La gauche
Nous venons de dire ce qu’est le communisme. Il faut maintenant dire ce qui prétend le représenter, et pourquoi nous ne nous en réclamons plus.
C’est le chapitre le plus difficile, parce qu’il ne s’adresse pas à nos adversaires. Il s’adresse à ceux qui devraient être des nôtres et qui ne le sont plus.
Définition
Le mot ne vient pas d’une doctrine. Il vient d’un plan de salle.
En août 1789, l’Assemblée constituante débat du droit de veto du roi. Ceux qui s’y opposent se regroupent à la gauche du président de séance ; ceux qui l’accordent, à sa droite. L’habitude reste, le mot naît.
Et voici ce qu’il désignait ce jour-là : des libéraux et des républicains. Des hommes du commerce, de la banque et de la propriété, qui voulaient briser la noblesse pour prendre sa place — et qui, deux ans plus tard, interdiraient aux ouvriers de se coaliser.
La gauche, à sa naissance, c’est la bourgeoisie. Le mouvement ouvrier n’y est pas encore né.
Il faut donc dire honnêtement ce que ce mot veut dire, puisqu’il en a un.
La gauche désigne les forces progressives du champ politique — celles qui veulent changer l’ordre établi plutôt que le conserver. Voilà la définition. Elle est réelle, elle est utilisable, et pendant un siècle elle a recouvert le mouvement ouvrier parce que le mouvement ouvrier était de très loin la première de ces forces.
Et il faut immédiatement reprendre ce mot, parce qu’on nous l’a volé.
Le progressisme, c’est le progrès de la société par l’économie : une vie matérielle meilleure, un travail moins dur, un logement sain, des enfants qui vivront mieux que leurs parents. Le moral d’un peuple suit toujours ses conditions matérielles. Voilà ce que ce mot a voulu dire pendant deux siècles.
Ce n’est pas la théorie du genre. Ce n’est aucune des inventions du gauchisme contemporain, qui se sont emparées du mot pour couvrir leur propre déchéance.
Mais retenez ceci, car tout en découle : la force progressive change avec l’époque.
En 1789, la classe qui portait le progrès était la bourgeoisie. Le capitalisme était alors révolutionnaire : il brisait un ordre figé, il développait les forces productives, il faisait avancer le monde. Marx le reconnaît sans réserve, et nous le reconnaissons avec lui.
Aujourd’hui, il ne développe plus rien : il conserve. Il défend sa propriété, il freine, il ferme des usines qui marchent parce qu’un placement rapporte davantage ailleurs.
La force progressive a changé de camp. Elle était le capitalisme ; elle est le communisme. Être « progressiste » ne veut rien dire tant qu’on n’a pas dit quelle classe porte le progrès — et cette classe change.
Un mot pareil change donc de contenu à chaque époque.
| Époque | Ce que « la gauche » désigne |
|---|---|
| 1789 | Les libéraux et les républicains — la bourgeoisie montante |
| 1848-1981 | Le mouvement ouvrier — la question sociale, la propriété, les nationalisations |
| Aujourd’hui | Les questions de mœurs, d’identité et de représentation |
En deux siècles, le mot a désigné successivement une chose et son contraire. Il a servi à ceux qui interdisaient les grèves, puis à ceux qui les faisaient, puis à ceux qui les ont laissées mourir.
C’est pourquoi nous ne bâtissons rien dessus.
Le mouvement ouvrier a une classe. La gauche n’a qu’une place. On peut occuper une place pendant deux cents ans sans jamais représenter les mêmes hommes.
Nous ne sommes pas de gauche. Nous sommes du mouvement ouvrier. Ce n’est pas une querelle de vocabulaire : c’est la différence entre une doctrine et un siège.
Histoire
Ce qui fut réellement gagné
Rien de ce que vous tenez pour acquis n’a été donné.
La journée de huit heures. Le repos hebdomadaire. La fin du travail des enfants. Les congés payés. La Sécurité sociale. Les retraites.
Chacun a été payé en grèves, en prison, en morts. Et c’est le mouvement ouvrier qui a payé.
La séparation des deux familles
1848. Février fait la République, Juin l’écrase. Les ouvriers parisiens sont fusillés par une République née trois mois plus tôt.
Et comptez, comme toujours. Plusieurs milliers de morts en quatre jours, environ quinze mille arrestations, quatre mille déportations. Aucune émeute parisienne sous la monarchie n’avait jamais été écrasée à ce prix.
La bourgeoisie au pouvoir n’a pas hérité de la violence des rois : elle l’a dépassée. Un roi réprime ce qui conteste son titre ; une bourgeoisie réprime ce qui conteste sa propriété — et elle y met beaucoup plus de moyens.
1864. L’Association internationale des travailleurs — la Première Internationale.
1871. La Commune de Paris. Soixante-douze jours, puis la Semaine sanglante : plusieurs milliers de fusillés par un gouvernement français.
1872. Au congrès de La Haye, Bakounine et les siens sont exclus. La rupture entre marxistes et anarchistes est consommée. Nous y reviendrons.
1885 — et retenez bien celui-ci, car on vous l’attribuera toujours à d’autres.
La colonisation française est une œuvre de la gauche républicaine.
Le 28 juillet 1885, devant la Chambre, Jules Ferry — républicain, l’homme de l’école gratuite et laïque — justifie l’expansion coloniale en ces termes :
« Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »
Ce n’est pas un monarchiste qui parle. C’est le progressiste de son temps, au nom de la civilisation, du progrès et des Lumières.
Et une partie de la droite nationaliste y était opposée, jugeant qu’on dispersait l’armée outre-mer au lieu de préparer la revanche. Déroulède à Ferry : « J’ai perdu deux enfants et vous m’offrez vingt domestiques. »
Sous le discours, la mécanique est celle que Lénine décrira trente ans plus tard : des matières premières qu’on ne paie pas leur prix, des marchés captifs, une main-d’œuvre sans droits. Et des fils de paysans français envoyés mourir pour les dividendes de compagnies dont ils n’avaient jamais entendu le nom.
Ni fierté, ni repentance. La colonisation n’a pas été le crime de la France : elle a été l’affaire du capital, vendue au peuple par ceux qui se disaient les hommes du progrès — et payée par lui.
1889. La Deuxième Internationale. Des partis ouvriers de masse partout en Europe, des millions d’adhérents, des députés, des journaux, des syndicats. Jamais le mouvement ouvrier n’a paru si fort.
