Le spectre n’est pas parti
Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme.
Ces mots ont bientôt cent quatre-vingts ans, et ils sont plus vrais aujourd’hui qu’au jour où ils furent écrits. Depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, on nous répète que l’affaire est close, que l’histoire a tranché, qu’il ne reste rien à discuter. Ils l’ont enterré. Mais les faits sont têtus.
Le communisme existe encore, et il demeurera ce qu’il a toujours été : la seule menace sérieuse pour le capitalisme. Non parce qu’il dispose aujourd’hui d’armées ou de partis, mais parce qu’il pose la seule question à laquelle le capital ne peut pas répondre — à qui appartient ce que nous produisons ?
C’est pourquoi on continue de le combattre chaque jour, dans les écoles, dans les manuels, dans les débats télévisés, avec une énergie qu’on n’emploie jamais contre les morts. On ne s’acharne pas ainsi sur ce qui est fini. On s’acharne sur ce qui pourrait revenir.
Cette peur explique l’entreprise méthodique de destruction de son image. Une entreprise qui n’a rien d’original : c’est le traitement réservé à tout ce qui s’est dressé contre le capital.
Les trois accusations
Le mensonge est toujours le même. Il tient en trois chefs, et vous les reconnaîtrez immédiatement, car on vous les a répétés toute votre vie :
La dictature totale. Le contrôle des esprits. La répression brutale.
Retenez-les bien. Vous allez les voir servir contre tout ce qui a refusé de plier.
Contre l’Irak de Saddam. Contre la Libye de Kadhafi. Contre la Syrie, l’Égypte, la Biélorussie, la Chine. Contre la Russie, aujourd’hui encore. Toujours les trois mêmes phrases, toujours contre ceux qui n’étaient pas les amis du capitalisme et de l’impérialisme de Washington.
Et pour la plupart de nos concitoyens, ces hommes n’étaient que des monstres sanguinaires. On a effacé le contexte politique de leurs pays. On a effacé les progrès économiques réels de leurs régimes. On a effacé ce qu’il y avait avant eux, et surtout ce qu’il y a eu après. Il ne restait qu’un tyran, et l’affaire était réglée.
Mais la première fois que ces trois accusations ont servi, c’était contre une institution fondée il y a deux mille ans par le Christ.
D’abord contre l’Église
On raconte que les Lumières ont libéré l’Europe de l’obscurantisme. Elles furent, pour une large part, la propagande d’un capitalisme naissant.
Et ce qu’il voulait n’était pas tant le pouvoir de l’Église que la fin de ce qui gênait son commerce : la morale chrétienne. Une morale qui condamnait l’usure, qui imposait le repos, qui limitait le gain, qui répétait qu’on ne peut servir Dieu et Mammon. Tant qu’elle tenait les consciences, l’argent ne pouvait pas devenir le seul maître. Il fallait donc briser celle qui la portait, puis ramasser les miettes.
Le refrain vous est connu. L’Église régnait sur l’Europe. Elle mentait au peuple pour le tenir. Elle a lancé les croisades. Elle a réprimé les chrétiens des autres confessions et ceux qui ne l’étaient pas. Et par-dessus tout : l’Inquisition.
Nous ne nierons rien. Nous allons compter.
L’Inquisition
L’historien Henry Kamen a repris cette histoire par les archives, et son travail a refondu la question. Entre 1559 et 1563, l’Inquisition espagnole a fait au plus quatre-vingt-trois morts. Pendant les mêmes années, l’Angleterre protestante de Marie Tudor exécutait près de quatre fois plus d’hérétiques. La France d’Henri II, au moins trois fois plus.
Relisez ce que vous venez de lire.
Ceux qui ont fabriqué la légende de l’Inquisition tuaient davantage que l’Inquisition, dans les mêmes années, pour les mêmes motifs. Et ce sont eux qui ont écrit l’histoire.
La science
On vous a enseigné une guerre de deux mille ans entre la science et la foi. Cette guerre n’est pas un fait historique. C’est un livre. Deux, exactement.
History of the Conflict between Religion and Science, de John William Draper, publié en 1874. Et History of the Warfare of Science with Theology in Christendom, d’Andrew Dickson White, publié en 1896.
Les historiens des sciences ont un nom pour cela : la thèse Draper-White. Et ils l’ont rejetée. L’ouvrage de Draper est aujourd’hui décrit dans la littérature universitaire comme de la propagande, non comme un travail d’histoire. Il existe même un volume savant consacré à démonter ces récits un par un.
La vérité est exactement inverse, et elle est facile à vérifier.
L’Église n’a pas subi la science : elle l’a portée. Les universités d’Europe sont ses fondations. La plupart des grands savants furent des clercs, des moines, des prêtres.
- Copernic était chanoine. Son De revolutionibus est dédié au pape Paul III, et il fut poussé à le publier par le cardinal Schönberg et l’évêque Giese. L’héliocentrisme n’a pas été arraché à l’Église : il est sorti de son clergé.
- Mendel, père de la génétique, était moine augustin.
- Georges Lemaître, qui a formulé le premier la théorie du Big Bang, était prêtre catholique.
Et l’affaire Galilée, que l’on ressort éternellement ?
Galilée n’a pas été tué. Il a été condamné en 1633 à la résidence surveillée, et il est mort dans son lit, dans sa villa d’Arcetri, en 1642. Le pape sous lequel il fut condamné, Urbain VIII, avait été son protecteur et l’avait encouragé à écrire sur le système copernicien. Ce fut une affaire d’autorité et d’orgueil, entre deux hommes qui s’étaient estimés — pas une guerre de l’Église contre le ciel.
