Livre V. — Du revenu du souverain ou de la république
Section première. — Des dépenses qu’exige la défense commune1.
Le premier des devoirs du Souverain, celui de protéger la société contre la violence et l’invasion d’autres sociétés indépendantes, ne peut se remplir qu’à l’aide d’une force militaire ; mais, dans les différents états de la société, dans ses différentes périodes d’avancement, la dépense à faire tant pour préparer cette force militaire, en temps de paix, que pour l’employer en temps de guerre, se trouve être très-différente.
Chez les peuples chasseurs, ce qui est le premier degré et le plus informe de l’état social, tel que nous le trouvons parmi les naturels de l’Amérique septentrionale, tout homme est guerrier aussi bien que chasseur. Quand il va à la guerre ou pour défendre sa tribu, ou pour la venger des injures qu’elle a reçues de quelque autre tribu, il subsiste de son travail, comme quand il vit chez lui. Sa société, car dans cet état de choses il n’y a proprement ni souverain ni république, sa société n’a aucune dépense à faire soit pour le disposer à se rendre au champ de bataille, soit pour l’entretenir quand il y est.
Chez les peuples pasteurs, ce qui est un état de société plus avancé, tel que nous le voyons chez les Tartares et les Arabes, tout homme est de même guerrier. Ces nations, pour l’ordinaire, n’ont point d’habitations fixes, mais vivent sous des tentes et dans des espèces de chariots couverts qui se transportent aisément d’un lieu dans un autre. La tribu tout entière ou la nation change de situation selon les différentes saisons de l’année ou d’après d’autres circonstances. Quand ses troupeaux ont consommé le pâturage d’une partie du pays, elle les mène à une autre, et de là à une troisième. Dans le temps de la sécheresse, elle descend sur le bord des rivières ; dans les temps humides, elle gagne les hauteurs. Quand une telle nation s’en va à la guerre, les guerriers ne laissent pas leurs troupeaux à la garde trop faible de leurs vieillards, de leurs femmes et de leurs enfants ; et d’un autre côté, les vieillards, les femmes et les enfants ne voudraient pas rester en arrière sans défense ai moyen de subsister. D’ailleurs, toute la nation, habituée à une vie errante, même en temps de paix, se met aisément en campagne en temps de guerre. Soit qu’elle marche comme armée, soit qu’elle chemine comme troupe de pasteurs, le genre de vie est à peu près le même, quoique l’objet qu’elle se propose soit très-différent. Ainsi ils vont tous ensemble à la guerre, et chacun fait du mieux qu’il peut. Chez les Tartares, on a vu souvent les femmes elles-mêmes se mêler à la bataille. S’ils sont victorieux, tout ce qui appartient à la tribu ennemie est le prix de la victoire ; mais s’ils sont vaincus, tout est perdu ; non-seulement les troupeaux, mais même les femmes et les enfants deviennent la proie du vainqueur. La plus grande partie même de ceux qui survivent à leur défaite sont obligés de se soumettre à lui pour pouvoir subsister. Le reste, pour l’ordinaire, se dissipe et se disperse dans le désert.
La vie ordinaire d’un Tartare ou d’un Arabe, ses exercices accoutumés, le préparent à la guerre. Les passe-temps habituels de gens qui vivent en plein air sont de s’exercer à la course et à la lutte, de jouer du bâton, de lancer le javelot, de tirer de l’arc, et tous ces jeux sont des images de la guerre. Aujourd’hui, lorsqu’un Arabe ou un Tartare va en guerre, il subsiste de ses troupeaux qu’il mène avec lui, tout comme il fait en temps de paix. Son chef ou souverain, car ces nations ont toutes leur chef ou leur souverain, n’a aucune espèce de dépense à faire pour le disposer à se rendre au champ de bataille, et quand il y est rendu, l’espoir du pillage est la seule paie qu’il lui faut, et il n’en attend pas d’autre.
Une armée de chasseurs ne peut guère excéder deux ou trois cents hommes. La subsistance précaire qu’offre la chasse ne permettrait guère à un plus grand nombre de rester assemblés pendant un temps un peu long. Une armée de pasteurs, au contraire, peut quelquefois monter à deux ou trois mille hommes. Tant que rien n’arrête leurs progrès, ils peuvent aller d’un canton dont ils ont consommé l’herbe à un autre qui se trouve intact. Il semble qu’il n’y ait presque pas de bornes au nombre d’hommes qui peuvent ainsi marcher ensemble. Une nation de chasseurs ne peut jamais être redoutable pour les nations civilisées de son voisinage. Une nation de pasteurs peut l’être. Il n’y a rien de plus misérable qu’une guerre contre les Indiens dans l’Amérique septentrionale ; il n’y a au contraire rien de plus terrible qu’une invasion de Tartares, telle qu’il en est souvent arrivé en Asie. L’expérience de tous les temps a vérifié l’opinion de Thucydide, que l’Europe et l’Asie ensemble ne pourraient résister aux Scythes réunis. Les habitants de ces plaines immenses, mais ouvertes de toutes parts, qui composent la Scythie ou la Tartarie, se sont souvent unis sous le commandement du chef de quelque horde ou tribu conquérante, et cette union a toujours été signalée par la ruine et la dévastation de l’Asie. Les naturels des déserts inhabitables de l’Arabie, cette autre grande nation de pasteurs, ne se sont jamais réunis qu’une fois, sous Mahomet et ses successeurs immédiats. Leur union, qui fut plutôt l’effet de l’enthousiasme religieux que celui de la conquête, a été signalée de la même manière. Si les peuples chasseurs de l’Amérique deviennent jamais peuples pasteurs, leur voisinage sera beaucoup plus dangereux pour les colonies européennes qu’il ne l’est à présent.
Dans un état de société encore plus avancé, chez les nations agricoles, qui n’ont que peu de commerce étranger, et qui ont, pour tout produit de manufacture, ces ouvrages grossiers et ces ustensiles de ménage que chaque famille fait elle-même pour son usage particulier, tout homme est aussi ou guerrier, ou tout prêt à le devenir. Ceux qui vivent de la culture des terres passent, en général, tout le jour en plein air et exposés à toutes les injures du temps. La dureté de leur genre de vie habituel les dispose aux fatigues de la guerre, avec lesquelles quelques-uns de leurs travaux ont une grande analogie. Le travail journalier d’un homme qui creuse la terre le prépare à travailler à une tranchée, et il saura fortifier un camp, comme il sait enclore le champ qu’il cultive. Les passe-temps ordinaires de ces cultivateurs sont les mêmes que ceux des pasteurs, et sont pareillement des images de la guerre ; mais comme les cultivateurs n’ont pas autant de loisir que les pasteurs, ils ne sont pas aussi souvent livrés à ces exercices. Ce sont bien des soldats, mais ce ne sont pas des soldats tout à fait aussi exercés. Tels qu’ils sont cependant, il est rare qu’ils coûtent aucune dépense au souverain ou à la république, quand il s’agit de les mettre en campagne.
