’entretenir cette bonne volonté, en se servant de tout le poids que leur donnerait le caractère de membres de la législature, pour faire réprimer toute vexation commise dans ces lieux reculés de l’empire par quelque officier civil ou militaire. D’ailleurs, les habitants de l’Amérique se flatteraient, et ce ne serait pas non plus sans quelque apparence de raison, que la distance où se trouve aujourd’hui l’Amérique du siège du gouvernement pourrait bien ne pas être d’une très-longue durée. Les progrès de ces contrées en industrie, en richesse et en population ont été tels jusqu’à présent, que, dans le cours peut-être d’un peu plus d’un siècle, le produit des contributions d’Amérique pourrait excéder celui des contributions de la Grande-Bretagne. Naturellement alors, le siège de l’empire se transporterait dans la partie qui contribuerait le plus à la défense générale et au soutien de l’État.
La découverte de l’Amérique et celle d’un passage aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance sont les deux événements les plus remarquables et les plus importants dont fassent mention les annales du genre humain ; ils ont déjà produit de bien grands effets. Mais dans le court espace de deux à trois siècles qui s’est écoulé depuis que ces découvertes ont été faites, il est impossible qu’on aperçoive encore toute l’étendue des conséquences qu’elles doivent amener à leur suite. Aucune sagesse humaine ne peut prévoir quels bienfaits ou quelles infortunes ces deux grands événements préparent aux hommes dans la suite des temps. Par l’union qu’ils ont établie en quelque sorte entre les deux extrémités du monde, par les moyens qu’ils leur ont donnés de pourvoir mutuellement aux besoins l’une de l’autre, d’augmenter réciproquement leurs jouissances et d’encourager de part et d’autre leur industrie, il paraîtrait que leur tendance générale doit être bienfaisante. Il est vrai que, pour les naturels des Indes orientales et occidentales, les avantages commerciaux qui peuvent avoir été le fruit de ces découvertes ont été perdus et noyés dans un océan de calamités qu’elles ont entraînées après elles. Toutefois, ces calamités semblent avoir été plutôt un effet accidentel que le résultat naturel de ces grands événements. À l’époque particulière où furent faites ces découvertes, la supériorité de forces se trouva être si grande du côté des Européens, qu’ils se virent en état de commettre impunément toutes sortes d’injustices dans ces contrées reculées. Peut-être que dans la suite des temps les naturels de ces contrées deviendront plus forts ou ceux de l’Europe plus faibles, de sorte que les habitants de toutes les différentes parties du monde arriveraient à cette égalité de forces et de courage qui, par la crainte réciproque qu’elle inspire, peut seule contenir l’injustice des nations indépendantes, et leur faire sentir une sorte de respect des droits les unes des autres. Or, il n’y a rien qui paraisse plus propre à établir une telle égalité de forces que cette communication mutuelle des connaissances et des moyens de perfection de tous les genres, qui est la suite naturelle ou plutôt nécessaire d’un vaste et immense commerce de tous les pays du monde avec tous les pays du monde.
En même temps aussi, un des principaux effets de ces découvertes a été d’élever le système mercantile à un degré de splendeur et de gloire auquel il ne serait jamais arrivé sans elles. L’objet de ce système est d’enrichir une grande nation, plutôt par le commerce et les manufactures que par la culture et l’amélioration des terres, plutôt par l’industrie des villes que par celle des campagnes. Or, par une conséquence de ces découvertes, les villes commerçantes de l’Europe, au lieu d’être les manufacturiers et les voituriers seulement d’une très-petite partie du monde (cette partie de l’Europe qui est baignée par l’océan Atlantique, et les pays voisins des mers Baltique et Méditerranée), sont devenues maintenant les manufacturiers des cultivateurs nombreux et florissants de l’Amérique ; elles sont devenues les voituriers et, à quelques égards aussi, les manufacturiers de presque toutes les différentes nations de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique. Deux mondes nouveaux ont été ouverts à leur industrie, chacun desquels est beaucoup plus vaste et plus étendu que l’ancien, et dont un lui offre un marché qui s’agrandit encore tous les jours de plus en plus.
Les pays qui possèdent les colonies de l’Amérique et qui commercent directement avec les Indes orientales jouissent, à la vérité, de tout l’appareil et de la splendeur de ce vaste commerce. Néanmoins d’autres pays, en dépit de toutes les barrières jalouses qu’on a élevées dans le dessein de les en exclure, jouissent bien souvent d’une part plus grande dans ses avantages réels. Les colonies de l’Espagne et du Portugal, par exemple, donnent plus d’encouragement réel à l’industrie de quelques autres pays, qu’elles n’en donnent à celle de l’Espagne et du Portugal. Pour le seul article des toiles, on dit (mais je ne prétends pas garantir la quantité) que la consommation de ces colonies s’élève à plus de trois millions sterling par an. Or, cette énorme consommation est presque en entier fournie par la France, la Flandre, la Hollande et l’Allemagne. L’Espagne et le Portugal n’en fournissent qu’une très-petite partie. Le capital employé à pourvoir les colonies de cette grande quantité de toile se distribue annuellement parmi les habitants de ces contrées, et leur forme un revenu. Les profits seuls de ce capital se dépensent en Espagne et en Portugal, où ils servent à soutenir le faste et la prodigalité des marchands de Cadix et de Lisbonne.
Les mesures mêmes et les règlements par lesquels une nation tâche de s’assurer le commerce exclusif de ses colonies sont souvent plus nuisibles aux pays en faveur desquels on a voulu les établir, qu’ils ne le sont à ceux contre lesquels ils sont dirigés. Le poids de l’oppression injuste dont on veut accabler l’industrie des autres pays retombe, pour ainsi dire, sur la tête des oppresseurs, et écrase leur propre industrie plus que celle des autres pays. Par exemple, au moyen de ces règlements, il faut que le marchand de Hambourg envoie à Londres la toile qu’il destine pour le marché de l’Amérique, et il faut qu’il rapporte aussi de Londres le tabac qu’il destine pour le marché de l’Allemagne, parce qu’il n’a pas la liberté d’envoyer la toile directement en Amérique, ni d’en rapporter directement le tabac. Cette gêne l’oblige vraisemblablement à vendre la première un peu meilleur marché, et d’acheter l’autre un peu plus cher qu’il n’aurait fait sans cela, et ses profits s’en trouvent probablement affaiblis de quelque chose. Néanmoins, dans ce commerce entre Hambourg et Londres, il reçoit certainement des retours de son capital beaucoup plus promptement qu’il n’aurait jamais pu les recevoir dans le commerce direct avec l’Amérique, quand même on supposerait, ce qui n’est certainement pas, que les payements d’Amérique se fissent aussi ponctuellement que ceux de Londres. Par conséquent, dans le genre de commerce auquel le marchand de Hambourg se trouve restreint par ces règlements, son capital peut tenir constamment en activité une beaucoup plus grande quantité d’industrie en Allemagne, qu’il ne l’aurait sans doute pu faire dans le genre de commerce dont ce marchand se trouve exclu. Ainsi, quoique le premier de ces genres d’emploi soit peut-être pour lui moins lucratif que n’eût été ]’autre, il ne peut pas être moins avantageux pour son pays. Il en est tout autrement à l’égard de l’emploi dans lequel le monopole entraîne naturellement, pour ainsi dire, le capital du marchand de Londres. Il se peut bien que cet emploi soit plus lucratif pour lui que la plupart des autres sortes d’emploi ; mais, par rapport à la lenteur des retours, cet emploi ne saurait être plus avantageux que les autres à son pays.
Ainsi, en dépit de tous les injustes efforts de chaque nation de l’Europe pour se réserver à elle seule la totalité des avantages du commerce de ses colonies, aucune encore n’a pu réussir à se réserver exclusivement autre chose que la charge de maintenir en temps de paix et de défendre en temps de guerre la puissance oppressive qu’elle s’est arrogée sur elles. Pour les inconvénients résultant de la possession de ses colonies, chaque nation se les est pleinement réservés tout entiers ; quant aux avantages qui sont le fruit de leur commerce, elle a été obligée de les partager avec plusieurs autres nations.
Sans doute, au premier coup d’œil, le monopole du vaste commerce d’Amérique semble naturellement une acquisition de la plus haute valeur. À des yeux troublés par les chimères d’une folle ambition, il se présente, au milieu de la mêlée confuse des luttes opposées que se livrent la guerre et la politique, comme un objet éblouissant, digne prix de la victoire. C’est cependant le grand éclat de l’objet, l’immense étendue du commerce, qui est la qualité même pour laquelle le monopole est nuisible ; c’est elle qui est cause qu’un emploi, par sa nature moins avantageux au pays que la plupart des autres emplois, absorbe une bien plus grande portion du capital national que celle qui s’y serait portée sans cela.
On a fait voir, dans le livre second, que le capital commercial d’un pays cherche naturellement et prend de lui-même, pour ainsi dire, l’emploi le plus avantageux au pays. S’il est employé à faire le commerce de transport, alors le pays auquel appartient ce capital devient l’entrepôt général des marchandises de tous les pays dont il transporte ainsi les produits. Or, le propriétaire de ce capital cherche nécessairement à se défaire chez lui de la plus grande partie possible de ses marchandises. Il s’épargne par là la peine, les risques et les frais de l’exportation, et par cette raison il les vendra volontiers chez lui, non-seulement à un bien moindre prix, mais même quand il devrait en retirer un peu moins de profit que ce qu’il eût pu en espérer en les envoyant au-dehors. Il tâche donc naturellement de convertir, autant qu’il peut, son commerce de transport en commerce étranger de consommation. Si encore son capital se trouve employé dans le commerce étranger de consommation, il sera bien aise, par la même raison, de trouver à se défaire chez lui de la plus grande partie possible des marchandises nationales qu’il amasse en vue de les exporter, et par là il tâche de convertir, autant qu’il peut, son commerce étranger de consommation en commerce intérieur. Ce capital commercial de chaque pays recherche ainsi naturellement l’emploi le plus rapproché, et se retire de lui-même du plus éloigné ; naturellement, il se porte à l’emploi où les retours sont fréquents, et quitte celui où ils sont distants et tardifs ; naturellement, il est attiré vers l’emploi par lequel il peut entretenir le plus de travail productif, dans le pays auquel il appartient ou dans lequel réside son possesseur, et il est repoussé de l’emploi qui ne lui permet par d’en entretenir autant. Ainsi, de lui-même il cherche l’emploi qui, dans les circonstances ordinaires, est le plus avantageux à ce pays, et il fuit celui qui, dans les circonstances ordinaires, est le moins avantageux à ce pays.