4 août 1914 — la trahison fondatrice
Retenez cette date. Tout le reste en découle.
La Deuxième Internationale avait juré, congrès après congrès, que les travailleurs ne se tireraient jamais dessus pour les intérêts de leurs bourgeoisies. Que si la guerre venait, ils la transformeraient en grève générale.
Le 31 juillet 1914, Jaurès est assassiné.
Le 4 août, le parti social-démocrate allemand vote les crédits de guerre. Le même jour, en France, la SFIO se rallie à l’Union sacrée. Partout, les partis ouvriers votent la guerre de leur propre bourgeoisie.
Des millions d’ouvriers allemands et français, membres de partis frères, se sont massacrés pendant quatre ans parce que leurs directions le leur avaient demandé. Ce n’est pas un accident : c’est le moment où la social-démocratie a choisi son camp, et ce n’était pas le nôtre.
C’est de cette trahison — et d’aucune autre — que naissent les partis communistes.
Janvier 1919 — Berlin
Et voici ce qui arrive quand la social-démocratie gouverne.
L’Empire allemand s’effondre. Un gouvernement social-démocrate prend le pouvoir, dirigé par Friedrich Ebert. En janvier 1919, les spartakistes se soulèvent à Berlin.
Le gouvernement social-démocrate charge Gustav Noske de la répression. Sa phrase est passée à l’histoire : « Il faut bien que quelqu’un fasse le chien sanglant. »
Il arme les corps francs — des unités de volontaires nationalistes, dont beaucoup se retrouveront quinze ans plus tard dans les rangs du nazisme.
Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont arrêtés, torturés et assassinés. Le corps de Luxemburg est jeté dans un canal.
Le premier gouvernement socialiste de l’histoire allemande a fait assassiner les deux plus grands révolutionnaires du pays par des milices d’extrême droite. Ce n’est pas une interprétation. C’est le procès-verbal.
Et souvenez-vous de qui étaient ces corps francs, quand on vous expliquera que la social-démocratie est le rempart contre le fascisme.
1920 — Tours
En décembre, au congrès de Tours, la majorité de la SFIO vote l’adhésion à l’Internationale communiste et devient la SFIC, futur Parti communiste français. La minorité, autour de Léon Blum, garde la SFIO et sa caisse.
La division française est née là, et elle ne se refermera jamais.
1936 — l’Espagne, ou la trahison par l’inaction
Juillet 1936 : les généraux se soulèvent contre la République espagnole. Hitler et Mussolini arment aussitôt Franco — avions, chars, hommes.
En France, un gouvernement de Front populaire vient d’arriver au pouvoir, dirigé par le socialiste Léon Blum.
Il choisit la non-intervention. La République espagnole, gouvernement légal d’un pays voisin, attaqué par une armée factieuse soutenue par deux dictatures fascistes, n’aura pas les armes françaises.
Franco, lui, aura les avions allemands. Guernica sera bombardée en avril 1937.
Le premier gouvernement socialiste de l’histoire de France a laissé mourir la République espagnole pour ne pas déplaire à Londres. Trois ans plus tard, il faudra affronter seuls ceux qu’on avait laissé faire.
Et la trahison ne vient pas que de Paris.
Mai 1937, Barcelone. Le front tient à peine, l’armée fasciste avance, et une partie des anarchistes et du POUM se soulève contre le gouvernement de la République elle-même. Plusieurs centaines de morts dans les rues d’une ville de l’arrière, pendant que les hommes meurent au front.
Ils ont choisi le pire moment de l’histoire de leur pays pour faire leur révolution contre leur propre camp. Franco n’a pas eu besoin d’en faire davantage.
1956 — Guy Mollet
Le cas français le plus abject, et il est peu connu.
Janvier 1956 : la SFIO gagne les élections sur la promesse de la paix en Algérie. Guy Mollet, socialiste, devient président du Conseil.
Mars 1956 : il fait voter les pouvoirs spéciaux, envoie le contingent, porte les effectifs à un demi-million d’hommes, et couvre une pratique généralisée de la torture.
Novembre 1956 : il lance avec les Britanniques et les Israéliens l’expédition de Suez.
Le parti qui se réclamait de Jaurès a mené la guerre coloniale la plus dure de l’histoire de France. Il ne l’a pas subie : il l’a voulue, votée et généralisée.
Et nous ajouterons ce qui nous concerne, puisque nous nous sommes engagés à ne jamais mentir sur les nôtres : le Parti communiste français a voté ces pouvoirs spéciaux. C’est une faute, elle lui a été reprochée à juste titre, et nous ne l’effacerons pas.
1972-1983 — la fin
1972. Le Programme commun. Le PCF s’allie au Parti socialiste. François Mitterrand explique à ses propres cadres, à Vienne, que le but de l’opération est de reprendre aux communistes leur électorat. Il le dira publiquement. Le PCF signera quand même.
1981. La gauche arrive au pouvoir.
1983. Le tournant. En mars, contraint par le Système monétaire européen, le gouvernement choisit de rester dans le SME plutôt que de tenir son programme. Rigueur salariale, désindexation, austérité.
Ce n’est pas un accident de conjoncture. C’est le jour où la gauche de gouvernement a accepté que la contrainte extérieure décide à sa place — et elle ne l’a jamais plus refusée depuis.
1992. Maastricht. Négocié par Mitterrand, soumis par lui au référendum, défendu par tout l’appareil du Parti socialiste. Ce traité est une œuvre de la gauche de gouvernement, et de personne d’autre.
2005. Le 29 mai, les Français rejettent le traité constitutionnel européen par 54,68 %. Les ouvriers et les employés le refusent massivement.
Et notez qui était en face d’eux. La direction du Parti socialiste avait officiellement appelé à voter oui. Le non l’a emporté contre son propre électorat organisé.
2008. Le traité de Lisbonne, qui en reprend l’essentiel, est ratifié par le Congrès à Versailles. Sans référendum.
La droite était alors au pouvoir, et nous ne lui attribuons pas ce qui revient à d’autres. Mais le Parti socialiste appela ses parlementaires à s’abstenir, et cent quarante-deux d’entre eux s’abstinrent. On ne fait pas passer un traité rejeté par le peuple sans que ceux qui prétendent le représenter regardent ailleurs.
Ce jour-là, on a expliqué à un peuple qu’il avait mal voté et qu’on ne le lui redemanderait plus. Ne cherchez pas ailleurs l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui le populisme.
