L’Union européenne
Nous avons dit au chapitre précédent ce que de Gaulle avait sauvé. Il faut maintenant dire par quoi cela a été défait.
Et il faut le faire sans crier. L’Union européenne n’est pas un monstre : c’est une machine. Elle a été conçue pour produire un certain résultat, elle le produit très bien, et ceux qui s’étonnent qu’elle ne fasse pas autre chose n’ont pas lu le mode d’emploi.
D’où elle vient
On vous a raconté une histoire simple : après deux guerres, des hommes de bonne volonté ont voulu la paix, et l’Europe est née de ce vœu.
C’est faux. Pas incomplet — faux. Le projet est antérieur aux deux guerres qu’il prétend conjurer, il n’est pas né en Europe, et ses auteurs ne cherchaient pas la paix.
L’idée n’est pas européenne
Elle a été formulée outre-Atlantique, et bien avant 1945.
Dès la Première Guerre mondiale, les cercles dirigeants américains travaillent à l’organisation du monde d’après. Un groupe d’experts est constitué autour du président Wilson pour dessiner l’ordre à venir. Il donnera naissance, en 1921, à un institut new-yorkais qui pilotera pendant un siècle la réflexion stratégique américaine.
Dans les années 1920, le mouvement paneuropéen se met en place — et il est financé en partie par la banque américaine. Son fondateur raconte lui-même, dans ses mémoires, avoir reçu l’appui de grands banquiers, qui l’introduisirent ensuite auprès de leurs homologues de New York.
En 1939, un journaliste américain publie un livre à grand succès qui propose une union fédérale des démocraties, dotée d’une monnaie et d’une défense communes. Il est lu, discuté, et il infusera l’après-guerre.
Et pendant la guerre, un vaste programme d’études financé par une fondation américaine prépare l’ordre économique du monde d’après — un ordre où l’Europe est pensée comme un espace unifié, ouvert, et arrimé aux États-Unis.
Quand les Européens ont commencé à parler d’unité en 1950, le plan existait déjà, il avait vingt ans, et il avait été écrit ailleurs.
Et les nazis, dans tout cela ?
Ils n’en sont pas à l’origine, et nous ne prétendrons pas le contraire.
Mais deux faits doivent figurer au dossier.
Le premier. En juin 1942, à Berlin, le ministre de l’Économie du Reich réunit une conférence sous un intitulé qu’il faut lire lentement : « Communauté économique européenne ». Le projet est publié : espace économique sans droits de douane intérieurs, monnaie de compte commune, banque centrale de règlement, division du travail entre les nations arbitrée depuis le centre.
Ils n’ont pas inventé l’idée. Ils l’ont reprise à leur compte, parce qu’elle servait exactement leur dessein. Ce qui devrait au moins conduire à se demander pourquoi une même architecture convient à des projets aussi différents.
Le second, et il est plus lourd : ces hommes ont été recyclés.
Walter Hallstein, premier président de la Commission européenne de 1958 à 1967, était un juriste allemand membre d’organisations professionnelles du régime — sans appartenir au parti — et il avait donné en 1939, à Rostock, une conférence sur l’unification juridique de l’Europe.
Hans Globke, principal collaborateur du chancelier Konrad Adenauer pendant les années fondatrices, était le juriste qui avait rédigé le commentaire officiel des lois raciales de Nuremberg. Il est resté onze ans en poste.
Le prince Bernhard des Pays-Bas, fondateur en 1954 du club de Bilderberg — cette réunion annuelle et fermée des dirigeants occidentaux — était un ancien membre du parti nazi. Il l’a reconnu.
Nous ne disons pas que l’Europe est un projet nazi : elle ne l’est pas, et le prétendre serait faux. Nous disons que ceux qui l’ont bâtie n’ont pas trouvé gênant d’y employer des hommes qui avaient servi le régime — et que l’Europe « née du refus de la barbarie » a commencé par leur donner des bureaux.
Qui a payé
Et voici la pièce décisive, parce qu’elle est comptable.
En 1948 est fondé à New York le Comité américain pour l’Europe unie. Ses fondateurs : William Donovan, ancien chef de l’OSS — les services secrets américains de la guerre — et Allen Dulles, futur directeur de la CIA.
