CLASSIFICATION // Dossier

Dossier États-Unis

DATE: 10.09.2026
TEMPS_LECTURE: 22_MIN
Emblème du MCCF — rubrique Dossiers
SCAN_ACTIF
LIEN_SOURCE_VISUELLE

Et disons-le tout de suite, puisqu’on nous le reprochera : oui, les hommes complotent. Ils l’ont toujours fait, ils le font encore, et prétendre le contraire n’est pas de la rigueur — c’est de la naïveté enseignée. Des gouvernements ont menti pour faire des guerres, des services ont renversé des États, des fortunes se sont concertées. Ce ne sont pas des soupçons : ce sont des affaires jugées, déclassifiées et parfois avouées par leurs auteurs.

Nous n’inventerons donc rien. Nous n’en aurons pas besoin.

Tout ce qui suit est public. La plupart de ces faits ont été reconnus par ceux-là mêmes qui les ont commis — dans un rapport parlementaire, une déclassification, un jugement ou une interview. Chacun peut les vérifier, et c’est précisément ce qui les rend accablants.


L’Amérique depuis les années 2000

Nous ne commençons pas ici parce que tout aurait commencé ici. Cette puissance a menti sur presque toutes ses guerres depuis un siècle. Nous commençons ici parce que c’est le monde dans lequel vous vivez, et que ceux qui l’ont fait sont encore en fonction.

D’abord, le procédé — et il est plus ancien

Avant l’Irak de 2003, il y a eu l’Irak de 1990. Et il faut connaître cette histoire, parce qu’elle est le modèle de toutes les autres.

Le 10 octobre 1990, devant une commission du Congrès américain, une jeune Koweïtienne de quinze ans, présentée sous le seul prénom de Nayirah, témoigne en larmes. Elle raconte avoir vu des soldats irakiens sortir des bébés des couveuses d’une maternité et les laisser mourir sur le sol.

Le témoignage fait le tour du monde. Le président Bush le cite à plusieurs reprises. Des sénateurs l’invoquent au moment du vote. L’opinion américaine bascule.

Deux ans plus tard, on apprend ce qu’elle était.

Nayirah al-Sabah, fille de l’ambassadeur du Koweït aux États-Unis. Son témoignage avait été préparé et organisé par une agence de relations publiques américaine, Hill & Knowlton, payée par le gouvernement koweïtien en exil. L’histoire des couveuses n’a jamais été établie.

Une guerre a été vendue à un peuple avec la mise en scène d’une adolescente, écrite par une agence de communication, payée par ceux qui voulaient la guerre. Retenez la méthode : elle ne changera plus.

L’Irak, 2003

Le 5 février 2003, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le secrétaire d’État américain expose les preuves. Il brandit une fiole. Il montre des schémas de laboratoires biologiques mobiles, des tubes d’aluminium, un programme nucléaire relancé.

Tout était faux, et une partie l’était sciemment.

La source principale sur les laboratoires mobiles était un transfuge irakien, surnommé Curveball par les services allemands qui l’avaient recueilli — et qui avaient prévenu que son témoignage n’était pas fiable. Des années plus tard, l’homme a reconnu publiquement qu’il avait tout inventé.

Aucune arme de destruction massive n’a jamais été trouvée. La commission d’enquête américaine l’a établi dès 2004. L’enquête publique britannique a conclu en 2016 que le dossier avait été présenté avec une certitude qui n’était pas justifiée.

Et le bilan.

Les décomptes varient selon les méthodes : de deux cent mille morts civils documentés un par un, à plusieurs centaines de milliers selon les études épidémiologiques. Un État détruit. Une armée dissoute d’un trait de plume, jetant à la rue des centaines de milliers d’hommes entraînés et armés — c’est de là que sortira l’État islamique.

Un mensonge présenté au Conseil de sécurité a coûté des centaines de milliers de vies et déstabilisé une région entière pour vingt ans. Personne n’a été jugé. Personne n’a démissionné. Et les mêmes commentent aujourd’hui l’actualité sur les plateaux de télévision.