L’agriculture, même dans son état le plus grossier et le plus informe, suppose un établissement, une sorte d’habitation fixe qu’on ne peut quitter sans essuyer une grande perte. Aussi, quand une nation de simples agriculteurs marche à la guerre, la totalité du peuple ne peut se mettre en campagne à la fois ; au moins faut-il que les vieillards, les femmes et les enfants restent au pays pour garder la maison. Mais tous les hommes en âge de porter les armes peuvent partir pour l’armée, et c’est ainsi qu’en ont souvent usé de petites peuplades de ce genre. Dans toute nation, les hommes en âge de porter les armes sont supposés former environ le quart ou le cinquième de tout le peuple. D’ailleurs, si la campagne commence après le temps des semailles et finit avant la moisson, le laboureur et ses principaux ouvriers peuvent quitter la ferme sans beaucoup de dommage. Celui-ci partira dans la confiance que les vieillards, les femmes et les enfants pourront bien suffire aux travaux à faire dans l’intervalle. Il ne se refusera donc pas à servir sans paie pendant une courte campagne, et très-souvent il n’en coûte pas plus au souverain ou à la république pour l’entretenir à l’armée que pour le préparer à s’y rendre. C’est de cette manière, à ce qu’il semble, que servirent les citoyens de tous les différents États de l’ancienne Grèce, jusqu’après la seconde guerre de Perse, et les Péloponésiens jusqu’après la guerre du Péloponèse. Thucydide observe qu’en général ces derniers quittaient la campagne pendant l’été, et retournaient chez eux pour faire la moisson. Le peuple romain, sous ses rois et pendant les premiers âges de la république, servit de la même manière. Ce ne fut qu’à l’époque du siège de Véïes2 que ceux qui restaient dans le pays commencèrent à contribuer à l’entretien de ceux qui étaient allés à la guerre. Dans les monarchies de l’Europe, qui furent fondées sur les ruines de l’empire romain, tant avant l’époque de ce qui s’appelle proprement L’établissement du gouvernement féodal, que quelque temps après, les grands seigneurs, avec tous ceux qui étaient immédiatement sous leur dépendance, avaient coutume de servir la couronne à leurs propres frais. Au camp, tout comme chez eux, ils vivaient de leurs revenus personnels, et non d’aucune paie ou solde qu’ils reçussent du roi pour cet objet.
Dans un état de société plus avancé, deux différentes causes ont contribué à rendre absolument impossible, pour ceux qui prenaient les armes, de s’entretenir à leurs frais. Ces deux causes sont le progrès des manufactures et les perfectionnements qui s’introduisirent dans l’art de la guerre.
Quand même ce serait un laboureur qui serait employé dans une expédition, pourvu qu’elle commence après les semailles et qu’elle finisse avant la moisson, l’interruption de ses occupations ne lui causera pas toujours une diminution considérable de revenu. La plus grande partie de l’ouvrage qui reste à faire s’achève par la nature seule, sans qu’il ait besoin d’y mettre la main. Mais du moment qu’un artisan, un forgeron, un charpentier, un tisserand, par exemple, quitte son atelier, la source unique de son revenu est totalement arrêtée. La nature ne travaille pas pour lui ; il faut qu’il fasse tout par ses mains. Ainsi, quand il prend les armes pour la défense de l’État, n’ayant aucun revenu pour se soutenir, il faut bien qu’il soit entretenu aux frais de l’État. Or, dans un pays où une grande partie des habitants sont artisans et manufacturiers, c’est nécessairement de ces classes qu’est tirée une grande partie des gens qui portent les armes et, par conséquent, il est indispensable que l’État les entretienne pendant tout le temps qu’ils sont employés à son service.
D’un autre côté, quand l’art de la guerre est devenu, par degrés, une science difficile et compliquée ; quand le sort des armes n’a plus été déterminé, comme dans les premiers temps, par une seule bataille ou plutôt une mêlée sans règle et sans ordre ; mais quand une guerre vint à se prolonger pendant plusieurs campagnes, chacune desquelles durait la plus grande partie de l’année, alors ce fut partout une nécessité absolue que l’État entretînt ceux qui s’armaient pour sa défense, au moins pendant le temps qu’ils étaient employés à ce service. Quelle que pût être, en temps de paix, l’occupation de ceux qui faisaient la guerre, un service si long et si dispendieux eût été pour eux une charge infiniment trop lourde. Aussi, après la seconde guerre de Perse, les armées d’Athènes semblent avoir été composées, en général, de troupes mercenaires, dont partie, à la vérité, étaient des citoyens, mais partie aussi des étrangers, et tous également soldés et défrayés par l’État. Depuis le siège de Véïes, les armées romaines reçurent une paie pour leur service pendant le temps qu’elles restaient sous les drapeaux. Dans les gouvernements soumis aux lois féodales, le service militaire, tant des grands seigneurs que de leurs vassaux immédiats, fut, après un certain espace de temps, changé partout en une contribution pécuniaire destinée à l’entretien de ceux qui servaient à leur place.
Le nombre de ceux qui peuvent aller à la guerre relativement à la population totale est nécessairement beaucoup moindre dans un État civilisé que dans une société encore informe. Dans une société civilisée, les soldats étant entretenus en entier par le travail de ceux qui ne sont pas soldats, le nombre des premiers ne peut jamais aller au-delà de ce que les autres sont en état d’entretenir, en outre de ce qu’ils sont encore obligés de faire pour fournir tant à leur entretien qu’à celui des autres officiers civils, convenablement à ce qu’exige la condition de chacun d’eux. Dans les petits États agricoles de l’ancienne Grèce, un quart, dit-on, ou un cinquième de toute la nation se regardaient comme soldats, et prenaient les armes dans l’occasion. Chez les peuples civilisés de l’Europe moderne, on calcule généralement qu’on ne saurait employer comme soldats plus du centième des habitants, sans ruiner le pays par la dépense qu’entraîne leur service3.
Chez les peuples anciens, la dépense de préparer le soldat à faire la guerre ne paraît être devenue un objet considérable que longtemps après l’époque où la dépense de son entretien, pendant son service, fut tombée entièrement à la charge de l’État. Dans toutes les différentes républiques de l’ancienne Grèce, l’apprentissage des exercices militaires était une partie indispensable de cette éducation à laquelle était obligé tout citoyen libre. Il y avait, à ce qu’il semble, dans chaque ville un lieu public où, sous la protection des magistrats, différents maîtres enseignaient aux jeunes gens ces exercices. Toute la dépense qu’un État de la Grèce ait jamais eu à faire pour préparer ses citoyens à la guerre paraît avoir consisté dans cette simple institution. Les exercices du Champ-de-Mars remplissaient, à Rome, le même objet que ceux du gymnase dans l’ancienne Grèce. Sous l’empire des lois féodales, le grand nombre d’ordonnances publiques portant que les habitants de chaque canton s’exerceront dans la pratique de tirer de l’arc, ainsi que dans plusieurs autres exercices militaires, eurent en vue le même avantage, mais ne paraissent pas avoir eu le même succès. Soit défaut d’intérêt de la part des officiers chargés de l’exécution de ces ordonnances, soit quelque autre cause, il semble qu’elles ont été partout négligées ; et à mesure des progrès de ces gouvernements, on voit partout les exercices militaires tomber insensiblement en désuétude parmi le peuple.
