CLASSIFICATION // Doctrine

Chapitre 5 — De Gaulle

DATE: 10.09.2026
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Emblème du MCCF — rubrique Doctrine
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De Gaulle

Nous avons dit au chapitre précédent que nous ne le traiterions pas avec la droite. Il faut maintenant dire pourquoi, et le dire entièrement — sans complaisance et sans mépris.

Nous ne sommes pas gaullistes. Nous voulons ce qu’il n’a jamais voulu : que les grands moyens de production changent de mains.

Mais nous ne laisserons pas cet homme à ceux qui l’invoquent aujourd’hui en appliquant l’inverse de ce qu’il a fait.


Le héros de la guerre

Juin 1940. Il faut se souvenir de ce qu’était la France ce mois-là.

L’armée est détruite. Le gouvernement a fui. Le Parlement s’apprête à voter les pleins pouvoirs à Pétain par 569 voix contre 80. Le pays entier, ou presque, a accepté.

Et un général de brigade à titre temporaire, sous-secrétaire d’État depuis quinze jours, parle à la radio de Londres le 18 juin.

Il n’a ni troupes, ni territoire, ni argent, ni légitimité. Il n’a rien du tout. Le 2 août 1940, un tribunal de Vichy le condamne à mort par contumace.

Il n’y avait aucune raison de le suivre. C’est précisément pour cela que cela compte : au moment où tout le monde avait de bonnes raisons de céder, un homme a décidé que la France ne pouvait pas cesser d’exister parce qu’une bataille avait été perdue.

Et il avait raison sur le fond. La France n’était pas seule : elle avait un empire, une flotte, des alliés. La guerre était mondiale et elle ne faisait que commencer. L’armistice n’était pas une nécessité — c’était un choix.

Il a ensuite fait ce que personne ne croyait possible. De rien, il a bâti une force. Il a unifié une Résistance divisée — le Conseil national de la Résistance est fondé le 27 mai 1943 par Jean Moulin, communistes compris. Il a imposé son autorité contre le général que les Américains voulaient lui préférer.

Et il a obtenu à la fin ce qui n’était dû à personne : une zone d’occupation en Allemagne, et un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies pour un pays qui avait capitulé en six semaines.


De Gaulle contre l’AMGOT

Voici l’épisode que l’on n’enseigne pas, et il faut le connaître.

Les Alliés n’avaient pas prévu de rendre la France aux Français.

Ils avaient prévu l’AMGOT — le gouvernement militaire allié des territoires occupés. Un dispositif déjà appliqué ailleurs, qui devait administrer le pays libéré : l’État, la justice, les transports, l’économie. Environ quinze cents administrateurs étaient prévus pour la France.

Et ils avaient imprimé une monnaie.

Des billets au format et à la couleur du dollar, portant non pas « République française » mais simplement « France ». Ils ont débarqué en Normandie dans les bagages, le 6 juin 1944.

De Gaulle les a déclarés publiquement pour ce qu’ils étaient : de la fausse monnaie.

Et il n’a pas fait que protester. Il a installé ses propres commissaires de la République dans les préfectures avant l’arrivée des Alliés. Quand ceux-ci se présentaient, une administration française légale était déjà en place, et il n’y avait plus rien à administrer.

Roosevelt, qui refusait de le reconnaître, a fini par céder : le gouvernement provisoire est reconnu le 23 octobre 1944 — deux mois après le discours de l’Hôtel de Ville.

La France a failli être administrée par une puissance étrangère avec une monnaie étrangère, non par son ennemi mais par ses alliés. Cela ne s’est pas produit parce qu’un homme a refusé, et parce qu’il a occupé le terrain avant qu’on ne le lui prenne.

Retenez le procédé, car il est toujours le même : on n’ôte pas la souveraineté d’un pays par la guerre. On la lui ôte par l’administration et par la monnaie, et on le fait au nom de l’efficacité, entre amis.