Ce qu’on a construit pour la mener

Cette guerre a exigé un droit d’exception, et il a été bâti sur mesure. Trois pièces.

Un lieu. Guantánamo, ouvert en janvier 2002 sur une base militaire à Cuba. Le choix du territoire n’est pas un hasard : hors des États-Unis, la Constitution américaine ne s’applique pas. Des hommes y ont été détenus vingt ans sans procès, dont beaucoup ont fini par être relâchés sans qu’aucune charge n’ait jamais été retenue.

Une méthode. En 2014, une commission du Sénat des États-Unis publie son rapport sur le programme de détention de la CIA. Noyade simulée, privation de sommeil pendant des jours, sévices, cellules de la taille d’un cercueil, prisons secrètes dans des pays complaisants. Le rapport du Sénat conclut que ces méthodes n’ont produit aucun renseignement décisif qu’on n’aurait pas obtenu autrement.

Et un circuit. Les « restitutions extraordinaires » : des hommes enlevés sur le sol européen et transférés vers des pays où l’on torture. La Cour européenne des droits de l’homme a condamné plusieurs États européens pour avoir prêté leurs aéroports, leurs bases et leur silence.

Abou Ghraib, 2004, n’a été que la partie photographiée. Des soldats subalternes ont été condamnés. Personne au-dessus d’eux.

On n’a pas violé le droit : on a construit des lieux où il ne s’applique pas, des méthodes qu’on a rebaptisées, et des trajets qui passent par des pays qui ne posent pas de questions. Et l’Europe a fourni les aéroports.

La Libye, 2011

Une résolution des Nations unies autorise la protection des populations civiles et une zone d’exclusion aérienne. En quelques semaines, l’opération devient un renversement de régime — ce que la résolution ne permettait pas.

La France y a joué le premier rôle.

Le résultat est là. Un État effondré, deux gouvernements rivaux, des milices, un arsenal entier dispersé dans tout le Sahel — où il arme aujourd’hui les groupes qui tuent au Mali et au Niger. Une route migratoire ouverte vers l’Europe. Et des marchés aux esclaves filmés en 2017 dans le pays qui avait le plus haut niveau de vie d’Afrique.

On n’a pas seulement détruit un régime : on a détruit un État, et l’on a ensuite reproché à l’Europe de subir les conséquences de ce qu’elle avait aidé à faire.

La Syrie

Ici, il faut prendre le temps, parce que c’est l’affaire la plus révélatrice — et la moins connue.

En 2011, un soulèvement éclate, et il est réprimé. Nous ne défendrons pas cette répression.

Mais regardez ce qui s’est passé ensuite.

À partir de 2013, la CIA conduit un programme secret d’armement et d’entraînement des insurgés, dont l’existence a été révélée par la presse américaine et n’a jamais été démentie. Selon les estimations rapportées, il aura coûté près d’un milliard de dollars par an — l’un des programmes les plus coûteux de l’agence — et entraîné une dizaine de milliers de combattants.

Les armes transitaient par des pays voisins. Une partie considérable a fini entre les mains de groupes djihadistes, dont la branche syrienne d’Al-Qaïda.

Et voici le point.

En 2014, l’État islamique s’empare d’un tiers de la Syrie et de l’Irak. Et les mêmes États-Unis se mettent à bombarder la région qu’ils venaient d’armer.

Le programme a été arrêté en 2017. Des forces américaines sont restées dans le nord-est du pays, sur les champs pétroliers. Un président américain l’a dit publiquement, sans détour : nous gardons le pétrole.

Le bilan syrien dépasse le demi-million de morts et treize millions de déplacés — dont une partie de ceux que l’Europe a vus arriver en 2015.

On arme une guerre, on bombarde ceux qu’on a armés, on reste sur le pétrole, et l’on demande ensuite à l’Europe d’accueillir les gens qui fuient. À aucun moment quelqu’un a-t-il eu à s’en expliquer.


