CLASSIFICATION // Doctrine

Chapitre 3 — La droite

DATE: 10.09.2026
TEMPS_LECTURE: 29_MIN
Emblème du MCCF — rubrique Doctrine
SCAN_ACTIF
LIEN_SOURCE_VISUELLE

La droite

Nous venons de dire pourquoi ceux qui devraient nous représenter ne le font plus. Il faut maintenant parler de l’autre camp.

Et disons tout de suite ce qui les rapproche : elle aussi promet de vous servir.

Aucun parti, jamais, n’a dit aux électeurs qu’il travaillait contre eux — on ne fait pas campagne là-dessus. La droite a toujours promis la prospérité, l’ordre, le travail qui paie, la France qui se relève. Elle promet aujourd’hui exactement ce que promettent les autres : le pouvoir d’achat, la réindustrialisation, la fin du déclassement.

La différence est ailleurs, et elle est plus étroite qu’on ne le dit.

La gauche prétendait être les travailleurs. La droite prétend seulement s’en occuper. L’une promettait de leur donner le pouvoir, l’autre promet de bien user du sien à leur profit.

Nous allons montrer que la seconde promesse n’est pas tenue non plus — et qu’elle ne peut pas l’être, parce qu’on ne fait pas le bien de quelqu’un en protégeant celui qui vit de lui.


Définition

Le mot naît le même jour que l’autre, dans la même salle.

En août 1789, ceux qui accordent au roi le droit de veto se regroupent à la droite du président de séance. C’étaient la noblesse, le clergé et les défenseurs de l’ordre existant.

Et comme l’autre, ce mot a changé de contenu à chaque génération.

La droite de 1789 défendait les privilèges de naissance. Celle de 1830 les avait déjà abandonnés pour l’argent. Celle de 1885 fut coloniale ; celle de 1940 se coupa en deux ; celle de 1960 fut gaulliste ; celle d’aujourd’hui ne ressemble à aucune des précédentes.

Et il faut ajouter, pour être juste, qu’elle n’a jamais été un bloc.

Elle s’est déchirée tout au long du XIXᵉ siècle entre légitimistes, orléanistes et bonapartistes — trois familles qui se détestaient et qui ne voulaient ni le même régime, ni le même pays. Elle s’est coupée en deux en 1940. Elle se déchire encore aujourd’hui entre libéraux, conservateurs et souverainistes.

Chercher ce qu’est « la droite » par son histoire ne mène nulle part. Elle a soutenu le roi, puis la banque, puis l’Empire, puis la République, puis, pour une part d’elle-même, Vichy — et l’autre part est partie à Londres. Le mot est resté ; ce qu’il désigne n’a jamais cessé de changer, et il désignait souvent des hommes qui se combattaient.

Nous prenons donc l’autre chemin, et nous vous donnons un instrument.

Est de droite ce qui, quel que soit son discours, laisse intacte la propriété des grands moyens de production.

Voilà tout. Ce n’est pas une insulte, c’est un test — et vous pouvez l’appliquer vous-même, à n’importe qui, en trente secondes.

N’écoutez pas ce qu’un parti dit des mœurs, de la nation, de l’immigration ou de l’insécurité. Regardez ce qu’il propose sur la propriété. S’il ne propose rien, vous savez où il est, quoi qu’il dise et quoi qu’il porte.

Et ce test a une conséquence, qui n’est pas une surprise mais une confirmation.

Il classe à droite l’essentiel de ce qu’on appelle la gauche.

La social-démocratie ne touche pas à la propriété — nous l’avons démontré au chapitre précédent, c’est même sa définition. Elle en redistribue les fruits par l’impôt et laisse le propriétaire en place. Selon notre test, elle est donc de droite, et elle l’est depuis 1983.

Le bloc central qui gouverne aujourd’hui n’est que l’aboutissement de ce mouvement : libéral, pro-système, il ne touche à rien. Qu’il vienne du Parti socialiste ne l’infirme pas — cela le démontre.

Il n’y a pas eu de conversion, ni de trahison individuelle. Il y a eu un parti qui avait déjà renoncé à la propriété, et un homme qui en a simplement tiré les conséquences.

Ce test n’a donc pas deux camps de chaque côté. Il en a un très large — et nous.

Et voilà pourquoi nous consacrerons un chapitre entier à ce que cela signifie : si le même test range dans la même case ceux qui prétendent s’affronter à chaque élection, c’est que le clivage dont on nous parle tous les jours n’existe plus.

On n’est pas de droite parce qu’on en vient. On est de droite parce qu’on protège ce qu’elle protège.


Histoire

Elle tient en un basculement, et tout le reste en découle.