Et l’on ne cite jamais qu’elle. Deux mille ans d’histoire, des milliers de savants, des centaines d’universités — et un seul procès, ressassé sans fin, parce qu’il n’y en a pas d’autre.
Les guerres
Reste l’accusation des croisades et du sang.
L’Église n’a pas multiplié les guerres de l’Europe : elle est la seule puissance qui ait jamais tenté de les limiter.
Au tournant de l’an mil, elle impose la Paix de Dieu, puis la Trêve de Dieu. Elle interdit de porter les armes contre les prêtres, les paysans, les marchands, les femmes. Elle interdit de combattre certains jours. Elle excommunie ceux qui passent outre.
Les premières lois de la guerre en Europe ne sont pas nées d’un traité entre États. Elles sont nées d’une puissance morale qui n’avait ni armée ni frontière, et qui s’en servait pour protéger les faibles contre les forts.
C’est très exactement le contraire de ce qu’on vous a raconté.
Puis contre l’Union soviétique
Vint le tour du communisme, et l’on ressortit les trois mêmes accusations.
Là encore, nous ne nierons rien. Nous compterons.
Depuis l’ouverture des archives soviétiques, les travaux de Zemskov, Wheatcroft et Davies ont établi des ordres de grandeur qui ne sont plus sérieusement contestés. Environ un million et demi à un million huit cent mille morts documentés dans le système du Goulag. Six cent quatre-vingt mille à huit cent mille exécutions pendant la Grande Terreur — dont l’écrasante majorité entre août 1937 et novembre 1938, sous la direction d’Iejov au NKVD, lequel fut lui-même fusillé, et après lequel les chiffres s’effondrent. Cinq à sept millions de morts dans la famine de 1932-33.
Ces chiffres sont accablants. Nous ne les diminuons pas et nous ne les excusons pas. Nous faisons seulement remarquer qu’ils proviennent des archives internes du régime lui-même — et qu’ils n’ont aucun rapport avec les quatre-vingt-cinq à cent millions qu’on vous récite depuis trente ans, tous pays confondus.
Un système qui doit multiplier par vingt les crimes réels de son adversaire ne cherche pas à le juger. Il cherche à le rendre indicible.
La règle des deux poids
Observez maintenant comment on lit les mêmes faits selon le régime.
Une famine dans un pays capitaliste ? La sécheresse, les criquets, le climat, la guerre, la malchance. Des causes extérieures, toujours.
Une famine dans un pays socialiste ? Le système. Nécessairement le système, et lui seul.
Deux cent mille prisonniers en URSS ? C’est la dictature. Deux cent mille prisonniers aux États-Unis ? Ce sont des criminels, et c’est normal.
Ce n’est pas de l’histoire. C’est une grille de lecture qu’on vous a installée dans la tête, et qui décide de la conclusion avant d’avoir examiné le fait.
La fabrique du mensonge
Le procédé est parfois documenté jusque dans ses détails.
En février 1935, la presse de William Randolph Hearst publie une série d’articles annonçant six millions de morts de faim en Ukraine, signés d’un « grand reporter » nommé Thomas Walker. L’homme s’appelait en réalité Robert Green. Il était faussaire et sortait de prison. Il avait passé treize jours en URSS, dont moins d’une semaine à Moscou. Et ses photographies venaient de la famine de la Volga — celle de 1921.
Il fut démasqué à l’époque même. Les images, elles, circulent encore.
La famine de 1932-33 a bien eu lieu et elle a tué des millions d’hommes — nous ne le contestons pas une seconde. Ce que les historiens débattent réellement, c’est son intentionnalité, et le débat n’est pas tranché. Mais entre le fait et sa fabrication médiatique, il y a un monde — et ce monde est notre sujet.
Le mot qui sert à tout
Il fallait enfin un mot qui permette de tout confondre. On a choisi « totalitaire ».
Un terme sans définition stable, forgé pendant la Guerre froide, dont la fonction est claire : mettre sur le même plan le nazisme et le communisme. Et, de préférence, suggérer que le second fut pire que le premier.
Un mot dont l’unique usage est d’empêcher de distinguer n’est pas un concept. C’est une arme.
Pourquoi les mêmes mots, à deux siècles d’écart
Voilà la question. Voici la réponse.
Parce que c’est la même main.
Une puissance qui monte doit détruire la réputation de celle qu’elle veut remplacer. Il ne lui suffit pas de vaincre : il faut que l’adversaire devienne infréquentable, afin que rien de ce qu’il a fait de bon ne puisse plus jamais être défendu par personne.
La bourgeoisie l’a fait à l’Église, parce que l’Église tenait la morale, l’école, la charité — et le temps lui-même : les jours de repos, les fêtes, le rythme de l’année. Tant qu’elle décidait quand l’homme devait s’arrêter de travailler, le marché n’était pas libre de le prendre tout entier.
Le capitalisme, américain d’abord mais pas seulement, l’a fait au communisme, parce que le communisme disait que les grands moyens de production ne devaient pas appartenir à quelques-uns.
Deux institutions que tout semble séparer, abattues avec les trois mêmes phrases — parce qu’elles gênaient les mêmes hommes.
Et pourquoi le mensonge tient encore
Reste une anomalie. Ce mensonge historique est aujourd’hui reconnu par les plus avertis pour presque tous les pays qu’on a diabolisés. Il ne l’est pas pour l’Union soviétique.