La politique invisible

Voici l’autre moitié — celle qui ne passe pas devant le Conseil de sécurité, et qui explique la première.

Iran, 1953 : le pétrole

En 1901, un homme d’affaires britannique obtient du chah une concession sur le pétrole de tout le pays. De cette concession naîtra l’Anglo-Iranian Oil Company. Pendant cinquante ans, l’Iran assiste à l’exploitation de son sous-sol en touchant une part dérisoire des bénéfices, sans même avoir le droit de vérifier les comptes de la compagnie.

En 1951, Mohammad Mossadegh devient premier ministre, et le Parlement iranien vote la nationalisation du pétrole. Un vote légal, dans un pays souverain, sur une ressource nationale.

La réponse ne se fait pas attendre. Le Royaume-Uni organise le blocus des exportations iraniennes, gèle les avoirs du pays, porte l’affaire devant la Cour internationale de justice — et la perd.

Alors on change de méthode.

En août 1953, une opération conjointe des services britanniques et américains renverse Mossadegh. Foules payées pour manifester, officiers achetés, journaux financés, manifestations montées de toutes pièces pour faire croire au désordre.

Ce n’est pas une thèse : la CIA l’a officiellement reconnu en 2013, en déclassifiant sa propre histoire interne de l’opération.

Et voici la partie qu’on omet toujours.

L’année suivante, un consortium international reprend le pétrole iranien — et les compagnies américaines y obtiennent quarante pour cent des parts. Elles n’en avaient aucune avant.

On n’a pas renversé Mossadegh parce qu’il était dangereux. On l’a renversé parce qu’il avait signé un texte de propriété. Et le partage qui a suivi est écrit noir sur blanc dans les contrats.

Suivront vingt-cinq ans de dictature du chah, une police politique formée avec l’aide occidentale, puis la révolution de 1979 et quarante-cinq ans d’hostilité. Nous en payons encore le prix.

Guatemala, 1954 : la terre

Un pays où une seule société étrangère — une compagnie fruitière américaine — possédait près de la moitié des terres arables, dont l’écrasante majorité restait non cultivée, et contrôlait en outre le chemin de fer, le port et le télégraphe.

En 1952, le gouvernement élu vote une réforme agraire. Elle exproprie les terres non cultivées, avec indemnisation — calculée sur la valeur que la compagnie avait elle-même déclarée à l’administration fiscale.

Or elle avait massivement sous-évalué ses terres pour payer moins d’impôts. Elle a donc exigé bien davantage que ce qu’elle avait déclaré.

Deux ans plus tard, le gouvernement est renversé par une opération de la CIA.

Et l’on notera ceci, qui n’est pas une insinuation mais un fait de biographie : le directeur de la CIA et le secrétaire d’État de l’époque étaient deux frères, tous deux liés professionnellement au cabinet d’avocats de cette compagnie.

Ce qui suit : trente-six ans de guerre civile, environ deux cent mille morts, et une commission de vérité soutenue par les Nations unies qui attribuera à l’État plus de neuf violations sur dix, et qualifiera de génocide les actes commis contre les populations mayas.

Pour des terres qu’elle ne cultivait même pas, et une indemnité fondée sur ses propres déclarations d’impôts.

Chili, 1973 : le cuivre

En 1970, un gouvernement socialiste est élu. En 1971, il nationalise le cuivre — par un vote unanime du Congrès chilien. Unanime : la droite a voté pour.

Les compagnies américaines qui l’exploitaient s’y opposent. L’une d’elles a proposé de l’argent à la CIA pour empêcher l’arrivée du président élu — la commission d’enquête du Sénat américain l’a établi.

Et l’instruction présidentielle est connue mot pour mot, parce que le directeur de la CIA l’avait notée de sa main :

« Faire crier l’économie. »

Ce fut fait. Financement de l’opposition et de la presse, soutien aux grèves patronales, asphyxie du crédit international. Une tentative d’enlèvement du chef d’état-major, resté fidèle à la Constitution, dans laquelle il fut tué — et à laquelle la CIA avait fourni des armes.