Dans les anciennes républiques de la Grèce et de Rome, pendant toute la durée de leur existence, et sous les gouvernements féodaux, longtemps après leur premier établissement, le métier de soldat ne fut pas un métier distinct et séparé qui constituât la seule ou la principale occupation d’une classe particulière de citoyens. Tout sujet de l’État, quelque pût être le métier ou l’occupation ordinaire dont il tirait sa subsistance, se regardait aussi, en toutes circonstances, comme soldat et comme obligé à en faire le métier dans les occasions extraordinaires.
Cependant, l’art de la guerre étant, sans contredit, le plus noble de tous4, devient naturellement, à mesure de l’avancement de la société, l’un des arts les plus compliqués. Les progrès de la mécanique, aussi bien que celui d’autres arts avec lesquels il a une liaison nécessaire, déterminent le degré de perfection auquel il est susceptible d’être porté à une époque quelconque ; mais, pour qu’il atteigne jusqu’à ce point, il est indispensable qu’il devienne la seule ou la principale occupation d’une classe particulière de citoyens, et la division du travail n’est pas moins nécessaire au perfectionnement de cet art qu’à celui de tout autre. Dans les autres arts, la division du travail est l’effet naturel de l’intelligence de chaque individu, qui lui montre plus d’avantages à se borner à un métier particulier qu’à en exercer plusieurs ; mais c’est la prudence de l’État qui seule peut faire du métier de soldat un métier particulier, distinct et séparé de tous les autres. Un simple citoyen qui, en temps de paix et sans recevoir de l’État aucun encouragement, passerait en exercices militaires la plus grande partie de sa journée, pourrait sans doute se perfectionner beaucoup en ce genre et se procurer un divertissement très-noble ; mais à coup sûr ce ne serait pas un moyen de faire ses affaires. Si c’est pour lui une voie à l’avancement et à la fortune que de consacrer à cette occupation une grande partie de son temps, ce ne peut être que par l’effet de la sagesse de l’État ; et cette sagesse, les États ne l’ont pas toujours eue, même quand ils se sont vus dans une situation où la conservation de leur existence exigeait qu’ils l’eussent5.
Un pasteur de troupeaux a beaucoup de moments de loisir ; un cultivateur, dans l’état informe de la culture, en a quelques-uns ; un artisan ou ouvrier de manufacture n’en a pas du tout. Le premier peut, sans se faire tort, consacrer une grande partie de son temps à des exercices militaires ; le second peut y donner quelques heures ; mais le dernier ne peut pas employer ainsi un seul de ses moments sans éprouver quelque perte, et le soin de son intérêt personnel le conduit naturellement à abandonner tout à fait ces exercices. Les progrès de l’art du labourage, qui nécessairement viennent à la suite de ceux des autres arts et des manufactures) laissent bientôt au laboureur aussi peu de moments de loisir qu’à l’artisan. Les exercices militaires finissent par être tout aussi négligés par les habitants des campagnes que par ceux des villes, et la masse du peuple perd tout à fait le caractère guerrier. En même temps, cette richesse qui est toujours la suite du progrès des manufactures et de l’agriculture et qui, dans la réalité, n’est autre chose que le produit accumulé de ces arts perfectionnés, appelle l’invasion des peuples voisins. Une nation industrieuse et, par conséquent, riche, est celle de toutes les nations qui doit le plus s’attendre à se voir attaquer ; et si l’État ne prend pas quelques mesures nouvelles pour la défense publique, les habitudes naturelles du peuple le rendent absolument incapable de se défendre lui-même.
Dans cet état de choses, il n’y a, à ce qu’il me semble, que deux méthodes pour que l’État puisse pourvoir, d’une manière convenable, à la défense publique.
Il peut, en premier lieu, au moyen d’une police très-rigoureuse, malgré la pente de l’intérêt, du caractère et des inclinations du peuple, maintenir par force la pratique des exercices militaires, et obliger, ou tous les citoyens en âge de porter les armes, ou un nombre quelconque d’entre eux, à joindre à un certain point le métier de soldat à tout autre métier ou profession qu’ils se trouveront avoir embrassée.
Ou bien, en second lieu, en entretenant et occupant constamment à la pratique des exercices militaires un certain nombre de citoyens, il peut faire du métier de soldat un métier particulier, séparé et distinct de tous les autres.
Si l’État a recours au premier de ces deux expédients, on dit que sa force militaire consiste dans ses milices ; s’il a recours au second, qu’elle consiste dans des troupes réglées. La pratique des exercices militaires est la seule ou la principale occupation des troupes réglées, et l’entretien ou la paie que leur fournit l’État est le fonds principal et ordinaire de leur subsistance. La pratique des exercices militaires n’est que l’occupation accidentelle des soldats de milices, et c’est d’une autre occupation qu’ils tirent le fonds principal et ordinaire de leur subsistance. Dans les milices, le caractère d’artisan, d’ouvrier ou de laboureur l’emporte sur celui de soldat ; dans les troupes réglées, le caractère de soldat l’emporte sur tout autre ; et c’est dans cette distinction que consiste, à ce qu’il semble, la différence essentielle de ces deux espèces de force militaire.
Il y a eu des milices de plusieurs sortes. Dans quelques pays, les citoyens destinés à la défense de l’État ont été seulement, à ce qu’il paraît, exercés, mais sans être, si je puis parler ainsi, enrégimentés, c’est-à-dire sans être divisés en corps de troupes distincts et séparés, ayant chacun ses propres officiers permanents, sous lesquels ils fissent leurs exercices. Dans les anciennes républiques de la Grèce et dans celle de Rome, à ce qu’il semble, tant que chaque citoyen restait dans ses foyers, il pratiquait ses exercices ou séparément et indépendamment de personne, ou avec ceux de ses égaux auxquels il lui plaisait de se réunir ; mais il n’était attaché à aucun corps particulier de troupes jusqu’au moment où on l’appelait pour se ranger sous les drapeaux. Dans d’autres pays, les milices ont été non-seulement exercées, mais encore enrégimentées. En Angleterre, en Suisse et, je crois, dans tous les autres pays de l’Europe moderne, où l’on a établi quelque force militaire imparfaite de ce genre, tout homme de milice est, même en temps de paix, attaché à un corps particulier de troupes qui a ses propres officiers permanents sous lesquels il remplit ses exercices.