Son objet est de financer le Mouvement européen — l’organisation qui portait alors, en Europe, toute la campagne pour l’unification.
Les archives ont été ouvertes, elles sont déposées dans une université américaine, et des historiens les ont publiées :
- Après 1952, ce comité américain a fourni jusqu’aux deux tiers du budget du Mouvement européen.
- La CIA y a versé environ quatre millions de dollars entre 1949 et 1960 — considérable pour l’époque.
- Les fonds venaient des grandes fondations américaines et de milieux d’affaires proches du gouvernement.
Le motif n’était même pas dissimulé : il fallait un continent d’un seul tenant pour appliquer le plan Marshall, écarter les partis communistes — très puissants en France et en Italie — et disposer d’un interlocuteur unique plutôt que de quinze États négociant chacun pour soi.
Et les hommes qu’ils ont formés
Regardez maintenant la biographie de Jean Monnet, celui qu’on appelle le père de l’Europe.
Il rencontre les frères Dulles en 1919, à la conférence de Versailles. À trente et un ans, il est nommé secrétaire général adjoint de la Société des Nations. Il démissionne trois ans plus tard.
Il devient alors banquier d’affaires à New York, associé d’une grande maison de Wall Street, et opère sur les emprunts internationaux.
En 1935, il fonde sa propre banque d’affaires — et le capital est apporté par John Foster Dulles, alors avocat d’affaires new-yorkais, futur secrétaire d’État des États-Unis et frère du futur directeur de la CIA.
Pendant la guerre, il travaille à Washington. Il y noue des liens étroits avec les hommes qui dirigeront l’Amérique d’après-guerre — dont celui qui sera haut-commissaire en Allemagne, puis président de la Banque mondiale.
Et voici le fait qui résume tout :
Jean Monnet n’a jamais, de sa vie entière, été élu à quoi que ce soit. Pas une fois. Il n’a jamais soumis une seule de ses idées à un vote populaire, dans aucun pays. Toute sa carrière s’est faite par nomination, par cooptation et par réseau — et l’institution qu’il a conçue fonctionne exactement comme sa carrière.
On ne bâtit pas une démocratie avec les méthodes d’un conseil d’administration. On bâtit ce que nous avons : une administration qui décide, et des peuples qu’on consulte quand on est à peu près sûr de la réponse.
Et encore. En 1992, le traité de Maastricht n’a été approuvé en France que par 51,04 % des voix — environ un demi-million de bulletins d’écart. Le Danemark, lui, l’avait rejeté quelques mois plus tôt : on l’a fait revoter.
Le traité qui a supprimé notre monnaie est passé à un point. Depuis, on ne nous a plus reposé la question — et la seule fois où on l’a fait, en 2005, nous avons dit non et cela n’a servi à rien.
Le combat de De Gaulle, et son échec
Il y a eu une autre Europe possible. Elle a été proposée, elle a été discutée, et elle a été battue.
Ce qu’il voulait
Une Europe des nations. Un accord entre États souverains qui décident ensemble et à l’unanimité, et qui ne délèguent leur souveraineté à personne.
C’est le plan Fouchet, présenté en 1961 : une union politique et de défense, un conseil de chefs d’État et de gouvernement, des décisions prises d’un commun accord. Pas de Commission au-dessus des États. Pas de vote où l’on peut être mis en minorité sur son propre sort.
Il est rejeté en 1962, principalement par les Pays-Bas et la Belgique, qui voulaient une Europe supranationale — et surtout l’entrée du Royaume-Uni, que de Gaulle refusait précisément parce qu’il y voyait l’entrée de l’influence américaine par une autre porte.
Il a opposé son veto en 1963, puis en 1967. On a attendu qu’il s’en aille : les Britanniques sont entrés en 1973, quatre ans après son départ.
Ce qu’il en disait
Le 9 septembre 1965, en conférence de presse, il décrit ce que deviendrait une Europe fédérale privée d’un État fédérateur. Ses mots :
« Un aréopage technocratique, apatride et irresponsable. »
Trois mots, et rien à retirer soixante ans plus tard.
Technocratique : des experts qui décident sans avoir été choisis. Apatride : qui ne répond devant aucun peuple, parce qu’aucun peuple ne l’a fait. Irresponsable : au sens exact du mot — on ne peut pas le révoquer.
