La fin du clivage
Nous avons examiné les deux camps. Il faut maintenant dire ce qu’ils sont devenus l’un pour l’autre.
Pourquoi la gauche et la droite n’existent plus
Ce n’est pas une formule. C’est un constat, et il se vérifie sur pièces.
L’alternance sans l’alternative
Depuis 1981, le pouvoir a changé de mains huit fois. Regardez ce qui a changé de direction.
Les privatisations. La droite ouvre le mouvement en 1986. Puis le gouvernement Jospin, de 1997 à 2002, privatise davantage en valeur que les gouvernements de droite qui l’avaient précédé — France Télécom, Air France, Thomson, l’Aérospatiale, le Crédit Lyonnais.
Le plus grand vendeur du patrimoine français a été un gouvernement socialiste, soutenu par les communistes et les Verts. Ce n’est pas une polémique : ce sont les comptes.
Les retraites. Balladur en 1993, Fillon en 2003, Touraine en 2014, Macron en 2023. Droite, droite, gauche, centre. Une seule direction : plus longtemps, pour moins.
L’Europe. Maastricht par la gauche, Lisbonne par la droite avec l’abstention de la gauche.
L’industrie. Fermée sous les uns et sous les autres, sans qu’aucun n’ait jamais interrompu le mouvement.
Le travail. Assoupli, flexibilisé, précarisé — par des lois portées alternativement par les deux camps.
Huit alternances, et pas un seul changement de cap. Quand on peut changer de gouvernement sans changer de politique, ce ne sont plus deux camps : ce sont deux équipes qui se relaient dans le même poste.
Où le clivage fonctionne encore
Il fonctionne parfaitement — sur tout ce qui ne coûte rien.
Les mœurs. L’identité. L’immigration. La mémoire. Les symboles. Là, l’affrontement est réel, permanent, passionné, et il occupe l’intégralité de l’espace public.
Et c’est très exactement ce que nous avons montré des deux côtés : le gauchisme s’est réfugié dans les mœurs pour ne pas parler de propriété ; la droite s’est réfugiée dans l’identité pour la même raison.
Ils s’affrontent violemment sur tout ce qui ne change rien, et s’accordent silencieusement sur tout ce qui changerait quelque chose. Ce n’est pas une opposition : c’est une répartition des rôles.
Ce n’est pas « ni droite ni gauche »
Attention ici, car c’est le piège, et beaucoup y sont tombés.
« Ni droite ni gauche » est le mot d’ordre de ceux qui ne veulent rien changer. C’est celui du bloc central qui gouverne — le dépassement des clivages, le pragmatisme, ce qui marche. Ce fut aussi, dans les années trente, celui de mouvements dont nous avons dit ce qu’ils valaient.
Ce slogan ne supprime pas le conflit : il supprime le langage qui permettait de le dire. Et un conflit qu’on ne peut plus nommer est un conflit qu’on ne peut plus mener.
Nous disons tout autre chose.
Nous ne disons pas qu’il n’y a plus de camps. Nous disons que la ligne a été tracée au mauvais endroit — et que personne n’a intérêt à la déplacer, sauf vous.
La ligne véritable
Elle n’est pas entre les progressistes et les conservateurs. Elle n’est pas entre les Français d’ici et ceux dont les parents sont venus d’ailleurs. Elle n’est pas entre les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les villes et les campagnes, les croyants et les autres.
Elle est là où elle a toujours été :
Entre ceux qui vivent de leur travail et ceux qui vivent du travail des autres.
Tout le reste est du décor. Et le décor est là pour une raison précise : tant que vous cherchez votre ennemi parmi ceux qui se lèvent à la même heure que vous, vous ne le chercherez pas là où il est.
Prolétaire français, lève-toi
D’abord, sache qui tu es
Ce mot vous a été volé, et il faut vous le rendre.
On vous a fait croire que « prolétaire » désignait un ouvrier d’usine du siècle dernier, en casquette, dans la fumée. Une image de musée, pour un monde disparu.
C’est faux, et c’est faux volontairement.
Est prolétaire celui qui n’a que son travail pour vivre. Celui qui, s’il cesse de travailler, n’a plus rien — parce qu’il ne possède rien qui produise à sa place.
Regardez autour de vous, et comptez.
L’ouvrier de l’usine, oui. Mais aussi l’aide-soignante de nuit. Le chauffeur-livreur qui court après ses colis. L’institutrice. Le pompier. La caissière. Le cuisinier. Le maçon. L’infirmier. Le chauffeur routier. Le magasinier.
Et aussi l’ingénieur salarié, le comptable, le développeur, le cadre à qui l’on a donné un titre au lieu d’une part.
Et aussi le paysan qui possède sa terre mais dont trois centrales d’achat fixent le prix — il possède l’outil et il ne décide de rien.