La souveraineté française

Revenu au pouvoir en 1958, il a passé onze ans à faire une seule chose : refuser que la France dépende de qui que ce soit.

L’arme. Première bombe française le 13 février 1960 au Sahara. Non par goût de la puissance : parce qu’un pays qui dépend d’un autre pour sa survie n’a pas de politique étrangère, il a un tuteur.

L’Alliance. En 1966, il retire la France du commandement intégré de l’OTAN et fait quitter le territoire national à ses états-majors. La France reste alliée ; elle cesse d’être commandée.

La monnaie — et c’est le plus audacieux. En 1965, il attaque le privilège du dollar : il exige de l’or en échange des dollars détenus par la France, et demande publiquement le retour à un étalon qui ne serait la propriété d’aucune nation.

Il avait compris ce que personne ne voulait dire : celui qui imprime la monnaie du monde fait payer ses guerres et ses déficits par tous les autres. Nous le disons encore aujourd’hui, et c’est encore vrai.

L’Europe. Il oppose son veto à l’entrée britannique en 1963 puis en 1967, y voyant l’entrée de l’influence américaine par une autre porte.

Le monde. Reconnaissance de la Chine populaire en 1964, quand Washington l’ignorait. Discours de Phnom Penh en 1966 contre la guerre du Vietnam. Embargo sur les armes au Proche-Orient en 1967. Et le « Vive le Québec libre » de Montréal.

Aucun de ces actes n’était rentable. Chacun lui a coûté. C’est à cela qu’on reconnaît une politique qui n’a pas été achetée.


La critique

Et maintenant, ce que nous lui reprochons. Car nous lui reprochons beaucoup.

Le colonial

Il a mis fin à la guerre d’Algérie, et c’était nécessaire. Il l’a fait contre son propre camp, contre l’armée, contre les colons, au prix de plusieurs tentatives d’assassinat.

Mais il faut dire ce qui a suivi.

Les harkis ont été abandonnés. Ceux qui avaient servi la France ont été laissés sur place, désarmés, et des instructions ont limité leur passage en métropole. Le nombre de ceux qui furent massacrés après le cessez-le-feu est discuté par les historiens — les estimations varient largement — mais qu’il y ait eu abandon d’hommes à qui l’on devait protection n’est discuté par personne.

Et le 17 octobre 1961, à Paris, une manifestation d’Algériens contre le couvre-feu qui leur était imposé est réprimée par la préfecture de police.

Disons exactement ce qui est établi, et rien de plus. Des milliers d’arrestations. Des violences massives. Des morts, et des corps retrouvés dans la Seine. Le bilan, lui, est réellement discuté par les historiens — de quelques dizaines à environ deux cents selon les travaux, et ce désaccord est sérieux, pas une manœuvre.

Et rendons à chacun ce qui lui revient. L’ordre et la conduite relèvent du préfet de police, Maurice Papon. Que de Gaulle l’ait ordonné n’est pas établi, et nous ne l’écrirons pas.

Mais cela s’est produit sous son autorité, dans sa capitale, et il en portait la responsabilité politique. Nous ne l’effacerons pas — et nous ne l’aggraverons pas non plus avec ce que nous ne savons pas.

Sur ces faits, l’État français a fini par reconnaître une répression sanglante. Nous le mentionnons, sans confondre les deux choses : ce qu’un État finit par admettre et ce qui s’est réellement passé ne coïncident jamais tout à fait, ni dans un sens ni dans l’autre.

Le pouvoir

Il a concentré le pouvoir entre ses mains plus que ne le permettait le texte qu’il avait fait écrire.

En 1962, il fait élire le président au suffrage universel par une procédure que le président du Sénat qualifia publiquement de forfaiture — un référendum sur un article qui n’était pas prévu pour cela.

L’information était tenue — et entendons-nous bien sur ce que nous reprochons.