Sa dernière victoire
En 1965, il refuse le passage au vote à la majorité, qui aurait permis d’imposer une décision à la France contre son gré. Il retire ses représentants du Conseil des ministres pendant sept mois — c’est la crise dite de la chaise vide.
Il gagne. Le compromis de Luxembourg, en janvier 1966, reconnaît qu’un État peut exiger l’unanimité lorsque des intérêts très importants sont en jeu.
Ce fut la dernière victoire française.
Vingt ans plus tard, l’Acte unique de 1986 généralise le vote à la majorité qualifiée. Le compromis de Luxembourg tombe en désuétude sans que personne ne l’abroge. Maastricht suit en 1992.
Il avait vu exactement ce qui viendrait, il l’avait nommé en trois mots, et il avait bloqué la machine pendant qu’il était là. Il a suffi qu’il parte. C’est le sort de tous les hommes qui gagnent des batailles sans changer les règles : leur victoire ne leur survit pas.
Le verrou institutionnel
Venons-en au cœur. Cette machine a été conçue pour ne pas pouvoir être changée, et nous allons le démontrer par les chiffres.
Qui fait la loi
Le Parlement européen — la seule institution élue — ne peut pas proposer de loi.
Le monopole de l’initiative appartient à la Commission, dont aucun membre n’a été élu par personne. Les députés que vous envoyez à Strasbourg peuvent amender et voter. Ils ne peuvent rien proposer.
Vous élisez une assemblée qui n’a pas le droit d’écrire les textes qu’elle vote. Cherchez un seul parlement national au monde qui fonctionne ainsi.
Qui a le dernier mot
Une Cour de justice a établi elle-même, dans les années 1960, que le droit européen prime sur le droit national — y compris constitutionnel.
Ce principe n’était pas écrit dans les traités. La Cour se l’est reconnu par ses propres arrêts, et il n’a jamais été renversé depuis.
Un tribunal a décidé qu’il était au-dessus des Constitutions, et personne n’était compétent pour lui dire non — puisque c’est lui qui dit qui est compétent.
Qui tient l’argent
Voici la serrure économique, celle qui rend le reste théorique.
La Banque centrale européenne est indépendante par traité. Aucun gouvernement, aucun parlement, aucun peuple ne peut lui donner d’instruction. C’est écrit.
Et il lui est interdit de financer directement les États. Les nations de la zone euro doivent donc emprunter sur les marchés financiers, à des créanciers privés, avec intérêt — ce qu’elles pourraient créer elles-mêmes.
Et l’interdiction ne vise pas seulement la Banque centrale européenne : les États ne peuvent pas davantage emprunter à leur propre banque centrale nationale. En France, les avances de la Banque de France au Trésor ont été progressivement restreintes à partir des années 1970, puis définitivement supprimées par le traité de Maastricht.
On a retiré aux peuples le droit de créer leur monnaie, puis on leur a interdit d’emprunter à leur propre banque, et on les a donc obligés à louer cet argent à des créanciers privés — avec intérêts.
Et maintenant, parlons de la dette
C’est l’argument qu’on vous oppose à tout : « il n’y a pas d’argent, regardez la dette ». Il se démonte en trois temps.
Premier temps : un État n’est ni une entreprise, ni un ménage.
Un ménage doit rembourser parce qu’il va mourir. Un État ne meurt pas. Il n’a pas à être à l’équilibre : il a à faire vivre un peuple, à tenir la valeur de sa monnaie, et à investir dans ce qui produira demain.
Une route, une école, une centrale ne sont pas des dépenses : ce sont des choses qui existeront encore dans cinquante ans. Un pays qui refuse de s’endetter pour construire est un pays qui a renoncé à avoir un avenir.
Deuxième temps — et voici le chiffre qui change tout.
Depuis 1974, les intérêts versés sur la dette publique française représentent environ 53 % de la dette totale.
Le calcul n’est pas de nous : il vient d’un institut économique libéral et de rapports parlementaires. Ce sont donc nos adversaires qui le fournissent.
Comprenez exactement ce que cela signifie. Plus de la moitié de ce que la France doit aujourd’hui n’a jamais financé un hôpital, une route ni un fonctionnaire. C’est de l’intérêt versé pour avoir emprunté — puis de l’intérêt sur cet intérêt.