Et le résultat, en deux chiffres. Le parti qui faisait plus de 28 % en 1946 présentait un candidat à 2,28 % en 2022.
Ce n’est pas la répression qui a fait cela. C’est le reniement.
Social-démocrate et communiste — ce qui les sépare
On vous répète que c’est une question de tempérament : les uns seraient pressés, les autres patients. Les uns durs, les autres humains.
C’est faux. La différence est théorique, elle est entière, et elle porte sur trois points.
La date de naissance
Elle a un nom : Eduard Bernstein, 1899.
Ce dirigeant social-démocrate allemand publie un livre où il soutient que Marx s’est trompé : le capitalisme ne s’effondrera pas, les classes moyennes ne disparaissent pas, la misère ne s’aggrave pas. Donc il ne faut pas renverser le système : il faut l’améliorer par petites touches, indéfiniment.
Sa formule est restée :
« Le mouvement est tout, le but final n’est rien. »
Rosa Luxemburg lui répond la même année dans Réforme sociale ou révolution ?. Sa réponse tient en une idée que nous faisons nôtre :
Les réformes ne s’additionnent pas jusqu’à faire une révolution. Ce sont deux méthodes différentes qui visent deux buts différents. On ne construit pas un escalier vers un endroit où il n’y a pas de marches.
Les trois différences
| Le social-démocrate | Le communiste | |
|---|---|---|
| La propriété | La laisse aux mains privées et en redistribue les fruits par l’impôt | Change le propriétaire des grands moyens de production |
| L’État | Le croit neutre : un outil qu’il suffit de gagner aux élections | Le tient pour l’instrument d’une classe, à prendre et à transformer |
| Le but | Un capitalisme corrigé, humanisé, encadré | La fin du capitalisme |
Tout le reste en découle.
Le social-démocrate ne trahit pas par cohérence. Il trahit par opportunisme — et il se fabrique ensuite une doctrine pour l’expliquer.
La théorie vient après. Elle sert de vernis. Bernstein n’a pas découvert que la révolution était impossible : il a constaté qu’un parti installé — avec des députés, des mandats, des permanents, des journaux et des caisses — a désormais beaucoup à perdre. Et il a écrit ce qu’il fallait pour que ce confort ait l’air d’une pensée.
On ne renonce pas à la révolution parce qu’on a compris quelque chose. On y renonce parce qu’on a quelque chose à conserver — et l’on comprend ensuite.
Et puisqu’il n’a jamais voulu toucher à la propriété, il n’a que le partage du produit à négocier. Et le jour où le produit se contracte, il n’a plus rien à partager. Il lui reste alors une seule fonction : gérer la crise du capital à la place du capital, et l’expliquer aux travailleurs mieux que la droite ne saurait le faire.
On ne peut pas redistribuer indéfiniment le produit d’une chose dont on refuse de discuter la propriété. Voilà toute l’histoire de la social-démocratie, et voilà pourquoi elle finit toujours par appliquer le programme d’en face.
Elle n’est pas notre aile modérée. Elle est le service du capital chargé de nous.
Les anarchistes
On vous dira qu’ils sont nos cousins, que nous voulons la même chose, que seule la méthode nous sépare.
Non. Et il faut le dire clairement, parce que la confusion nous a coûté cher.
Le désaccord de fond
La rupture date de 1872 et elle n’a jamais été réparée.
Nous disons : l’État est l’instrument d’une classe. Il faut donc le prendre, s’en servir pour désarmer l’ancienne classe possédante et socialiser les moyens de production — après quoi, n’ayant plus de classe à contenir, il dépérit.
Ils disent : l’État est le mal en lui-même, il faut l’abolir immédiatement, et tout ce qui ressemble à une autorité, à une discipline ou à un commandement est une trahison.
Engels leur a répondu en 1873, dans De l’autorité, et l’argument n’a jamais reçu de réponse.
Prenez un navire dans la tempête, une usine, un chemin de fer. Il y a un capitaine, une cadence, un horaire. Ce n’est pas de la tyrannie : c’est la condition matérielle pour que la chose fonctionne. Celui qui refuse toute autorité refuse en réalité la production moderne — c’est-à-dire tout ce qui nous fait vivre.
Le résultat, en un fait
Nous ne discuterons pas leurs intentions. Nous compterons, comme toujours.
En cent cinquante ans, l’anarchisme n’a jamais tenu un pays. Pas un. Nulle part.
Partout où il a eu sa chance, il a produit la même chose : de la générosité, du courage réel, des expériences locales admirables — et une défaite. Parce que refuser l’État, c’est refuser l’armée, la police, la monnaie, la logistique et le commandement. C’est refuser tout ce dont on a besoin le lendemain de la victoire.
L’Espagne en est la démonstration. En 1936-1937, pendant qu’une armée fasciste équipée par Berlin et par Rome avance sur Madrid, une partie du camp républicain refuse le commandement unifié, la conscription et la discipline militaire, au nom de la révolution immédiate. On perd la guerre, et avec la guerre on perd la révolution.
Ils ont voulu la fin sans les moyens, et ils ont livré les deux à Franco. Quarante ans de dictature ont suivi.
Nous avons pour eux le respect qu’on doit à des hommes courageux. Nous n’avons aucun respect pour leur théorie.
Le mot de Lénine reste le plus juste, et il vaut aussi pour ce qui va suivre : une maladie infantile.
Le gauchisme
Le mot n’est pas une insulte de droite. C’est un terme communiste, et il a un auteur.
Lénine, en 1920 : La Maladie infantile du communisme, le « gauchisme ».
Il y désigne ceux qui, à force de radicalité affichée, deviennent inutiles : ceux qui refusent les syndicats parce qu’ils sont réformistes, les élections parce qu’elles sont bourgeoises, tout compromis parce qu’il salit — et qui, à la fin, ne rencontrent jamais un ouvrier.
Le gauchisme, c’est l’apparence maximale de radicalité pour le résultat minimal. C’est ce qui a l’air de menacer l’ordre et qui ne le touche jamais.
Ce qu’il est devenu
Il a une date de naissance et un théoricien qui l’a vu venir : Mai 68, et Michel Clouscard.
Clouscard était marxiste, et il fut l’un des rares à écrire, dès 1973 puis dans Le Capitalisme de la séduction en 1981, ce que personne ne voulait entendre : la contestation de 68 n’a pas affaibli le capitalisme. Elle lui a ouvert un marché.