Mais s’il arrive que, dans quelques-uns de ces emplois éloignés qui, dans les circonstances ordinaires, sont les moins avantageux pour le pays, le profit vienne à s’élever un peu au-dessus de ce qu’il faut pour contre-balancer la préférence que l’on est porté naturellement à donner aux emplois les plus rapprochés, cette supériorité de profit enlèvera le capital à ces emplois plus rapprochés, jusqu’à ce que les profits de tous les emplois reviennent entre eux à leur juste niveau. Cependant, cette supériorité dans le profit est une preuve que, dans l’état actuel où se trouve la société, ces emplois éloignés sont un peu moins fournis de capitaux, à proportion, que ne le sont les autres emplois, et que le capital national n’est pas réparti de la manière le plus convenable entre tous les différents emplois existant dans le pays. C’est une preuve qu’il y a quelque chose qui s’achète à meilleur marché, ou se vend plus cher qu’il ne devrait se faire, et que quelque classe particulière de citoyens est plus ou moins opprimée, soit en payant plus, soit en gagnant moins, que ne le comporte cette égalité qui devrait avoir lieu entre toutes les différentes classes, et qui s’y établit naturellement. Quoique dans un emploi éloigné le même capital ne puisse jamais entretenir la même quantité de travail productif qu’il le ferait dans un emploi plus rapproché, cependant un emploi éloigné peut être tout aussi nécessaire au bien-être de la société qu’un emploi rapproché, attendu que les marchandises qui font l’objet du trafic de cet emploi éloigné peuvent être nécessaires pour faire marcher plusieurs des emplois les plus rapprochés. Mais si les profits de ceux qui trafiquent sur ces sortes de marchandises sont au-dessus de leur juste niveau, ces marchandises seront alors vendues plus cher qu’elles ne devraient l’être, ou un peu au-dessus de leur prix naturel, et tous ceux qui se trouvent engagés dans les emplois plus rapprochés auront plus ou moins à souffrir de ce haut prix. Leur intérêt exige donc, dans ce cas, qu’on retire quelques capitaux de ces emplois plus rapprochés, pour les porter dans cet emploi éloigné, afin de réduire à leur juste niveau les profits de celui-ci, et de faire redescendre à leur prix naturel les marchandises sur lesquelles roule cet emploi. Dans cette circonstance extraordinaire, l’intérêt public veut qu’on retire quelque capital de ces emplois qui, dans les circonstances ordinaires, sont le plus avantageux à la société, pour le porter dans un emploi qui est moins avantageux pour elle dans les circonstances ordinaires. Et, dans cette circonstance extraordinaire, l’intérêt et le penchant naturel des individus se trouvent d’accord avec l’intérêt général, aussi exactement que dans toutes les autres circonstances ordinaires ; ils portent les capitalistes à retirer leurs capitaux de l’emploi le plus rapproché, pour les porter vers le plus éloigné.
C’est ainsi que les intérêts privés et les passions des individus les portent naturellement à diriger leurs capitaux vers les emplois qui, dans les circonstances ordinaires, sont les plus avantageux à la société. Mais si, par une suite de cette préférence naturelle, ils venaient à diriger vers ces emplois une trop grande quantité de capital, alors la baisse des profits qui se ferait sentir dans ceux-ci, et la hausse qui aurait lieu dans tous les autres, les amèneraient sur-le-champ à réformer cette distribution vicieuse. Ainsi, sans aucune intervention de la loi, les intérêts privés et les passions des hommes les amènent à diviser et à répartir le capital d’une société entre tous les différents emplois qui y sont ouverts pour lui, dans la proportion qui approche le plus possible de celle que demande l’intérêt général de la société13.
Toutes les différentes mesures et les règlements du système mercantile dérangent nécessairement plus ou moins cette distribution naturelle du capital, la plus avantageuse de toutes. Mais les règlements relatifs au commerce de l’Amérique et des Indes orientales la dérangent peut-être plus que tout autre, parce que le commerce avec ces deux vastes continents absorbe une plus grande quantité de capital que deux autres branches de commerce quelconque n’en pourraient absorber. Néanmoins, les règlements qui opèrent ce dérangement à l’égard de ces deux différentes branches de commerce ne sont pas absolument de même nature. Le monopole est bien le grand ressort de ces règlements, dans l’une de ces branches comme dans l’autre ; mais ce sont deux sortes de monopoles différents. C’est toujours le monopole, d’une espèce ou d’une autre, qui est, à ce qu’il semble, le ressort unique employé par le système mercantile.
Dans le commerce de l’Amérique, chaque nation tâche de s’emparer toute seule, autant qu’il lui est possible, de tout le marché de ses colonies, en excluant ouvertement les autres nations de tout commerce direct avec elles. Pendant le cours de la plus grande partie du seizième siècle, les Portugais tâchèrent de soumettre à un pareil régime le commerce des Indes orientales, en vertu du droit exclusif de naviguer dans les mers de l’Inde, auquel ils prétendaient pour en avoir trouvé la route les premiers. Les Hollandais continuent encore à exclure toutes les autres nations européennes de tout commerce direct avec leurs îles à épices. Les monopoles de cette sorte sont évidemment établis contre toutes les autres nations de l’Europe, qui, par là, se voient non-seulement exclues d’un commerce dans lequel elles pourraient trouver de l’avantage à placer une partie de leurs capitaux, mais sont encore obligées d’acheter les marchandises sur lesquelles roule ce commerce, un peu plus cher que si elles avaient la faculté de les importer directement des pays qui les produisent.
Mais depuis la décadence de la puissance de Portugal, aucune nation de l’Europe n’a prétendu au droit exclusif de naviguer dans les mers des Indes, et les ports principaux de ces mers sont maintenant ouverts aux vaisseaux de toutes les nations européennes. Cependant le commerce des Indes, excepté en Portugal et depuis quelques années en France, a été soumis, dans chaque pays de l’Europe, au régime d’une compagnie exclusive14. Les monopoles de ce genre sont proprement établis contre la nation même qui les institue. La majeure partie de cette nation se trouve par là non-seulement exclue d’un commerce vers lequel elle pourrait trouver l’avantage à diriger une partie de ses capitaux, mais encore obligée d’acheter les marchandises sur lesquelles porte ce commerce, un peu plus cher que s’il était ouvert et libre à tous les citoyens. Depuis l’établissement de la Compagnie des Indes anglaises, par exemple, les autres habitants de l’Angleterre, outre ce qu’ils ont eu à souffrir de l’exclusion de ce commerce, ont encore été obligés de payer dans le prix des marchandises de l’Inde qu’ils ont consommées, non-seulement tous les profits extraordinaires que la Compagnie peut avoir faits sur ces marchandises en conséquence de son monopole, mais encore tout le dégât et les pertes extraordinaires qu’ont nécessairement entraînés les abus et les malversations inséparables de l’administration des affaires d’une aussi grande compagnie. L’absurdité de cette seconde espèce de monopole est donc beaucoup plus évidente encore que l’absurdité de la première.
Ces deux sortes de monopoles dérangent plus ou moins la distribution naturelle du capital de la société, mais ils ne la dérangent pas toujours de la même manière.
Les monopoles de la première sorte attirent toujours dans le commerce pour lequel ils sont établis une plus forte portion du capital de la société que celle qui s’y serait portée naturellement d’elle-même.
Les monopoles de la seconde sorte peuvent quelquefois attirer le capital dans le commerce particulier pour lequel ils sont établis, et quelquefois ils peuvent l’en repousser, selon la différence des circonstances. Dans les pays pauvres, ils attirent naturellement vers ce commerce plus de capital qu’il ne s’en serait porté sans cela. Dans les pays riches, ils repoussent naturellement de ce commerce une bonne partie du capital qui s’y rendrait sans eux.
De pauvres pays, tels que la Suède et le Danemark par exemple, n’auraient probablement jamais équipé un seul vaisseau pour les Indes orientales, si le commerce n’eût pas été mis sous le régime d’une compagnie exclusive. L’établissement d’une telle compagnie encourage nécessairement les entreprises maritimes. Le monopole des entreprises de ce commerce les garantit de tous concurrents sur le marché intérieur, et pour les marchés étrangers, ils ont la même chance que les commerçants des autres nations ; ce monopole leur présente la certitude d’un très-gros profit sur une quantité assez considérable, et la chance d’un profit assez considérable sur une très-grande quantité de marchandises. Sans un encouragement extraordinaire comme celui-là, les pauvres commerçants de ces pauvres pays n’auraient vraisemblablement jamais songé à hasarder leurs petits capitaux dans une spéculation aussi incertaine et aussi éloignée qu’aurait dû leur paraître naturellement le commerce des Indes orientales.
Au contraire, un pays riche comme la Hollande, dans le cas de la liberté de commerce aux Indes orientales, y aurait probablement envoyé un plus grand nombre de vaisseaux qu’il ne le fait actuellement. Le capital limité de la Compagnie des Indes hollandaises repousse vraisemblablement de ce commerce un grand nombre de capitaux de commerce qui s’y seraient portés sans cela. Le capital commercial de la Hollande est tellement abondant, qu’il déborde continuellement, pour ainsi dire, et va chercher un écoulement tantôt dans les fonds publics des nations étrangères, tantôt dans des prêts particuliers à des marchands et à des armateurs des pays étrangers, tantôt dans des commerces étrangers de consommation du plus long circuit, tantôt dans le commerce de transport. Tous les emplois rapprochés se trouvant complètement remplis, tous les capitaux qui peuvent s’y placer avec quelque profit un peu passable y étant déjà entrés, nécessairement le capital de la Hollande reflue vers des emplois plus éloignés. Si le commerce aux Indes orientales était totalement libre, il absorberait probablement la plus grande partie de ce capital surabondant. Les Indes orientales ouvrent à la fois aux manufactures de l’Europe et aux métaux précieux de l’Amérique, ainsi qu’à plusieurs autres de ses productions, un marché plus vaste et plus étendu que l’Europe et l’Amérique tout ensemble.
Tout dérangement dans la distribution naturelle du capital est nécessairement nuisible à la société dans laquelle il a lieu, soit qu’il arrive parce qu’une partie du capital est repoussée d’un commerce particulier où elle se serait rendue sans cela, soit qu’il arrive parce qu’une partie du capital est attirée dans un commerce particulier où elle ne serait pas entrée. S’il est vrai que, sans compagnie exclusive, le commerce de la Hollande aux Indes orientales serait plus grand qu’il n’est actuellement, alors ce pays doit souffrir une perte considérable par l’exclusion d’une partie de son capital de l’emploi qui lui convient le mieux. Et de même, s’il est vrai que, sans compagnie exclusive, le commerce de la Suède et du Danemark aux Indes orientales serait moindre que ce qu’il est actuellement, ou, ce qui est peut-être plus probable, n’existerait pas du tout, dès lors ces deux derniers pays doivent pareillement souffrir une perte considérable de ce qu’une partie de leur capital se trouve ainsi entraînée dans un emploi qui est plus ou moins mal assorti à leur situation particulière. Il vaudrait mieux peut-être pour eux, dans leur situation actuelle, acheter des autres nations les marchandises de l’Inde, quand même ils devraient les payer un peu plus cher, que d’aller porter une si grande portion de leur petit capital dans un commerce d’une distance si considérable, dont les retours sont si excessivement tardifs, et dans lequel ce capital ne peut entretenir qu’une faible quantité de travail productif dans leur pays où ils en ont tant besoin, où il y a si peu de chose de fait et tant à faire.
Ainsi, quand même un pays serait hors d’état de faire, sans l’aide d’une compagnie exclusive, aucun commerce direct aux Indes orientales, il ne s’ensuivrait pas pour cela qu’il fallût y établir une compagnie de cette espèce, mais seulement qu’un tel pays, dans cette situation, ne devrait pas faire de commerce direct aux Indes orientales. Pour se convaincre que ces sortes de compagnies ne sont pas, en général, nécessaires pour soutenir un commerce aux Indes orientales, il suffit de l’expérience qu’en ont faite les Portugais, qui, sans aucune compagnie exclusive, ont joui de ce commerce presque tout entier pendant plus d’un siècle de suite.