La droite cesse d’être aristocratique

1815-1830. La Restauration, les Ultras, la Chambre introuvable. Une droite de la naissance, du trône et de l’autel, qui rêve d’effacer la Révolution.

Elle perd. Et ce qui la remplace n’a plus rien à voir.

1830. La monarchie de Juillet installe la droite de l’argent. Le suffrage est censitaire : on vote si l’on possède. Guizot résume le siècle en un mot resté célèbre — « Enrichissez-vous. »

En quarante ans, la droite a changé de maître sans changer de fonction. Elle défendait un ordre fondé sur la naissance ; elle défend désormais un ordre fondé sur la propriété. C’est la même place, occupée par d’autres hommes — et ce sont eux qui l’occupent encore.

1848. Face aux ouvriers de Juin se dresse le Parti de l’Ordre — monarchistes et républicains conservateurs réunis. Thiers y désigne le peuple comme « la vile multitude ». Deux ans plus tard, la loi Falloux rend l’école aux congrégations : on a compris qu’il fallait tenir les âmes de ceux qu’on venait de mitrailler.

1871. Le même Thiers écrase la Commune.

1885. L’expansion coloniale. Nous l’avons dit au chapitre précédent : la doctrine et l’impulsion viennent de la gauche républicaine, non d’elle.

Mais qu’on ne se méprenne pas : elle y a participé, et elle a fini par en devenir le dernier rempart.

Elle a d’abord traîné les pieds — les nationalistes reprochaient à Ferry de disperser l’armée outre-mer au lieu de préparer la revanche, et son gouvernement tomba en 1885.

Puis elle s’y est installée. Et quand vint l’heure de la décolonisation, c’est elle qui défendit l’Empire jusqu’au dernier jour : l’Algérie française, la crise de 1958, l’OAS.

Elle n’a pas inventé la colonisation : d’autres l’ont fait, au nom du progrès. Elle a seulement refusé, seule et jusqu’au bout, d’y renoncer.

1936 : le mot qui dit tout

Le Front populaire arrive au pouvoir. Congés payés, quarante heures, conventions collectives.

Et il court alors, dans une partie des milieux conservateurs et patronaux, un mot d’ordre qu’aucun manuel n’ose commenter :

« Plutôt Hitler que le Front populaire. »

Retenez-le. Il contient tout ce chapitre.

Devant un choix entre une dictature étrangère et un gouvernement qui augmente les salaires, une fraction de la droite française avait déjà choisi. Quatre ans plus tard, elle n’aura pas à se renier.

Vichy

Juillet 1940. La France est écrasée, et l’Assemblée se réunit à Vichy.

Le 10 juillet, elle vote les pleins pouvoirs à Pétain par 569 voix contre 80. Parmi les quatre-vingts refus, quelques dizaines de socialistes — ce qui signifie que la majorité des députés SFIO présents ont voté pour. La République ne fut pas renversée : elle s’est suicidée, à la quasi-unanimité, gauche comprise.

Et Vichy n’a pas été une parenthèse subie. Ce fut une revanche.

Revanche sur 1936, sur les congés payés, sur les syndicats. Les syndicats sont dissous, la grève est interdite, la Charte du travail de 1941 met patrons et ouvriers dans le même « corps » sous tutelle de l’État. Le patronat, lui, produit et s’enrichit — et il sera intégralement en place en 1946.

Il n’y a pas eu de résistance du capital français. Il y a eu une continuité du capital français.

La droite coupée en deux

Et il faut ici être aussi juste avec elle que nous l’avons été avec la gauche.

Car il n’y a pas eu une droite en 1940. Il y en a eu deux — exactement comme il y eut une gauche qui vota les pleins pouvoirs et une gauche qui entra dans les réseaux.

Celle qui a collaboré, et il faut nommer son théoricien.

Charles Maurras, chef de l’Action française. À l’arrivée de Pétain au pouvoir, il écrit ces deux mots qui le suivront jusqu’à la mort : « la divine surprise ».

Il a passé quarante ans à réclamer l’antisémitisme d’État. Vichy le lui a donné. Il a désigné des hommes dans son journal, et certains ont été arrêtés. Il a soutenu jusqu’au bout un régime qui livrait des Français à l’ennemi — tout en se disant germanophobe, ce qui ajoute la bêtise à l’infamie.

Et notez ce que l’Église elle-même en pensait, puisqu’il se réclamait d’elle : en 1926, Rome met l’Action française à l’Index et frappe ses lecteurs de sanctions. Le catholicisme de Maurras était si peu chrétien que le Vatican l’a condamné treize ans avant la guerre.