La raison est simple, et elle est douloureuse.
Les forces populaires, qui se tenaient autrefois à gauche, se portent aujourd’hui à droite — et c’est la gauche qui les y a jetées.
L’ancienne gauche s’est laissé transformer en social-démocratie, c’est-à-dire en capitalisme social — le Parti communiste français en est l’exemple achevé. Puis, déçue de ce qu’elle était devenue, elle s’est mise à désavouer ce dont elle procédait, et bientôt à le haïr. À cela s’ajoutent un climat de droite traditionnellement anticommuniste et une propagande qui, loin de retomber après 1991, s’est intensifiée.
Regardez ce qu’il en reste.
En Occident, le communisme n’a plus pour représentants que ceux qu’on appelle les gauchistes — des « progressistes » qui n’en connaissent ni l’histoire ni la théorie.
Ils ont troqué la lutte des classes contre des luttes culturelles sans portée réelle : la déconstruction du genre, une pseudo-lutte des races paternaliste et bien-pensante, des combats soigneusement choisis pour ne jamais changer la face du monde tout en donnant l’impression de se battre pour une cause juste.
Ils ont déserté le seul terrain où ils étaient dangereux : celui de la propriété des moyens de production. Et l’on comprend sans peine pourquoi personne ne les combat sérieusement.
Voilà pourquoi il faut recommencer par le commencement, et dire ce qu’est réellement le communisme. Non celui des caricatures, ni celui des salons : celui de la vraie théorie, de la science et du réel.
Ce que nous affirmons
Le Mouvement christiano-communiste français ne naît pas d’une alliance de circonstance entre deux traditions qui auraient partagé un ennemi.
Il naît d’une thèse, et la voici :
Le communisme et le christianisme sont les deux faces d’une même pièce. Le communisme est la face systémique du christianisme. Il en est né — de son essence morale.
Ce que le Christ a demandé aux hommes de faire par charité, le communisme entreprend de l’inscrire dans l’organisation du monde. L’un ordonne les cœurs, l’autre ordonne les structures. Ils disent la même chose, et on les a combattus ensemble parce qu’ils étaient une seule et même menace.
C’est ce que les chapitres suivants établiront.
Le communisme
Avant toute chose, il faut dire ce que ce mot désigne. Non par pédantisme, mais parce que plus personne ne le sait — et qu’on ne peut pas juger ce qu’on ne connaît pas.
Le communisme est une doctrine fondée sur le matérialisme dialectique, qui vise la fin du capitalisme par la propriété collective des GRANDS moyens de production.
Chaque mot de cette phrase compte, et l’adjectif « grands » plus que tous les autres.
Sur la propriété — puisque c’est là qu’on nous arrête
On nous objecte aussitôt la propriété, et l’objection vient souvent de catholiques sincères et instruits : Dieu a fait l’homme libre, la propriété est un droit, vous n’avez pas à y toucher.
Répondons, car la réponse est dans leur propre doctrine.
Ce que nous ne touchons pas
Votre maison. Votre voiture. Vos meubles. Votre épargne. L’atelier de l’artisan. Le champ du paysan. Le fonds du commerçant.
Rien de tout cela n’est en cause, et ne l’a jamais été. La confusion est entretenue à dessein : on vous fait croire que socialiser une raffinerie, c’est venir prendre votre appartement.
Nous ne parlons pas de vos biens. Nous parlons de ce qui produit — et de ce qui, à partir d’une certaine taille, ne produit plus seulement des marchandises : il produit du pouvoir sur les hommes.
Et voici la vraie question
Car l’objection sérieuse n’est pas celle-là. Elle vient de catholiques qui défendent la propriété des grands moyens de production eux-mêmes : c’est son bien, il en fait ce qu’il veut.
Non. Et la distinction est la clé de tout.
Posséder une chose, c’est posséder une chose. Votre marteau, votre maison, votre atelier : vous en usez, personne n’en dépend, et nul n’a rien à y redire.
Posséder un grand moyen de production, ce n’est pas posséder une chose. C’est détenir la subsistance d’hommes qui ne vous ont rien demandé.
Celui qui possède une raffinerie, un réseau électrique, une banque ou une usine de deux mille ouvriers ne détient pas un objet : il détient le pain de deux mille familles, la survie d’une ville, et le droit de décider seul qu’elles n’auront plus rien. Il n’a été élu par personne. Il ne rend de comptes à personne. Et sa décision engage plus de vies que celle d’un maire.
Et il faut nommer ce pouvoir pour ce qu’il est : un pouvoir qui n’a aucune raison d’exister.
Il ne procède ni du suffrage, ni de la compétence, ni du mérite, ni d’aucun mandat. Il procède d’un titre de propriété, c’est-à-dire de rien qui concerne ceux qu’il gouverne.
Et il n’a qu’un seul mobile : le profit — obtenu, quand il le faut, contre ceux qui produisent. Ce n’est pas un travers de tel ou tel patron : c’est la règle du système, et celui qui ne s’y plie pas est éliminé par ceux qui s’y plient.
On ne fait pas ce qu’on veut d’un pouvoir sur les hommes. Et un pouvoir que personne n’a donné, dont personne ne répond, et qui n’obéit qu’au profit, porte un nom depuis toujours : c’est une tyrannie.