Il ne pourrait guère se faire, a-t-on dit, qu’un commerçant particulier possédât un capital suffisant pour entretenir, dans les différents ports des Indes orientales, des agents et des facteurs, à l’effet d’y commander et faire préparer à l’avance des marchandises pour les vaisseaux qu’il aurait occasion d’y faire passer ; et cependant, à moins qu’il ne fût en état de faire ces avances, la difficulté de trouver une cargaison toute prête pourrait mettre très-souvent ses vaisseaux dans le cas de perdre la saison favorable pour le retour, et la dépense d’un retard aussi long consommerait non-seulement tout le profit de l’armement, mais entraînerait encore fréquemment une perte énorme. Mais si un tel argument pouvait prouver quelque chose, il prouverait qu’aucune branche de commerce ne pourrait se soutenir sans compagnie exclusive, ce qui se trouve démenti par l’expérience de toutes les nations. Il n’y a pas de grande branche de commerce dans laquelle le capital d’un commerçant particulier suffise pour faire marcher toutes les branches subordonnées qui doivent être mises en activité pour que la branche principale puisse marcher. Mais, quand une nation est mûre pour quelque grande branche de commerce, il s’y trouve des commerçants qui dirigent naturellement leurs capitaux vers la branche principale, et d’autres qui dirigent les leurs vers les branches accessoires et subordonnées ; et quoique, par ce moyen, toutes les branches différentes de ce commerce se trouvent marcher à la fois, cependant il n’arrive presque jamais qu’elles roulent toutes sur le capital d’un commerçant particulier. Ainsi, si une nation est mûre pour le commerce des Indes orientales, une certaine portion de son capital se subdivisera naturellement entre toutes les branches différentes de ce commerce. Quelques-uns de ses négociants trouveront leur intérêt à établir leur résidence dans l’Inde, et à employer leurs capitaux en contractant et disposant des marchandises pour les vaisseaux que pourront y envoyer les autres négociants de ce pays résidant en Europe. Les établissements qu’ont obtenus dans les Indes orientales différentes nations de l’Europe, étant ôtés aux compagnies exclusives auxquelles ils appartiennent aujourd’hui et mis immédiatement sous la protection du souverain, rendraient cette résidence sûre et commode, au moins pour les commerçants des nations particulières auxquelles appartiennent ces établissements. Mais si, à une époque quelconque, il venait à se trouver que cette portion du capital d’un pays, qui d’elle-même tendait ou inclinait, pour ainsi dire, vers le commerce des Indes orientales, ne fût pas suffisante pour faire marcher toutes ces branches différentes qui le composent, ce serait une preuve qu’à ce moment-là ce pays n’était pas mûr pour ce commerce, et qu’il vaudrait mieux pour lui, pendant quelque temps, acheter des autres nations de l’Europe, même à un plus haut prix, les marchandises de l’Inde dont il a besoin, que de les importer lui-même directement des Indes orientales. Ce qu’il pourrait perdre par le haut prix auquel il achèterait ces marchandises ne pourrait guère équivaloir à la perte qu’il aurait à essuyer en détournant une forte partie de son capital de quelques autres emplois plus nécessaires, ou plus utiles, ou mieux assortis à sa situation et à ses circonstances particulières, que ne le serait un commerce direct aux Indes orientales.
Quoique les Européens possèdent, tant sur la côte d’Afrique que dans les Indes orientales, une quantité d’établissements considérables, ils n’ont cependant encore fondé ni dans l’une ni dans l’autre de ces contrées d’aussi nombreuses et d’aussi florissantes colonies que celles des îles et du continent de l’Amérique. Cependant l’Afrique, aussi bien que plusieurs des pays compris sous le nom général d’Indes orientales, sont habités par des nations barbares. Mais ces peuples n’étaient pas, à beaucoup près, aussi faibles ni aussi dépourvus de moyens de défense que les malheureux Américains, et ils étaient, d’ailleurs, bien plus nombreux proportionnellement à la fertilité naturelle du sol. Les nations les plus barbares de l’Afrique ou des Indes orientales étaient dans l’état pastoral ; les Hottentots mêmes étaient un peuple pasteur. Mais les naturels de tous les pays de l’Amérique, à l’exception du Mexique et du Pérou, n’étaient que des chasseurs, et il y a une différence immense entre le nombre de pasteurs et celui de chasseurs que peut faire subsister une même étendue de territoire également fertile. Ainsi, dans l’Afrique et dans les Indes orientales, il était plus difficile de déplacer les naturels et d’étendre les colonies européennes sur la plus grande partie des terres des habitants originaires. En outre, comme on l’a déjà observé, le régime et l’esprit des compagnies exclusives ne sont pas favorables à l’avancement des nouvelles colonies, et ils ont été probablement la cause principale du peu de progrès qu’elles ont fait dans les Indes orientales. Les Portugais ont soutenu leur commerce avec l’Afrique et les Indes orientales, sans aucune compagnie exclusive ; aussi, quoique leurs établissements du Congo, d’Angola et de Benguela sur la côte d’Afrique, et de Goa dans les Indes orientales, soient extrêmement opprimés sous le poids de la superstition et de tous les genres de mauvais gouvernement, cependant ils ont encore quelque ombre de ressemblance avec les colonies de l’Amérique, et sont habités en partie par des Portugais qui y sont établis depuis plusieurs générations. Les établissements hollandais au cap de Bonne-Espérance et à Batavia sont à présent les colonies les plus considérables fondées par les Européens soit en Afrique, soit aux Indes orientales, et ces établissements se trouvent situés l’un et l’autre d’une manière singulièrement heureuse. Le cap de Bonne-Espérance était habité par une sorte de peuple presque aussi barbare et tout aussi peu capable de se défendre que les naturels de l’Amérique. Ce cap est d’ailleurs, pour ainsi dire, un lieu de repos qui coupe en deux moitiés la route de l’Europe aux Indes orientales, et auquel presque tout vaisseau européen fait quelque relâche, tant en allant qu’en revenant. L’approvisionnement de ces vaisseaux en denrées fraîches de toute espèce, en fruits et quelquefois en vin, ouvre seul à l’excédent de produit des colons un marché très-étendu. Batavia occupe entre les principaux établissements des Indes orientales la même position que le cap de Bonne-Espérance entre l’Europe et tout point quelconque des Indes ; il est situé sur la route la plus fréquentée de l’Indostan à la Chine et au japon, et à peu près à moitié chemin de cette route. Presque tous les vaisseaux qui naviguent entre l’Europe et la Chine relâchent aussi à Batavia ; il est par-dessus tout cela le centre et le rendez-vous principal de ce qu’on nomme le commerce du pays même des Indes, non-seulement de cette partie de ce commerce que font les Européens, mais de celle que font les naturels de l’Inde, et l’on voit fréquemment dans son port des vaisseaux montés par des marchands de la Chine et du japon, par des habitants de Tonquin, de Malacca, de la Cochinchine et de l’île des Célèbes. Des situations aussi avantageuses ont mis ces deux colonies en état de surmonter tous les obstacles que le génie oppressif d’une compagnie exclusive leur a dû souvent faire rencontrer dans le cours de leur avancement. Cette situation a mis Batavia à même de surmonter en outre le désavantage du climat le plus malsain peut-être qui soit au monde.
Quoique les Compagnies anglaise et hollandaise n’aient pas fondé de colonies considérables aux Indes orientales, à l’exception des deux dont je viens de parler, elles y ont fait cependant des conquêtes importantes. Mais si l’esprit qui dirige naturellement une compagnie exclusive s’est jamais bien fait voir, c’est surtout dans la manière dont celles-ci gouvernent l’une et l’autre leurs nouveaux sujets. Dans les îles à épices, les Hollandais brûlent de ces denrées tout ce qu’en produit une année fertile au-delà de ce qu’ils peuvent espérer en débiter en Europe avec un profit qui leur paraisse suffisant. Dans les îles où ils n’ont pas d’établissement, ils donnent une prime à ceux qui arrachent les boutons et les feuilles nouvelles de girofliers et de muscadiers qui y croissent naturellement, et que cette politique barbare a maintenant, dit-on, presque entièrement détruits. Dans les îles mêmes où ils ont des établissements, ils ont extrêmement réduit, à ce qu’on dit, le nombre de ces arbres. Ils ont peur que si le produit même de leurs propres îles était beaucoup plus abondant que ce qu’il faut à leur marché, les naturels du pays ne puissent trouver moyen d’en faire passer quelque partie aux autres nations, et le meilleur moyen, à ce qu’ils s’imaginent, d’assurer leur monopole sur ces denrées, c’est de prendre bien garde qu’il n’en croisse plus que ce qu’ils portent eux-mêmes au marché. Par différentes mesures oppressives, ils ont réduit la population de plusieurs des Moluques au nombre d’hommes seulement suffisant pour fournir des provisions fraîches et les choses de première nécessité aux garnisons presque nulles qu’ils y tiennent, et à ceux de leurs vaisseaux qui viennent de temps en temps y prendre leur cargaison d’épices. Cependant, sous le gouvernement même des Portugais, ces îles étaient, dit-on, passablement peuplées. La compagnie anglaise n’a pas encore eu le temps d’établir dans le Bengale un système aussi complètement destructeur. Toutefois, le plan suivi par l’administration de cette compagnie a eu exactement la même tendance. On m’a assuré qu’on y avait vu assez communément le chef, c’est-à-dire le premier commis d’une factorerie, donner ordre à un paysan de passer la charrue sur un riche champ de pavots, et d’y semer du riz ou quelque autre grain. Le prétexte dont il se servait était l’intention de prévenir une disette de subsistances ; mais la véritable raison, c’était de laisser à ce chef la facilité de vendre à un meilleur prix une grande quantité d’opium dont il se trouvait chargé pour le moment. Dans d’autres occasions, l’ordre a été donné en sens inverse, et il a fallu passer la charrue sur un champ de riz ou d’autre grain pour faire place à une plantation de pavots, quand le chef prévoyait la possibilité de faire quelque profit extraordinaire sur l’opium. En maintes circonstances, les facteurs de la compagnie ont tâché d’établir pour leur propre compte le monopole de quelques-unes des plus importantes branches, non-seulement du commerce étranger, mais même du commerce intérieur du pays. Si on les eût laissés faire, il est certain qu’ils auraient essayé, dans un temps ou dans l’autre, de restreindre la production des articles particuliers dont ils avaient ainsi usurpé le monopole, de manière à la réduire non-seulement à ce qu’ils auraient pu acheter eux-mêmes, mais même à ce qu’ils auraient pu espérer vendre avec un profit qui leur eût semblé raisonnable. Avec de pareils moyens, il ne fallait pas plus d’un siècle ou deux pour que la politique de la Compagnie anglaise se fût probablement montrée, par ses effets, tout aussi complètement destructive que celle de la compagnie hollandaise.
Il n’y a cependant rien qui soit plus directement contraire au véritable intérêt d’une Compagnie de ce genre, considérée comme souverain des pays qu’elle a conquis, que ce régime destructeur. Dans presque tous les pays, le revenu du souverain est tiré de celui du peuple. Ainsi, plus le revenu du peuple sera considérable, plus le produit annuel de ses terres et de son travail sera abondant, et plus alors il sera en état d’en rendre au souverain. L’intérêt de celui-ci est donc d’augmenter le plus possible ce produit annuel. Mais si c’est l’intérêt de tout souverain, c’est plus particulièrement encore celui d’un souverain qui, comme ceux du Bengale, tire principalement son revenu d’une redevance foncière. Cette redevance doit nécessairement être proportionnée à la quantité et à la valeur du produit ; or, l’une et l’autre doivent dépendre aussi nécessairement de l’étendue du marché. La quantité du produit se proportionnera toujours, avec plus ou moins d’exactitude, à la consommation de ceux qui sont en état de le payer, et le prix qu’ils en payeront sera toujours en raison de l’activité de la concurrence. Il est donc de l’intérêt d’un tel souverain d’ouvrir au produit de son pays le marché le plus étendu, de laisser au commerce la plus entière liberté, pour augmenter le plus possible le nombre et la concurrence des acheteurs et, à cet effet, d’abolir non-seulement tous les monopoles, mais de supprimer encore toutes les barrières qui pourraient gêner ou le transport du produit national d’un endroit du pays à l’autre, ou son exportation aux pays étrangers, ou enfin l’importation des marchandises de toute espèce contre lesquelles il pourrait s’échanger. Une telle conduite mettra de plus en plus ce souverain dans le cas de voir augmenter et la quantité et la valeur de ce produit, et celles, par conséquent, de la part qui lui en appartient, c’est-à-dire de voir augmenter son propre revenu.