Condamné en janvier 1945 à la réclusion perpétuelle et à la dégradation nationale, il lance au tribunal : « C’est la revanche de Dreyfus ! »

Il a eu raison sur un point : c’en était une. Il avait bâti sa vie sur le mensonge de 1894, et il est tombé sur le même. Un homme qui, en entendant sa peine, pense encore à un capitaine innocenté quarante ans plus tôt, dit exactement ce qu’il était.

Et celle qui a résisté — dès les premiers jours, et souvent avant les autres.

Honoré d’Estienne d’Orves, officier de marine, monarchiste et catholique fervent, l’un des premiers réseaux de renseignement en France, fusillé au Mont-Valérien en août 1941.

Jacques Renouvin, militant d’Action française, fondateur des Groupes francs, mort à Mauthausen en 1944.

Le colonel Rémy, royaliste, fondateur de la Confrérie Notre-Dame, l’un des plus grands réseaux de la France libre.

Et plusieurs anciens de la Cagoule — cette organisation d’extrême droite qui complotait contre la République en 1937 — parmi les tout premiers agents de la France libre : Maurice Duclos, Pierre Fourcaud, Loustaunau-Lacau qui fondera le réseau Alliance et sera déporté à Mauthausen.

Et l’homme du 18 juin lui-même venait de cette droite-là : catholique, militaire, nationaliste.

Des conspirateurs d’extrême droite ont rejoint Londres pendant que des députés socialistes votaient les pleins pouvoirs. Voilà ce que valent les étiquettes le jour où il faut choisir.

Nous n’en tirons pas que les camps n’existent pas. Nous en tirons ceci :

La ligne de partage de 1940 n’était pas droite contre gauche. Elle était entre ceux qui ont accepté l’ordre nouveau parce qu’il écrasait leurs adversaires intérieurs, et ceux qui ont refusé qu’un pays soit livré. Et cette ligne a coupé les deux camps en deux.

L’homme

Reste Pétain, et il faut le nommer pour ce qu’il est : un traître.

Il n’était contraint par personne. Le Statut des Juifs du 3 octobre 1940 n’a été demandé par aucun Allemand. Et depuis octobre 2010, on possède le brouillon original de ce texte, couvert des annotations manuscrites de Pétain lui-même — remis au Mémorial de la Shoah, authentifié par Serge Klarsfeld. Il l’a durci de sa propre main, étendant les exclusions à la fonction publique et à l’enseignement.

La thèse du « bouclier » est morte ce jour-là. Elle ne se discute plus.

Le 24 octobre 1940, il serre la main d’Hitler à Montoire. Le 30 octobre, il l’annonce aux Français : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. »

Et l’homme qui a imposé « Travail, Famille, Patrie » à un pays entier ?

Il a vécu des années en concubinage avec une divorcée qu’il refusait d’épouser. Il l’a finalement épousée civilement et en cachette en 1920, mairie du VIIᵉ. Il n’a régularisé son mariage devant l’Église que le 7 mars 1941 — c’est-à-dire une fois chef de l’État, à soixante-dix ans passés.

Il eut de nombreuses maîtresses, dont des femmes mariées, et courtisa jusqu’à un âge très avancé. Les Archives nationales conservent ses lettres.

Et le 2 avril 1941, moins d’un mois après son propre mariage religieux, il durcissait le divorce pour tous les Français.

Il a fait la morale à quarante millions de personnes, et il a laissé aux archives publiques la preuve écrite qu’il n’en croyait pas un mot. On peut mentir aux hommes. On ne réécrit pas les dossiers.

Nous ne traitons pas ici du gaullisme. Il n’est pas cette droite-là, et il mérite mieux qu’un paragraphe : un homme qui a rendu à la France son rang, quitté le commandement de l’OTAN, nationalisé et tenu tête à Washington a droit à notre respect entier. Nous dirons ailleurs ce que nous lui reprochons — de n’être pas allé au bout, et d’avoir laissé la propriété là où il l’avait trouvée.


Le manque d’analyse scientifique

Voici le reproche de fond, et il tient en trois marches qui s’enchaînent.

Un : elle n’a pas de théorie — et la gauche non plus

Soyons exacts, car on nous corrigerait à juste titre.

Il existe des théories économiques du côté libéral, et elles ont une prétention scientifique. L’école autrichienne — Mises, Hayek — et l’école de Chicago autour de Friedman. Nous ne prétendrons pas qu’il n’y a rien en face : ce serait faux, et vérifiable en dix secondes.

Mais regardez ce qu’elles sont, et ce qu’elles ne sont pas.