Avant l’invention de l’arme à feu, la supériorité était du côté de l’armée dans laquelle chaque soldat individuellement avait le plus d’habileté et de dextérité dans l’usage de ses armes. La force et l’agilité du corps étaient de la plus grande importance, et décidaient ordinairement du sort des batailles ; mais cette habileté et cette dextérité dans l’usage des armes ne pouvaient s’acquérir que comme on les acquiert aujourd’hui dans l’escrime, en pratiquant, non en grands corps de troupes, mais individuellement et séparément, dans une école particulière, sous un maître particulier, ou bien avec quelques égaux et quelques camarades. Depuis l’invention des armes à feu, la force et l’agilité du corps, et même une dextérité et une agilité extraordinaires dans l’usage des armes, sont d’une moindre utilité, quoiqu’il s’en faille de beaucoup cependant qu’on doive les compter pour rien. Par la nature de l’arme, si le maladroit n’est nullement au niveau de l’homme habile, il s’en trouve toutefois moins éloigné qu’il ne l’était jadis. On suppose que toute l’habileté et toute la dextérité nécessaires pour l’usage de cette arme peuvent s’acquérir assez bien en s’exerçant par grands corps de troupes.
La régularité, l’ordre et la prompte obéissance au commandement sont, dans les armées modernes, des qualités d’une plus grande importance pour décider du sort des batailles, que l’habileté et la dextérité du soldat au maniement de ses armes6. Mais le fracas et la fumée des armées à feu, cette mort invisible à laquelle tout homme se sent exposé aussitôt qu’il arrive à la portée du canon, et longtemps avant qu’on puisse bien dire que la bataille est engagée, doivent rendre extrêmement difficile de maintenir à un certain point, même dès le commencement de nos batailles modernes, cette régularité, cet ordre et cette prompte obéissance. Dans les batailles anciennes, il n’y avait pas d’autre grand bruit que les cris des combattants ; il n’y avait pas de fumée, point de ces coups invisibles qui portent la mort ou les blessures. Tout homme, jusqu’au moment où quelque arme mortelle venait à l’approcher, voyait clairement qu’il n’avait rien auprès de lui qui menaçât sa vie. Dans cet état de choses, et avec des troupes qui avaient quelque confiance dans leur habileté et leur adresse à manier leurs armes, il devait être infiniment moins difficile de maintenir un certain degré d’ordre et de régularité, non-seulement dans le commencement, mais même dans tout le cours de ces batailles anciennes, et jusqu’à ce que l’une des deux armées fût en pleine déroute. Mais l’habitude de cette régularité, de cet ordre et de cette prompte obéissance au commandement est une chose qui ne peut s’acquérir que par des soldats exercés en grands corps de troupes.
Toutefois des milices, de quelque manière qu’elles soient exercées ou disciplinées, seront toujours très-inférieures à des troupes réglées et bien disciplinées.
Des soldats qui ne sont exercés qu’une fois par semaine, ou une fois par mois, ne peuvent jamais être aussi experts au maniement des armes que ceux qui sont exercés tous les jours ou tous les deux jours ; et quoique cette circonstance ne soit pas, dans nos temps modernes, d’une aussi grande importance qu’elle l’était dans les temps anciens, cependant la supériorité bien reconnue des troupes prussiennes, qui provient en très-grande partie, dit-on, d’une habileté supérieure dans leurs exercices, est bien une preuve qu’aujourd’hui même ce point est d’une grande utilité.
Des soldats qui ne sont tenus d’obéir à leur officier qu’une fois par mois ou par semaine, et qui, dans tout le reste du temps, ont la liberté de faire ce qui leur convient, sans avoir aucun compte à lui rendre, ne peuvent jamais être aussi contenus par sa présence, aussi bien disposés à une prompte obéissance, que ceux dont la conduite et la manière de vivre sont habituellement réglées par lui, et qui tous les jours de leur vie ne peuvent se lever ni se coucher, ou du moins se retirer dans leurs quartiers, que d’après ses ordres. Dans ce qui s’appelle la discipline ou l’habitude de la prompte obéissance, des milices doivent toujours être encore plus au-dessous des troupes réglées, qu’elles ne le seront dans ce qui s’appelle l’exercice ou l’usage et le maniement des armes. Or, dans la guerre moderne, l’habitude d’obéir au premier signal est d’une bien autre importance qu’une grande supériorité dans le maniement des armes.
Ces milices qui, comme celles des Arabes ou des Tartares, vont à la guerre sous les mêmes chefs auxquels elles sont accoutumées à obéir pendant la paix, sont sans comparaison les meilleures de toutes. Par leur respect envers leurs officiers, leur habitude d’obéir au premier mot, elles approchent le plus des troupes réglées. La milice des montagnards avait quelques avantages de la même espèce, quand elle servait sous ses propres chefs. Cependant, comme les montagnards n’étaient pas des pasteurs errants, mais des pasteurs stationnaires, qu’ils avaient des demeures fixes et n’étaient pas, en temps de paix, accoutumés à suivre leurs chefs d’un endroit à un autre, aussi dans les temps de guerre ils étaient moins disposés à les suivre à des distances considérables ou à rester pendant longtemps de suite sous les armes. Quand ils avaient fait quelque butin, ils étaient fort empressés de retourner chez eux, et l’autorité du chef était rarement suffisante pour les retenir. Sous le rapport de l’obéissance, ils ont toujours été fort inférieurs à ce qu’on nous rapporte des Tartares et des Arabes. De plus, comme les montagnards, au moyen de leur vie sédentaire, passaient une moindre partie de leur temps en plein air, ils étaient aussi moins accoutumés aux exercices militaires, et moins experts au maniement de leurs armes, que ne le sont, dit-on, les Arabes et les Tartares.
Il faut observer néanmoins que des milices, de quelque espèce qu’elles soient, qui ont servi sous les drapeaux pendant plusieurs campagnes successives, deviennent sous tous les rapports de vraies troupes réglées. Les soldats sont exercés chaque jour à l’usage des armes, et étant constamment sous le commandement de leurs officiers, ils sont habitués à cette prompte obéissance qui a lieu dans une armée toujours sur pied ; peu importe ce qu’ils étaient avant de prendre les armes. Après avoir fait quelques campagnes, ils acquièrent nécessairement le caractère de troupes de lignes. Si la guerre d’Amérique venait à traîner encore pendant une autre campagne, les milices américaines deviendraient, à tous égards, égales à ces troupes réglées qui, dans la dernière guerre, ne se montrèrent pas, pour le moins, inférieures en valeur aux vétérans les plus aguerris de la France et de l’Espagne.
Cette distinction une fois bien entendue, on trouvera que l’histoire de tous les siècles atteste la supériorité irrésistible qu’une armée de troupes réglées bien disciplinée a sur des milices.
