Chapitre II — Des sources du revenu général de la société ou du revenu de l’État
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Article III. — Impôts sur les salaires du travail.

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La Richesse des nations, d’Adam Smith.
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Adam Smith, La Richesse des nations (1776) — livre V, chapitre ii — Article III. — Impôts sur les salaires du travail.

Deux circonstances différentes, comme j’ai tâché de le faire voir dans le premier livre, règlent partout nécessairement le salaire des ouvriers, savoir : la demande de travail, et le prix moyen ou ordinaire des denrées. La demande de travail, selon qu’elle se trouve aller en augmentant, ou rester stationnaire, ou aller en décroissant, règle différemment la nature de la subsistance du travailleur, et détermine le degré auquel cette subsistance sera ou abondante, ou médiocre, ou chétive. Le prix moyen et ordinaire des denrées détermine la quantité d’argent qu’il faut payer à l’ouvrier pour le mettre, une année dans l’autre, à même d’acheter cette subsistance abondante, médiocre ou chétive. Ainsi, tant que la demande de travail et le prix des denrées restent les mêmes, un impôt direct sur les salaires du travail ne peut avoir d’autre effet que de les faire monter de quelque chose plus haut que l’impôt. Supposons, par exemple, que dans un endroit particulier la demande de travail et le prix des denrées soient tels qu’ils portent le taux ordinaire des salaires du travail à 10 sch. par semaine, et que l’on vienne à mettre un impôt d’un cinquième ou de 4 sch. pour livre sur les salaires du travail. Si la demande de travail et le prix des denrées restaient les mêmes, il faudrait toujours nécessairement que l’ouvrier, dans cet endroit, gagnât une subsistance telle qu’elle ne pourrait pas s’acheter à moins de 10 sch. par semaine, ou bien que, l’impôt payé, il lui restât par semaine 10 sch. francs pour salaire. Mais pour lui laisser cette quotité de salaire après le payement de l’impôt que nous supposons, il faut que les salaires montent aussitôt dans cet endroit, non pas à 12 sch. seulement par semaine, mais à 12 sch. 6 den., c’est-à-dire que, pour le mettre à même de payer un impôt d’un cinquième, il faut nécessairement que ses salaires haussent aussitôt, non pas d’un cinquième seulement, mais d’un quart. Quelle que soit la proportion dans laquelle est établi l’impôt, dans tous les cas il est indispensable que les salaires haussent, non-seulement dans cette proportion, mais encore dans une proportion plus forte. Si l’impôt, par exemple, était d’un dixième, les salaires monteraient bientôt nécessairement, non pas d’un dixième seulement, mais d’un huitième.

Ainsi, quand même un impôt direct sur les salaires du travail serait payé par les mains mêmes de l’ouvrier, on ne pourrait pas dire proprement qu’il fait l’avance de l’impôt, du moins si la demande de travail et le prix moyen des denrées restaient les mêmes après l’impôt qu’auparavant. Dans tous les cas d’une telle supposition, la personne qui met immédiatement l’ouvrier en œuvre serait obligée d’avancer, non-seulement l’impôt, mais quelque chose de plus que l’impôt. Le payement définitif retomberait sur des personnes différentes, selon la différence des circonstances. La hausse que l’impôt occasionnerait dans les salaires du travail des ouvriers de manufacture serait avancée par le maître manufacturier, qui serait à la fois dans la nécessité et dans le droit de la reporter, avec un profit, sur le prix de ses marchandises. Ainsi, le payement définitif de ce surhaussement de salaire, y compris le profit additionnel du maître manufacturier, retomberait sur le consommateur. L’élévation qu’un tel impôt occasionnerait dans les salaires du travail de la campagne serait avancée par le fermier, qui serait obligé alors d’employer un plus gros capital pour entretenir le même nombre d’ouvriers qu’auparavant. Pour se rembourser de ce capital plus élevé, ainsi que des profits ordinaires des capitaux, il serait nécessaire qu’il retînt par ses mains une plus forte portion du produit de la terre, ou, ce qui revient au même, le prix d’une plus forte portion et, par conséquent, qu’il rendît moins de fermage au propriétaire. Ainsi, dans ce cas, le payement définitif de cette élévation de salaire, y compris le profit additionnel du fermier qui l’aurait avancé, retomberait sur le propriétaire.

Dans tous les cas, un impôt direct sur les salaires du travail doit nécessairement occasionner à la longue une plus forte diminution dans la rente de la terre, et en même temps une plus grande élévation dans le prix des objets manufacturés, que n’en aurait pu occasionner d’une part ni de l’autre une autre imposition d’une somme égale au produit de cet impôt, qui aurait été convenablement assise, partie sur le revenu de la terre et partie sur les objets de consommation.