Mais il semble qu’il soit tout à fait hors du pouvoir d’une compagnie de marchands de se considérer comme souverain, même après qu’elle l’est devenue. Trafiquer ou acheter pour revendre est toujours ce que ces gens-là regardent comme leur affaire principale et, par une étrange absurdité, ils ne considèrent le caractère de souverain que comme accessoire de celui de marchand, comme quelque chose de subordonné à ce dernier titre, et qui doit leur servir seulement comme un moyen d’acheter à plus bas prix dans l’Inde, et par là de revendre avec un plus gros profit. Dans cette vue, ils mettent tous leurs soins à écarter du marché des pays soumis à leur gouvernement le plus de concurrents possible et, conséquemment, à réduire quelque partie au moins de l’excédent de produit de ces pays à la quantité purement suffisante pour remplir ce qu’eux-mêmes jugent à propos d’en demander, c’est-à-dire à la quantité qu’ils espèrent pouvoir débiter en Europe avec un profit qui leur paraisse raisonnable. Leurs habitudes mercantiles les entraînent ainsi par une pente presque irrésistible, quoique peut-être insensible, à préférer le plus souvent les petits profits passagers du monopoleur au riche et permanent revenu du souverain, et elles les conduiront infailliblement, par degrés, à traiter les pays soumis à leur gouvernement à peu près comme les Hollandais traitent les Moluques. L’intérêt de la Compagnie des Indes considérée comme souverain, c’est que les marchandises européennes qui sont apportées dans les États soumis à sa domination y soient vendues au meilleur marché possible, et que les marchandises indiennes qu’on tire de ces mêmes États y rendent le plus haut prix possible ou s’y vendent le plus cher possible. Mais, considérée comme compagnie de marchands, son intérêt est entièrement opposé. Comme souverain, son avantage est précisément le même que celui des pays qu’elle gouverne ; comme compagnie marchande, il se trouve directement contraire à celui-ci.
Mais si l’esprit d’un pareil gouvernement, même pour ce qui a rapport à sa direction en Europe, se trouve ainsi essentiellement vicieux et peut-être irrémédiable, celui de son administration dans l’Inde l’est encore davantage. Cette administration est nécessairement composée d’un conseil de marchands, profession sans doute extrêmement recommandable, mais qui, dans aucun pays du monde, ne porte avec soi le caractère imposant qui inspire naturellement du respect au peuple, et qui commande une soumission volontaire sans qu’il soit besoin de recourir à la contrainte. Un conseil ainsi composé ne peut obtenir d’obéissance qu’au moyen des forces militaires qui l’entourent et, par conséquent, son gouvernement est nécessairement militaire et despotique. Toutefois, le véritable état de ces administrateurs, c’est l’état de marchands15. Leur principale affaire, c’est de vendre pour le compte de leurs maîtres les marchandises d’Europe qui leur sont commises, et d’acheter en retour des marchandises indiennes pour le marché de l’Europe ; c’est donc de vendre les unes aussi cher, et d’acheter les autres à aussi bon marché que possible et, par conséquent, d’exclure, autant qu’ils le peuvent, toute espèce de rivaux du marché particulier où ils tiennent leur boutique. Ainsi, l’esprit de l’administration, en ce qui concerne le commerce de la Compagnie, est le même que l’esprit de la direction ; il tend à subordonner le gouvernement aux intérêts du monopole et, par conséquent, à étouffer la croissance naturelle de quelques parties au moins de l’excédent de produits du pays, et à les réduire à la quantité purement nécessaire pour remplir la demande qu’en fait la Compagnie.
D’un autre côté, tous les membres de l’administration commercent plus ou moins pour leur propre compte, et c’est en vain qu’on voudrait le leur défendre. Il serait trop absurde de s’attendre que les commis d’une immense maison de commerce à quatre mille lieues de distance, et sur lesquels, par conséquent, il est presque impossible d’avoir les yeux, iront, sur un simple ordre de leurs maîtres, renoncer tout d’un coup à faire aucune espèce d’affaires pour leur compte, abandonner pour jamais toute perspective de faire fortune, quand ils en ont les moyens sous la main, et se contenter des modiques salaires que ces maîtres leur abandonnent, salaires qui, tout modiques qu’ils sont, ne sont guère susceptibles d’augmentation, puisqu’ils sont ordinairement aussi forts que le peuvent supporter les profits réels de la Compagnie. Dans de pareilles circonstances, une défense aux agents de la Compagnie de commercer pour leur compte ne pourrait guère produire d’autre effet que de mettre les agents supérieurs à même d’opprimer, sous prétexte d’exécuter cette défense, ceux des agents inférieurs qui auraient eu le malheur de leur déplaire. Les agents tâchent naturellement d’établir, en faveur de leur commerce particulier, le même monopole que celui du commerce public de la Compagnie. Si on les laisse faire à leur fantaisie, ils établiront ce monopole directement et ouvertement, en défendant tout uniment à qui que ce soit de commercer sur les articles qu’ils auront choisis pour l’objet de leur trafic, et c’est peut-être là la meilleure manière et la moins oppressive de l’établir. Mais s’il existe un ordre venu d’Europe qui leur défend d’en user ainsi, alors ils n’en chercheront pas moins à s’assurer un monopole du même genre, mais secrètement et indirectement, par des voies bien plus oppressives pour le pays. Ils emploieront toute l’autorité du gouvernement, ils abuseront de l’administration de la justice pour vexer et pour perdre les personnes qui s’aviseront de leur faire concurrence dans quelque branche de commerce qu’ils aient jugé à propos d’adopter, et qu’ils exerceront à l’aide de courtiers cachés ou au moins non avoués publiquement. Mais le commerce particulier des agents s’étendra naturellement à un bien plus grand nombre d’articles divers, que le commerce public de la Compagnie. Le commerce public de la Compagnie ne s’étend pas au-delà du commerce avec l’Europe, et ne peut embrasser qu’une partie seulement du commerce étranger du pays, tandis que le commerce particulier des agents peut s’étendre à toutes les branches différentes, tant du commerce intérieur du pays que de son commerce étranger. Le monopole de la Compagnie ne peut tendre à rien de plus qu’à étouffer la croissance naturelle de cette partie du produit qui serait exportée en Europe en cas de liberté du commerce. Le monopole des agents tend à étouffer la croissance naturelle de toute espèce de produit sur laquelle il leur plaira de trafiquer, de celle destinée pour la consommation du pays aussi bien que de celle qui est destinée pour l’exportation et, par conséquent, tend à dégrader la culture générale du pays et à diminuer la population ; il tend à réduire toutes les espèces de productions, même celles nécessaires aux besoins de la vie (s’il plaît aux agents de la Compagnie de trafiquer sur ces articles), aux quantités seulement que ces agents peuvent suffire à acheter, avec la perspective de les revendre au profit qui leur convient.
De plus, par la nature même de leur position, les agents doivent être plus portés à soutenir, avec rigueur et avec dureté, leurs intérêts personnels contre l’intérêt du pays qu’ils gouvernent, que leurs maîtres n’y seraient disposés pour soutenir les leurs. C’est à ces maîtres qu’appartient le pays, et ceux-ci ne peuvent s’empêcher d’avoir quelque ménagement pour la chose qui leur appartient. Mais le pays n’appartient pas aux agents. Le véritable intérêt de leurs maîtres, si ceux-ci étaient bien en état de l’entendre, est le même que celui du pays16, et s’ils l’oppriment, ce ne peut être jamais que par ignorance et par suite de leurs misérables préjugés mercantiles. Mais l’intérêt réel des agents n’est nullement le même que celui du pays et, à quelque point qu’ils vinssent à s’éclairer, il n’en résulterait pas pour cela nécessairement un terme à leurs oppressions. Aussi, les règlements qui ont été envoyés d’Europe, quoiqu’ils fussent souvent mauvais, annonçaient ordinairement de bonnes intentions ; mais dans ceux qui ont été faits par les agents dans l’Inde, on a pu remarquer quelquefois plus d’intelligence et peut-être des intentions moins bonnes. C’est un gouvernement d’une espèce bien singulière, qu’un gouvernement dans lequel chaque membre de l’administration ne songe qu’à quitter le pays au plus vite et, par conséquent, à se débarrasser du gouvernement le plut tôt qu’il peut, et verrait avec une parfaite indifférence la contrée tout entière engloutie par un tremblement de terre le lendemain du jour où il l’aurait quittée, emportant avec soi toute sa fortune.
Dans tout ce que je viens de dire, néanmoins, je n’entends pas jeter la moindre impression défavorable sur l’honnêteté des facteurs de la Compagnie des Indes en général, et bien moins encore sur celle de qui que ce soit en particulier. C’est le système de gouvernement, c’est la position dans laquelle ils se trouvent placés que j’entends blâmer, et non pas le personnel de ceux qui ont eu à agir dans cette position et dans ce gouvernement. Ils ont agi selon la pente naturelle de leur situation particulière, et ceux qui ont déclamé le plus haut contre eux n’auraient probablement pas mieux fait à leur place. En matière de guerre et de négociation, les conseils de Madras et de Calcutta se sont conduits, dans plusieurs occasions, avec une sagesse et une fermeté mesurées qui auraient fait honneur au sénat romain dans les plus beaux jours de la république. Cependant, les membres de ces conseils avaient été élevés dans des professions fort étrangères à la guerre et à la politique17. Mais leur situation toute seule, sans le secours que donnent l’instruction, l’expérience et l’exemple, semble avoir formé en eux tout d’un coup les grandes qualités qu’elle exigeait, et leur avoir donné, comme par inspiration, des talents et des vertus qu’ils ne se flattaient guère de posséder. Si donc, dans quelques circonstances, cette situation les a excités à des actes de magnanimité qu’on n’était pas trop en droit d’attendre de leur part, il ne faut pas s’étonner que, dans d’autres circonstances, elle les ait poussés à des exploits d’une nature un peu différente.
De telles Compagnies exclusives sont donc un mal public, sous tous les rapports ; c’est un abus toujours plus ou moins incommode aux pays dans lesquels elles sont établies, et un fléau destructeur pour les pays qui ont le malheur de tomber sous leur gouvernement.
L’opinion développée ici par A. Smith, relativement à l’augmentation des profils, par suite du monopole, dans le commerce des colonies, n’est qu’une conséquence de sa théorie, qui fait dépendre le taux des profits de la quantité du capital et de l’étendue du champ ouvert à son emploi. En fait, cependant, le taux des profits dépend plutôt de la fécondité d’une entreprise industrielle que de l’espace ouvert à ses opérations. Les profits ne sont autre chose que des valeurs nouvelles créées par l’emploi des capitaux et du travail dans les entreprises industrielles, qui restent, quand le capital et la valeur du travail ainsi employés ont été mis de côté. Il est évident, par conséquent, que l’étendue des opérations n’est pour rien dans cette production. Et si A. Smith pense qu’en étendant les opérations le monopole du commerce des colonies élève en même temps le taux des profits, il est évident qu’il lui attribue des effets qu’il n’a pas réellement. Mac Culloch.