Ce sont des théories de la formation des prix. Elles expliquent comment un marché s’ajuste. Elles n’expliquent ni l’histoire, ni les sociétés, ni pourquoi un monde succède à un autre. Il n’existe, en face de nous, aucune théorie du développement historique — rien qui corresponde à ce que le matérialisme historique tente de faire.

Et elles ne peuvent pas voir ce que nous décrivons, parce qu’elles l’ont exclu d’avance. Elles posent en principe qu’il n’existe que des individus qui échangent librement. Une doctrine qui commence par nier l’existence des classes ne risque pas d’en trouver.

Mais voici le point décisif, et il vaut mieux que tout le reste.

Ces théories ne sont pas extérieures au système : elles en sont sorties, et elles y sont retournées.

Elles ne découvrent rien qui dérange. Elles décrivent l’ordre existant et concluent qu’il faut en faire davantage. Ce n’est pas une analyse du capitalisme : c’est le capitalisme qui se raconte lui-même, dans un vocabulaire de laboratoire.

Et cela ne s’est pas fait tout seul. En 1947, Hayek réunit à Mont-Pèlerin, en Suisse, une société d’économistes et d’intellectuels destinée à reconstruire la doctrine libérale. Elle fut financée par des intérêts d’affaires, relayée par un réseau d’instituts et de fondations, et diffusée pendant trente ans jusqu’à devenir le sens commun des gouvernements.

C’est très exactement le procédé que nous avons décrit au chapitre précédent, appliqué à l’économie.

Une théorie qui a été financée par ceux qu’elle justifie n’est pas une découverte : c’est une commande. Et l’on ne juge pas un monde avec l’instrument que ce monde a payé pour se faire mesurer.

Surtout : la droite politique française ne s’en sert pas.

Ni le Rassemblement national, ni Les Républicains, ni la droite identitaire ne raisonnent à partir de Hayek. Ils invoquent des valeurs, des colères et des souvenirs. Pas un modèle.

Et il faut dire la même chose de l’autre côté, sans complaisance.

L’essentiel de la gauche n’a pas de théorie non plus. L’anarchisme n’a jamais produit d’analyse économique sérieuse. La social-démocratie a renoncé à la sienne en 1899 et n’en a plus cherché depuis. Il ne reste, sur tout l’échiquier, qu’une seule tradition qui ait produit une méthode — et c’est la nôtre.

On ne comprend pas un moteur avec des convictions. On le comprend avec un plan. La question n’est pas de savoir qui a raison : c’est de savoir qui a un instrument.

Deux : elle ne voit donc que les symptômes

Et c’est mécanique : qui n’a pas de méthode ne voit que ce qui dépasse.

Regardez ce qu’elle désigne comme problèmes — l’immigration, l’insécurité, la chute de la natalité, la perte des repères, la désertification des campagnes.

Ces problèmes sont réels. Nous ne les nions pas une seconde. Mais ce sont des conséquences, et chacune a une cause économique qu’elle refuse de regarder.

Ce qu’elle dénonceCe qui l’a produit
L’immigration de masseLe besoin patronal d’une main-d’œuvre bon marché, et la ruine des pays de départ
L’insécuritéDes quartiers sans usine, sans travail et sans avenir
La chute de la natalitéDes salaires et des logements qui ne permettent plus d’élever trois enfants
Les campagnes videsLa fermeture des gares, des écoles, des maternités et des commerces, pour cause de rentabilité

Elle passe son temps à traiter la fièvre en refusant de nommer l’infection. Et comme la fièvre revient, elle en conclut qu’il faut plus de médicament.

Trois : elle finance donc ce qu’elle déplore

Et voici la contradiction qui la déchire, et dont elle ne sortira jamais.

Elle veut conserver les traditions. Et elle veut le marché libre.

Or c’est le marché qui détruit les traditions. Nous l’avons montré au chapitre précédent avec les mots de Marx lui-même : c’est le capital qui vide les villages, ouvre les dimanches, supprime les métiers, transforme les fêtes en opérations commerciales et réduit la famille à des rapports d’argent.

La droite pleure toutes les semaines les conséquences de ce qu’elle vote tous les cinq ans. Elle défend la famille et le contrat précaire. Elle défend le village et la liberté d’implantation des grandes surfaces. Elle défend la France et la libre circulation des capitaux.

Et ici, il faut distinguer, parce que ce n’est pas la même chose selon l’étage.

En bas, c’est de l’aveuglement sincère. Des millions d’électeurs croient réellement qu’on peut avoir l’ordre moral et le désordre économique. On ne leur a jamais expliqué que c’était incompatible, et personne n’avait intérêt à le leur expliquer.