Le 11 septembre 1973, le coup d’État. Environ trois mille morts et disparus.

Et maintenant, la suite — car c’est ici que ce chapitre rejoint le précédent.

Le Chili de Pinochet est devenu le premier laboratoire de la doctrine économique dont nous avons parlé au chapitre III. Des économistes formés à Chicago y ont appliqué, sans opposition possible, un programme que nulle démocratie n’aurait accepté.

Et Hayek lui-même, interrogé au Chili en 1981, déclara préférer un dictateur libéral à un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme.

Voilà la vérité sur cette doctrine : sa première application intégrale a exigé un coup d’État, et son maître à penser l’a assumée. Une théorie qui ne peut être appliquée qu’après avoir supprimé les élections dit assez ce qu’elle pense des peuples.

Le point commun

Iran : le pétrole. Guatemala : la terre. Chili : le cuivre. Trois pays, trois continents, trois gouvernements parfaitement légitimes. À chaque fois, ils avaient touché à un titre de propriété. À chaque fois, ils sont tombés dans les trois ans.

On n’a jamais renversé un régime pour ses idées. On l’a renversé pour ses actes de propriété. Et c’est pourquoi nous savons exactement ce qui nous attend.

Et le reste

Tout cela n’a pas été découvert par des militants : cela a été exposé en 1975 par une commission d’enquête du Sénat des États-Unis — projets d’assassinat de chefs d’État étrangers, expériences illégales sur des êtres humains, surveillance de citoyens américains.

En Europe, des réseaux clandestins ont existé pendant la guerre froide : le chef du gouvernement italien l’a reconnu devant son Parlement en 1990, et le Parlement européen a voté une résolution la même année.


Les révolutions fabriquées

Le procédé a changé de nom, pas de nature. On ne finance plus un colonel : on finance une place.

Et l’aveu vient du fondateur lui-même.

En 1991, le fondateur du National Endowment for Democracy — un organisme américain créé en 1983, financé par le Congrès, pour « soutenir la démocratie » à l’étranger — déclare à la presse américaine :

« Beaucoup de ce que nous faisons aujourd’hui était fait secrètement, il y a vingt-cinq ans, par la CIA. »

On n’a donc pas arrêté : on a légalisé, et on a changé de guichet.

Le manuel existe aussi. Un ouvrage américain de 1993 sur les méthodes de renversement non violent des gouvernements — occupation symbolique, logo unique, mobilisation de la jeunesse, retournement de la police — a été traduit, diffusé et enseigné dans des stages financés par ces fondations. On en retrouve la trace dans chaque cas qui suit.

Serbie, 2000. Un mouvement de jeunesse au poing serré, formé et financé par des organismes américains, joue un rôle central dans la chute du gouvernement.

Géorgie, 2003. Ukraine, 2004. Les mêmes méthodes, les mêmes financements, jusqu’aux logos.

Ukraine, 2014 — et là, nous avons les enregistrements.

En décembre 2013, quelques semaines avant la chute du gouvernement ukrainien, la secrétaire d’État adjointe américaine déclare publiquement, devant un parterre d’hommes d’affaires, que les États-Unis ont investi plus de cinq milliards de dollars en Ukraine depuis 1991.

En février 2014, une conversation téléphonique entre cette même responsable et l’ambassadeur américain à Kiev est rendue publique. Ils y discutent de la composition du futur gouvernement ukrainien — avant que l’ancien ne soit tombé. Elle y désigne l’homme qu’elle veut voir premier ministre : « Yats est notre homme. » Il le deviendra. Et elle y règle son compte à l’Europe en deux mots que la décence nous empêche de traduire.

L’authenticité n’a jamais été contestée. Washington a protesté contre la fuite, pas contre le contenu.

Biélorussie, 2020. Les mêmes réseaux, les mêmes soutiens. Cette fois, l’opération échoue.