Si les impôts directs sur les salaires du travail n’ont pas toujours occasionné dans ces salaires une hausse proportionnée, c’est parce qu’ils ont, en général, occasionné une baisse considérable dans la demande de travail. Le déclin de l’industrie, la diminution des moyens d’occupation pour le pauvre, et le décroissement du produit annuel des terres et du travail du pays, sont en général les effets qu’ont amenés de pareils impôts. Cependant, par une suite de ces impôts, le prix du travail doit toujours être plus haut qu’il ne l’eût été sans eux, dans l’état actuel de la demande ; et cette élévation de prix, y joignant le profit de ceux qui en font l’avance, doit toujours être payée en définitive par les propriétaires et les consommateurs1.

Un impôt sur les salaires des travaux de campagne ne fait pas hausser le prix du produit brut de la terre en proportion de l’impôt, par la même raison qu’un impôt sur les profits du fermier ne fait pas hausser ce prix dans cette proportion.

Tout absurdes cependant, tout destructifs que sont de tels impôts, ils ont lieu dans plusieurs pays. En France, cette partie de la taille qu’on impose sur l’industrie des ouvriers et journaliers dans les villages, est proprement un impôt de cette espèce. On compte leurs salaires selon le taux commun du district où ils demeurent ; et, afin qu’ils soient le moins possible exposés à une surcharge, on évalue leur gain annuel sur le pied de deux cents jours ouvrables seulement dans l’année2. La cote de chaque individu est changée d’une année à l’autre, suivant les différentes circonstances qui peuvent survenir, desquelles est juge le collecteur ou le commissaire que nomme l’intendant pour l’assister. En Bohême, en conséquence du changement qui a commencé en 1747, dans le système des finances de ce royaume, il y a un impôt extrêmement lourd sur l’industrie des gens d’arts et métiers. Ils sont divisés en quatre classes. La première paie 100 florins par an, ce qui, à 22 den. 1/6 le florin, monte à 9 liv. 7 sch. 6 den. ; la seconde classe est taxée à 70 ; la troisième à 50, et la quatrième, qui comprend les artisans des villages et la plus basse classe de ceux des villes, à 25 florins3.

Quant aux artisans et aux personnes qui exercent des professions libérales, le prix de leur travail garde nécessairement, comme j’ai cherché à le faire voir dans le livre 1er, une certaine proportion avec les gains des métiers inférieurs. Ainsi, un impôt sur la récompense d’un tel travail ne pourrait avoir d’autre effet que de la faire monter de quelque chose plus haut qu’en proportion de l’impôt. S’il ne la faisait pas monter ainsi, alors les arts de génie et les professions libérales, ne se trouvant plus à leur niveau relativement à tous les autres métiers et professions, seraient tellement abandonnés, qu’ils remonteraient bientôt à ce niveau.

Les émoluments des charges, offices et places de faveur ne sont pas, comme ceux des métiers et professions, réglés par l’effet de la libre concurrence du marché et, par conséquent, ils n’observent pas toujours une juste proportion avec ce qu’exige la nature de l’emploi. Dans la plupart des pays, ils sont peut-être plus hauts que ce qu’elle exige, attendu que les personnes qui ont l’administration du gouvernement sont, en général, disposées à se récompenser elles-mêmes, ainsi que tous ceux qui sont sous leur dépendance immédiate, plutôt au-delà que dans la juste mesure. Ainsi, les émoluments des places et offices peuvent fort bien, le plus souvent, supporter une imposition particulière. D’ailleurs, les personnes qui remplissent les emplois et charges publiques, principalement celles qui ont les places les plus lucratives, sont, dans tous les pays, les objets de l’envie générale ; et un impôt sur leurs émoluments, quand même il serait un peu plus fort que sur toute autre espèce de revenu, est toujours un impôt très-bien vu du peuple. En Angleterre, par exemple, lorsque toute autre espèce de revenu était censée imposée par la taxe foncière à 4 schellings pour livre, ce fut une mesure très-populaire que d’établir un impôt bien réellement de 5 schellings 6 deniers par livre sur les traitements des places et offices excédant 100 livres par année, excepté les pensions des branches cadettes de la famille royale, la paie des officiers de terre et de mer, et quelques autres emplois moins sujets à être exposés à l’envie. Il n’y a pas, en Angleterre, d’autre impôt direct sur les salaires du travail.