Ce n’est pas que la radio et la télévision aient appartenu à l’État. Nous ne voyons aucun mal à ce qu’un pays possède ses moyens d’information : la question n’est jamais qui paie, c’est qui dicte.

Le reproche est là : le journal du soir se faisait sous l’œil du ministre, et l’opposition n’avait pas d’antenne. Un homme qui contrôle le récit de son action n’est pas jugé sur elle.

Et que l’on ne nous oppose pas le présent comme un progrès. Les médias d’aujourd’hui sont dits indépendants et appartiennent à quelques fortunes privées. On a seulement remplacé une tutelle visible, qu’on pouvait dénoncer, par une tutelle invisible, qu’on ne peut même pas nommer.

Et son mouvement disposait d’un service d’action civique dont les méthodes n’avaient rien de républicain.

L’économie — et voici l’essentiel

C’est ici que tout se joue, et c’est ici qu’il s’est arrêté.

Il faut d’abord reconnaître ce qui fut fait, et c’est immense. À la Libération, sous son autorité, la France nationalise le charbon, l’électricité, le gaz, les grandes banques, la Banque de France, Renault — et crée la Sécurité sociale. Aucun gouvernement français n’a jamais transformé la propriété à cette échelle.

Mais regardez ce qui vient après 1958.

Le redressement de 1958 est un plan libéral : dévaluation, ouverture à la concurrence, application du traité de Rome. Il accepte le Marché commun. Il ne nationalise plus rien.

Et la participation ? Il y croyait sincèrement — l’idée que l’ouvrier ait une part dans son entreprise le tenait depuis longtemps. Elle est restée une prime. Un intéressement aux résultats, pas une part de la propriété. Ceux qui possédaient l’usine l’ont possédée exactement comme avant.

En 1968, devant dix millions de grévistes, les accords augmentent les salaires de façon considérable. Ils ne touchent pas à un seul titre de propriété.

Voilà notre reproche, et il tient en une phrase. Il a rendu à la France son indépendance à l’extérieur, et il a laissé à l’intérieur le pouvoir exactement là où il l’avait trouvé. Il a libéré la nation et il n’a pas libéré le travail.

Une souveraineté qui s’arrête à la frontière est une demi-souveraineté. Un pays peut être libre de toute puissance étrangère et rester, chez lui, gouverné par ceux qui possèdent. C’est même exactement ce qui est arrivé ensuite : ses héritiers ont gardé le vocabulaire de la grandeur et vendu tout ce qu’il avait mis dans les mains de la nation.


Ce qu’en disait le Parti communiste

Et il faut regarder ce que les nôtres en ont dit, parce que leur position est instructive — y compris dans ce qu’elle a d’incohérent.

D’abord ils ont gouverné avec lui.

À la Libération, les communistes sont ministres de son gouvernement provisoire. Thorez, rentré en novembre 1944, appelle à l’effort de production, à la discipline, à un seul État, une seule armée, une seule police. Le PCF est alors le premier parti de France et il soutient l’autorité du général.

Cela dure jusqu’en 1947, où les ministres communistes sont chassés du gouvernement — et le pays entre dans la guerre froide.

Puis ils l’ont combattu, et durement.

En 1958, le PCF est le seul grand parti à s’opposer à son retour. Il y voit un coup d’État, dénonce l’instauration d’un « pouvoir personnel », et parle dès juin d’une dictature personnelle susceptible d’ouvrir la voie au fascisme. Il appelle à voter non au référendum du 28 septembre.

Il est battu : le oui l’emporte à 79,2 %.

Et pourtant, ils ont soutenu sa politique étrangère.

La sortie du commandement de l’OTAN, la reconnaissance de la Chine, la condamnation de la guerre du Vietnam, le refus de la tutelle du dollar : sur tout cela, le Parti communiste était d’accord avec l’homme qu’il combattait chez lui.

Voilà la position. Et il faut maintenant dire ce qu’elle avait de faux, car nous ne ferons pas aux nôtres la faveur que nous refusons aux autres.