Si la France avait emprunté sans intérêt pendant ce demi-siècle, sa dette serait aujourd’hui inférieure de moitié. Le problème n’a jamais été que nous dépensions trop. Le problème est que nous payons un loyer sur notre propre monnaie.
En 2024, la seule charge des intérêts a dépassé soixante milliards d’euros. C’est plus que le budget de la Défense. Et cela ne construit rien, ne soigne personne, n’enseigne à personne : cela part chez des créanciers.
Troisième temps : comment en sommes-nous arrivés là ?
Ici nous serons rigoureux, parce qu’on raconte n’importe quoi sur ce sujet — y compris dans notre camp.
On entend souvent qu’une loi de 1973 aurait interdit à l’État d’emprunter à la Banque de France. C’est inexact, et nous ne le reprendrons pas : les avances au Trésor ont continué après 1973, et l’interdiction n’est devenue absolue qu’avec le traité de Maastricht.
La réalité est autre, et elle est pire.
Personne n’a forcé la France. À partir des années 1970 et 1980, les gouvernements ont choisi d’émettre leur dette sur les marchés financiers plutôt que de recourir à leur banque centrale. Ce fut une décision politique, prise par des hommes qui avaient l’autre possibilité sous la main.
Puis Maastricht a fermé la porte, et l’a rendue irréversible.
On n’a pas volé aux Français le droit de financer leur pays : on le leur a fait abandonner, décision après décision, sans jamais leur demander leur avis. Et l’on a passé cinquante ans à leur expliquer qu’il n’y avait pas d’argent — en leur présentant la facture des intérêts comme la preuve de leur propre gaspillage.
Et les instructions que personne ne lit
Il faut connaître un sigle : les GOPÉ — les grandes orientations des politiques économiques.
Elles existent par l’article 121 du traité. Chaque année, la Commission analyse la situation de chaque pays et propose au Conseil des orientations, assorties de recommandations qui lui sont adressées nommément.
Ouvrez celles qui concernent la France depuis vingt ans. Vous y trouverez, souvent des années à l’avance : la réforme des retraites, la révision du droit du travail, la maîtrise de la dépense publique, l’ouverture à la concurrence des transports, la baisse du coût du travail. Puis vous verrez ces mêmes mesures annoncées à Paris comme des choix nationaux.
Et ces orientations ne sont décidées par aucun élu.
La Commission les rédige — et elle n’est élue par personne. Le Conseil des ministres les adopte — et ces ministres, s’ils sont bien issus d’élections nationales, n’ont jamais reçu mandat de leurs électeurs pour cela ni n’ont à leur en rendre compte.
Et posons la question qui règle tout : que risque un pays qui ne les applique pas ?
Sur le papier, quelque chose. Le dispositif comporte une procédure pour déficit excessif, assortie de dépôts et d’amendes pouvant atteindre deux dixièmes de point du produit intérieur brut — pour la France, plusieurs milliards.
Dans les faits : rien. Absolument rien.
Aucun État membre n’a jamais payé un centime d’amende. Pas un, depuis la création de l’euro. La France a été placée en procédure pour déficit excessif de 2009 à 2018 — dix années consécutives — sans jamais rien verser. L’Espagne et le Portugal ont vu une amende proposée contre eux, puis fixée à zéro.
Il faut donc dire la vérité, et elle est plus grave que la légende.
On ne nous force à rien. La contrainte est une façade. Ces règles ne tiennent que parce que les gouvernements ont voulu qu’elles tiennent.
Et remarquez bien ceci, car c’est le plus retors : ils ne vous disent même pas que cela vient de Bruxelles.
Ils ne plaident pas la contrainte extérieure — ils présentent chacune de ces réformes comme leur propre idée, mûrement réfléchie, courageuse et nécessaire. Ils invoquent le sérieux budgétaire, la responsabilité, l’avenir de nos enfants. Jamais le document où c’était écrit deux ans plus tôt.
Voilà le vrai scandale, et il est double. Ces réformes leur sont recommandées et ils n’y sont pas contraints — ils les appliquent quand même. Puis ils les revendiquent comme les leurs, et vous les jugez sur un courage qu’ils n’ont pas eu. Personne ne vous ment sur l’Europe : on vous laisse simplement croire que ces hommes décident.