En haut, c’est autre chose — et il faut être précis, car tout le monde n’est pas dans le même sac.

L’immense majorité des élus est sincère. Le conseiller municipal, le maire de village, le député de circonscription, et jusqu’à bien des parlementaires européens : ils croient à ce qu’ils défendent, ils travaillent honnêtement, et ils votent des textes qu’ils n’ont pas écrits et dont ils ne mesurent pas les effets. Nous ne les accusons de rien.

Nous parlons d’un cercle beaucoup plus étroit, et il faut le désigner exactement.

Quelques dizaines d’hommes, tout en haut. Les directions de partis. Les directeurs de cabinet. Ceux qui rédigent les directives avant qu’un seul élu ne les lise. Et surtout ceux qui passent d’un ministère à un conseil d’administration puis reviennent — et dont la carrière tout entière consiste à faire circuler l’argent public vers des intérêts privés qui les emploieront ensuite.

Ceux-là ne sont ni naïfs ni distraits. Ils connaissent parfaitement l’effet de ce qu’ils font adopter — ils en vivent, et ils en vivront mieux après.

Ce n’est pas une classe politique corrompue. C’est un très petit nombre d’hommes bien placés, et une multitude d’élus honnêtes qui appliquent ce qu’on leur a fait écrire.

Le drame n’est pas que la droite mente à ses électeurs. C’est qu’une grande partie de ses élus croit sincèrement à un discours écrit par des gens qui, eux, n’y croient pas une seconde.

Le discours sur les traditions n’est pas leur erreur : c’est leur méthode. Il sert à obtenir le vote de ceux que leur politique économique ruine. Ils vendent en haut ce qu’ils démentent en bas, et l’inverse.

Ce sont deux choses incompatibles, et depuis deux cents ans c’est toujours la même qui gagne : l’économie.


Bienvenue dans le monde moderne

Venons-en à celle d’aujourd’hui, et jugeons-la sur pièces.

Une droite qui n’a rien conservé

Elle se dit conservatrice. Comptez ce qu’elle a conservé.

Pas l’industrie. La sidérurgie, le textile, la construction navale, l’électroménager, une part de l’automobile : partis. Sous des gouvernements de droite autant que de gauche.

Pas les services publics. Téléphone, poste, autoroutes, énergie, chemin de fer : ouverts, filialisés, cédés. Les grandes privatisations de 1986 et de 1993 sont son œuvre propre.

Pas les villages. Gares fermées, classes fermées, maternités fermées, bureaux de poste fermés, commerces morts au profit des zones commerciales.

Pas le dimanche. Grignoté loi après loi, y compris par elle.

Pas la souveraineté. Traités européens, monnaie unique, commandement intégré.

Pas même la famille, qu’elle invoque à chaque élection : on ne fonde pas une famille avec un contrat de six mois et un loyer qui prend la moitié du salaire.

Et pas même les mœurs — c’est ici que la démonstration devient accablante.

Demandez-vous ce que la droite a fait pendant que la libération sexuelle emportait le pays. La réponse tient en une liste de lois, et elles portent toutes sa signature.

AnnéeLoiSous quel pouvoir
1967Loi Neuwirth — légalisation de la contraceptionGaulliste, portée par un député gaulliste
1974Majorité abaissée à 18 ansGiscard
1975Loi Veil — légalisation de l’avortementGiscard, ministre de son gouvernement
1975Divorce par consentement mutuelGiscard
1975Libéralisation de la censure cinématographiqueGiscard

Regardez les dates et regardez les gouvernements.

La grande libéralisation des mœurs en France n’a pas été imposée à la droite par la gauche. Elle a été légiférée par des gouvernements de droite, en cinq ans, sous deux présidents qui se réclamaient de l’ordre et de la famille.

Pendant que Mai 68 défilait dans la rue, ce n’est pas la gauche qui a fait passer les lois : c’est la droite qui les a votées. Elle a résisté dans les discours et cédé dans les codes.

Nous ne discutons pas ici du bien-fondé de chacune de ces lois — nous en parlerons ailleurs. Nous constatons seulement une chose : le parti qui se dit le gardien des mœurs est celui qui les a changées.

Une droite qui a laissé disparaître les usines, les gares, les écoles, les commerces, la monnaie et le dimanche n’est pas conservatrice. C’est le parti qui a le mieux réussi à ne rien conserver — tout en faisant campagne sur la nostalgie de ce qu’il a laissé partir.

Les mœurs sans l’économie

Alors elle s’est repliée là où il ne reste rien à défendre qui coûte de l’argent.

L’identité, l’immigration, l’insécurité, l’école, les statues, les drapeaux, les prénoms. Des sujets réels, encore une fois — mais soigneusement choisis parmi ceux qui ne menacent aucun patrimoine.