Nous ne disons pas que ces peuples n’avaient aucune raison de se soulever : ils en avaient, et souvent de très bonnes. Nous disons qu’il y avait des raisons réelles, et une main qui les a organisées — et que celui qui paie l’organisation choisit toujours le gouvernement.


Et sur nous

Parce qu’il ne s’agit pas seulement de pays lointains. Nous sommes dans le dossier, et nous y sommes du mauvais côté.

On nous écoute

En 2013, les révélations d’un ancien contractant des services américains établissent l’ampleur de la surveillance de masse — des communications de centaines de millions de personnes, alliés compris.

En 2015, on apprend que trois présidents français successifs ont été écoutés, ainsi que des ministres et des entreprises.

Mais ce n’est pas nouveau, et c’est là que cela devient grave.

En 2001, le Parlement européen adopte le rapport de sa commission d’enquête sur le réseau d’interception dit Echelon — un système anglo-saxon de captation mondiale des communications. Le rapport en confirme l’existence, et pose explicitement la question de son usage à des fins économiques.

Il cite des cas. Un contrat aéronautique de plusieurs milliards perdu par Airbus au profit d’un concurrent américain. Un contrat de surveillance de l’Amazonie perdu par Thomson-CSF au profit d’un concurrent américain. Dans les deux cas, après interception des communications.

On ne nous espionne pas pour notre sécurité. On nous espionne pour nos appels d’offres. Et l’Europe le sait depuis 2001, puisqu’elle a écrit le rapport elle-même.

On nous met à l’amende

Le droit américain s’applique chez nous, et il coûte cher.

EntrepriseAmende versée à la justice américaine
BNP Paribas (2014)environ 9 milliards de dollars
Alstom (2014)772 millions de dollars
Société Générale (2018)plus d’un milliard de dollars
Technip, Total, Alcatel-Lucentdes centaines de millions chacun

Et regardez Alstom de plus près, car c’est un cas d’école.

En 2013, un cadre dirigeant français est arrêté à son arrivée sur le sol américain et détenu plusieurs mois. L’entreprise est poursuivie. Elle finit par payer, et par vendre sa branche énergie à un concurrent américain — c’est-à-dire nos turbines, y compris celles de nos centrales nucléaires.

Une procédure judiciaire étrangère a abouti au transfert d’un fleuron industriel français à un concurrent de ce même pays. Nul n’a eu à envahir quoi que ce soit.

On nous interdit de commercer

En 2018, les États-Unis se retirent de l’accord nucléaire iranien et rétablissent leurs sanctions.

Total, engagé sur un contrat gazier de plusieurs milliards en Iran, se retire. Non parce que la France l’a demandé — elle ne l’a pas demandé — mais parce qu’une entreprise qui utilise le dollar ne peut pas désobéir à Washington.

Une loi américaine a interdit à une entreprise française de commercer avec un pays tiers, en dehors de tout traité et contre la volonté de son propre gouvernement. Voilà ce que vaut notre souveraineté quand elle passe par une monnaie qui ne nous appartient pas.

Et l’on nous congédie

En 2021, l’Australie annule sans préavis un contrat de sous-marins de plusieurs dizaines de milliards conclu avec la France, au profit des États-Unis et du Royaume-Uni. La France l’apprend par la presse.

Elle rappelle ses ambassadeurs à Washington et à Canberra — pour la première fois de son histoire.

Puis il ne s’est rien passé. Aucune conséquence, aucune révision d’alliance, aucun changement de politique.

Nous sommes restés dans le commandement intégré, nous avons continué d’acheter, et nous avons repris les conférences comme avant. On peut humilier la France sans risque : elle proteste une semaine, puis elle revient.


La Russie

Le sujet est piégé, et nous allons donc être précis.

Nous ne présentons la Russie ni comme un modèle, ni comme un ennemi. Elle a une histoire, des intérêts et des fautes qui lui appartiennent, et la décision de faire la guerre est la sienne. Nous ne la prenons pas à notre compte.

Ce que nous refusons, c’est le récit qui fait de ce conflit l’affaire d’un seul homme et d’une seule volonté — comme si trente années ne l’avaient pas précédé.