Une des premières armées de troupes réglées dont nous ayons un rapport un peu clair dans des histoires revêtues de quelque authenticité, c’est celle de Philippe de Macédoine. Ses guerres fréquentes contre les Thraces, les Illyriens, les Thessaliens et quelques-unes des villes grecques du voisinage de la Macédoine, formèrent par degrés ses troupes (qui vraisemblablement n’étaient dans le commencement que des milices) à l’exactitude de discipline des troupes réglées. Quand il fut en paix, ce qui ne lui arriva que rarement et jamais pour longtemps de suite, il eut bien soin de ne pas licencier cette armée. Elle vainquit et subjugua, après avoir essuyé, à la vérité, une longue et vive résistance, ces milices si braves et si bien exercées des principales républiques de la Grèce, et ensuite avec très-peu d’efforts les milices efféminées et mal exercées du vaste empire des Perses7. La chute des républiques de la Grèce et l’empire des Perses fut l’effet de la supériorité irrésistible d’une armée de troupes réglées sur toute espèce de milices. C’est la première des grandes révolutions arrivées dans les affaires humaines, dont l’histoire nous ait conservé quelque compte clair et circonstancié.
La seconde est la chute de Carthage et l’élévation de Rome, qui en fut la conséquence. On peut très-bien expliquer par la même cause toutes les variations de fortune que subirent ces deux républiques.
Depuis la fin de la première guerre punique jusqu’au commencement de la seconde, les armées de Carthage furent continuellement sous les armes, et employées sous trois grands généraux qui se succédèrent dans le commandement : Hamilcar, Asdrubal son gendre, et Annibal son fils. Le premier s’en servit pour punir la révolte des esclaves, ensuite pour subjuguer les nations de l’Afrique qui avaient secoué le joug, et enfin pour conquérir le vaste royaume d’Espagne. L’armée qu’Annibal conduisit d’Espagne en Italie avait dû nécessairement, pendant ces différentes guerres, se former par degrés à la discipline exacte d’une armée de ligne. En même temps, les Romains, sans avoir été absolument toujours en paix, n’avaient cependant été engagés, dans cette période, dans aucune guerre d’une bien grande importance, et l’on convient généralement que leur discipline militaire était extrêmement relâchée. Les armées romaines qu’Annibal eut en face à la Trébie, à Trasimène et à Cannes, étaient des milices opposées à des troupes réglées ; il est vraisemblable que cette circonstance contribua plus que toute autre à décider du sort de ces batailles8.
L’armée de troupes réglées qu’Annibal laissa derrière lui en Espagne eut la même supériorité sur les milices que les Romains envoyèrent contre elle, et dans un espace de peu d’années, sous le commandement de son frère, le jeune Asdrubal, elle les chassa presque entièrement de cette contrée.
Annibal fut mal secouru par son pays. Les milices romaines, étant continuellement sous les armes, devinrent, dans le cours de la guerre, des troupes réglées bien disciplinées et bien exercées, et la supériorité d’Annibal devint de jour en jour moins forte. Asdrubal jugea nécessaire de conduire au secours de son beau-frère, en Italie, toute ou presque toute l’armée de troupes réglées qu’il commandait en Espagne. On dit que, dans cette marche, il fut égaré par ses guides ; il se vit surpris et attaqué dans un pays qu’il ne connaissait pas, par une autre armée de troupes réglées, à tous égards égale ou supérieure à la sienne, et il fut entièrement défait.
Quand Asdrubal eut quitté l’Espagne, le grand Scipion ne trouva rien qu’on pût lui opposer que des milices inférieures aux siennes. Il défit et subjugua ces milices et, dans le cours de la guerre, celles qu’il commandait devinrent nécessairement des troupes réglées bien exercées et bien disciplinées. Ces troupes réglées furent ensuite menées en Afrique, où elles n’eurent en face que des milices. Pour défendre Carthage, il devint indispensable de rappeler les troupes réglées que commandait Annibal. On joignit à ces troupes les milices africaines, souvent battues et découragées par leurs fréquentes défaites, et celles-ci composaient, à la bataille de Zama, la plus grande partie de l’armée d’Annibal. L’événement de cette journée décida des destinées de ces deux républiques rivales.
Depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu’à la chute de la république romaine, les armées de Rome furent, sous tous les rapports, des armées de troupes réglées. L’armée de Macédoine, ainsi composée de troupes réglées, ne laissa pas que de leur résister. Rome, au faîte même de sa grandeur, eut besoin de deux grandes guerres et de trois grandes batailles pour subjuguer ce petit royaume, dont la conquête eût vraisemblablement été encore bien plus difficile sans la lâcheté de son dernier roi. Les milices de toutes les nations civilisées de l’ancien monde, de la Grèce, de la Syrie et de l’Égypte, n’opposèrent aux troupes romaines qu’une faible résistance. Les milices de quelques nations barbares se défendirent beaucoup mieux. Les milices scythes ou tartares, que Mithridate tira des contrées situées au nord du Pont-Euxin et de la mer Caspienne, furent les ennemis les plus formidables que les Romains aient eus en face depuis la seconde guerre punique. Les milices des Parthes et des Germains furent aussi toujours des forces respectables, et dans plusieurs circonstances elles remportèrent sur les armées romaines des avantages très-considérables. Toutefois, en général, quand les armées romaines étaient bien commandées, elles paraissent avoir été très-supérieures ; et si les Romains ne poursuivirent pas la conquête définitive de la Germanie et du royaume des Parthes, ce fut probablement parce qu’ils jugèrent que ce n’était pas la peine d’ajouter ces deux contrées barbares à un empire déjà trop étendu. Les anciens Parthes semblent avoir été un peuple d’extraction scythe ou tartare, et avoir toujours conservé en grande partie les mœurs de leurs ancêtres. Les anciens Germains étaient, comme les Scythes ou les Tartares, une nation de pasteurs errants qui marchaient à la guerre sous les mêmes chefs qu’ils étaient accoutumés à suivre dans la paix. Leurs milices étaient absolument de la même espèce que celles des Scythes ou Tartares, desquels aussi ils étaient vraisemblablement descendus.