Et aussi l’artisan étranglé par la banque, le petit commerçant écrasé par la zone commerciale, l’auto-entrepreneur qui croit travailler pour lui et travaille pour une plateforme.
Et le retraité, qui a passé quarante ans à produire.
Vous êtes l’immense majorité. Vous l’avez toujours été. On vous a seulement appris à ne plus vous compter ensemble.
Et l’autre camp ? Il est très petit, et il est facile à identifier : ce sont ceux dont le revenu ne dépend pas de leur travail. Ceux qui gagnent en dormant, parce qu’ils possèdent ce avec quoi d’autres travaillent.
Ce n’est pas une question de richesse. C’est une question de nature. Un chirurgien qui gagne bien sa vie reste un homme qui vit de son travail. Un homme qui ne touche rien mais possède des parts vit du vôtre.
Ensuite, cesse de te haïr
Il faut dire quelque chose de plus difficile, parce que c’est là qu’on vous a le mieux eus.
On vous a appris à avoir honte.
Honte de votre métier, quand il salit les mains. Honte de votre accent. Honte de n’avoir pas fait d’études. Honte de votre ville qui n’a plus rien. Honte de votre pays, dont on vous répète qu’il n’a produit que des crimes. Honte de vos parents, de leurs idées, de leurs habitudes, de leur foi.
Et un homme qui a honte ne se bat pas. Il baisse les yeux et il encaisse.
C’est le plus efficace de tous les désarmements : on n’a pas eu besoin de vous vaincre, il a suffi de vous convaincre que vous ne valiez pas la peine d’être défendus.
Alors relevez la tête, et regardez ce que vous êtes vraiment.
Ce pays ne tient pas debout par ceux qui le possèdent. Il tient par vous.
Les routes, les hôpitaux, les trains, l’électricité, le pain du matin, les enfants instruits, les vieux soignés, les morts enterrés dignement : rien de tout cela n’a jamais été produit par un titre de propriété. Tout cela sort de vos mains, tous les jours, y compris les jours où personne ne vous remercie.
Vous ne demandez pas la charité. Vous demandez ce que vous fabriquez.
Enfin, cesse de haïr ton frère
Et voici la dernière chose, la plus importante, celle sans laquelle tout le reste est perdu.
On a passé quarante ans à vous diviser, et il faut nommer les lignes une par une pour voir à quel point elles sont creuses.
L’origine. L’ouvrier dont le grand-père était polonais, italien, portugais, algérien ou breton a le même patron, le même loyer et la même fiche de paie que celui dont les huit arrière-grands-parents sont nés dans le même village.
Le sexe. L’homme et la femme du même atelier n’ont aucun compte à régler entre eux. Ils en ont un à régler ensemble.
L’âge. Le jeune qu’on paie une misère et le vieux dont on repousse la retraite ne se volent rien l’un à l’autre. On les vole tous les deux.
Le diplôme. Le cadre pressé jusqu’au burn-out et l’ouvrier usé jusqu’au dos sont broyés par la même mécanique, à deux vitesses différentes.
Le public et le privé. On vous a expliqué que les uns étaient des privilégiés et les autres des assistés. Ni les uns ni les autres ne possèdent quoi que ce soit.
La ville et la campagne. Le quartier sans usine et le village sans gare ont été fermés par les mêmes calculs, dans les mêmes bureaux.
La foi. Croyant ou non, vous vous levez à la même heure.
Aucune de ces lignes n’a jamais fait fermer une usine. Aucune n’a jamais baissé un salaire, augmenté un loyer, ni supprimé un train. Elles ne servent qu’à une chose : à ce que vous vous battiez entre vous pendant qu’on décide sans vous.
Nous ne vous demandons pas d’oublier ce que vous êtes. Gardez votre foi, vos coutumes, votre village, votre nom, votre histoire. Rien de tout cela n’est un obstacle — c’est ce que vous avez de commun avec vos morts, et nous n’y toucherons pas.
Nous vous demandons de voir que rien de tout cela ne vous oppose.
Debout
Vous êtes plus nombreux. Vous produisez tout. Vous n’avez rien à perdre que ce qu’on vous prend déjà.
Ce qui vous manque n’est ni la force, ni le nombre, ni la raison. C’est l’unité — et l’unité ne se décrète pas : elle se décide, un homme après l’autre.
Alors décidez.
Cessez d’attendre qu’on vous rende ce qu’on ne vous rendra jamais. Cessez de chercher un coupable parmi ceux qui pointent avec vous. Cessez d’avoir honte de ce que vous êtes.
Prolétaire français : tu n’es pas une catégorie sociale, ni une clientèle électorale, ni un problème à gérer. Tu es celui qui fait tourner ce pays. Il est temps qu’il t’appartienne.