Et l’Église le dit, en toutes lettres. Elle enseigne que la propriété a un double caractère, individuel et social — Quadragesimo Anno, 1931 — et qu’elle est grevée d’une hypothèque sociale. Elle n’a jamais enseigné que le propriétaire d’un moyen de production en disposait comme d’un manteau.
Celui qui vous oppose le droit de propriété contre le pain d’un peuple ne cite pas sa doctrine : il en cite la moitié.
Ce que dit l’Église, en entier
L’Église affirme le droit de propriété. Elle ne s’est jamais arrêtée là, et c’est cette seconde moitié qu’on ne cite jamais.
Elle enseigne la destination universelle des biens : la terre a été donnée à tous, et la propriété privée n’est pas une fin, c’est un moyen ordonné à cette destination-là. Quand elle cesse de servir tous les hommes, elle perd sa justification.
Écoutez les Pères, et jugez si c’est nous qui sommes extrêmes :
« Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient. La terre est à tous, et non aux riches. » — Saint Ambroise
« Le pain que tu gardes appartient à l’affamé ; le manteau que tu conserves dans ton armoire appartient à celui qui est nu. » — Saint Basile
Et saint Thomas d’Aquin enseigne que prendre le bien d’autrui en cas de nécessité pressante n’est pas un vol.
Voilà ce que dit réellement la tradition qu’on nous oppose.
Et sur le libre arbitre
Le libre arbitre n’a jamais signifié que toute action est permise.
On interdit le meurtre. On interdit le vol. On interdit la fraude. Personne n’y voit une atteinte à la liberté de l’homme, parce que chacun comprend qu’une société pénalise ce qui détruit les hommes.
La propriété qui affame, qui délocalise, qui ferme une ville rentable parce qu’elle ne rapporte pas assez, est un acte contre les hommes. Et ce qui est contre les hommes, les hommes ont le devoir de le pénaliser.
Ce n’est pas une exception à la morale chrétienne. C’est son application.
Le matérialisme dialectique
Deux mots, deux idées simples que l’on a rendues obscures à dessein.
Le matérialisme
C’est une philosophie scientifique qui pose que le matériel précède la pensée.
Sans bois et sans pierre, pas de marteau — ni l’idée du marteau. Et sans le besoin de frapper, personne n’aurait songé à en faire un.
Toute idée vient donc de la matière deux fois : par les moyens qu’elle rend possibles, et par le besoin qu’elle fait naître. L’homme ne pense pas d’abord et n’agit qu’ensuite — il vit, il manque, il se heurte, et c’est de là que naît la pensée.
Elle vient de la biologie, du corps, et des conditions dans lesquelles un homme est né.
Ce n’est pas une opinion, c’est une observation. Vous ne seriez pas la même personne né en Russie, en Amérique ou dans une famille de mineurs du Nord. Vous auriez d’autres idées, d’autres évidences, d’autres colères. Ce que vous appelez vos convictions vous a été en grande partie donné par le monde matériel où vous êtes né.
La dialectique
Elle pose que tout naît et persiste par la contradiction.
Rien ne se maintient dans l’immobilité. Une chose existe parce qu’une force la pousse et qu’une autre lui résiste, et ce sont ces forces contraires qui la font avancer, se transformer, ou mourir.
Trois exemples, et vous n’oublierez plus ce que cela veut dire.
La graine et la plante. La plante ne pousse pas à côté de la graine : elle naît en la détruisant. Ce qui la fait vivre est ce qui fait disparaître ce qu’elle était. Il n’y a pas de croissance sans destruction de la forme précédente.
L’eau que l’on chauffe. Vous montez la température : un degré, dix, cinquante — rien ne change, c’est toujours de l’eau. Puis à cent degrés, brutalement, ce n’est plus de l’eau : c’est de la vapeur. L’accumulation lente et invisible produit, à un seuil, un changement de nature. Les sociétés font exactement cela, et c’est pourquoi une révolution paraît toujours soudaine à ceux qui n’ont pas vu chauffer la marmite.
Le corps vivant. Vous n’êtes vivant que parce que vos cellules meurent et se reconstruisent sans arrêt. Le jour où cette destruction s’arrête, vous ne devenez pas éternel : vous êtes mort.
Les deux ensemble
Le matérialisme dialectique est donc un angle d’analyse du monde : fondé sur le matériel, et sur la lutte contradictoire permanente qui nous fait avancer.
C’est un précurseur de la méthode scientifique moderne, et il a sur la plupart des systèmes de pensée un avantage décisif : il prend en compte l’ensemble des données pour analyser une situation, au lieu d’isoler un facteur et de tout lui rapporter.
Et voici ce que l’on vous a caché
Le matérialisme dialectique n’exclut pas Dieu.
On vous a enseigné le contraire, et c’est le mensonge le plus efficace de tous — celui qui a séparé pendant un siècle et demi deux moitiés du même peuple.
Regardez ce que dit réellement cette méthode. Elle explique comment le monde fonctionne : par la matière et par ses lois. Elle ne dit rien — rien du tout — sur qui a fait la matière et posé les lois.
Et elle ne peut rien en dire, parce que ce n’est pas sa question.
La matière existe et elle obéit à des règles. Mais la matière n’a pas en elle-même sa raison d’être, et les lois qui la gouvernent ne viennent pas de nulle part. Il n’y a pas d’effet sans cause — c’est le premier principe de toute science, et c’est le nôtre aussi.
Dieu est extérieur au monde par son essence, et immanent par son action. Il n’a pas besoin de suspendre les lois qu’Il a posées pour agir : Il agit à travers elles, par la matière, et non contre elle. Le Christ ne s’est pas manifesté comme une idée : il s’est incarné.