Sa thèse tient en une phrase :
« Tout est permis, mais rien n’est possible. »
Tout est permis — la liberté des mœurs, la libération du désir, la levée des interdits. Rien n’est possible — le salaire, le logement, l’avenir, la propriété.
Le capitalisme a lâché ce qui ne lui coûtait rien pour garder ce qui lui rapporte tout. Il a libéré la consommation et resserré la production. Et il a trouvé, pour faire ce travail, une jeunesse qui se croyait révolutionnaire.
Ce diagnostic a été confirmé par des chercheurs qui n’étaient pas des siens. En 1999, dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, Boltanski et Chiapello distinguent deux critiques du système : la critique sociale — l’exploitation, l’inégalité — et la critique artiste — l’ennui, l’autorité, le conformisme, le manque d’authenticité.
Le capitalisme a absorbé la seconde et enterré la première. L’autonomie, la créativité, l’épanouissement, la fin de la hiérarchie rigide : tout le vocabulaire du management contemporain est celui de la contestation de 68.
Ils ont pris nos mots et ils en ont fait des séminaires d’entreprise. Pendant ce temps, la question du salaire n’a plus jamais été posée.
D’où viennent ces idées
Et puisqu’on parle de ce qui a remplacé la question sociale, il faut remonter aux sources. Elles ont des noms, des dates et des financements.
Le premier s’appelle Alfred Kinsey.
Zoologiste américain, il publie en 1948 puis en 1953 deux rapports sur le comportement sexuel qui bouleversent l’Occident. Ils sont financés par la fondation Rockefeller, par l’intermédiaire d’un comité de recherche américain.
Nous corrigeons ici une erreur qui circule dans notre camp : ce n’est pas Soros, qui avait dix-huit ans à la parution du premier volume. C’est la grande philanthropie américaine, et c’est plus significatif encore.
Sa thèse : les comportements que la morale réprouvait seraient en réalité universels et normaux. L’argument n’est pas moral, il est statistique — et c’est ce qui lui donne son autorité.
Et voici ce qu’il faut savoir sur cette statistique.
Le tableau 34 du volume de 1948 présente des données sur les « réponses » sexuelles d’enfants, certaines de nourrissons, chronométrées à la seconde. De telles données ne peuvent avoir qu’une origine : des adultes qui accomplissaient ces actes sur des enfants et les consignaient.
C’est ce qu’a établi Judith Reisman, chercheuse américaine, dans Kinsey, Sex and Fraud en 1990. L’institut Kinsey lui-même a reconnu que ces données provenaient d’hommes rapportant de tels actes, dont un délinquant particulièrement prolifique.
La science qui a servi à refonder la morale sexuelle de l’Occident repose, sur ce point précis, sur des crimes commis contre des enfants et jamais poursuivis. Ce n’est pas une accusation de militants : c’est dans le livre, au tableau 34, et l’institut qui porte son nom l’admet.
Le second s’appelle John Money.
Psychologue à l’université Johns Hopkins, c’est lui qui forge en 1955 la distinction entre le sexe et le genre — l’idée que l’identité serait apprise et non donnée. Toute la théorie du genre sort de là.
Et il a voulu le prouver sur un enfant.
En 1966, un nourrisson canadien, David Reimer, est mutilé lors d’une circoncision ratée. Money conseille aux parents de l’élever comme une fille. On l’opère, on le prénomme autrement, on lui cache la vérité. Money publie le cas pendant des années comme la démonstration éclatante que le genre s’apprend. Le monde entier le cite.
C’était faux.
L’enfant a toujours su. À quatorze ans, il a exigé la vérité et il est redevenu un garçon. Il a raconté publiquement ce qu’il avait subi, y compris les séances que Money imposait aux deux jumeaux. Son frère est mort d’une overdose en 2002. David Reimer s’est suicidé en 2004, à trente-huit ans.
La théorie du genre n’a pas été démontrée : elle a été affirmée, sur un enfant qu’on avait mutilé, par un homme qui savait qu’elle échouait et qui a continué de la publier. Deux frères en sont morts. Et cette théorie s’enseigne toujours.
Le troisième, c’est nous.
Car ces travaux américains ont trouvé leur philosophie chez nos propres auteurs. Ce que les universités américaines ont baptisé la French Theory — nos structuralistes et nos déconstructeurs — leur a fourni l’appareil intellectuel qui manquait : l’idée qu’il n’existe aucune nature, seulement des constructions et des rapports de pouvoir.
Nos philosophes ont exporté l’outil. L’Amérique en a fait une politique. Et on nous la réimporte aujourd’hui comme une évidence.
Voilà l’origine de ce qu’on vous présente comme le sens de l’histoire : deux Américains dont l’un s’appuyait sur des crimes et l’autre a menti sur un enfant mort, armés d’une philosophie française que la France n’a jamais lue.
Qui a payé tout cela
Et voici la question que personne ne pose : d’où venait l’argent ?
Car cette gauche culturelle ne s’est pas financée toute seule. Une partie de ses revues, de ses colloques et de ses réseaux a été payée — et nous savons par qui, parce que l’affaire a éclaté publiquement.
De 1950 à 1967 existe un organisme appelé le Congrès pour la liberté de la culture.
Il finance des revues dans toute l’Europe — dont une à Paris — organise des colloques, subventionne des écrivains, des universitaires, des expositions et des concerts. Il est prestigieux, brillant, et l’on s’honore d’y être publié.
En 1966-1967, la presse américaine révèle qu’il était financé par la CIA.
Et son objectif n’était pas de combattre la gauche. Il était d’en fabriquer une autre.
Le terme figure dans les documents américains eux-mêmes : la « gauche non communiste ». Une gauche qu’on soutient, qu’on publie, qu’on rend respectable — à condition qu’elle soit anti-soviétique et qu’elle ne parle plus de propriété.
Ce n’est pas une déduction. L’homme qui dirigeait ces opérations à la CIA l’a écrit lui-même en 1967, dans un grand magazine américain, dans un article dont le titre revendiquait l’immoralité de l’agence. Il y reconnaît le financement des revues — et le placement d’un agent dans le mouvement syndical européen.
Car les syndicats étaient la cible principale, et la France a payé le prix fort.
Il faut nommer les deux hommes qui ont conduit cette opération, parce que leur parcours dit tout.