Plusieurs causes différentes contribuèrent à relâcher la discipline des armées romaines. Une de ces causes fut peut-être son extrême sévérité. Dans les jours de leur grandeur, lorsque les Romains ne virent plus aucun ennemi capable de leur résister, ils mirent de côté leur armure pesante comme un fardeau inutile à porter, et ils négligèrent leurs pénibles exercices, comme des fatigues qu’il n’était pas nécessaire d’endurer. D’ailleurs, sous les empereurs, les troupes réglées des Romains, particulièrement celles qui gardaient les frontières de la Germanie et de la Pannonie, devinrent redoutables pour leurs maîtres, contre lesquels elles mettaient souvent en opposition leurs propres généraux. Dans la vue de les rendre moins formidables, Dioclétien, suivant quelques auteurs, Constantin, suivant d’autres, commença le premier à les retirer de la frontière où elles avaient toujours été auparavant campées en grands corps, chacun en général de deux ou trois légions, et il les dispersa par petits corps dans les différentes villes des provinces, d’où on ne les fit jamais sortir que lorsqu’il devint nécessaire de repousser une invasion, Des soldats en petit corps de troupes, mis en quartiers dans des villes de commerce et de manufactures, et qui quittaient rarement leurs quartiers, devinrent eux-mêmes des artisans, des marchands et des ouvriers de manufacture. Le caractère civil finit par l’emporter sur le caractère militaire, et insensiblement les troupes réglées de l’empire romain dégénérèrent en milices corrompues, négligées et sans discipline, incapables de résister aux attaques de ces milices de Scythes et de Germains qui, bientôt après, envahirent l’empire d’Occident. Ce ne fut qu’en prenant à leur solde les milices de quelques-unes de ces nations pour les opposer à celles des autres, que les empereurs purent venir à bout de se défendre quelque temps. La chute de l’empire d’Occident est la troisième des grandes révolutions dans l’histoire du genre humain, dont les annales anciennes nous aient conservé quelque récit positif et circonstancié. Cette révolution fut opérée par la supériorité décidée que les milices d’une nation barbare ont sur celles d’une nation civilisée, que les milices d’un peuple pasteur ont sur celles d’un peuple de laboureurs, d’artisans et de manufacturiers. Les victoires remportées par des milices ne l’ont pas été, en général, sur des troupes réglées, mais sur d’autres milices qui leur étaient inférieures du côté de l’exercice et de la discipline. Telles furent les victoires remportées par les milices des Grecs sur celles de l’empire des Perses, et telles aussi furent celles que, dans des temps plus récents, les milices des Suisses remportèrent sur celles des Autrichiens et des Bourguignons.
La force militaire des nations scythes et germaines qui s’établirent sur les ruines de l’empire d’Occident continua pour quelque temps à être, dans leurs nouveaux établissements, de la même espèce qu’elle avait été dans leur pays originaire. Ce furent des milices de pasteurs et de laboureurs, qui marchaient, en temps de guerre, sous les ordres des mêmes chefs auxquels ils étaient accoutumés à obéir pendant la paix. Elles étaient, par conséquent, assez bien exercées et assez bien disciplinées. Cependant, à mesure qu’avançaient les arts et l’industrie, l’autorité des chefs vint insensiblement à déchoir, et la masse du peuple eut moins de temps à donner aux exercices militaires. Ainsi, l’exercice aussi bien que la discipline des milices féodales vinrent insensiblement à se perdre et, pour suppléer à leur défaut, l’usage des troupes réglées vint à s’introduire successivement. D’ailleurs, dès qu’une nation civilisée eut une fois adopté la ressource d’une armée de troupes réglées, il devint, pour ses voisins, indispensable de suivre son exemple. Ils sentirent bientôt que leur sûreté en dépendait, et que leurs milices étaient absolument incapables de résister aux attaques d’une armée de cette nature.
Les soldats qui composent des troupes réglées, sans avoir même jamais vu l’ennemi, ont souvent donné des preuves d’autant de courage que de vieilles troupes ; et du premier moment qu’ils sont entrés en campagne, on les a vus propres à faire face aux vétérans les mieux aguerris et les plus expérimentés. Lorsque, en 1756, l’armée de la Russie entra en Pologne, les soldats russes ne se montrèrent pas inférieurs en valeur aux soldats prussiens, qu’on regardait alors comme les vétérans les plus braves et les mieux exercés de l’Europe. Cependant il y avait alors près de vingt ans que l’empire de Russie jouissait d’une paix profonde, et il ne pouvait, à cette époque, avoir que très-peu de soldats qui eussent vu l’ennemi. Quand la guerre d’Espagne éclata, en 1739, l’Angleterre n’avait pas cessé d’être en paix depuis environ vingt-huit ans. Néanmoins la valeur de ses soldats, bien loin d’avoir été altérée par ce long repos, ne se montra jamais d’une manière plus distinguée que dans la tentative faite sur Carthagène, le premier exploit malheureux de cette guerre malheureuse. Dans une longue paix, les généraux peuvent peut-être oublier quelquefois leur habileté et leur adresse ; mais quand une armée de troupes réglées a toujours été bien tenue, on ne voit pas que les soldats aient jamais oublié leur valeur.
Quand une nation civilisée ne peut compter pour sa défense que sur des milices, elle est en tout temps exposée à être conquise par toute nation barbare qui se trouvera être dans son voisinage. Les conquêtes fréquentes que les Tartares ont faites de tous les pays civilisés de l’Asie sont une assez forte preuve de la supériorité des milices d’une nation barbare sur celles d’une nation civilisée. Une armée de troupes réglées bien tenue est supérieure à toute espèce de milices. Si une armée de ce genre ne peut jamais être mieux entretenue que par une nation civilisée et opulente, aussi est-elle la seule qui puisse servir à une pareille nation de barrière contre les invasions d’un voisin pauvre et barbare. Ainsi, c’est par le moyen d’une armée de troupes réglées seulement que la civilisation peut se perpétuer dans un pays, ou même s’y conserver longtemps.
Si ce n’est que par le moyen d’une armée de troupes réglées bien tenue qu’un pays civilisé peut pourvoir à sa défense, ce ne peut être non plus que par ce moyen qu’un pays barbare peut passer tout d’un coup à un état passable de civilisation. Une armée de troupes réglées fait régner avec une force irrésistible la loi du souverain jusque dans les provinces les plus reculées de l’empire, et elle maintient une sorte de gouvernement régulier dans des pays qui, sans cela, ne seraient pas susceptibles d’être gouvernés. Quiconque examinera avec attention les grandes réformes faites par Pierre le Grand dans l’empire de Russie, verra qu’elles se rapportent presque toutes à l’établissement d’une armée de troupes bien réglées. C’est là l’instrument qui lui sert à exécuter et à maintenir toutes ses autres ordonnances. C’est à l’influence de cette armée qu’il faut attribuer en entier le bon ordre et la paix intérieure dont cet empire a toujours joui depuis cette époque.