Le matérialisme dialectique décrit l’horloge. Il ne dit pas qu’il n’y a pas d’horloger — il dit simplement que ce n’est pas son sujet.
Nous prenons donc la méthode de Marx, et nous refusons la métaphysique athée qu’on y a collée.
Nous le disons franchement, sans nous cacher derrière des formules : cette métaphysique-là n’est pas un résultat de la méthode, c’en est un ajout. Elle a été jointe au communisme par des hommes et pour des raisons que nous examinerons plus loin — et elle lui a coûté tous ceux qui croyaient en Dieu, c’est-à-dire l’immense majorité de ceux qu’il prétendait libérer.
La lutte des classes
Les systèmes économiques humains existent, comme les lois de la nature, dans la contradiction. Et cette contradiction se joue entre les classes sociales qui les composent.
Attention — et c’est ici que presque tout le monde se trompe.
Il ne s’agit pas d’une « élite » contre « le peuple ». Cette formule ne veut rien dire, elle n’explique rien, et elle est le degré zéro de l’analyse politique. C’est précisément ce qu’on répète partout aujourd’hui, à droite comme à gauche, et c’est pour cela que personne ne comprend plus rien.
Deux précisions, et elles changent tout.
Une classe révolutionnaire n’est pas nécessairement la majorité de la population. Elle est celle qui monte, dont les intérêts se heurtent à l’ordre établi, et qui a la force de le renverser.
Et « révolutionnaire » ne veut pas dire « moral ».
1789, ou la démonstration
La Révolution française n’a pas été le peuple contre l’élite. Elle a été la bourgeoisie contre la noblesse.
Une classe montante — celle du commerce, de la banque, de la manufacture — s’est heurtée à une classe établie qui tenait la terre, les titres et les privilèges. Elle a gagné. Et le peuple, lui, a fourni les bras.
Ce n’est pas une thèse contre-révolutionnaire. C’est l’analyse de Marx, et elle est reprise par tous les historiens sérieux : 1789 est la révolution bourgeoise classique.
Le peuple n’y a rien gagné. Deux ans après la Déclaration des droits de l’homme, la loi Le Chapelier interdisait aux ouvriers de se coaliser — c’est-à-dire de s’organiser, de négocier, de faire grève. Elle servira pendant un siècle à réprimer les mouvements ouvriers.
Et quand le peuple a refusé cette révolution qu’on avait faite en son nom, on l’a écrasé. La Vendée s’est soulevée pour son curé, son clocher et ses fils qu’on venait prendre — un peuple de paysans, pas une classe d’aristocrates. On y a envoyé les colonnes infernales.
La bourgeoisie a pris le pouvoir au nom du peuple, et elle a commencé par lui interdire de s’organiser, puis par le massacrer lorsqu’il a protesté.
Voilà la liberté de 1789 : libre pour le capital, interdite pour le travail.
Et voilà pourquoi révolutionnaire n’est pas moral. Une révolution accomplit une nécessité historique — elle ne rend personne juste. Le capitalisme devait naître, il ne pouvait pas naître ailleurs ni autrement, et il a menti sur ce qu’il apportait.
Le capitalisme
Ce n’est pas le commerce. Ce n’est pas la propriété. Ce n’est pas l’entreprise. On confond tout, et cette confusion est entretenue.
Le capitalisme est un mode de production où les moyens de production appartiennent à des personnes privées, où le travail est acheté comme une marchandise, et où l’on produit pour le profit et pour l’accumulation — non pour l’usage.
Le mécanisme est simple, et il est vérifiable sur votre propre bulletin de paie.
Un ouvrier produit dans sa journée une valeur supérieure à ce qu’on lui verse. La différence — la plus-value — ne va pas à celui qui l’a créée : elle va à celui qui possède la machine. Non parce qu’il a travaillé davantage, mais parce qu’il possède.
C’est tout. Le reste en découle.
Ce qu’il est devenu
Et regardez ce qu’il est devenu de notre temps.
N’allons pas idéaliser ce qui précédait. Les patrons des premières usines n’étaient pas de braves hommes proches de leurs ouvriers : ils faisaient travailler des enfants quatorze heures par jour, ils logeaient les familles dans des taudis dont ils étaient aussi propriétaires, et ils appelaient la troupe quand on réclamait. Le capitalisme n’a jamais eu d’âge d’or.
Mais il a changé de nature, et cela compte. Le patron possédait son usine, il la connaissait, il vivait dans la même ville — et l’on savait à qui s’adresser. Il pouvait être un exploiteur ; il était un homme, avec un nom et une adresse.
Aujourd’hui, à sa place, il y a des fonds. Des propriétaires qui ne savent pas ce qu’ils possèdent, qui n’ont jamais vu l’atelier, qui achètent et revendent des entreprises comme on change de portefeuille.
Une usine ferme non parce qu’elle perd de l’argent, mais parce qu’elle n’en rapporte pas assez. Une ville meurt parce qu’un tableau a calculé que le rendement serait supérieur ailleurs.
Le capitalisme n’est plus un homme qui exploite un autre homme. C’est une mécanique que plus personne ne pilote et qui broie les deux.
La baisse tendancielle du taux de profit
C’est la partie la plus technique, et l’une des plus importantes. Elle tient en quelques lignes.
Le profit vient du travail vivant, jamais des machines. Une machine transmet la valeur qu’elle contient ; elle n’en crée pas.