Le premier avait été secrétaire général du Parti communiste des États-Unis. Il rompt avec Moscou en 1929, passe de l’autre côté, et devient l’homme du syndicalisme américain pour les affaires internationales — c’est-à-dire l’agent de liaison avec la CIA sur le terrain syndical.
Le second était son représentant permanent en Europe, installé à Paris, et disposait d’un accès direct aux fonds secrets du plan Marshall.
L’homme chargé de briser le mouvement ouvrier européen pour le compte de Washington était un ancien dirigeant communiste. Il connaissait les méthodes, les réseaux et les hommes. On ne pouvait pas choisir mieux.
En décembre 1947, une scission divise la CGT et donne naissance à un nouveau syndicat. Le rôle des fonds américains est aujourd’hui établi par les historiens : les archives font apparaître des versements documentés — vingt-cinq mille dollars de l’époque à la nouvelle centrale, et des soutiens à certaines fédérations.
Et l’argent ne s’arrêtait pas aux syndicats. Le même homme offrit au Congrès pour la liberté de la culture ses bureaux parisiens — une suite dans un hôtel de l’avenue Kléber.
On a divisé le mouvement ouvrier français avec de l’argent étranger, au nom de la liberté syndicale. Et l’homme de la CIA qui supervisait l’opération l’a raconté lui-même dans la presse américaine, vingt ans plus tard, avec fierté.
Ajoutez les grandes fondations américaines, qui ont financé pendant des décennies universités, revues et programmes de recherche — et dont l’une eut pour président, pendant treize ans, un ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis.
Et Mai 68 ?
Ici, il faut d’abord distinguer deux choses que l’on confond toujours, et cette confusion n’est pas innocente.
Il y a eu deux Mai 68.
Celui des ouvriers — sept à neuf millions de grévistes, la plus grande grève de l’histoire de France, des occupations d’usines, et des revendications parfaitement claires : les salaires, le temps de travail, la reconnaissance syndicale dans l’entreprise. Celui-là est le nôtre, il n’a rien de suspect, et nous le revendiquons.
Et celui des étudiants — beaucoup plus petit, beaucoup plus bruyant, beaucoup mieux filmé. C’est celui-là que l’on a retenu, célébré et enseigné. Et c’est celui-là qui pose problème, car ses mots d’ordre ne portaient pas sur la propriété mais sur les mœurs, l’autorité et le désir.
Devinez lequel des deux on commémore chaque décennie à la télévision. Ce n’est pas celui qui a arraché les accords de Grenelle.
Cela dit, nous n’affirmerons pas que Mai 68 fut une opération américaine : cela n’est pas établi, et nous ne l’écrirons pas.
Mais il existe un fait, et il vient du principal intéressé.
En juin 1968, l’un des chefs de file du mouvement étudiant déclare que des journaux et des associations américains — qu’il désigne comme des relais de la CIA — leur ont offert des sommes importantes. Il ajoute que l’offre fut refusée.
Nous prenons cette déclaration telle qu’elle est, refus compris. Elle établit une chose et une seule, mais celle-là est certaine : au printemps 1968, dans une France dirigée par l’homme qui venait de quitter le commandement de l’OTAN et d’exiger de l’or contre ses dollars, des relais américains sont venus proposer de l’argent aux meneurs de la contestation.
Et c’est précisément pour cela que nous le mentionnons.
Nous savons qu’ils ont essayé. Nous savons qu’ici, ce jour-là, on leur a dit non.
Mais nous venons d’énumérer les endroits où ils n’ont essuyé aucun refus : les revues, les colloques, les fondations, les syndicats. La question n’est donc pas de savoir s’ils ont proposé — c’est établi — mais combien de fois, ailleurs, on a dit oui. Et cela, nous ne le saurons jamais entièrement.
Et le résultat, ils l’ont constaté eux-mêmes
Il existe une note d’analyse de la CIA, déclassifiée, datée de 1985, consacrée aux intellectuels français.
Elle observe avec satisfaction l’effondrement du marxisme dans les universités françaises et le passage de toute une génération d’intellectuels à autre chose.
Soyons rigoureux : ce document prouve qu’ils observaient et se réjouissaient. Il ne prouve pas qu’ils ont fabriqué cette évolution, et nous n’écrirons pas le contraire.
Mais il faut mettre les deux faits côte à côte.
Pendant trente ans, on a financé, publié et honoré un milieu intellectuel à la condition expresse qu’il abandonne la question de la propriété. Trente ans plus tard, ce milieu l’avait abandonnée — et ceux qui avaient payé écrivaient des notes pour s’en féliciter.
Nous ne prétendons pas que tous ces intellectuels étaient achetés : l’immense majorité ne savait rien, et beaucoup étaient sincères. C’est justement cela qu’il faut comprendre. On n’a pas eu besoin d’acheter des hommes : il a suffi de financer généreusement ceux qui allaient déjà dans le bon sens, et de laisser les autres sans tribune. Au bout de trente ans, une génération entière pensait librement — exactement ce qu’on avait payé pour qu’elle pense.
Le résultat
Comptez, encore une fois.
Ce que le gauchisme a obtenu en cinquante ans : l’évolution des mœurs, la conquête du vocabulaire public, la place de certains sujets dans les médias.
Ce qu’il n’a pas obtenu : un point de propriété. Un seul.
Aucun grand moyen de production n’est passé aux mains de ceux qui y travaillent. Aucun.
On ne combat pas sérieusement ce qui ne coûte rien. Si vos idées ne rencontrent aucune résistance véritable, ce n’est pas que vous avez gagné : c’est qu’elles ne gênent personne.
Le féminisme
Il faut commencer par le seul fait qui compte, et il est historique, pas moral.
Le féminisme n’est pas né dans les usines. Il est né dans les salons.
D’où il vient
Ses fondatrices sont des femmes de la bourgeoisie, et leurs revendications sont celles de leur classe : accéder à la propriété, aux professions libérales, aux diplômes, au vote. Des revendications qui n’ont aucun sens pour une femme qui travaille déjà quatorze heures par jour à la filature.
Et il y a un fait qui règle la question à lui seul.
En Angleterre, les suffragettes les plus célèbres réclamaient le vote « aux mêmes conditions que les hommes ». Or les hommes votaient alors sous condition de propriété.