Et c’est exactement ce que nous avons reproché au gauchisme au chapitre précédent.

Le gauchisme s’est réfugié dans les mœurs pour ne pas parler de propriété. La droite s’est réfugiée dans l’identité pour la même raison. Ils se détestent en public et ils se protègent l’un l’autre — car tant qu’ils s’affrontent là-dessus, personne ne parle de ce qui compte.

Ils ne sont pas deux camps. Ils sont les deux moitiés d’un même écran.

L’atlantisme

Le point le plus grave, et le plus dissimulé.

Cette droite se dit patriote. Regardez ce qu’elle a fait de la souveraineté française.

Le retour dans le commandement intégré de l’OTAN. Les traités européens signés, ratifiés et appliqués. Une industrie de défense qui doit demander à Washington l’autorisation de vendre ce qu’elle fabrique, parce qu’un seul composant américain suffit à déclencher le droit d’exportation américain.

On ne peut pas être patriote et vassal. On ne peut pas réclamer la France aux Français et la souveraineté à personne. Une droite qui hurle contre un drapeau étranger dans la rue et se tait devant celui qui flotte sur nos décisions n’est pas nationale : elle est nationaliste — ce qui n’est pas la même chose, et c’est beaucoup moins exigeant.


Le Christ confisqué

Il faut maintenant parler de ce qu’elle nous prend, et qui ne lui appartient pas.

Cette droite se réclame du christianisme. Elle en invoque les racines, les clochers, les crèches, la civilisation.

Alors ouvrons le livre, et comparons ligne à ligne.

Elle défend le prêt à intérêt. L’Église l’a condamné pendant sept siècles — excommunication des usuriers au IIIᵉ concile du Latran en 1179, condamnation formelle par Vix Pervenit en 1745.

Elle défend la liberté du propriétaire. L’Église enseigne la destination universelle des biens et le double caractère, individuel et social, de la propriété — Quadragesimo Anno, 1931.

Elle défend la fermeture d’une usine rentable. Saint Ambroise : « Ce n’est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu ne fais que lui rendre ce qui lui appartient. »

Elle défend le marché. Le Christ : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Il ne dit pas que c’est difficile. Il dit que c’est impossible.

Elle a gardé les clochers et vendu ce qu’il y avait dedans. Elle défend la croix comme un drapeau et combat l’Évangile comme un programme.

Nous ne mettons pas en cause la foi des hommes. Il y a dans ce pays des millions de chrétiens sincères qui votent à droite parce qu’on ne leur a jamais proposé autre chose, et c’est à eux que ce texte s’adresse.

Nous mettons en cause ceux qui utilisent leur foi comme un décor électoral, tout en pratiquant exactement ce que cette foi condamne depuis deux mille ans.

Le christianisme n’est pas un patrimoine. C’est une exigence. Et cette exigence, sur l’argent, est plus dure que la nôtre.


Le fascisme

Nous arrivons au mot le plus employé et le moins compris du siècle. Il faut le rendre à sa définition.

La définition

Elle date de 1935, du VIIᵉ congrès de l’Internationale communiste, et elle est de Georgi Dimitrov :

« Le fascisme est la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. »

Chaque mot y compte.

Ce n’est pas une opinion politique. Ce n’est pas un style, ce n’est pas un uniforme, ce n’est pas un caractère. C’est un état du pouvoir économique : le moment où le capital, ne pouvant plus se maintenir par les moyens ordinaires, gouverne par la force ouverte.

Le fascisme n’est pas le contraire du capitalisme en crise. C’est le capitalisme en crise qui a jeté ses gants.

La preuve par les faits

Et si l’on doute, il suffit de regarder ce que le fascisme a réellement fait de l’économie une fois au pouvoir. C’est là que tout se voit.

Allemagne. Le 20 février 1933, chez Göring, Hitler réunit une vingtaine des plus grands industriels du pays — Krupp, IG Farben, Siemens, Voegler. Ils financent sa campagne à hauteur d’environ trois millions de reichsmarks.

Le 2 mai 1933, les locaux syndicaux sont occupés, les syndicats sont dissous, leurs dirigeants arrêtés, leurs caisses saisies. La grève est interdite. Les salaires sont fixés par des commissaires nommés.

Et l’État nazi privatise massivement : sidérurgie, banques, chantiers navals, transports. Le mot « privatisation » lui-même vient de là — les économistes qui ont étudié la question l’ont établi.

Italie. Matteotti, député socialiste, est assassiné en 1924. Pacte du palais Vidoni en 1925 : le patronat et les syndicats fascistes se partagent le terrain, tous les autres syndicats sont éliminés. Charte du travail de 1927. Grève interdite.