Or la concurrence pousse chaque capitaliste à remplacer des hommes par des machines, pour produire moins cher que son voisin.
Donc la part qui crée la valeur diminue dans le capital total. Et le taux de profit baisse — alors même que la masse des profits peut continuer de croître.
C’est de là que viennent tous les comportements que vous observez :
- intensifier l’exploitation — allonger les heures, accélérer les cadences ;
- comprimer les salaires ;
- délocaliser là où le travail coûte moins ;
- ouvrir sans cesse de nouveaux marchés ;
- et, quand plus rien ne suffit, détruire du capital par la crise ou par la guerre, pour repartir sur des bases assainies.
Ce n’est pas de la méchanceté. C’est une contrainte de système, et elle ne connaît aucune pitié.
Nous le présentons comme ce que c’est : la thèse de Marx, discutée jusqu’à aujourd’hui dans le détail de sa démonstration. Mais regardez les cinquante dernières années — délocalisations, compression salariale, financiarisation, crises à répétition — et demandez-vous si la description vous paraît inexacte.
Lénine
Marx a décrit le mécanisme. Lénine a expliqué ce qu’il devient quand il ne trouve plus où grandir.
C’est L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, écrit en 1916, au milieu de la boucherie européenne.
Sa thèse : quand le profit ne peut plus croître chez soi, le capital s’exporte. Il lui faut des matières premières qu’il ne paie pas leur prix, des marchés captifs, une main-d’œuvre sans droits, et des États assez faibles pour ne pas discuter. La colonisation, la guerre et la domination ne sont pas des accidents du capitalisme : elles sont sa manière de survivre à sa propre contradiction.
Et cette théorie a plus de cent ans. Vérifiez-la sur la France d’aujourd’hui.
Un pays qui doit demander à un gouvernement étranger l’autorisation de vendre les armes qu’il fabrique. Un pays qui a cédé l’autonomie alimentaire de ses éleveurs contre des subventions. Un pays qui vend son bois brut à l’autre bout du monde et rachète ses propres chênes en meubles.
Nous n’avons pas besoin de croire Lénine sur parole. Il nous suffit de regarder ce qu’on nous fait.
Et ce qu’il a apporté sur le combat
Lénine n’a pas seulement analysé. Il a été le premier à poser sérieusement la question que tout mouvement finit par rencontrer : comment s’organise-t-on pour gagner ?
Sa réponse, dans Que faire ? en 1902, tient en trois idées.
La conscience ne vient pas toute seule. Livré à lui-même, un travailleur réclame de meilleurs salaires — il ne réclame pas la propriété de son usine. Il faut donc une organisation qui apporte l’analyse, sans quoi la révolte s’épuise en revendications que le système peut toujours concéder.
Il faut des hommes formés et durables. Non des sympathisants qui s’enthousiasment et disparaissent, mais un corps de militants sérieux, instruits, qui tiennent dans le temps et qui savent ce qu’ils défendent.
Et il faut une discipline. Discussion entière avant la décision, exécution sans faille après — c’est ce qu’on appelle le centralisme démocratique. Non pour faire taire, mais parce qu’un mouvement qui délibère éternellement n’agit jamais, et qu’en face, l’adversaire est organisé depuis deux siècles.
Un parti qui ne décide jamais rien ne menace personne. C’est précisément pour cela qu’on le tolère.
Ces principes valent pour l’organisation d’un mouvement. Ils ne décrivent pas le régime que nous voulons pour la France : nous y reviendrons, car on a beaucoup joué de cette confusion.
La chute du christianisme
Reste à comprendre comment deux forces faites pour s’entendre en sont venues à se combattre pendant un siècle et demi. Ce n’est pas une histoire de martyre. C’est une histoire d’erreur.
La Révolution frappe l’Église directement : Constitution civile du clergé en 1790, serment imposé aux prêtres, déportations, exécutions, églises transformées en temples de la Raison. L’Église en sort terrifiée, et cette terreur va décider de son siècle.
Car voici ce qu’elle fait ensuite. Devant la peur du désordre, elle se range du côté de l’ordre établi. Elle s’allie aux trônes, puis aux notables, puis à la bourgeoisie qui a pris leur place. Elle bénit ce qui existe, parce que ce qui existe lui paraît toujours préférable à ce qui pourrait venir.
Et pendant ce temps, l’usine se remplit.
Des millions d’hommes quittent la terre pour les villes industrielles. Ils travaillent quatorze heures, ils logent à six dans une pièce, leurs enfants meurent. Ils cherchent quelqu’un qui parle pour eux.
Ce ne fut pas l’Église.
Entendons-nous bien : ces ouvriers étaient chrétiens. Ils l’étaient massivement, ils le sont restés longtemps, ils faisaient baptiser leurs enfants et ils enterraient leurs morts à l’église. On ne leur a pas pris la foi.
On leur a retiré la protection. C’est tout autre chose, et c’est beaucoup plus grave.
Rerum Novarum, le grand texte social de Léon XIII, paraît en 1891 — un siècle après le début de la révolution industrielle. Le texte est admirable : il condamne la condition faite à l’ouvrier, il affirme le juste salaire, il défend le droit d’association.
Et qu’a-t-il changé ? Rien.
Pas une usine n’a fermé, pas un salaire n’a monté, pas une journée n’a été raccourcie parce qu’un pape l’avait écrit. Un texte juste, arrivé tard, et sans un bras pour l’appliquer.