La politique que la Grande-Bretagne et les autres nations ont suivie relativement à leurs colonies a été traitée par A. Smith d’une manière tellement complète, qu’il serait inutile de rien ajouter sur cette matière, si ce n’est quelques mots sur l’influence que, selon A. Smith, le monopole exerce sur l’élévation du taux des profits. Il ne sera pas difficile de démontrer que ceci est une erreur. Le taux des profits ne dépend pas de l’étendue du champ ouvert à l’emploi d’un capital, mais de la production de l’industrie dans laquelle un capital est engagé. Les profits ne sont autre chose qu’un excédant de valeur, résultat de l’emploi d’un capital et du travail, qui reste après la déduction du capital et des salaires du travail. Il est, par conséquent, évident que la seule étendue du champ ouvert à l’emploi du capital, quelque grande qu’elle puisse être, ne saurait produire un pareil résultat. Supposons, pour rendre ceci plus clair par un exemple, que, par un décret de la Providence, un million d’arpents de terre soit ajouté à la Grande-Bretagne, l’influence de cette augmentation du sol sur le taux des profits dépendrait alors entièrement de la fertilité de ces nouveaux arpents. S’ils n’étaient pas plus productifs que les terres pauvres que nous cultivons maintenant, 500 ou 1,000 millions livres sterling pourraient être mis dans cette nouvelle culture, sans que pour cela le taux des profits éprouvât une augmentation. Si les fermiers des mauvaises terres qui sont cultivées maintenant gagnent dix quarts ou 10 livres sterling sur l’emploi d’un capital déterminé, ils retireront évidemment le même profit d’un capital égal engagé dans la culture des terres de la qualité de celles dont nous venons de parler. Mais si les terres ainsi ajoutées rapportaient plus que les terres de dernière qualité actuellement cultivées, le taux des profits s’élèverait, non point à cause de l’accroissement de l’espace ouvert à l’emploi des capitaux, mais parce que la production serait devenue plus considérable. Car, au lieu d’un rapport de dix quarts ou de dix livres sterling rendu par les mauvaises terres mises en culture maintenant, il y en aurait un de douze ou de quinze quarts, ou de douze ou de quinze livres sterling. Mais on a dit que le monopole du commerce des colonies avait précisément ce double effet ; que d’un côté il étendait le champ des opérations, et que d’un autre côté il les rendait plus productives. Et voici comment, selon la théorie d’Adam Smith, il arrive presque toujours que, par suite de l’ouverture de nouvelles voies dans le commerce extérieur, les premiers marchands qui en profitent réalisent des bénéfices plus gros qu’à l’ordinaire. Ces bénéfices considérables engagent d’autres capitalistes à retirer leurs fonds d’emplois moins lucratifs ; de telle sorte que la quantité de marchandises sur le marché intérieur en diminue. Mais comme la demande reste toujours la même, il s’ensuit nécessairement une hausse dans les prix, et par conséquent une augmentation des bénéfices. Ce système a déjà été réfuté par M. Ricardo. Une certaine partie du revenu national est dépensée en marchandises étrangères. Quand, par suite du monopole, ou de toute autre manière, des voies nouvelles s’ouvrent au commerce, trois cas se présentent : ou la quantité du revenu national dépensée en marchandises étrangères restera la même, ou elle s’augmentera, ou elle diminuera. Dans le premier cas, c’est-à-dire quand la quantité dépensée reste la même, il est clair que les demandes de produits indigènes resteront également les mêmes ; il n’y aura donc pas de changement du tout. Dans le second cas, c’est-à-dire en supposant que la quantité du revenu national dépensée en articles étrangers devienne plus considérable, il est évident que les demandes de produits indigènes diminueront en proportion de cette augmentation ; une portion des capitaux et du travail, employée jusqu’à présent dans la production des articles destinés au marché indigène, sera ainsi forcée de chercher un nouvel emploi dans la fabrication des marchandises destinées à être expédiées au dehors en échange des envois étrangers, devenus plus considérables. Ainsi, chaque augmentation de demandes de produits étrangers, amenant forcément avec elle les moyens de se la procurer, sans qu’on ait besoin de recourir à une augmentation du capital national, il en résultera évidemment que les prix, et par conséquent le taux des profits, n’en éprouveront aucune hausse. Il ne nous reste que le troisième et dernier cas à examiner. En supposant que, par suite du bas prix des produits étrangers, une portion moins grande du revenu national suffise pour se les procurer, il est évident que le capital nécessaire pour la fabrication des marchandises à donner en échange pourra être moins considérable ; il y aura ainsi des capitaux disponibles qui, par conséquent, chercheront à s’employer dans la production des marchandises destinées au marché intérieur. C’est le marché intérieur qui profitera ainsi de cette portion des capitaux qu’on n’aura plus besoin d’affecter aux achats extérieurs. Dans chacune de ces suppositions, que le capital destiné à l’achat des denrées étrangères reste le même, qu’il augmente ou qu’il diminue, jamais la découverte, ou formation de nouvelles voies pour la concurrence, ne pourra avoir d’influence sur le taux des profits. Il est vrai que, si par le moyen du commerce extérieur nous pouvons obtenir des grains ou d’autres articles nécessaires aux cultivateurs, à un plus bas prix que par la production à l’intérieur, le taux des salaires baissera, et il pourra y avoir une hausse dans le taux des profits. Mais ce résultat ne sera dû en aucune façon au monopole ; on le devra à l’importation libre et illimitée de la part des étrangers aussi bien que des colons. Il est inutile d’ajouter que les principes développés par A. Smith ont été pleinement confirmés par les conséquences de la guerre avec l’Amérique. Notre commerce avec les États-Unis, à partir de l’époque de leur indépendance, a toujours suivi le mouvement de leur développement progressif, et aujourd’hui il est aussi considérable qu’alors, que nous avions un gouverneur dans chaque État. Nous avons donc tous les avantages d’un commerce actif, sans les charges que nous imposaient le gouvernement et la défense d’établissements aussi éloignés et étendus. L’explication donnée par A. Smith sur les causes du développement rapide et de la prospérité des colonies, fondées dans des situations avantageuses, bien que combattue par Sismondi et d’autres, paraît d’accord avec la théorie et l’histoire. Quand une colonie est fondée dans un lieu inhabité ou peu peuplé, chaque colon occupe une assez grande étendue des meilleures terres ; il n’a ni rente ni impôts à payer ; et, comme sa provision d’articles manufacturés lui arrive, soit de la métropole, soit d’un autre pays, il pourra appliquer toute son énergie à l’agriculture, qui, dans de pareilles circonstances, est très-productive. Les demandes de travail dans ces colonies sont très-grandes ; car le taux élevé des salaires, ainsi que le bas prix des terres, font du laboureur un propriétaire qui bientôt, à son tour, peut employer d’autres laboureurs. De cette manière, la population et le bien-être augmentent d’une manière extraordinaire ; et il y a des exemples, ainsi que cela est arrivé aux États-Unis, que, pendant un laps de temps très-considérable, ils se soient accrus du double tous les vingt ou vingt-cinq ans. — Mais, tout en établissant que la facilité de tirer des richesses d’un sol fertile et inoccupé soit la principale cause du développement rapide des nouvelles colonies, on ne prétend pas dire que ce soit la cause unique. Une position favorable aux entreprises commerciales et une grande supériorité dans la navigation peuvent procurer à une colonie une très-grande prospérité, sans même qu’il y ait une étendue de territoire très-grande, et plus rapidement même que s’il n’y avait eu qu’un vaste territoire à exploiter. C’est ainsi que les colonies grecques, auxquelles A. Smith fait allusion, se sont rapidement étendues. Les plus célèbres d’entre elles, telles que Syracuse et Agrigente en Sicile, Tarente et Locri en Italie, Éphèse et Milet dans l’Asie Mineure, étaient les entrepôts les plus riches de l’ancien monde. Toutes ces villes étaient des ports de mer ; elles étaient fondées dans des situations favorables aux entreprises commerciales, et devaient leur grandeur et leurs richesses surtout au commerce et à la navigation. Mais comme leurs territoires étaient très-limités, soit par suite des difficultés qu’elles éprouvaient à se soumettre les populations indigènes, soit par suite du voisinage de colonies fondées pardes États rivaux, leur puissance n’était pas basée sur des fondements larges et solides ; de sorte que la chute des métropoles entraînait presque toujours l’anéantissement des colonies. — Les colonies fondées dans les temps modernes ont été placées dans des circonstances tout à fait différentes. D’abord, ou les pays dans lesquels elles furent établies étaient peu habités et presque déserts, ou ils étaient occupés par une race faible et incapable de résister aux envahissements des colons. Ces colonies occupaient donc de très-vastes territoires, et avaient en général plutôt un caractère agricole que commercial. Cette circonstance, en les rendant plus fortes, une fois les difficultés du premier établissement vaincues, n’a aucunement empêché le développement de leur prospérité ; tout au contraire, les plus florissantes des colonies anciennes ne sauraient se comparer, sous le rapport de la puissance et de la grandeur, aux États-Unis ; et si les colonies espagnoles et portugaises se sont développées plus lentement, il ne faut pas en attribuer la cause à la trop grande étendue de leurs territoires, mais à la mauvaise politique de la métropole vis-à-vis d’elles et aux restrictions vexatoires imposées au commerce avec les étrangers. Mac Culloch.
Adam Smith aurait dû donner les preuves de cette assertion. L’Essay de sir Matthieu Decker, qu’il cite, est un ouvrage ingénieux et estimable ; mais on est forcé d’admettre néanmoins que la décadence du commerce étranger, dont il essaye d’assigner les causes, n’a en fait aucune réalité. Toutes les branches de notre commerce étranger n’ont fait que se développer progressivement pendant le dernier siècle. Mac Culloch.
Une hausse dans les profits occasionne une hausse dans le prix de certains produits ; mais elle occasionne en même temps une baisse dans le prix de certains autres ; de sorte qu’on peut dire, généralement parlant, que son effet doit être nul*.
Mac Culloch. *. Cette petite note renferme en résumé toute la doctrine de l’école a laquelle appartient M. Mac Culloch. Elle tend a prouver que tout est, à peu de chose près, indifférent s tout, et qu’en définitive tout est à peu près bien dans le monde économique. A. B.
Il est étrange que Smith ait avancé que le monopole du commerce des colonies nous a exclus de quelque branche productive du commerce européen, lorsque, à l’exception peut-être du commerce avec la France, nos relations avec les autres contrées étaient beaucoup plus grandes qu’elles n’avaient jamais été auparavant. Mac Culloch.
C’est par le taux du profit net rendu par le capital, que l’on doit déterminer la nature avantageuse des divers emplois dans lesquels il est engagé ; et s’il est remplacé trois ou quatre fois l’année lorsqu’on l’emploie dans le commerce intérieur, et une fois seulement lorsqu’il est employé dans le commerce étranger, Ce seul retour sera égal au total des autres. Mac Culloch.