Voici ce qui est établi.

Lors des négociations sur la réunification allemande, en 1990, des assurances furent données aux Soviétiques sur la non-extension de l’Alliance atlantique vers l’est. Elles étaient verbales, et l’on discutera éternellement de leur portée juridique — mais les documents ont été publiés par les archives américaines elles-mêmes, et ces assurances ont bien été données. L’Alliance s’est ensuite étendue jusqu’aux frontières russes.

En 2008, le sommet de Bucarest déclare publiquement que l’Ukraine et la Géorgie « deviendront membres ». Sans date, sans calendrier, sans garantie de sécurité. La pire situation possible pour ces pays : désignés comme futurs adversaires, et protégés par rien.

Et voici l’aveu — il ne vient pas de Moscou, mais des deux dirigeants européens qui ont garanti les accords de paix de 2015.

En décembre 2022, l’ancienne chancelière allemande déclare que les accords de Minsk avaient servi à donner du temps à l’Ukraine. Interrogé, l’ancien président français confirme : « Angela Merkel a raison sur ce point. »

Les deux garants d’un accord de paix ont expliqué eux-mêmes, sept ans plus tard, que cet accord servait à gagner du temps. Nous ne l’interprétons pas : nous les citons.

Ce qu’elle a gardé et que nous avons perdu

Et il faut dire une chose qui déplaira, mais qui est honnête.

Sans en faire un modèle économique — ce n’en est pas un — force est de constater que ce pays a conservé des choses que nous avons laissé détruire chez nous. Une souveraineté monétaire et alimentaire. Une industrie de défense qui ne demande la permission de personne. Une armée. Une capacité à décider seul. Et une société qui n’a pas fait de la déconstruction de ses propres repères une politique d’État.

Nous n’avons pas à l’imiter. Nous avons à nous demander pourquoi nous n’avons plus rien de tout cela.

Qui paie

Nous.

L’énergie devenue chère, l’industrie qui ferme faute de pouvoir la payer, l’inflation, les milliards versés. Un continent qui a perdu son fournisseur bon marché et achète désormais la même énergie beaucoup plus cher — souvent à celui qui l’a poussé dans cette guerre.

Un continent entier s’est appauvri dans un conflit qui ne le concernait pas, au bénéfice de la puissance qui le lui demandait. Ce n’est pas une alliance. C’est une clientèle.


La montagne

Reste la dernière pièce, et c’est la plus étrange — parce qu’elle ne se cache pas du tout.

Chaque hiver, dans une station de sports d’hiver des Alpes suisses, à mille cinq cents mètres d’altitude, se réunit une organisation privée fondée en 1971.

Le lieu n’a rien d’anodin, et l’ironie est parfaite. Davos est la ville du grand roman de Thomas Mann : un sanatorium perché sur une montagne, où une élite européenne malade discute pendant sept ans dans un air raréfié, coupée du monde d’en bas — et le livre s’achève sur la guerre de 1914, qu’aucun de ces beaux esprits n’avait vue venir.

Un siècle plus tard, la même Europe se réunit sur la même montagne, dans le même air, avec la même certitude d’avoir compris le monde. Il n’est pas nécessaire d’inventer un symbole : il suffit de regarder l’adresse.

Et tout y est mis en scène. Le décor alpin, les cérémonies, les prix décernés, les grands mots d’ordre annoncés chaque année comme des révélations. On y vient chercher autre chose qu’une réunion de travail — on y vient chercher une onction.

Qui s’y rend ? Des chefs d’État, des ministres, des banquiers centraux. Et surtout les dirigeants des plus grandes entreprises du monde, qui en sont les membres cotisants. Ce sont eux qui paient, et donc eux qui invitent.

On y définit l’ordre du jour économique de la planète. Personne n’y a été élu.

Ce qu’ils disent eux-mêmes

Nous n’avons pas à imaginer ce qui s’y trame. Le fondateur l’a expliqué en public.