« Alors restons, et désobéissons »
C’est l’objection immédiate, et elle est juste. Nous y répondons en quatre points.
Premier point : les règles budgétaires sont ce qu’il y a de moins grave.
Ce qui bloque notre programme n’est pas une recommandation : c’est du droit directement applicable, contrôlé par une Cour, et auquel on ne désobéit pas.
La libre circulation des capitaux, qui interdit de retenir l’argent qui fuit. Le droit de la concurrence et l’interdiction des aides d’État, qui empêchent de soutenir une industrie ou de sauver une entreprise. Le statut de la monnaie, qui interdit de créer un franc. Les règles du marché intérieur, qui interdisent de fermer la frontière à un produit européen.
On peut désobéir à une recommandation. On ne désobéit pas à un traité que la Cour applique directement chez nous, sans passer ni par nos lois ni par nos juges. Tout ce que nous voulons faire est bloqué par la seconde catégorie, pas par la première.
Deuxième point : à quoi bon rester dans une organisation dont les traités ne sont pas respectés ?
Ces règles ne s’appliquent qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les ignorer. La France et l’Allemagne ont dépassé les seuils pendant des années sans conséquence. La Grèce, elle, a été mise sous tutelle.
Et il faut poser la question, sans prétendre y répondre : que se passera-t-il le jour où la France n’aura plus les moyens de les ignorer ? Un pays assez endetté et assez affaibli devient traitable comme la Grèce l’a été. Nous ne savons pas si quelqu’un le souhaite. Nous constatons que la trajectoire y mène.
Mais la vraie conclusion est plus simple, et elle rend le reste secondaire.
Si nous n’avons pas l’intention de respecter ces traités, à quoi bon y rester ? Autant partir tout de suite : cela coûtera moins cher, et nous ne passerons pas pour un pays qui signe des engagements et ne les tient pas. Rester pour tricher, c’est perdre l’argent et l’honneur en même temps.
Un droit qui n’oblige que les faibles n’est pas un droit : c’est un rapport de force déguisé en règlement. Et l’on ne reste pas dans un club dont on a décidé de violer les statuts — on en démissionne.
Troisième point : cela nous coûte, en argent comptant.
La France est le deuxième contributeur net au budget européen, derrière l’Allemagne. Son solde net négatif s’établit autour de huit à neuf milliards d’euros par an.
Nous n’en faisons pas un scandale de principe : que les pays riches aident les pays pauvres est chrétien, et nous l’assumons. Mais nous ne sommes plus en état de payer. Nos hôpitaux manquent de lits, nos écoles de professeurs, nos campagnes de médecins.
On ne demande pas à un homme endetté de financer le développement de son voisin. Ce n’est plus de la générosité, c’est de l’inconscience — et l’on nous fait passer pour des égoïstes quand nous demandons seulement de nous occuper de nos pauvres avant ceux des autres.
Quatrième point, et c’est le plus lourd : les traités eux-mêmes sont inégaux.
L’euro nous a privés de la dévaluation — un instrument dont l’Allemagne n’a jamais eu besoin, puisque cette monnaie est plus faible que la sienne aurait été. Elle exporte grâce à une monnaie sous-évaluée pour elle ; nous importons à cause d’une monnaie surévaluée pour nous. Notre balance commerciale est déficitaire sans interruption depuis 2003.
Le marché unique nous interdit de nous protéger. Un producteur dont les salariés gagnent le tiers des nôtres, sans les mêmes cotisations ni les mêmes normes, vend librement en France — et nous ne pouvons rien faire, ni droit de douane, ni quota, ni norme préférentielle.
On n’appelle pas cela de la concurrence. Une concurrence suppose des règles communes. Ici, on a supprimé nos protections en gardant les écarts de salaire : ce n’est pas un marché ouvert, c’est une mise en concurrence organisée de travailleurs européens les uns contre les autres — et il n’y a qu’un seul gagnant, qui n’est ni français ni polonais.
Et les accords commerciaux sont négociés à notre place. La Commission signe avec le reste du monde au nom des vingt-sept, et la France seule ne peut pas les refuser. On ouvre nos marchés à des produits agricoles cultivés avec ce que nous interdisons à nos paysans — puis l’on demande à nos paysans d’être compétitifs.