Cette simple phrase répond en partie à toutes les observations précédentes de Mac Culloch ; et les faits industriels qui se passent aujourd’hui en Angleterre démontrent assez le danger et le désavantage qu’il y a pour un peuple à employer presque tous ses capitaux dans le commerce étranger. A. B
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On peut remarquer qu’Adam Smith est généralement disposé à exagérer les effets des mesures artificielles adoptées par les législateurs en faveur du développement du commerce, et son raisonnement sur le monopole colonial de l’Angleterre confirme cette observation. Il parait être de l’avis que les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et l’Amérique étaient principalement dues à l’influence du monopole ; il prétend qu’avant l’établissement du monopole les capitaux de la Grande-Bretagne étaient profondément engagés dans le commerce avec l’Europe, et qu’ils ne s’en étaient détournés que pour suivre le commerce infiniment plus lucratif des colonies américaines, résultat de l’établissement du monopole. D’après cette allégation, on pourrait naturellement conclure qu’après la révolution de l’Amérique et l’abolition des anciennes restrictions commerciales, le commerce du monde aurait repris son cours naturel ; que ceux qui jusque-là avaient été exclus du commerce américain en auraient pris leur part, et que le commerce de l’Angleterre, n’étant plus favorisé par le monopole, aurait baissé jusqu’à son niveau primitif. Ceci en effet aurait eu lieu, si l’Angleterre avait dû à ce monopole les avantages que lui attribue Adam Smith. Mais c’est précisément le contraire qui a eu lieu. Le commerce entre la Grande-Bretagne et l’Amérique, loin de baisser par suite de l’abolition du monopole, a au contraire doublé, et sa part dans le commerce général est aussi considérable que jamais. En 1772, la valeur des exportations de l’Angleterre pour l’Amérique du Nord et les Indes Occidentales s’éleva à 5,155,734 liv. sterling (128,903,350 fr.) ; et avant l’interruption du commerce entre les deux pays par suite de leurs querelles sur les droits des neutres, l’exportation de l’Angleterre pour l’Amérique seule s’était élevée à 42,000,000 l. st. (300,000,000 fr.) ; et comme aucune loi n’existait qui pût avoir produit cet effet, on est obligé de l’attribuer simplement à l’échange de produits qui provient de la position respective de ces deux nations, dont l’une, trouvant ses principales richesses dans son agriculture, demande à l’industrie étrangère sa provision d’objets fabriqués, et dont l’autre, abondant surtout en capitaux et en industrie, achète des nations étrangères ses matières premières. C’est cette dépendance mutuelle, et non le monopole, qui forme le lien qui attache ces deux grands pays l’un à l’autre. La richesse et l’industrie, dont l’Amérique manque, ne se trouvent qu’en Angleterre ; et, d’un autre côté, c’est en Amérique seulement que l’Angleterre saurait trouver ce qui lui est nécessaire pour alimenter ses immenses manufactures. Tous les effets qu’Adam Smith attribue au monopole ont donc également lieu quand le commerce est libre ; et on a trouvé en effet qu’à l’époque de l’interruption des relations commerciales entre les deux pays par suite des mesures dirigées par le cabinet anglais contre le commerce français, nos fabricants n’avaient pas moins besoin qu’auparavant du marché américain pour l’écoulement de nos produits. Il résulte des documents communiqués au Bureau du commerce avant le rappel de ces édits, que la stagnation de nos manufactures, le désœuvrement et la misère de nos ouvriers étaient en grande partie occasionnés par la perte du marché américain ; et on pensait généralement que le libre accès de ce marché nous aurait singulièrement soulagés de la proscription générale à laquelle notre commerce se trouvait alors en butte en Europe. Buchanan.
Est-il vrai que les profits nets réalisés par les marchands de Cadix et de Lisbonne auxquels Smith fait allusion, aient été réellement plus forts que ceux réalisés par les marchands de Londres ? Dans le cas où ils l’auraient été, les vicieuses institutions de l’Espagne auraient empêché les marchands d’accumuler et d’employer leur excédant comme le faisaient les marchands anglais. M. Culloch.
Les premiers mouvements de l’insurrection américaine venaient à peine d’éclater, que le coup d’œil sûr et pénétrant d’Adam Smith avait prévu l’issue de la lutte qui allait s’engager, et en avait découvert toutes les conséquences. Frappés d’un aveuglement général, le peuple anglais et les conseils chargés de les diriger regardaient l’indépendance des colonies comme la ruine totale du commerce et de la prospérité de l’Angleterre, et ils se précipitaient dans une guerre qu’ils croyaient inévitable, mais dont le succès ne leur semblait pas douteux. Ne calculant que l’inégalité apparente des forces, ils traitaient avec hauteur un ennemi qu’ils dédaignaient, ou plutôt, suivant eux, un rebelle qu’il fallait châtier sévèrement pour le faire rentrer dans le devoir. Mais le temps, dont la marche, quoique tardive, est toujours déterminée par la liaison nécessaire des effets avec leurs causes, nous a appris que le philosophe qui ne partageait alors ni les craintes de sa nation sur les suites de cette indépendance, ni la confiance qu’elle avait dans ses armes, avait seul raison contre tous. Si l’on eût suivi les conseils que lui dictait sa sage prévoyance, et que l’on eût consenti une union franche et loyale entre ces deux branches d’une même famille, en accordant aux Américains une représentation au parlement proportionnée au contingent de leurs contributions, qui peut dire à quel degré de richesse et de grandeur ne se serait pas élevée la puissance anglaise par la combinaison des moyens qu’offrent la nature et la situation des deux pays, embrassant ainsi les deux mondes, dominant sur toutes les mers, et maîtresse d’un territoire presque sans bornes qui eût pu donner une assiette réelle à sa dette nationale, et rendre productive et industrieuse cette partie oisive et turbulente de sa population qui devient tous les jours plus menaçante pour la tranquillité publique ? Garnier.
L’émancipation d’une colonie de la domination de la métropole parait être la conséquence naturelle de son développement progressif ; et toutes les tentatives faites pour la tenir dans l’obéissance, et pour resserrer des liens virtuellement rompus par suite de la différence profonde des intérêts, ne feront qu’accélérer une séparation devenue inévitable. La Grande-Bretagne et ses colonies, avant leur séparation, n’avaient aucun intérêt commun qui les unit ; et le droit d’impôt, que l’Angleterre s’était arrogé, lui aurait seulement donné la faculté de tirer un revenu d’un pays pour des objets dont celui-ci ne se serait soucié en aucune façon. Si l’Amérique avait consenti à cette imposition projetée, une influence étrangère aurait dominé dans ses conseils ; elle aurait été exploitée pour servir des vues étrangères, et elle aurait été exposée à la dégradation et à l’esclavage. Sous quelque prétexte spécieux qu’on cherchât à déguiser ce plan, l’Angleterre au fond ne voulait que faire payer un tribut à l’Amérique ; elle voulait lui faire porter une partie des charges qui pesaient sur la métropole, pour des objets qu’elle croyait essentiels à sa sécurité et à son bien-être, mais qui n’avaient aucune importance réelle pour l’Amérique. La tendance de l’Angleterre à se mêler des affaires de l’Europe est constatée par son histoire ; et l’Amérique, exempte, par sa situation même, des dangers réels ou imaginaires qui menacent la Grande-Bretagne, aurait été enveloppée dans toutes ses querelles ; elle aurait eu à supporter des taxes pour des guerres dans lesquelles elle n’aurait eu aucun intérêt ; ses ressources auraient servi à une politique étrangère ; et ç’auraient été les besoins de l’Angleterre, et non les siens propres, qui auraient déterminé la mesure de ses contributions. Et pourquoi l’Amérique aurait-elle renoncé au droit de s’imposer elle-même ? Pourquoi une grande nation, ayant l’intelligence de sa politique intérieure et extérieure, irait-elle demander la distribution de ses impôts à un pays étranger ? Une imposition venant de l’Angleterre, n’importe sous quelle forme, aurait été un coup mortel pour la liberté américaine, et c’est avec raison que M. Burke adressa aux partisans du système de taxation pour l’Amérique, ces paroles : « Quelle sera à l’avenir la liberté dont jouiront les Américains, et de quelle espèce d’esclavage resteront-ils exempts, si dans leur propriété et leur industrie vous les frappez par les lois que vous imposez au commerce, et si en même temps vous en faites une espèce de bêtes de somme pour les taxes que vous jugerez convenable d’établir, sans leur laisser la moindre part dans ces règlements ?… » « S’ils portent, continua-t-il, le fardeau du monopole illimité (unlimited monopoly), leur ferez-vous également porter le fardeau des revenus publics ?… L’Anglais de l’Amérique sentira que c’est là l’esclavage, et il ne trouvera pas de compensation ni pour ses sentiments, ni pour sa raison, dans la considération que c’est un esclavage légal. » (Discours sur l’Impôt américain, œuv. de Burke, IIe vol., p. 435.) Il était évident que les Américains ne pouvaient pas se soumettre à cette injustice ; il était également clair que l’Angleterre ne pouvait pas se relâcher de ses prétentions, sans reconnaître implicitement l’indépendance de l’Amérique. C’est seulement par le droit d’impôt que la métropole pouvait espérer de tirer quelque avantage de sa souveraineté sur les colonies. L’Amérique, en fournissant un revenu à la Grande-Bretagne, aurait été une dépendance utile de sa puissance ; mais sans ce revenu, sa soumission paraissait complètement inutile aux partisans de l’Angleterre. Mais il ne s’ensuit pas que, parce que l’union entre l’Amérique et l’Angleterre était sans utilité, elle dût devenir utile à la Grande-Bretagne aux dépens de l’Amérique. Lorsque la Grande-Bretagne eut perdu, par rapport a l’Amérique, toute espèce d’influence légitime et naturelle, il fallait en conclure, non point qu’elle dût ressaisir une autorité illégitime et usurpée, mais qu’elle eût à renoncer à des prétentions désormais sans réalité. C’est de cette manière seulement qu’on aurait pu fonder un établissement durable ; et il est à regretter que les gouvernants de ce pays-ci, voyant que leur empire transatlantique devenait un simple hochet de la vanité nationale, et qu’aucun revenu ne pourrait en être retiré par l’Angleterre, n’aient pas contribué à fonder un pareil établissement. Si leur politique avait suivi cette direction, la paix et la conciliation en seraient résultées, et l’histoire du pays n’offrirait pas le spectacle d’une guerre sanglante ; et les petits-fils n’auraient pas eu à payer les querelles et les folies de leurs aïeux. Buchanan.
Liv. V, chap. ii.
Les capitaux sont toujours attirés vers les entreprises qu’on considère comme devant, à circonstances égales, rapporter le plus ; et on peut dire que des affaires, quelle que soit d’ailleurs leur différence, offrent au public les mêmes avantages quand elles rapportent des bénéfices égaux.
Mac Culloch.
Ceci est inexact. Le commerce des Indes n’a jamais été ouvert à tous les Portugais. À l’exception d’une très-courte époque pendant laquelle il était livré à deux compagnies privilégiées, ce commerce a toujours été exploité par un monopole royal, à l’aide d’un certain nombre de navires particulièrement autorisés à ce trafic, à peu près comme l’a été le commerce des Espagnols avec leurs colonies de l’Amérique du Sud. Le commerce intérieur des Indes a été en très-grande partie cédé par le roi à des particuliers. Les gouverneurs et autres personnages haut placés vendaient des permissions de trafiquer à des individus qui n’avaient d’autre mérite que de pouvoir les leur acheter. Mac Culloch.