Espagne. Franco supprime les syndicats libres, impose des syndicats verticaux d’État, fait de la grève un délit — et les grands propriétaires terriens récupèrent leurs terres.

Trois fascismes, trois pays, trois décennies. Dans les trois, la même chose exactement : les syndicats détruits, la grève interdite, les salaires bloqués — et pas un titre de propriété touché. Le fascisme n’a jamais pris un centime à un possédant. Il a pris leur organisation à ceux qui travaillent.

Voilà à quoi il sert. Voilà pourquoi on le finance.

Où il est aujourd’hui

Appliquez maintenant la définition de Dimitrov au monde tel qu’il est. Vous ne trouverez pas ce qu’on vous a appris à chercher.

Le capital financier lui-même. Il n’a plus besoin de milices : il dispose de la dette, des marchés et des agences de notation. Un pays qui déplaît n’est pas envahi, il est noté. Le résultat est le même et il coûte moins cher.

L’empire américain et l’OTAN. La violence ouverte, elle, n’a pas disparu — elle a été exportée. Guerres préventives, sanctions qui affament des populations entières, extraterritorialité du droit américain, gouvernements renversés. C’est la définition de Dimitrov appliquée à la lettre, à l’échelle du monde.

L’Union européenne et la technocratie. Un pouvoir non élu qui impose l’austérité et brise les gouvernements récalcitrants. Grèce, juillet 2015 : le peuple rejette le mémorandum par 61 % des voix au référendum. Huit jours plus tard, son gouvernement signe un texte plus dur encore.

Ce n’est pas une dictature terroriste : c’est mieux. On a obtenu qu’un vote ne serve à rien sans avoir eu à l’interdire.

Et l’État libéral chez nous. Manifestations réprimées avec des armes qui mutilent — des dizaines de blessés graves, une vingtaine d’yeux perdus, des mains arrachées. Surveillance généralisée. Lois d’exception votées pour un temps, puis versées dans le droit commun.

Le fascisme d’aujourd’hui ne porte pas de bottes et ne fait pas de discours au balcon. Il porte un costume, il parle de compétitivité, et il obtient sans violence ce que les autres n’obtenaient qu’avec. Cherchez-le où Dimitrov vous a dit de chercher : du côté du capital financier. Pas du côté d’un candidat de campagne.


L’homme de paille

Nous en arrivons au dernier point, et c’est celui qui vous concerne le plus directement.

On vous répète que le danger, c’est l’extrême droite. Le Rassemblement national, Zemmour, le bruit des bottes.

Examinons cela froidement, sans indignation ni complaisance. Juste les faits.

Ce que disent les seconds tours

Regardez ce que ce parti a produit à chaque fois qu’il a atteint le second tour.

AnnéeRésultat
2002Chirac élu avec 82,2 %
2017Macron élu avec 66,1 %
2022Macron élu avec 58,5 %

Trois fois qualifié, trois fois battu — et trois fois il a fait élire l’homme du capital avec des scores qu’aucune démocratie ne produit normalement.

Sans lui au second tour, aucun de ces trois résultats n’était possible. Chirac sortait d’une campagne médiocre ; Macron n’a jamais réuni de majorité d’adhésion. Ils n’ont pas été élus pour ce qu’ils étaient. Ils ont été élus contre quelqu’un.

Un adversaire qui vous fait gagner trois fois de suite n’est pas un adversaire. C’est un partenaire — même s’il ne le sait pas.

Ce que dit la fabrication médiatique

Et posez-vous cette question, qui suffit à tout comprendre.

Les médias qui dénoncent l’extrême droite du matin au soir sont ceux qui lui donnent son temps d’antenne. Ils appartiennent à des milliardaires — c’est un fait public, vérifiable, et personne ne le conteste.

On construit l’épouvantail, on l’installe en prime time, et l’on fait ensuite campagne contre lui.

Si ces gens redoutaient réellement l’extrême droite, ils ne l’inviteraient pas tous les soirs. Ils font ce qu’on fait toujours d’un produit rentable : ils le mettent en avant.

Ce que dit son programme

Et sur le fond ? Prenez son programme économique et cherchez la propriété.

Aucune nationalisation des grands moyens de production. Aucune remise en cause du patronat. Aucune socialisation, nulle part.

Mais allons plus loin, car l’objection est facile : « ils proposent quand même des mesures ». Oui. Alors posez la seule question qui compte devant n’importe quelle promesse : qui paie ?