1

Les raisons qui font supposer à Adam Smith qu’une taxe sur le travail aurait pour suite une augmentation analogue aux prix des salaires, sont peu satisfaisantes ; ses vues sur cette matière se rattachent à sa théorie sur l’état invariable du taux des salaires, que j’ai essayé de réfuter ailleurs. Son argumentation parait se réduire à ceci : l’état d’une société, selon qu’il est en progrès, qu’il reste stationnaire, ou qu’il décline, détermine les moyens d’existence du travailleur ; ils sont ainsi ou abondants, ou modiques, ou bornés ; et comme les salaires se règlent d’après ce principe, il paraît admettre qu’aucune cause ne saurait altérer ce rapport. Dans une société en progrès, le travail est sans doute bien rétribué, parce que les demandes sont très-grandes ; et dans une société stationnaire ou en déclin, il est mal payé, parce que les demandes baissent. Mais, après avoir reçu la rétribution due à son travail, le travailleur peut-il avoir quelque recours contre celui qui l’a employé, parce qu’il sera forcé de dépenser une partie de ce salaire en impôts ? Il n’y a aucune loi qui autorise une pareille supposition. Après avoir reçu son salaire, le travailleur porte à ses propres risques et périls le fardeau de toutes les exactions auxquelles on l’expose, car il n’a à sa disposition aucun moyen coercitif pour exiger un remboursement de celui qui lui a payé la rétribution convenable de son travail. S’il était réduit au strict nécessaire, il ne pourrait pas supporter une pareille réduction de ses salaires, il ne pourrait plus soutenir sa famille ; mais, comme les salaires du travail lui permettent de se procurer une plus grande aisance, quelquefois même des objets de luxe, il a toujours de quoi payer l’impôt. Ce que l’impôt lui enlève serait dépensé en jouissances auxquelles il est ainsi obligé de renoncer. Les taxes sur le travail, ou sur des articles à l’usage du travailleur, ont pour effet de diminuer l’aisance du travailleur ; elles augmentent ses privations et tendent à dégrader la condition des classes ouvrières. Adam Smith suppose que l’effet inévitable d’une taxe sur les objets de première nécessité sera d’en rendre l’acquisition impossible au travailleur, et de produire ainsi, par contre-coup, une hausse dans les salaires. Mais ceci ne peut être admis que dans le cas où le travailleur serait réduit au strict nécessaire ; car, s’il peut vivre dans l’aisance, il retranchera du superflu pour payer l’impôt sur le travail ou sur les objets de première nécessité. Qu’il y ait donc une taxe directe sur le travail, ou une taxe sur des objets qu’Adam Smith appelle articles de luxe, les effets sur la condition du travailleur resteront toujours les mêmes ; car, du moment qu’il est obligé de régler ses dépenses de manière à pouvoir payer la taxe, il n’est d’aucune importance de savoir de quelle espèce de jouissance il est forcé de se priver.

Adam Smith modifie, il est vrai, son opinion relativement à l’influence d’une taxe directe sur les salaires du travail, en ajoutant que c’est seulement quand les demandes du travail restent les mêmes, que les salaires du travailleur s’élèvent en proportion de la taxe. Mais pourquoi admettre que les demandes resteront les mêmes, quand les salaires auront augmenté ? C’est toujours la demande qui règle le prix du travail, et si les demandes n’augmentent pas, les prix ne s’élèvent pas non plus. Il est également contraire aux principes en économie politique, de supposer que la demande restera la même, malgré une hausse dans les prix ; les demandes du travail, comme celles des marchandises, baissent a mesure que les prix s’élèvent. Si le travailleur exigeait une augmentation de salaire proportionnée à la taxe, les demandes du travail diminueraient immédiatement, et il serait bientôt forcé de se contenter des anciens salaires. Pour payer la taxe, le travailleur sera donc obligé de réduire ses dépenses, en se passant des objets qui ne sont pas absolument nécessaires. Buchanan.

2

Mémoires concernant les droits, etc., tome II, page 108.

3

Idem, tome III, page 67.


Titre original : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations · Parution : Londres, 1776 · Traduction : Germain Garnier († 1821), revue et corrigée par Adolphe Blanqui († 1854) · Année de la traduction : 1802 ; édition revue de 1843 · Édition reproduite : Guillaumin, Paris, 1843, avec les notes des commentateurs (Buchanan, Garnier, Mac Culloch, Malthus, J. Mill, Ricardo, Sismondi, J.-B. Say, Blanqui) · Source : Wikisource, fac-similé de l’édition de 1843 · Licence : domaine public.