Dans tous les temps, à remonter jusqu’à ceux de la plus haute antiquité, le commerce de l’Inde, qui comprend celui de la Chine, a été, par la variété et l’attrait particulier des productions dont il se compose, l’objet de l’ambition de tous les autres peuples du monde. Ce que la magnificence a pu étaler de plus éblouissant, ce que le luxe des jouissances a pu imaginer de plus exquis et de plus recherché, a toujours été fourni au reste de la terre par cette contrée privilégiée. À mesure que la civilisation et le raffinement se sont étendus parmi les nations, cette passion universelle pour les produits de l’Orient a pris encore plus d’énergie et a trouvé un nouvel aliment dans des objets jusqu’alors inconnus. Le thé, qui parait avoir été de toute ancienneté la boisson favorite des Chinois, apporté pour la première fois en Europe, il y a moins de cent quarante ans, forme aujourd’hui, à lui seul, dans le commerce du monde, une valeur presque égale à tous les produits réunis des mines précieuses du Mexique et du Pérou, et il est vraisemblable que la production de cette feuille est encore bien au-dessous de ce que la consommation doit lui demander un jour. Ce seul article établit entre la Chine et l’Europe un lien qu’aucune révolution humaine ne saurait rompre, et que chacun des peuples qui y touchent a un égal intérêt à maintenir. Pour les nations de l’Europe, la route la plus directe et la plus naturelle de ce commerce, c’est celle de Suez et de la mer Rouge, et c’est celle qui a été pratiquée dans les temps les plus anciens. Dans ces âges, que l’histoire ne nous laisse apercevoir qu’à travers d’épaisses ténèbres, les Arabes allaient, à ce qu’il semble, chercher les denrées de l’Inde en côtoyant le golfe qui les sépare de cette contrée, et ils les revendaient comme productions de leur propre pays. Les Phéniciens, en mettant à profit le préjugé superstitieux qui éloignait les Égyptiens de toute entreprise maritime, s’emparèrent de ce riche commerce et l’enlevèrent aux Arabes. Alexandre, rétablissant l’Égypte dans ses droits naturels, y fonda cette ville célèbre qui fut, pendant dix-huit siècles consécutifs, le centre où venaient se rendre la plus grande partie des immenses richesses de l’Orient, destinées à la consommation des régions occidentales. La prévention qui a longtemps existé contre la navigation de la mer Rouge est maintenant démentie par les rapports des voyageurs et par des observations plus exactes. James Bruce explique comment le commerce des anciens, en suivant cette route, se trouvait secondé par les vents périodiques qui soufflent dans des directions favorables, soit dans le golfe Arabique, soit dans l’Océan Indien. Le travail qui a été entrepris d’une carte de la mer Rouge, ainsi que de la description des courants qui y règnent, confirme les conjectures de ce voyageur. Ce ne sont pas des obstacles naturels qui ont intercepté cette antique route de l’Inde ; elle a été abandonnée par une suite de ces révolutions purement humaines, mille fois plus désastreuses que la fureur des éléments. La dispersion de l’empire romain par les Barbares, et l’invasion de l’Égypte par les Mahométans, sont les événements qui ont forcé le commerce de l’Inde à quitter sa route naturelle pour celle de Constantinople, par le golfe Persique et par la mer Noire, en suivant la terre jusqu’à Trébizonde. C’est principalement par cette voie que les Vénitiens, les Génois, les Pisans et les Lombards fournirent les marchés de l’Europe des productions de l’Orient. Les Génois surtout formèrent à Gaffa un établissement qui découragea tous leurs concurrents. Ce fut alors que les Vénitiens, se voyant supplantés par leurs rivaux, se retournèrent vers l’Égypte, et, profilant des troubles intérieurs de ce pays, qui s’était détaché de l’empire des califes, traitèrent avec le sultan, et cherchèrent même à s’assurer un monopole qui finit par indisposer contre eux l’Europe entière, et par donner naissance à la ligue de Cambrai. Peu après la prise de Constantinople par Mahomet II, les Génois furent chassés de la Crimée, elles richesses indiennes ne parvinrent plus en Europe que par les rives de la mer Rouge, à travers tous les obstacles et les vexations que suscitaient l’insatiable rapacité des Arabes et l’inquiète jalousie des Mamelucks. Tel était l’état des choses à la fin du quinzième siècle, lorsqu’un Portugais osa doubler le cap de Bonne-Espérance, et s’ouvrit un nouveau passage dans l’Océan Indien. Cet événement, dont on a tant vanté l’importance, a dû tous ses effets bien moins à la découverte en elle-même qu’aux circonstances dans lesquelles elle a été faite. Elle eut lieu dans un temps où les deux communications pratiquées jusqu’alors (celle de l’Égypte et celle de Constantinople) se trouvaient livrées à des barbares étrangers à toute idée de commerce ; dans un temps où les progrès de l’industrie, de la navigation et de tous les arts de la civilisation suivaient en Europe une marche rapide ; dans un temps enfin où les mines de l’Amérique allaient bientôt offrir, avec une abondance jusqu’alors inconnue aux hommes, ces métaux précieux qui sont la principale marchandise qu’on puisse porter aux Indes. C’est la réunion de toutes ces circonstances, et non pas la découverte du nouveau passage, qui a amené l’ère nouvelle du commerce ; ces circonstances ne pouvaient pas manquer leur effet ; et si Vasco de Gama n’eût pas doublé le cap de Bonne-Espérance, infailliblement, un peu plus tôt ou un peu plus tard, les autres communications eussent été forcées. Mais la puissance maritime était alors entre les mains de peuples qui ne possédaient point de ports sur la Méditerranée, et qui, sans le passage du Cap, n’auraient eu aucun espoir de prendre jamais une part directe dans le commerce des Indes. Les Portugais, les Hollandais, les Anglais ont dû chercher à exalter cette découverte et à détourner l’attention des autres peuples de toute tentative vers une autre route ; ils ont tellement redouté de telles entreprises, qu’Albuquerque, le chef des premiers aventuriers portugais, avait conçu, dit-on, le projet de tailler les rives du Nil et de détourner dans la mer Rouge le cours de ce fleuve, afin d’enlever à la Basse-Égypte la source de sa fécondité, changer en un désert inhabitable cette fertile contrée, et porter ainsi une affreuse solitude pour barrière entre la Méditerranée et le golfe Arabique. Cet abominable stratagème qui, pour la conservation d’un monopole, se proposait de retrancher à jamais une portion de l’espèce humaine en diminuant la terre habitable, a été recommandé tout récemment par un écrivain anglais à la Compagnie des Indes, comme une dernière ressource* ; mais il n’a pas été nécessaire de recourir à ces extrémités, et les nations voisines de la Méditerranée, satisfaites d’obtenir quelques établissements dans l’Inde ou de se procurer indirectement les produits de cette contrée, n’ont pas même paru songer à s’y frayer un passage ; et quand elles en auraient conçu le projet, leurs divisions politiques auraient vraisemblablement empêché le concert nécessaire à son exécution. C’est donc une opinion qui s’est généralement établie depuis trois cents ans, qu’il ne faut pas songer à arriver aux Indes autrement qu’en traversant l’Océan Atlantique. Cependant, dans les dernières années du dix-huitième siècle, un de ces hommes que la destinée semble avoir fait naître pour presser la marche des événements et déterminer les grandes révolutions, porta sur l’Égypte l’œil perçant de son génie, et prévit la crise qui se prépare depuis longtemps dans le commerce des nations, Il lut, dans les infaillibles décrets de la nature, que les arts et les sciences de l’Europe devaient un jour s’étendre sur une des contrées les plus fertiles et les plus heureusement situées du monde, et que le joug des Barbares opprime depuis douze siècles ; il vit que le commerce de l’Orient était dévolu de droit à la colonie européenne qui pourrait parvenir à s’établir en Égypte. Si ce grand projet eût pu s’accomplir, on ne peut pas douter qu’il n’eût amené des résultats de la plus haute importance. Des causes qui agissent insensiblement depuis longtemps préparent cette grande révolution, dont l’effet sera de déplacer de leur rang les principales puissances de l’Europe. Un commerce susceptible d’une extension presque indéfinie, se trouve tout à fait concentré dans les mains de quelques insulaires avec l’autre extrémité du globe, dont les orgueilleuses prétentions révoltent tous les autres peuples. La Russie, destinée par son étendue, sa situation, son immense navigation intérieure, à monter au plus haut degré de puissance, et qui, en moins d’un siècle, a pu franchir un si prodigieux intervalle, enveloppe peu à peu la Turquie d’Europe, et s’avançant de tout son poids sur ce rival expirant, est impatiente de s’assurer la libre navigation de la Méditerranée par la mer Noire et le Bosphore. L’Autriche est enfin venue à bout d’occuper Venise, que son ambition convoitait depuis longtemps. Ces deux puissances se trouvent réunies d’intérêts avec la France, l’Espagne et les États d’Italie, pour que les richesses de l’Inde se versent en Europe par la Méditerranée. Une population de plus de cent millions d’Européens doit tourner de ce côté ses regards et ses efforts. L’intérêt général, non pas seulement pour l’Europe, mais pour l’Inde elle-même, veut que les productions indiennes parviennent à l’Europe par la voie la plus directe ; que l’Égypte enfin soit le grand marché où l’Orient et l’Occident viennent faire l’échange des produits respectifs de leur sol et de leur industrie. Il est dans la justice que chaque nation prenne dans le commerce la part plus ou moins avantageuse que lui assigne sa situation naturelle ; et comme, en définitive, la justice est toujours l’intérêt de tous, les nations même les plus séparées de la Méditerranée y trouveront encore leur avantage. Ce grand golfe, peu agité par les tempêtes, ne présente pas ces chances périlleuses qui rendent les transports si dispendieux sur la plus orageuse des mers. Les produits qui sont la matière de ce commerce arriveront plus promptement, plus sûrement et avec moins de frais au marché des échanges et aux marchés de la consommation ; les retours seront plus fréquents, et par conséquent l’industrie sera plus sollicitée et la reproduction plus rapide. Il y aura économie de temps, de travail et de dépense dans chacune des opérations de ce commerce, et dès lors on recueillera, à égalité de frais, plus d’objets consommables. L’Inde, rendue à ses droits naturels, à la jouissance de tous les bienfaits que la nature a voulu prodiguer à son heureux climat, pourra déployer en liberté les ressources inépuisables de son sol et de l’infatigable patience de ses industrieux habitants. Il en résultera pour l’espèce humaine tout entière plus de sources de richesses, plus de moyens de jouir, plus d’occasions de travail, plus d’encouragements à la population. On objectera peut-être que dans les principes mêmes de cette justice universelle qui doit régler les droits des nations, ce vaste marché dont la nature a placé le siège en Égypte, devrait être tenu par les habitants du pays favorisé, et que c’est à eux qu’il appartient de recueillir les avantages de l’heureuse situation dans laquelle le ciel les a fait naître. Mais pour pouvoir jouir de ces avantages, il est d’autres conditions à remplir qui sont hors de leur pouvoir, et ce serait anéantir ce marché que de l’abandonner aux indigènes. Il est évident qu’il n’y a qu’une colonie européenne qui puisse le faire valoir et le rendre profitable au reste du monde. Ainsi que tous les autres arts, le commerce acquiert avec la civilisation des moyens d’activité et de perfectionnement, et les peuples grossiers restent, sous ce rapport comme sous tous les autres, dans un état d’infériorité qu’aucun avantage local ne saurait balancer. Ce n’est pas seulement dans les moyens de navigation que se fait remarquer la supériorité des nations européennes ; c’est surtout dans une multitude de procédés qui augmentent dans une proportion incalculable la puissance du commerce. Le change, qui épargne les frais et les risques du transport des espèces ; les assurances, qui réduisent à des calculs positifs les chances les plus hasardeuses ; le crédit, qui multiplie les capitaux ; l’ordre, de la comptabilité, la tenue des livres, la garantie des transactions, et une foule d’autres méthodes que la haute civilisation de l’Europe a introduites et perfectionnées, ont donné à ses opérations de commerce une marche si assurée, si active et si régulière, que tout autre peuple dépourvu des mêmes secours ne saurait se livrer aux mêmes entreprises. D’ailleurs, les achats dans l’Inde, qui ne se font guère qu’en argent, exigent une grande abondance de ce métal, et nécessitent par conséquent l’emploi des mesures propres à se le procurer à meilleur compte. On peut donc prédire avec assurance que dans un temps plus ou moins prochain, et qui ne saurait être fort éloigné, le commerce des Indes avec les nations occidentales, dégagé des liens et du joug qui l’opprime, reprendra sa marche et sa liberté primitives, et que l’Égypte, alliant à tous ses avantages natifs, les arts et l’industrie européenne, fixera à jamais cet important marché qui, ayant enfin trouvé son assiette naturelle, n’aura plus de nouvelles révolutions à éprouver. Le court irrésistible des choses les pousse toujours tôt ou tard dans la voie la plus conforme aux dispositions de la nature, c’est-à-dire la plus avantageuse peur tous, et les combinaisons privées, en opposition à l’intérêt général, ne peuvent jamais avoir qu’une consistance précaire et des succès passagers. Garnier. *. Lettres sur l’Inde, par le colonel Taylor. 1800.