L’Église n’a pas perdu la foi des travailleurs. Elle a abandonné ceux qu’elle avait mission de protéger — et un berger qui parle bien mais ne se met pas devant le loup n’est plus un berger.
Et pendant ce temps, le capitalisme creusait sa propre tombe.
Car il ne peut pas faire autrement que d’instruire le prolétariat : il lui faut des ouvriers qui lisent, qui calculent, qui comprennent une machine. Et un homme qui sait lire finit par lire autre chose que la consigne.
Il ne peut pas non plus faire autrement que de le payer un jour : plus on produit, plus il faut des acheteurs — et un ouvrier payé une misère est un mauvais client.
Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons.
Voilà la contradiction qui le ronge de l’intérieur. Il doit élever ceux qu’il exploite, et il ne peut pas s’en empêcher.
La collaboration forcée
Il faut aller plus loin, car cette alliance avec le pouvoir ne fut pas toujours un choix. Dans certains pays, elle fut une contrainte — et cela explique tout le reste.
Regardez la Russie, puisque c’est là que le communisme prendra le pouvoir.
En 1721, Pierre le Grand supprime le patriarcat de Moscou. Il le remplace par un « Très Saint Synode » dirigé par un haut-procureur laïc, nommé par le tsar. Pendant deux siècles, l’Église orthodoxe russe n’est pas une puissance en face de l’État : elle en est administrativement un ministère.
Le prêtre est fonctionnaire. L’évêque relève du pouvoir. Et le tsar est proclamé oint du Seigneur, ce qui fait de toute révolte contre lui une révolte contre Dieu.
Comprenez maintenant ce que voit un ouvrier de Petrograd en 1917. Il ne voit pas l’Église du Christ. Il voit un service de l’Empire qui l’affame, et un homme en habit qui lui explique que son sort est voulu d’en haut.
Le même mécanisme joue partout en Europe, à des degrés divers. Et il produit partout le même résultat :
L’institution qui avait condamné l’usure pendant sept siècles a fini par apparaître aux pauvres comme la gardienne de ceux qui en vivaient.
Voilà la tragédie. Ce n’est pas que le christianisme ait trahi les travailleurs — c’est qu’on l’avait attaché au pouvoir, et que de loin, un homme attaché à un maître ressemble à un serviteur.
La naissance de l’athéisme matérialiste
L’athéisme n’est pas sorti de la méthode de Marx. Il était là avant lui.
Il vient des matérialistes du XVIIIᵉ siècle — d’Holbach, La Mettrie, Helvétius — pour qui la religion était l’ennemie à abattre. Il passe par Feuerbach, qui réduit Dieu à une projection de l’homme. Et il est greffé sur le communisme naissant comme une évidence d’époque, non comme une conclusion démontrée.
Marx lui-même est plus subtil qu’on ne le dit, et infiniment plus subtil que le slogan qu’on lui a fabriqué.
Voici sa phrase entière, celle qu’on ne cite jamais :
« La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d’une situation sans esprit. Elle est l’opium du peuple. »
**Le soupir de la créature opprimée. L’âme d’un monde sans cœur. La protestation contre la détresse réelle.
Ce n’est pas du mépris : c’est presque de la compassion. Et l’opium, au XIXᵉ siècle, n’est pas la drogue des voyous — c’est le principal remède contre la douleur, celui qu’on donne aux mourants. Marx ne dit pas que la religion abrutit. Il dit qu’elle console un monde qui fait mal.
C’est Engels qui, ensuite, transformera cette analyse en cosmologie, et fera de la matière incréée un article de foi. Un article de foi, précisément — car cela ne se démontre pas davantage que le contraire.
On a fait entrer l’athéisme dans le communisme comme on fait entrer un meuble dans une maison : il n’en fait pas partie, il y a été porté par des hommes, à une date, pour des raisons qui étaient les leurs.
Lénine et l’URSS
Lénine attaque l’Église, et il faut d’abord comprendre laquelle.
Il attaque le Très Saint Synode. Il attaque un appareil d’État qu’il est en train de renverser, qui bénissait le tsar et qui possédait des terres immenses pendant que les paysans avaient faim. De son point de vue, il ne combattait pas le Christ : il démontait un ministère.
Le décret de janvier 1918 sépare l’Église de l’État et de l’école.
Mais ce qui suit ne peut pas être défendu, et nous ne le défendrons pas.
Cela est allé infiniment plus loin qu’aucune analyse ne l’exigeait : églises détruites ou converties en entrepôts, prêtres emprisonnés et fusillés, Ligue des sans-Dieu militants, athéisme enseigné comme vérité d’État à des enfants.
Imposer par la force une réponse à la question de Dieu, c’est exactement ce qu’on reprochait à l’Église. Ils ont fait ce qu’ils condamnaient, et ils l’ont fait au nom de la science.
Et il y a un fait que l’on ne raconte jamais.
En 1943, Staline rétablit le patriarcat de Moscou. Il rouvre des églises. Il rappelle des prêtres.
Remarquez la date. Stalingrad est passé, la guerre n’est pas finie mais elle est gagnée, et les Soviétiques se battaient depuis deux ans pour leur survie sans avoir eu besoin de cela. Il n’y était donc pas contraint. Il l’a fait quand même.
On dira que c’est un coup de communication, ou un calcul purement politique. Admettons-le : cela ne change rien à ce qui compte.
Car il n’y était contraint par rien. Le pays tenait déjà, la bataille décisive était gagnée, et aucune nécessité militaire n’exigeait qu’on rouvrît les églises.