On vous promet plus de salaire net. Comment ? En baissant vos cotisations. C’est-à-dire en prenant l’argent dans votre retraite, votre assurance-maladie et vos allocations. Vous gagnez sur la fiche de paie ce que vous perdrez à soixante-cinq ans.

On vous promet des baisses de taxes. Financées comment ? Par l’emprunt — donc par des intérêts versés à des créanciers privés, donc par de futures coupes.

On vous promet de reprendre le contrôle. Mais les banques restent privées. L’État continue d’emprunter sur les marchés financiers au lieu de se financer par sa propre banque centrale. La monnaie n’est pas discutée. Le crédit n’est pas discuté. L’usure n’est pas discutée.

Chacune de leurs mesures redistribue de l’argent d’une poche du salarié vers une autre poche du salarié. Pas un euro ne remonte du capital vers le travail. C’est un jeu à somme nulle joué entre pauvres, et on appelle cela un programme.

Il fait peur sur les mœurs et sur l’immigration, et il rassure intégralement sur le capital.

Et disons-le nettement, parce que nous refusons de faire ce que fait la gauche : nous ne les traiterons pas de fascistes.

Ils ne le sont pas. Nous venons de donner la définition de Dimitrov et de montrer ce que le fascisme fait réellement une fois au pouvoir. Rien de tout cela ne correspond à ces partis. Le mot « fasciste » est devenu une insulte qu’on jette à quiconque déplaît, et celui qui l’emploie ainsi avoue seulement qu’il n’a pas d’argument.

Ce qu’ils sont est plus banal, et plus décourageant.

Regardez leurs positions réelles, pas leur réputation. L’un s’est considérablement adouci sur l’immigration à mesure qu’il approchait du pouvoir. L’autre, qui parle plus fort, ne veut même pas quitter l’Union européenne.

Ils ne sont pas l’extrême droite qu’on vous annonce. Ils sont une aile du même parti — celui qui ne discutera jamais l’Union, la monnaie, la banque ni la propriété. On les a placés à l’extrémité du décor pour que le décor paraisse large.

Voilà leur fonction, et elle est double.

Faire peur — le bruit des bottes, qui fonctionne encore à peu près, bien qu’il soit faux.

À peu près seulement, et les chiffres le montrent : 82 % contre eux en 2002, 66 % en 2017, 58 % en 2022. L’épouvantail s’use. Mais il tient encore assez pour que le second tour reste joué d’avance, et c’est tout ce qu’on lui demande.

Et pointer du doigt de vrais problèmes. Car ils en désignent de réels — l’insécurité, l’immigration incontrôlée, la disparition du pays. Mais ce sont des conséquences, jamais des causes. Et tant que vous regardez la conséquence, vous ne demandez pas qui possède l’usine.

On agite devant vous un parti qui ne menace rien, pour vous empêcher d’en construire un qui menacerait quelque chose. Et l’on n’a même pas eu besoin qu’il soit dangereux : il a suffi de le dire.

Et maintenant, à vous qui votez pour eux

Il faut vous parler directement, parce que le reste ne servirait à rien.

Nous ne vous méprisons pas. Nous ne vous croyons ni haineux, ni bêtes, ni fascistes.

Vous avez vu votre usine fermer. Votre gare fermer. Votre bureau de poste, votre maternité, votre classe. Vous avez vu vos salaires stagner pendant que tout montait. Vous avez vu qu’on ne vous répondait plus. Et vous avez fini par voter pour les seuls qui semblaient encore vous parler.

Votre colère est juste. Votre analyse est exacte sur ce que vous avez perdu.

Nous vous disons seulement une chose, et vous pouvez la vérifier ce soir :

Ouvrez leur programme, et cherchez qui possédera l’usine. Vous ne trouverez rien. Ils vous promettent de reprendre le pays sans jamais reprendre ce qui le fait tourner.

Et à chaque mesure qu’on vous promet, posez cette question, une seule : qui paie ?

Vous verrez que c’est toujours vous. Plus de net contre moins de retraite. Moins de taxes contre plus de dette. Plus de pouvoir d’achat aujourd’hui contre moins d’hôpital demain.

On vous propose de reprendre dans votre poche gauche ce qu’on vous rendra dans la droite, et de vous en réjouir. Tant que les banques, les grandes entreprises et la monnaie restent où elles sont, tout le reste n’est qu’un déplacement d’argent entre gens qui n’en ont pas.

Ils désignent l’étranger. Ils ne désignent jamais le propriétaire. Et c’est pour cela — exactement pour cela — qu’on les laisse parler tous les soirs à la télévision.

Vous avez raison sur ce qu’on vous a pris. On vous a seulement trompés sur qui vous l’a pris.