Leur revendication, appliquée telle quelle, aurait donné le droit de vote aux femmes qui possédaient — et à aucune autre. Les ouvrières n’auraient rien eu. C’est cela, le féminisme des origines : une bourgeoisie qui réclame pour elle-même et parle au nom de toutes.
Ce que le mouvement ouvrier a répondu
Et voici ce qu’on vous cache le plus soigneusement : le mouvement communiste a combattu le féminisme, explicitement, par écrit, et depuis toujours.
Clara Zetkin, qui organise en 1907 à Stuttgart la première conférence internationale des femmes socialistes, refuse toute alliance avec les féministes bourgeoises et exige le suffrage universel sans condition de propriété — c’est-à-dire l’inverse de ce que réclamaient les suffragettes.
Alexandra Kollontai, en 1909, dans Les Fondements sociaux de la question féminine, écrit noir sur blanc que la femme ouvrière n’a rien de commun avec la femme bourgeoise, et que sa place est aux côtés des hommes de sa classe, non des femmes de la classe adverse.
August Bebel, en 1879, avait déjà écrit La Femme et le socialisme : le livre le plus lu du mouvement ouvrier allemand.
Ils ne disaient pas « les femmes doivent se taire ». Ils disaient : « votre ennemi n’est pas votre mari, c’est le propriétaire de l’usine où vous êtes tous les deux. »
Voilà notre position. Elle a cent cinquante ans. Nous n’inventons rien.
Le travail des femmes n’a pas été une libération
On vous a raconté que le capitalisme avait libéré les femmes en leur ouvrant l’usine. Marx a décrit exactement le contraire, et il l’a décrit dans Le Capital.
Le mécanisme est celui-ci.
La machine permet d’employer des ouvriers moins forts. Le capital fait donc entrer les femmes et les enfants à l’atelier — non par générosité, mais parce qu’ils coûtent moins cher.
Et voici le résultat, qui est une loi et non une opinion :
Le salaire d’un homme payait autrefois une famille. En jetant la famille entière sur le marché du travail, le capital répartit la même somme sur quatre personnes au lieu d’une. Il ne paie pas plus. Il paie le même prix pour quatre fois plus de travail.
Et il les paie moins. Au XIXᵉ siècle, le salaire d’une ouvrière valait environ la moitié de celui d’un ouvrier au même poste.
C’est cela, l’entrée des femmes dans le salariat industriel : non pas un droit conquis, mais une baisse du prix général du travail.
Et retenez bien la suite, car c’est le point que personne ne fait.
Le salaire familial — un homme qui gagne assez pour faire vivre les siens — n’est pas une invention de la réaction. C’est une conquête ouvrière. Il a été arraché au patronat, grève après grève, contre sa volonté, précisément pour sortir les femmes et les enfants de la mine et de l’atelier.
Le capital a toujours voulu les femmes à l’usine. Le mouvement ouvrier a passé un siècle à les en sortir. Puis on a expliqué à leurs petites-filles que retourner à l’usine était une libération.
Aujourd’hui, il faut deux salaires pour ce qu’un seul payait. Personne n’a gagné de temps, personne n’a gagné d’argent. Le foyer a gagné une charge, et le patron a gagné deux fois plus de candidats pour le même poste.
Ce n’est pas la faute des femmes et ce n’était pas leur projet. C’est le résultat, et le résultat est vérifiable.
Ce que nous voulons
Ni les renvoyer au foyer, ni les y arracher. Leur rendre le choix, qu’elles n’ont plus.
Un congé de trois ans pour la mère, réellement indemnisé, avec garantie de retour au poste. Pour le père, un congé de naissance de quelques semaines, dont la durée suivra ce que le pays peut porter.
Nous ne cherchons pas l’égalité de façade entre les deux. Nous cherchons l’équité : ce n’est pas le père qui porte, qui accouche et qui allaite, et faire semblant du contraire n’a jamais servi une seule femme.
Et une allocation qui reconnaisse que l’éducation d’un enfant est un travail — parce que c’en est un, et que le seul travail que ce pays ne paie pas est celui qui fabrique la génération suivante.
Et un niveau de salaire qui permette à un foyer de vivre d’un revenu si ses membres le décident ainsi.
Aujourd’hui, une femme qui voudrait élever son enfant ne le peut pas. Ce n’est pas une liberté qu’on lui a donnée : c’est une nécessité qu’on lui a imposée, et on a appelé cela l’émancipation. Nous voulons qu’elle puisse partir travailler ou rester, et que les deux soient réellement possibles.
Le féminisme lui a promis l’égalité et lui a livré une double journée.
Nous ne sommes pas contre les femmes. Nous sommes contre ce qui a divisé le prolétariat en deux moitiés au moment précis où il fallait qu’il soit un — et qui n’a rien obtenu pour la femme qui pointe à cinq heures du matin.
Toute l’égalité en droit, sans une exception ni un recul. Et rien de la division.
Wokisme et antiracisme
Le mot
Rendons-lui son origine, puisque personne ne le fait.
Stay woke est une expression noire américaine ancienne, qui signifiait restez vigilants — et elle désignait un danger réel : le lynchage, la police, les tribunaux. Elle ressort en 2014, après Ferguson. Ce n’était ni ridicule, ni méprisable.
Et c’est bien le problème : ce n’est pas notre histoire.
Ce n’est pas notre pays
Tout ce vocabulaire vient d’ailleurs.
La « race » comme catégorie sociale, le « privilège », le racisme « systémique » : cela vient d’un pays qui a connu l’esclavage sur son propre sol jusqu’en 1865, puis la ségrégation inscrite dans la loi jusqu’en 1964. Des lois qui interdisaient à un homme de s’asseoir dans un autobus, d’entrer dans une école, d’épouser qui il voulait.
La France n’a jamais eu cela. Elle n’a jamais inscrit la race dans son droit intérieur, et sa Constitution ne connaît qu’une seule catégorie : le citoyen.
On nous a importé les catégories d’un pays dont nous n’avons ni l’histoire, ni le droit, ni les blessures. Ce n’est pas une analyse : c’est une traduction — et une mauvaise.
La France n’est pas un pays raciste. Ce qu’on y dénonce à longueur de journée sous ce nom est, pour l’essentiel, une importation, un entretien et un commerce.
À quoi cela sert
Nous ne reprochons pas à cet antiracisme d’être trop radical. Nous lui reprochons de ne l’être en rien.
Et ce ne sont pas des réactionnaires qui le disent.