L’intérêt d’un propriétaire d’action dans les fonds de la Compagnie des Indes n’est pourtant nullement le même que celui du pays dans le gouvernement duquel il a de l’influence par son droit de suffrage. (Voy. liv. V, chap. 1er, sect. 3e) (Note de l’auteur.)
Gouvernement, revenu et commerce de la Compagnie des Indes. — En 1784, avant la publication de la quatrième édition de l’ouvrage d’Adam Smith, tes affaires de la Compagnie des Indes Orientales étaient tombées dans un désordre profond ; de tous côtés on somma les ministres de présenter quelques projets de réforme. C’est pour se conformer au vœu de l’opinion publique que M. Fox présenta le fameux bill sur les Indes, qui avait pour but d’abolir les cours des directeurs et des propriétaires, comme ne remplissant aucun but sérieux dans l’administration, et de charger du gouvernement sept commissaires nommés par le Parlement. Cette proposition produisit une fermentation extraordinaire. La coalition entre lord North et M. Fox avait rendu le ministère excessivement impopulaire, et on profita de cette circonstance pour provoquer contre cette mesure une opposition violente. La Compagnie des Indes fit un appel au public ; elle se plaignit de la violation de ses droits garantis, bien qu’il fût manifeste aux yeux de tout le monde qu’à cause de son incapacité reconnue de donner suite aux stipulations de sa charte, renouvelée en 1781, il appartenait au Parlement de pourvoir aux difficultés par une nouvelle législation. L’opposition représenta la mesure qui attribuait à la législature la nomination des commissaires comme un empiétement sur la prérogative de la couronne ; elle accusa le ministre de vouloir étendre son influence outre mesure, en se saisissant de ce nouveau patronage. Le bill passa à la Chambre des Communes ; mais le mécontentement général et l’opposition avouée du roi le firent rejeter à la Chambre des Lords. Cet événement entraîna la chute du ministère de la coalition. Une nouvelle administration se forma, ayant à sa tête M. Pitt ; et le Parlement ayant été dissous quelque temps après, le nouveau ministère obtint une majorité considérable dans les deux Chambres. Assuré ainsi du concours du Parlement, M. Pitt présenta son bill sur le gouvernement des Indes, qui fut adopté par tous les pouvoirs. Ce bill créa un bureau de contrôle composé de six membres du conseil privé, qui avait pour mission « de surveiller et de contrôler tous les actes et toutes les opérations qui pouvaient en aucune manière avoir rapport au gouvernement civil ou militaire, ou aux revenus des territoires et possessions de la Compagnie des Indes Orientales. » Tout ce qui, dans les communications avec les Indes, avait trait à un des objets mentionnés, devait lui être soumis ; les directeurs étaient tenus de déférer à ses ordres et de n’obéir qu’à ses instructions. Une commission secrète de trois directeurs fut formée, avec laquelle le bureau du contrôle pouvait traiter des affaires qu’il ne jugerait pas à propos de soumettre à la cour des directeurs. Les personnes revenant des Indes étaient obligées, sous des peines sévères, de déclarer l’état de leur fortune, et un tribunal fut installé pour le jugement de ceux qui étaient accusés de concussion dans l’administration des Indes ; il était composé de trois juges pris dans chacune des trois grandes cours : la cour du banc du roi (court of king’s bench), la cour des plaids communs (court of common pleas) et la cour de l’échiquier (court of exchequer) ; puis de cinq membres de la Chambre des Lords et de sept membres de la Chambre des Communes ; ces derniers étaient élus au sort au commencement de chaque session. La haute administration des affaires commerciales restait entre les mains des directeurs. Depuis la création de ce bureau, la direction des affaires a toujours appartenu à son président) qui est de fait le secrétaire d’État pour les Indes. Il est évident que dans ce système d’administration le succès des entreprises doit dépendre du caractère et de la capacité du président. En partageant ainsi, du moins en apparence, la responsabilité entre le bureau du contrôle et la cour des directeurs, on s’exposait naturellement à ce qu’aucun de ces deux corps ne mit dans la répression des abus, ainsi que dans l’amélioration de l’administration, l’énergie qu’il aurait déployée si l’autre n’avait point existé. Le monopole du commerce de la Grande-Bretagne avec les pays à l’est du cap de Bonne-Espérance continuait de rester entre les mains de la Compagnie des Indes, sauf quelques légères modifications introduites depuis l’an 1793 jusqu’en 1813, époque où le commerce des Indes fut ouvert au public. La Compagnie ne devait rester en possession du monopole du commerce avec la Chine que jusqu’en 1834. L’acte de l’année précédente (3 et 4 de Guill. IV, ch. lxxxv), tout en prorogeant la charte jusqu’en 1854, abolit non-seulement ce monopole, mais il ôte également à la Compagnie le caractère originaire d’une association commerciale qu’elle avait gardé jusqu’alors. À partir de ce moment, les fonctions de la Compagnie deviennent essentiellement politiques. Elle continue, d’après le projet développé dans l’acte de M. Pilt, de gouverner les Indes jusqu’au 30 avril 1854, avec l’assistance et sous la surveillance du bureau du contrôle. Les biens meubles et immeubles appartenant à la Compagnie le 22 avril 1834 sont transportés à la couronne ; la gestion au nom de la couronne est réservée à la Compagnie. Cesdits biens demeurent passibles de toutes les obligations déjà existantes, ou qui pourront être contractées par la suite par les autorités compétentes. Les dettes et engagements de la Compagnie restent à la charge de l’Inde. Les dividendes, fixés à 10 1|2 pour 100, seront payables en Angleterre et pris sur les revenus de l’Inde. L’établissement d’un fonds de sécurité est destiné à ce service. Après le mois d’avril 1874, les dividendes pourront être rachetés par le Parlement, à raison de 200 livres sterling pour 100 livres sterling d’actions. Dans le cas où, en 1854, l’administration de l’Inde cesserait d’appartenir à la Compagnie, elle pourra exiger le rachat des dividendes trois ans après en avoir fait la notification. Voici les principales bases de la constitution de la Compagnie, telle qu’elle existe maintenant : 1o Les actions de la Compagnie forment un capital de 6, 000, 000 livres sterling (150, 000, 000 francs). Tout le monde, nationaux et étrangers, hommes et femmes, corporations politiques ou autres*, peuvent en acquérir sans limites. Depuis 1793, les dividendes ont été de 10 1|2 pour 100 ; ils restent ainsi fixés par le dernier acte. 2o Les possesseurs d’actions peuvent, dans les assemblées générales, proposer de nouvelles lois. Ils peuvent, en outre, exercer toute espèce de recherche, d’investigation et de contrôle sur les affaires de la Compagnie ; mais le pouvoir exécutif, en faveur de la plus prompte expédition des affaires, est entièrement réservé à la cour des directeurs. Une assemblée générale doit avoir lieu dans les mois de mars, juin, septembre et décembre de chaque année. Nul ne peut assister à l’assemblée générale s’il n’est possesseur d’actions d’une valeur de 500 livres sterling (12, 500 francs). Nul ne peut voter sur les déterminations à prendre si, dans les douze mois précédents, il n’a pas constamment été en possession d’actions d’une valeur de 4, 000 livres sterling (25, 000 francs), à moins qu’il ne vienne d’acquérir ce nombre d’actions soit par un héritage, soit par un mariage. Les possesseurs d’actions de la valeur de 4, 000 livres sterling ont une voix. 3, 000 livres sterling d’actions donnent droit à 2 voix ; 6, 000 livres sterling à 3 voix ; 46, 000 livres sterling et au-dessus à 4 voix. En 1825, il y avait sur les registres de la Compagnie 2, 003 actionnaires, dont 1, 494 avaient droit à une voix, 392 à 2 voix, 69 à 3 voix, et 48 à 4 voix. Neuf actionnaires justifiant chacun d’une possession de 4, 000 livres sterling d’actions peuvent, dans une occasion particulière, par une demande écrite adressée à la cour des directeurs, demander une assemblée générale ; les directeurs sont tenus de donner suite à une pareille demande dans un délai de dix jours, sinon les propriétaires peuvent convoquer eux-mêmes une pareille assemblée par une note affichée à la Bourse. Dans toutes ces assemblées, les questions sont décidées par la majorité des voix ; en cas d’égalité des votes, la question sera décidée par un vote tiré au sort par le trésorier. Neuf actionnaires peuvent, par écrit, demander le scrutin sur une question, scrutin qui toutefois n’aura lieu que vingt-quatre heures après la clôture de l’assemblée générale. 3o La cour des directeurs se compose de vingt-quatre membres choisis parmi les actionnaires ; chacun d’eux devra avoir pour 2, 000 livres sterling d’actions, et ne pourra, après son élection, rester en fonctions que s’il a gardé ses actions. Six d’entre les directeurs sont choisis, le second mercredi du mois d’avril de chaque année, {tour entrer en fonctions pendant les quatre années suivantes, eu remplacement de six autres dont les fonctions expirent. Après un intervalle de 42 mois, ceux que leur tour aura fait sortir pourront être réélus pour les quatre années suivantes. Autrefois, quiconque avait été au service de la Compagnie, soit civil, soit militaire, ne pouvait être élu directeur, s’il n’avait passé au moins deux ans en Angleterre après avoir quitté le service ; cette condition n’existe plus aujourd’hui, et maintenant tous les serviteurs civils ou militaires de la Compagnie des Indes, en supposant qu’ils aient les qualités requises pour être éligibles, sont aptes à être élus, immédiatement après leur retour en Angleterre, excepté dans le cas où leurs comptes avec la Compagnie ne seraient pas réglés ; alors ils ne peuvent être élus que deux ans après leur retour, à moins que leurs comptes ne soient réglés auparavant. (3 et 4, Guill. IV, ch. lxxxv, sect. 28.) Les directeurs choisissent parmi eux un président et un président-délégué (deputy-chairman). Ils sont obligés, par un statut additionnel, de se réunir au moins une fois par semaine ; mais ils se réunissent encore plus souvent quand l’occasion l’exige. Treize membres sont nécessaires pour se constituer en cour. Les déterminations sont prises à la majorité des voix. Dans les cas douteux, un avis tiré au sort par le trésorier décide la question. Dans toutes les questions importantes, la cour se prononce par un vote au scrutin. Les officiers de la Compagnie, à l’intérieur et à l’extérieur, reçoivent leurs commissions immédiatement de la cour ; ils lui rendent compte de la manière dont ils ont exécuté les ordres qui leur ont été donnés. Les affaires sont toutefois réglées de manière à ce que chaque membre de la cour ait son influence particulière et directe. 4o Les pouvoirs principaux de la cour des directeurs résident dans le comité secret qui forme une espèce de cabinet ou conseil privé. Toutes les communications d’une nature confidentielle et délicate, entre le bureau du contrôle et la Compagnie, sont soumises, en première instance du moins, aux délibérations du comité, et les ordres du bureau, dans les affaires politiques, peuvent être directement transmis aux Indes, sans avoir été préalablement vus par les autres directeurs. Le comité secret reçoit ses pouvoirs de la cour des directeurs ; ses membres prêtent serment de garder le secret. Mac Culloch. *. Sont exceptés le gouverneur et la corporation de la banque d’Angleterre.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