Voilà pourquoi il faut partir, indépendamment de toute amende. Non parce qu’on nous y obligerait — mais parce que rester dans un système qui nous interdit de nous défendre, qui nous coûte des milliards et qui organise la concurrence de nos travailleurs contre eux-mêmes, ne serait pas de l’obéissance : ce serait de la bêtise.
Et maintenant, l’arithmétique
On vous répète qu’il suffirait d’une alliance de grands pays pour changer l’Europe. Comptons.
Pour adopter un texte, il faut une majorité qualifiée : au moins quinze États sur vingt-sept, représentant au moins soixante-cinq pour cent de la population.
L’Union compte environ quatre cent cinquante millions d’habitants.
| Pays | Population | Part |
|---|---|---|
| Allemagne | ~83 M | ~19 % |
| France | ~68 M | ~15 % |
| Italie | ~59 M | ~13 % |
| Espagne | ~49 M | ~11 % |
| Pologne | ~37 M | ~8 % |
Prenez la France, l’Italie, l’Espagne et la Pologne réunies. Quatre des cinq plus grands pays, sans l’Allemagne : environ deux cent douze millions d’habitants, soit quarante-sept pour cent de l’Union.
Elles ne peuvent rien faire adopter. Il leur manque la majorité des États — quatre pays sur vingt-sept, quand il en faut quinze — et il leur manque dix-huit points de population.
Elles peuvent seulement bloquer.
Les quatre plus grandes nations d’Europe après l’Allemagne, parfaitement unies, ne peuvent faire passer strictement aucune décision. Elles peuvent empêcher. Elles ne peuvent jamais construire. Voilà la marge de manœuvre réelle de la France.
Et pour modifier un traité — c’est-à-dire pour toucher aux règles elles-mêmes — il faut l’unanimité des vingt-sept, puis la ratification par chacun d’eux, dont plusieurs par référendum.
Un pays de moins d’un million d’habitants peut donc bloquer une réforme voulue par quatre cent millions de personnes.
Et surtout : leurs intérêts ne sont pas les nôtres
Voici ce qu’on ne dit jamais, et qui règle définitivement la question.
Il ne s’agit pas de convaincre. Il s’agit de demander à des pays de voter contre leur propre intérêt.
L’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Malte, Chypre. Leur modèle économique est la concurrence fiscale : attirer les sièges sociaux et les bénéfices des entreprises françaises et allemandes en les taxant moins. Leur demander d’harmoniser l’impôt vers le haut, c’est leur demander de renoncer à leur prospérité. Ils ne le feront jamais, et ils auraient tort de le faire.
Les pays de l’Est. Leur avantage est le coût du travail : c’est ce qui fait venir chez eux les usines qui ferment chez nous. Leur demander d’harmoniser les salaires et la protection sociale vers le haut, c’est leur demander de renoncer à leur seule carte. Ils ne le feront pas non plus.
L’Allemagne. Son excédent commercial repose sur une monnaie plus faible que ne le serait la sienne, et sur une discipline budgétaire imposée aux autres. Elle refusera toujours la mutualisation des dettes et toute politique qui relancerait l’inflation. C’est cohérent avec ce qu’elle est.
Les pays du Sud veulent des transferts que le Nord refuse. Les petits États sont sur-représentés et ne renonceront jamais à cet avantage.
La France ne se heurte pas à un adversaire : elle se heurte à trois blocs à la fois, dont les intérêts sont incompatibles entre eux et avec les siens. Il n’existe aucune réforme qui puisse satisfaire simultanément un paradis fiscal, un pays à bas salaires et une puissance exportatrice. Aucune. C’est arithmétiquement impossible.
Ce n’est donc pas une question de courage, de talent diplomatique ou de majorité électorale.
C’est que l’objet qu’on nous demande de réformer est composé de vingt-sept intérêts contradictoires, et qu’il a été bâti pour qu’aucun d’eux ne puisse l’emporter.
Une machine conçue pour que personne ne puisse jamais rien décider fonctionne parfaitement : elle ne décide rien. Et pendant qu’elle ne décide rien, les règles écrites en 1957, 1986 et 1992 continuent de s’appliquer toutes seules.
Et quand un peuple dit non
Comptons les cas, parce qu’ils forment une série.