Adolph Reed Jr., universitaire américain, noir, marxiste, écrit depuis vingt ans que l’antiracisme contemporain est devenu l’alternative néolibérale à une gauche : une manière de traiter l’inégalité qui ne touche jamais à la propriété.
Walter Benn Michaels, dans The Trouble with Diversity en 2006, le formule plus brutalement : la diversité est ce qu’on obtient à la place de l’égalité.
Leur argument est imparable :
Un conseil d’administration parfaitement représentatif — la moitié de femmes, toutes les origines, toutes les orientations — qui licencie deux mille ouvriers, est un progrès selon cette grille. Selon la nôtre, c’est exactement la même chose qu’avant.
Voilà pourquoi les plus grandes entreprises du monde financent ces combats — et n’en financent aucun autre.
Et ne croyez pas qu’elles le fassent par indifférence. Signer une charte de diversité ne coûte pas un centime et ne touche aucun titre de propriété. Mais surtout, cela rapporte.
Chaque mœur libérée est un marché qui s’ouvre : une clientèle nouvelle, des produits nouveaux, une identité à vendre à ceux qui la cherchent. Ce que Clouscard avait décrit pour 68 se rejoue à l’identique — on vend la liberté à ceux qu’on a dépouillés de tout le reste.
Elles ne tolèrent pas ces combats : elles les financent, elles les sponsorisent, elles les affichent en devanture. Parce qu’un combat qui rapporte n’est pas un combat — c’est un rayon.
Qu’on leur demande la propriété collective de leurs usines, et l’on verra combien de temps dure l’engagement.
Ce n’est pas une hypothèse malveillante. C’est vérifiable dans n’importe quel rapport annuel.
Ce qui existe réellement chez nous
Il existe autre chose, et il faut le nommer avec exactitude : de la méfiance.
Un homme qui a été échaudé trois fois se méfie la quatrième. Ce n’est pas de la haine, ce n’est pas une doctrine, et cela ne suppose aucune hostilité de principe. Les économistes ont même un nom pour ce mécanisme — la discrimination statistique — et ils ont montré qu’il suffit, pour le produire, qu’un homme généralise à partir de ce qu’il a vécu. Tout le monde le fait, tout le temps, sur tout.
Ce n’est pas beau. C’est humain. Et cela ne se combat pas en insultant celui qui se méfie.
On ne détruit pas une méfiance en criant au raciste. On la détruit en supprimant ce qui l’alimente.
Notre position est donc exigeante pour tout le monde, et elle tient en une ligne :
ce qu’il faut écraser, ce sont des comportements — pas des origines.
La petite délinquance, le trafic, l’intimidation de quartier, le mépris du travail et de ceux qui le font. Et l’immense majorité des Français noirs et arabes le demandent plus fort que quiconque, parce que ce sont eux qui vivent dans ces quartiers et qui les subissent les premiers.
Ce que nous refusons absolument, c’est la victimisation.
Elle n’a jamais sorti un homme de la pauvreté. Elle l’enferme dans une identité de plaignant, elle lui donne une explication qui le dispense d’agir, et elle le détourne de la seule exigence qui le libérerait : sa part de ce qu’il produit.
Et le récit sur lequel tout cela repose est faux
Regardez d’abord le vocabulaire, il vous dira tout.
On a inventé le mot « racisé ». Autrement dit : les races existent de nouveau, et l’on répartit les hommes dedans. Ceux qui prétendent combattre le racisme ont commencé par rétablir sa catégorie fondamentale.
Et sur cette base, on a bâti une morale à deux personnages : d’un côté les victimes éternelles, de l’autre les coupables héréditaires — les Blancs, colonisateurs et esclavagistes, coupables de naissance et pour toujours.
Ce récit n’est pas seulement injuste. Il est historiquement faux, et il l’est sur les faits les mieux établis qui soient.
La traite arabo-musulmane a duré du VIIIᵉ au XXᵉ siècle — plus de mille ans — et les estimations des historiens portent sur dix à dix-sept millions d’hommes. Elle castrait massivement les captifs mâles, ce qui explique qu’il n’en subsiste presque aucune descendance. Elle a duré plus longtemps, elle a été plus meurtrière par homme, et personne n’en parle jamais.
Et la traite atlantique elle-même — qu’on n’excusera pas d’un mot — n’a jamais fonctionné comme on vous la raconte. Les Européens ne partaient pas capturer des hommes à l’intérieur des terres : ils mouraient des fièvres dès qu’ils s’éloignaient de la côte. Ils achetaient. Et ils achetaient à des royaumes africains — le Dahomey, l’Ashanti, l’Oyo — qui faisaient la guerre pour capturer, qui vendaient, et qui s’enrichissaient.
Demandez-vous simplement comment fonctionnait le commerce triangulaire. Il y avait un vendeur. Le récit officiel a supprimé le vendeur.
Nous n’écrivons pas cela pour diminuer le crime. Nous l’écrivons parce que c’est l’inverse :
L’esclavage n’a pas de couleur. Il a été pratiqué par tous les peuples, sur tous les continents, contre tous les autres et souvent contre les leurs. C’est un crime universel — et c’est précisément pour cela que la lecture raciale qu’on en donne est fausse.
Un crime commis par tous ne peut pas fonder la culpabilité d’un seul.
Et rappelons ce que l’on tait toujours : c’est l’Europe qui l’a aboli, et qui l’a fait interdire par la force ailleurs. L’esclavage est resté légal en Arabie saoudite jusqu’en 1962, et la Mauritanie ne l’a pénalisé qu’en 2007.
On demande des excuses aux descendants de ceux qui l’ont supprimé, et jamais rien à ceux qui le pratiquaient encore du vivant de nos parents.
À qui profite la haine
Posez-vous une seule question : qui gagne à ce que les pauvres se détestent ?
Pendant qu’un ouvrier du Nord et un ouvrier de Seine-Saint-Denis s’expliquent sur leurs origines, ils ne parlent ni de leur patron, ni de leur loyer, ni de l’usine qu’on vient de fermer. Ils ont exactement le même intérêt, et on leur a appris à voir un ennemi l’un dans l’autre.
Ce qui écrase un homme dans ce pays, ce n’est pas sa couleur : c’est son quartier, son école, son salaire et son absence d’héritage. Et ceux-là, ils les partagent trait pour trait.
Les haines n’apparaissent pas toutes seules. On les entretient, on les diffuse, et quelqu’un les paie.