Les hommes attachés aux principes républicains ont vu d’un œil inquiet une armée de troupes réglées, comme étant une institution dangereuse pour la liberté. Elle l’est, sans contredit, toutes les fois que l’intérêt du général et celui des principaux officiers ne se trouvent pas nécessairement liés au soutien de la constitution de l’État. Les troupes réglées que commandait César renversèrent la république romaine ; celles de Cromwell chassèrent le long parlement. Mais quand c’est le souverain lui-même qui est le général ; quand ce sont les grands et la noblesse du pays qui sont les principaux officiers de l’armée ; quand la force militaire est placée dans les mains de ceux qui ont le plus grand intérêt au soutien de l’autorité civile, parce qu’ils ont eux-mêmes la plus grande part de cette autorité, alors une armée de troupes réglées ne peut jamais être dangereuse pour la liberté. Bien au contraire, elle peut, dans certains cas, être favorable à la liberté. La sécurité qu’elle donne au souverain9 le débarrasse de cette défiance inquiète et jalouse qui, dans quelques républiques modernes, semble épier jusqu’aux moindres de vos actions, et menace à tous les instants la tranquillité du citoyen. Lorsque la sûreté du magistrat, quoiqu’elle ait pour appui la partie la plus saine du peuple, est néanmoins mise en péril à chaque mécontentement populaire ; lorsqu’un léger tumulte est capable d’entraîner en peu d’instants une grande révolution, il faut alors mettre en œuvre l’autorité tout entière du gouvernement pour étouffer et punir le moindre murmure, la moindre plainte qui s’élève contre lui. Au contraire, un souverain qui sent son autorité soutenue, non-seulement par l’aristocratie naturelle du pays, mais encore par une armée de troupes réglées en bon état, n’éprouve pas le plus léger trouble au milieu des remontrances les plus violentes, les plus insensées et les plus licencieuses. Il peut mépriser ou pardonner ces excès, sans aucun risque, et le sentiment de sa supériorité le dispose naturellement à agir ainsi. Ce degré de liberté, qui a quelquefois les formes de la licence, ne peut se tolérer que dans les pays où une armée de ligne bien disciplinée assure l’autorité souveraine. Ce n’est que dans ces pays qu’il n’est pas nécessaire pour la sûreté publique de confier au souverain quelque pouvoir arbitraire, même dans les occasions où cette liberté licencieuse se livre à des éclats indiscrets.
Ainsi, le premier des devoirs du souverain, celui de défendre la société des violences et des injustices d’autres sociétés indépendantes, devient successivement de plus en plus dispendieux, à mesure que la société avance dans la carrière de la civilisation. La force militaire de la société qui, dans l’origine, ne coûte aucune dépense au souverain, ni en temps de paix ni en temps de guerre, doit, à mesure des progrès de la civilisation, être entretenue à ses frais, d’abord en temps de guerre et, par la suite, dans le temps même de la paix.
Les grands changements que l’invention des armes à feu a introduits dans l’art de la guerre ont renchéri bien davantage encore la dépense d’exercer et de discipliner un nombre quelconque de soldats en temps de paix, et celle de les employer en temps de guerre. Leurs armes et leurs munitions sont devenues à la fois plus coûteuses. Un mousquet est une machine plus chère qu’un javelot ou qu’un arc et des flèches ; un canon et un mortier le sont plus qu’une baliste ou une catapulte. La poudre qui se dépense dans une revue moderne est absolument perdue, et cette dépense est un objet très-considérable. Dans une revue ancienne, les javelots qu’on lançait, les flèches qu’on décochait, pouvaient aisément se ramasser pour servir encore, et d’ailleurs elles étaient de bien peu de valeur. Non-seulement le mortier et le canon sont des machines beaucoup plus chères que la baliste ou la catapulte, mais ce sont encore des machines beaucoup plus pesantes, et elles exigent des dépenses bien plus fortes, non-seulement pour les préparer au service, mais encore pour les transporter. De plus, comme l’artillerie moderne a une extrême supériorité sur celle des Anciens, l’art de fortifier les villes pour les mettre en état de résister à l’attaque d’une artillerie si supérieure, même pour quelques semaines, est devenue une chose bien plus difficile et, par conséquent, beaucoup plus dispendieuse. Dans nos temps modernes, mille causes différentes contribuent à rendre plus coûteuse la dépense de la défense publique. Ce qui a extrêmement ajouté, à cet égard, aux effets nécessaires des progrès naturels de la civilisation, c’est une grande révolution survenue dans l’art de la guerre, dont un pur hasard, l’invention de la poudre, semble avoir été la cause.
Dans les guerres modernes, la grande dépense des armes à feu donne un avantage marqué à la nation qui est le plus en état de fournir à cette dépense et, par conséquent, à une nation civilisée et opulente sur une nation pauvre et barbare. Dans les temps anciens, les nations opulentes et civilisées trouvaient difficile de se défendre contre les nations pauvres et barbares. Dans les temps modernes, les nations pauvres et barbares trouvent difficile de se défendre contre les nations civilisées et opulentes. L’invention des armes à feu, cette invention qui paraît au premier coup d’œil une invention si funeste, est certainement favorable tant à la durée qu’à l’extension de la civilisation des peuples.
La grande question qui doit être ici prise en considération est évidemment de savoir, non point quels sont les frais de défense, mais quel système de défense sera le meilleur, quoi qu’il en puisse coûter. Mais Adam Smith, s’étant borné à des recherches qui ont trait aux richesses des nations, s’est, par le plan même de son ouvrage, dispensé de la discussion des questions qui intéressent vivement les hommes d’État. Il les traite, non point comme des questions politiques, ce qu’elles sont en réalité, mais comme des questions d’économie. Il montre d’abord comment elles se rattachent au bien-être général, avant d’en entreprendre la discussion. Il a ainsi, sans aucune nécessité, entravé le cours de ses recherches par une règle qu’il est obligé d’enfreindre avant d’aborder son sujet ; et on peut remarquer que, bien qu’il ne prétende traiter que le côté économique de la question, en tant qu’il fait partie du plan de son ouvrage, il envisage pourtant la question politique, recherchant avant tout, non point le système le moins coûteux, mais le meilleur. Ses vues sur cette matière ne sont pourtant pas complètes ; il se borne à constater un seul point, savoir, la supériorité d’une armée régulière sur toute autre espèce de force, et il attribue à l’oubli de cette maxime toutes les révolutions qui ont bouleversé les États. Buchanan.
Ceux qui font la guerre et qui, par conséquent, ne peuvent rien faire pour leur entretien, doivent être entretenus par l’industrie des autres ; et, dans un État purement militaire, le commerce et l’agriculture doivent être cultivés assez pour que ceux qui restent dans leurs foyers puissent subvenir aux besoins de ceux qui se battent pour eux. C’est alors, quand une petite portion de la population se charge des fournitures de guerre, qu’une nation peut se servir de sa population comme d’un instrument de guerre. C’est d’après ce module que se font formées les républiques belliqueuses de la Grèce et de Rome, et jamais, depuis, dans des États d’une égale étendue, un aussi grand déplacement de forces militaires ne s’est vu. Dans les temps modernes, à l’époque de l’invasion de leur pays en 1792, les Français, dans la défense de leur patrie, ont montré un zèle et un enthousiasme dignes du patriotisme des anciennes républiques, et ils finirent par devenir formidables aux États environnants. Mais, même dans cette guerre, les Français n’avaient jamais sous les armes une aussi grande portion de leur population que les anciennes républiques de Rome et de la Grèce. Buchanan.
Depuis les guerres de la révolution, l’Europe est devenue plus belliqueuse ; et on a calculé que maintenant 1 sur 70 de la population de chaque pays est destiné au service militaire. De si grands efforts ne ruinent pas précisément, mais ils appauvrissent les pays qui les font. Buchanan.