Nos reproches au Parti

Premièrement : il a crié au fascisme, et il s’est trompé.

En 1958, il annonçait une dictature personnelle ouvrant la voie au fascisme. Regardez ce qui s’est passé. Les élections ont continué. L’opposition a existé et a failli gagner en 1965. La guerre d’Algérie a été terminée contre les partisans de l’Algérie française. Et en 1969, ayant perdu un référendum, il est parti de lui-même en vingt-quatre heures.

Ce n’est pas un fascisme. C’est même le contraire de ce que le fascisme fait.

Et l’erreur n’est pas un détail : celui qui annonce le pire et se trompe n’est plus écouté quand le pire arrive. À force d’appeler fascisme tout ce qui déplaît, on désarme le mot pour le jour où il faudra s’en servir. La gauche fait exactement la même chose aujourd’hui, et pour le même résultat.

Deuxièmement : en 1944, il tenait quelque chose et il l’a rendu.

À la Libération, le Parti est le premier de France, il sort de la Résistance avec un prestige immense, et des hommes en armes. C’est le seul moment du siècle où le rapport de force lui était favorable.

Il a choisi l’État. Désarmement des milices patriotiques, appel à l’effort de production, un seul État, une seule armée, une seule police. Trois ans plus tard, il était chassé du gouvernement et n’avait plus ni les armes, ni les ministères.

Nous ne disons pas qu’il fallait tenter autre chose : le pays sortait de la guerre, les Alliés étaient sur le sol, et l’aventure aurait pu coûter très cher. Nous disons qu’il a renoncé sans rien obtenir de durable en échange — et qu’on ne rend pas ce qu’on tient contre une promesse.

Troisièmement : il a laissé la souveraineté à d’autres.

Après 1958, en faisant de l’indépendance nationale une affaire gaulliste, il a cessé d’en faire une affaire ouvrière. Il a abandonné le drapeau, la nation et la frontière à ceux d’en face — et il ne les a jamais repris.

Cinquante ans plus tard, le résultat est devant nous : les ouvriers qui veulent la souveraineté votent à droite, parce que personne à gauche ne la leur propose plus. Ce terrain n’a pas été perdu : il a été cédé.

Et enfin, la contradiction elle-même.

Il avait raison sur les deux points, et il n’a jamais pu les tenir ensemble. Raison de dénoncer un pouvoir personnel qui ne touchait pas à la propriété. Raison de soutenir une politique d’indépendance nationale. Mais il n’a jamais su dire les deux d’une seule voix — et le pays a fini par croire qu’il fallait choisir.

C’est exactement là que nous nous tenons.

Nous ne choisissons pas. Nous prenons l’indépendance nationale sans le pouvoir d’un seul, et la propriété collective sans la soumission à l’étranger. Ce que le gaullisme a fait dehors et ce que le communisme voulait faire dedans, nous soutenons qu’il fallait le faire ensemble — et que personne ne l’a fait.


Ce que nous en retenons

Trois choses, et elles sont dans notre programme.

Qu’un pays peut refuser. En 1940 comme en 1965, il a démontré qu’un État décidé peut dire non à plus fort que lui et survivre. On nous répétera que c’est impossible. Cela a été fait.

Que la souveraineté se prend par l’administration et par la monnaie. L’AMGOT ne s’est pas heurté à une armée : il s’est heurté à des préfets français installés à temps, et à un homme qui a refusé une monnaie étrangère. C’est toujours par là que passent les deux.

Et qu’elle ne suffit pas. Il a rendu la France indépendante et l’a laissée entre les mains de ceux qui la possédaient. Ses héritiers ont ensuite vendu ce qu’il avait sauvé, sans avoir à renier un seul de ses discours.

Nous ne voulons pas d’un pays libre où l’homme reste tenu. L’indépendance est la condition de tout — elle n’est le but de rien.