En 2017, dans une grande université américaine, il décrit avec fierté le programme de formation des « jeunes dirigeants mondiaux » de son organisation, et déclare :

« Ce dont nous sommes très fiers, c’est que nous pénétrons les cabinets gouvernementaux. »

Il cite alors un premier ministre en exercice et affirme qu’une grande part de son gouvernement est passée par ce programme. La proportion qu’il annonce était exagérée. Le reste ne l’est pas — et l’important n’est pas le chiffre : c’est qu’un homme que personne n’a élu se félicite publiquement de placer les siens dans les gouvernements, et que cela ne scandalise personne.

Et il faut citer leur prédiction pour 2030, publiée par eux, sur leurs comptes officiels, en novembre 2016 :

« Vous ne posséderez rien, et vous serez heureux. »

Ils diront que c’était une prédiction et non un objectif. Soit. Mais on n’annonce pas la disparition de la propriété avec le sourire si on la déplore — et l’on remarquera que ceux qui l’annoncent aux autres n’ont jamais envisagé de commencer par eux-mêmes.

Leur doctrine

Elle porte un nom : le capitalisme des parties prenantes.

L’idée est simple : les États ne suffiraient plus à gouverner le monde. Il faudrait les associer aux entreprises, aux fondations et aux organisations non gouvernementales, autour de la même table, pour décider ensemble des grandes affaires humaines.

C’est un programme politique, il est écrit, et il est explicite.

On propose que les décisions engageant des peuples soient prises dans des assemblées où siègent des entreprises. Or une entreprise n’a pas d’électeurs, ne rend de comptes à personne et n’a jamais reçu mandat de quiconque. Ce n’est pas un complot : c’est une doctrine publiée. Elle consiste à retirer la souveraineté aux nations pour la remettre aux propriétaires.

En 2019, cette organisation a signé un accord de partenariat stratégique avec les Nations unies. Des centaines d’organisations de la société civile ont protesté publiquement. Cela n’a rien changé.


Ce qu’il faut en conclure

Et ici, nous serons nets, parce que c’est le cœur de notre analyse.

Oui, les possédants sont organisés.

Ils se connaissent, ils se réunissent, ils se cooptent, ils placent les leurs, ils financent les mêmes think tanks et se retrouvent dans les mêmes conseils d’administration. Ils forment une classe, et une classe qui a conscience d’elle-même — bien davantage, aujourd’hui, que ceux qui travaillent.

Cette montagne suisse n’en est qu’une vitrine, et sûrement pas la seule. Il existe d’autres cercles, d’autres clubs, d’autres réunions dont on ne publie pas les comptes rendus. Nous ne prétendons pas savoir ce qui s’y dit. Nous constatons ce qui en sort — et ce qui en sort se ressemble étrangement.

Mais retenez la distinction, car c’est elle qui nous sépare des amateurs.

Ce n’est pas une société secrète : ce serait rassurant. Une société secrète, on la démasque, on l’arrête, et l’affaire est close.

Ce à quoi nous avons affaire est plus solide : une classe qui n’a pas besoin de se cacher, parce qu’elle est spontanément d’accord avec elle-même. Elle publie ses doctrines, tient ses assemblées au grand jour, et n’a rien à craindre — puisqu’elle possède ce dont tout le monde vit.

On ne renversera pas cela en démasquant quelqu’un. Il n’y a pas de secret à révéler : tout est déjà publié, et cela ne change rien.

On ne le renversera qu’en leur retirant ce sur quoi repose leur pouvoir — c’est-à-dire la propriété.


Voilà notre monde. Une puissance qui commande et qui ment pour faire ses guerres. Une police invisible qui punit les gouvernements touchant à la propriété. Des révoltes réelles financées par ceux qui en désigneront les vainqueurs. Une guerre en Europe payée par les Européens. Une industrie française démantelée par des tribunaux étrangers. Et une assemblée d’actionnaires qui écrit l’ordre du jour des gouvernements depuis une station de ski.

Et une France qui, dans tout cela, n’a pas dit un mot.