Celui qui vous dit que votre ennemi a une couleur travaille pour celui qui a votre salaire dans sa poche. Il n’y a pas d’exception à cette règle, et elle vaut dans les deux sens.
Nous ne demandons à personne d’oublier ce qu’il est. Nous demandons à tous de voir qui les vole — et d’y aller ensemble.
La tradition
Reste le dernier point, et c’est le plus retourné de tous.
On vous a enseigné que le communisme est l’ennemi des traditions — qu’il veut effacer les fêtes, les coutumes, les clochers, les métiers, les langues, tout ce qui vient d’avant.
C’est exactement l’inverse. Et la preuve est dans le premier texte du communisme.
Ce que Marx a écrit
Ouvrez le Manifeste de 1848. Marx y décrit une force en train de dissoudre toutes les traditions humaines. Cette force n’est pas le communisme : c’est la bourgeoisie.
« Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré se trouve profané. »
« Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. »
« Elle a résolu la dignité personnelle en valeur d’échange. »
« Elle a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à de simples rapports d’argent. »
Ce sont les phrases fondatrices du communisme, et ce sont des phrases sur ce que le capitalisme détruit.
Marx écrit cela en 1848 — au commencement. Il n’a pas vu le dixième de ce qui allait venir : le village vidé, le métier supprimé, la langue régionale éteinte, le repos du dimanche grignoté loi après loi, la fête devenue opération commerciale, le Noël réduit à un chiffre d’affaires trimestriel.
Le capitalisme est le seul système de l’histoire qui doive détruire les traditions pour vivre. Il ne les hait pas : il ne peut simplement rien en faire. Ce qui ne s’achète ni ne se vend est pour lui un espace inexploité, et il finit toujours par l’exploiter.
Ce que le communisme a réellement fait
Il a été le conservatoire des cultures populaires, et cela se vérifie.
Il a collecté les chants, sauvé les langues, financé les théâtres, protégé les métiers, écrit les histoires locales et fondé les maisons du peuple. Il l’a fait parce que ces cultures étaient celles des travailleurs, et qu’un mouvement de travailleurs ne méprise pas ce que les travailleurs ont fait.
Et quand un régime communiste a persécuté une tradition — la foi, principalement — nous l’avons dit au chapitre précédent et nous ne le retirons pas : c’était une politique, greffée du dehors, contredite par ses propres dirigeants dès qu’ils en ont eu besoin.
L’athéisme a été porté dans le communisme comme un meuble dans une maison. L’anti-traditionalisme y a été porté par la même porte, et beaucoup plus tard.
D’où vient réellement le mépris des traditions
Il est récent, il vient du « progressisme » woke, et il n’a rien à voir avec nous.
C’est lui qui a décidé que la foi d’un peuple était de l’arriération, que sa fête était du folklore, que son attachement à sa terre était une maladie et que son mariage était une oppression. C’est lui qui a expliqué aux ouvriers que tout ce qu’ils tenaient de leurs parents était honteux.
Mais regardez ce qu’il méprise exactement, car c’est là que le masque tombe.
Il ne méprise pas toutes les traditions. Il n’en méprise qu’une : la nôtre.
Les cultures arabes et africaines sont célébrées, protégées, subventionnées, enseignées. La française est un archaïsme, une honte, un passé dont il faudrait s’excuser. Aimer la France est suspect ; aimer n’importe quel autre pays est respectable, et même admirable.
Cette asymétrie n’est pas une incohérence. C’est la fonction même du dispositif.
Une nation qui se déteste est une nation qui ne se bat pas.
Et voici le mécanisme exact, car il faut le comprendre pour le combattre.
Le lien national était ce qui rendait possible la solidarité entre des gens qui ne font pas le même métier. Un employé de bureau et un ouvrier de la métallurgie n’ont ni le même travail, ni les mêmes horaires, ni le même vocabulaire. Ce qu’ils avaient en commun, c’était d’être du même pays. C’est par là — et uniquement par là — que le second pouvait compter sur le premier.
Brisez ce lien, et le combat ouvrier se morcelle.
Le Français du tertiaire ne se sent plus concerné par le Français à l’usine. Il ne voit plus un homme comme lui : il voit une différence. Et l’on a multiplié les différences jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une seule qui rassemble — l’origine, le genre, le quartier, la génération, le diplôme.
Une classe divisée en trente catégories n’est plus une classe. C’est une clientèle.
Et cela n’est pas venu tout seul. Cela a été organisé, financé, diffusé.
Le précédent est documenté et personne ne le conteste plus. De 1950 à 1967, le Congrès pour la liberté de la culture finance revues, colloques, écrivains et universitaires dans toute l’Europe, France comprise. Il était financé par la CIA. L’affaire éclate en 1966-1967 et les archives ont depuis été publiées.
Son objet n’était pas de combattre la gauche. Il était d’en fabriquer une autre : une gauche culturelle, respectable, brillante — et vidée de la question de la propriété.
Le procédé n’a jamais cessé ; seuls les guichets ont changé. Aujourd’hui ce sont des fondations privées et des réseaux d’organisations subventionnées, dont les financements sont publics et consultables. Ceux qui parlent d’identité, de mœurs et de représentation trouvent de l’argent. Ceux qui parlent de propriété n’en trouvent pas.
Ce n’est pas un complot : c’est un budget. Et un budget se lit.
Le service rendu, lui, se compte facilement.
Pendant qu’on expliquait à un peuple que sa culture était méprisable, on lui prenait ses usines. Il n’a pas fallu choisir entre les deux : c’est le même mouvement, et il n’a fait qu’un seul gagnant.
La tradition d’un peuple, c’est ce qu’il a produit gratuitement, pendant mille ans, sans marché et sans patron. C’est du travail humain accumulé qui n’appartient à personne en particulier et à tous en commun.
Une tradition est un bien collectif. C’est même le seul que le capitalisme n’ait pas encore entièrement privatisé — et il y travaille.
La défendre n’est pas une concession que nous ferions à la droite. C’est la suite exacte de notre doctrine.
Ce que nous en concluons
Nous ne sommes pas de gauche, et voici pourquoi, en une phrase.
Elle a abandonné la propriété pour garder les mœurs. Nous abandonnons les mœurs de la modernité pour reprendre la propriété.
Elle a gardé le mot d’ordre et perdu la classe. Nous voulons la classe, et le mot d’ordre nous est indifférent.