Un pouvoir qui n’a aucun besoin de céder et qui cède quand même dit ce qu’il pense réellement de ce qu’il concède.
Et voici le fait qui achève de démonter le récit qu’on vous a fait.
Ce n’est pas sous Staline que l’Église russe a été la plus persécutée. C’est après lui.
De 1958 à 1964, Khrouchtchev — celui-là même qu’on présente en Occident comme le libéralisateur, l’homme du dégel et de la déstalinisation — lance la plus vaste campagne antireligieuse de l’après-guerre. Des milliers d’églises sont fermées, séminaires supprimés, monastères vidés. En six ans, environ la moitié des paroisses orthodoxes encore ouvertes disparaissent.
L’homme que l’Occident a célébré pour avoir adouci le régime est celui qui a rouvert la guerre contre Dieu. On ne vous l’a jamais dit, parce que cela ne va dans le sens d’aucun des deux récits officiels.
Ce qui prouve une chose simple : l’hostilité à la religion n’était pas le cœur du système. C’était une politique — donc quelque chose qu’on décide, qu’on arrête, et qu’on reprend. Elle a varié selon les hommes et selon les moments, exactement comme une politique agricole ou une politique industrielle.
Et ce qu’on décide, on peut décider de ne pas le faire.
La réalité théorique du christianisme sur le communisme
Venons-en au fond. Que dit réellement le christianisme de ce que le communisme demande ?
Il le demande avant lui.
« Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » — Actes des Apôtres, 2, 44-45
« La multitude de ceux qui avaient cru n’était qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais tout était commun entre eux. » — Actes des Apôtres, 4, 32
Ce n’est pas une lecture militante. C’est le texte.
Une précision, car on va nous la faire dire. Le communisme ne demande pas que plus personne ne possède rien. La possession existera toujours, sous une forme ou une autre, parce que l’homme en a besoin — sa maison, ses outils, ce qu’il a bâti, ce qu’il laisse aux siens.
Ce que les Actes montrent, ce n’est pas un programme de dépouillement universel : c’est l’exigence morale du partage, et le refus qu’un homme accumule pendant qu’un autre manque. C’est cela que nous reprenons, et rien d’autre.
Et il ne s’agit pas d’un accident des origines. Toute la doctrine suit.
« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Le Christ ne dit pas qu’il est difficile de servir les deux : il dit que c’est impossible.
« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
L’usure condamnée pendant sept siècles — excommunication des usuriers au IIIᵉ concile du Latran en 1179, condamnation formelle du prêt à intérêt par Vix Pervenit en 1745. Sept siècles pendant lesquels l’Église a interdit ce qui fonde aujourd’hui toute la finance.
Et Rerum Novarum, en 1891, condamne le libéralisme économique avant de condamner le socialisme.
L’exigence communiste est contenue dans le christianisme. Elle y est depuis le commencement, non comme une théorie économique, mais comme un commandement moral.
La réalité théorique du communisme sur le christianisme
Et réciproquement ? Que dit le communisme du christianisme, une fois qu’on lui a retiré l’athéisme qu’on y avait greffé ?
Il l’explique. Et expliquer n’est pas réfuter.
Le matérialisme historique montre que la religion remplit une fonction sociale, qu’elle naît dans certaines conditions, qu’elle console certaines douleurs. Tout cela peut être vrai. Et cela ne dit rigoureusement rien sur l’existence de Dieu.
Comprendre pourquoi les hommes croient ne démontre pas que ce qu’ils croient est faux. C’est une faute de raisonnement élémentaire, et c’est sur elle qu’on a bâti un siècle et demi de séparation. On peut expliquer pourquoi un homme aime sa femme par la biologie : cela ne prouve pas qu’il ne l’aime pas.
Et regardez maintenant vers quoi le communisme se dirige.
Une société où l’homme cesse d’être un moyen. Où nul ne vit du travail d’autrui. Où les biens vont à ceux qui en ont besoin. C’est le but chrétien, atteint par une autre route.
On nous objectera qu’on ne bâtit pas le paradis sur la terre. C’est vrai, et ce n’est pas ce que nous prétendons.
Le Royaume n’est pas de ce monde, et aucune organisation politique ne rendra les hommes bons. Mais que le Royaume ne soit pas d’ici n’a jamais dispensé personne d’appliquer les commandements ici.
On ne dit pas au voleur qu’il peut voler sous prétexte que la justice parfaite n’est pas de ce monde. On ne dira donc pas à celui qui affame qu’il peut affamer pour la même raison.
Nous ne prétendons pas bâtir le Royaume. Nous prétendons cesser de bâtir son contraire.
Un seul fait suffit à le prouver, et le voici.
Marx écrit en 1875, dans la Critique du programme de Gotha, la formule qui définit le communisme achevé :
« De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »
Ouvrez maintenant les Actes des Apôtres, écrits dix-huit siècles plus tôt :
« On distribuait à chacun selon ses besoins. » — Actes 4, 35
La formule du communisme est dans les Actes des Apôtres.
Marx ne l’a pas inventée. Il l’a retrouvée — et il a entrepris de faire par l’organisation du monde ce que les premiers chrétiens faisaient par la charité.
Le christianisme ordonne les cœurs. Le communisme ordonne les structures. Ils veulent la même chose, et l’un est né de l’autre.
C’est pourquoi il n’y a pas de contradiction à être chrétien et communiste. Il y en avait une à ne pas l’être.