Sous quel rapport l’art de la guerre peut-il être appelé le plus noble des arts ? La guerre, sans doute, développe toutes ces grandes qualités de l’âme qui étonnent et éblouissent les hommes ; mais elle n’ouvre pas la même carrière aux facultés de l’esprit. La théorie de la guerre est bientôt apprise, et sa pratique n’offre point de difficultés, l’esprit restant calme et pouvant exécuter facilement ce qu’il a saisi sans effort. Sous ce rapport donc, l’art de la guerre ne sera pas le plus noble des arts ; et quand on considère qu’il fait couler le sang par torrents et qu’il porte partout la misère et la destruction, on n’hésitera pas, en exceptant seulement le cas de défense, à le regarder comme atroce et barbare. La guerre, le mépris du danger, et la hardiesse seront toujours populaires ; mais qu’y a-t-il, sous ces dehors de générosité et de grands sentiments, de réellement admirable dans le caractère d’un soldat, qui ne fait que marcher aveuglément à la suite d’un chef victorieux, victime lui-même de son ambition, et sans égards pour les malheurs qui accompagnent ses triomphes ? En réfléchissant que la gloire du soldat naît des souffrances de l’humanité, il nous parait douteux qu’on puisse applaudir à un art qui ne s’exerce que par la destruction de la félicité humaine. Gibbon remarque avec justesse que, tant que les hommes exalteront plutôt ceux qui les écrasent que leurs véritables bienfaiteurs, la guerre sera toujours considérée comme le chemin de la gloire. Buchanan.
Les opinions émises dans ce paragraphe sont, comme il est facile de le croire, sans aucun fondement. Nous avons déjà essayé de démontrer qu’il n’y a pas de motifs pour admettre que les agriculteurs sont plus intelligents que les travailleurs employés dans les manufactures et dans le commerce, et que l’intelligence de ces derniers souffre de ce que, par suite de la division du travail dans les fabriques, ils sont obligés de faire toujours la même chose. C’est précisément le contraire qui a lieu. La population des manufactures est généralement plus instruite que celle des campagnes, et son intelligence s’est développée en raison de l’accroissement du nombre et de la plus grande division du travail. L’idée que le travail dans les manufactures détruit chez les hommes les vertus sociales et militaires est plus fausse encore. Les villes et les pays, dans les temps anciens et modernes, qui ont été les plus avancés dans les arts de l’industrie et du commerce, se sont en même temps le plus distingués par leur patriotisme et leur courage. Il n’est pas nécessaire de sortir de l’Angleterre pour trouver des preuves irrécusables des erreurs contenues dans ce paragraphe. Nos manufactures ont atteint un développement inouï pendant les derniers cinquante ans ; et la division du travail est poussée plus loin en Angleterre que dans les autres pays ; mais, bien que le gouvernement n’ait rien fait pour son instruction, peut-on dire que la population des fabriques soit devenue stupide et ignorante ? Que les hommes travaillant dans la manufacture soient moins capables que ceux des campagnes de connaître les intérêts du pays, et qu’ils seraient incapables de le défendre en cas de guerre ? Toutes ces assertions sont sans aucun fondement. C’est un de ces cas très-rares où le jugement d’Adam Smith s’est laissé influencer par d’anciens préjugés : il aurait dû savoir que le régiment de chevau-légers du général Elliot, qui s’est tant distingué pendant la guerre de Sept Ans, a été en grande partie composé des tailleurs de la capitale. Quant à l’observation que les manufactures affaiblissaient les forces physiques et militaires, il suffit de rappeler que, pendant la dernière guerre, ce furent les villes manufacturières et commerçantes qui fournissaient les contingents de troupes les plus considérables. Des faits de cette importance prouvent, au delà de toute contestation, que, quels que puissent être les changements introduits dans les mœurs de notre nation, nos troupes sont aussi capables que jamais de supporter des fatigues et de montrer du courage et de la résolution. Mac Culloch.
Cette distinction entre la guerre ancienne et la guerre moderne nous parait tout à fait imaginaire. Rien, assurément, ne pouvait être plus terrible que le choc dans les batailles anciennes, et pour que les soldats tinssent ferme dans cette rencontre terrible, il fallait que les habitudes d’ordre et de discipline fussent aussi fortes que dans les temps modernes. Buchanan.
Les troupes grecques égalaient en bravoure les Macédoniens. Mais ce fut plutôt à son génie qu’à la supériorité de ses soldats que Philippe dut la conquête de la Grèce. Buchanan.
Dans toutes ces batailles, ce fut plutôt la science d’Annibal que la valeur de ses troupes qui décida du succès. À Trasimène, et à Cannes particulièrement, les dispositions de la bataille avaient été très-savantes. La première de ces batailles eut lieu dans les Apennins. Annibal avait, par différentes ruses, attiré ses ennemis dans un défilé étroit entre les montagnes et le lac de Trasimène. Le gros de son année était sur les hauteurs ; après que les Humains se furent engagés dans le défilé, il tomba sur eux, et ils étaient vaincus de toutes parts avant qu’ils eussent eu le temps de se ranger en bataille. À Cannes, il dut la victoire à l’art avec lequel il fit manœuvrer son centre ; il le fit avancer en forme convexe au commencement de la bataille ; puis, le faisant reculer à mesure que les Romains attaquaient, il en renversa complètement la forme : les rangs se refermèrent sur le centre ennemi et l’enfoncèrent de tous les côtés. Tous ces mouvements furent exécutes avec une exactitude parfaite, et l’armée romaine, après une résistance héroïque, fut complètement anéantie, sans doute en partie par la valeur des ennemis, mais surtout par le génie supérieur de leur grand capitaine. Buchanan.
Chez une nation éclairée et avec un gouvernement libre, une armée permanente n’est pas seulement inutile, mais encore dangereuse, puisque évidemment elle met le pouvoir entre les mains du souverain. Les lois et les institutions les plus sages ne sont d’aucune utilité si les garanties de l’exécution leur manquent ; et comment une pareille garantie pourrait-elle exister, quand le souverain dispose d’un instrument de violence aussi formidable ? Le soldat par profession n’est pas très-disposé à soutenir la cause de la liberté et de l’ordre ; il est violent par état, et il est toujours prêt à seconder les vues de ses chefs. Adam Smith a dit avec justesse, qu’avec une armée régulière et permanente, le souverain peut dédaigner toutes les démonstrations injustes, séditieuses et turbulentes ; mais ne peut-il pas également dédaigner toute espèce de représentations ? Et les hommes au pouvoir, appuyés surtout sur une bonne armée, ne sont-ils pas presque toujours enclins à regarder comme séditieuses et turbulentes les démonstrations qui ont pour but d’examiner leur conduite ? Nous ne trouvons pas qu’ils supportent mieux « les excès d’une liberté turbulente », parce qu’ils ont une armée permanente. L’Amérique n’a point d’armée permanente, et pourtant les hommes d’État dans ce pays sont plus librement interrogés que partout ailleurs. La loi, dans ce pays, ne regarde pas la vérité envers les hommes au pouvoir comme un libelle et une offense, et ce degré de liberté n’existe dans aucun autre pays. Buchanan.
Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.