Danemark, 1992 : non à Maastricht. On le fait revoter en 1993. Irlande, 2001 : non au traité de Nice. On le fait revoter en 2002. France, 2005 : non à 54,68 %. Pays-Bas, 2005 : non à 61,5 %. Le traité revient sous un autre nom, ratifié sans référendum. Irlande, 2008 : non à Lisbonne. On le fait revoter en 2009. Grèce, 2015 : non à l’austérité à 61 %. Son gouvernement signe un mémorandum plus dur huit jours plus tard.
Le vote n’est pas interdit. Il est sans effet quand il déplaît, et on le recommence jusqu’au bon résultat. Un système où l’on ne peut voter que dans un sens n’est pas une démocratie lente : c’est autre chose, et il faudra bien lui donner son nom.
Le trou économique
Passons aux comptes, car c’est là qu’on nous répond « et vos usines, alors ? »
Une monnaie unique pour des pays qui ne le sont pas
Une seule politique monétaire pour des économies qui n’ont rien de commun.
Quand un pays perdait en compétitivité, il dévaluait : ses produits redevenaient abordables, son industrie repartait. Ce n’était pas glorieux, mais cela fonctionnait, et cela évitait de faire payer l’ajustement aux salaires.
Cet instrument a été supprimé. Il n’en reste qu’un seul : baisser le coût du travail.
On appelle cela « réformes structurelles ». Cela signifie exactement ceci : puisqu’on ne peut plus ajuster la monnaie, on ajuste les gens.
Le résultat, en chiffres
L’industrie française représentait plus de vingt pour cent de la richesse produite. Elle en représente aujourd’hui environ dix — la moitié de l’Allemagne.
La balance commerciale de la France est déficitaire sans interruption depuis 2003, et le déficit se compte désormais en dizaines de milliards chaque année. Nous achetons au monde beaucoup plus que nous ne lui vendons, et nous payons la différence en dette.
Et la France est contributrice nette au budget européen : elle verse chaque année plusieurs milliards de plus qu’elle ne reçoit.
Le cas de l’électricité
Un exemple, parce qu’il est parlant et que chacun l’a payé.
La France produit une électricité nucléaire parmi les moins chères du monde. Mais les règles du marché européen de l’électricité indexent le prix sur celui de la dernière centrale appelée pour équilibrer le réseau — c’est-à-dire souvent une centrale à gaz.
Résultat : quand le gaz s’envole, votre facture s’envole, bien que votre électricité n’ait rien à voir avec le gaz.
Un pays qui produit son énergie à bas coût paie le prix de celle des autres, par une règle qu’il n’a pas écrite et qu’il ne peut pas modifier seul. Ce n’est pas de l’économie : c’est un péage.
Et l’interdiction de se défendre
Le droit européen de la concurrence interdit à un État de soutenir ses entreprises.
En 2019, la Commission a interdit la fusion d’Alstom et de Siemens — c’est-à-dire la constitution d’un champion ferroviaire européen face au géant chinois — au motif qu’elle aurait nui à la concurrence sur le marché intérieur.
On nous interdit de nous unir pour résister à la Chine, au nom d’une règle qui protège un marché sur lequel la Chine, elle, n’est soumise à aucune règle. La concurrence libre et non faussée est libre pour nous et faussée pour eux.
Pourquoi il faut la quitter
On nous dira : réformez-la de l’intérieur.
Nous venons de démontrer que c’est arithmétiquement impossible. Et dans la plus improbable des hypothèses où ce le serait — s’il se trouvait un jour vingt-sept gouvernements d’accord — il faudrait des années de négociations, puis vingt-sept ratifications, sans la moindre garantie de résultat. Et pendant tout ce temps, nous continuerions à payer et à appliquer les règles actuelles.
Résumons.
Le Parlement ne peut pas proposer de loi. Un référendum n’engage rien. La Cour se déclare elle-même souveraine. La Banque centrale est intouchable par traité. Les quatre plus grands pays après l’Allemagne, unis, ne peuvent rien faire adopter. Et changer un traité exige l’unanimité de vingt-sept gouvernements dont les intérêts sont incompatibles entre eux.
Depuis cinquante ans, tous ceux qui ont promis de la changer de l’intérieur ont fini par appliquer ses règles. Sans exception. Y compris ceux qui étaient sincères — et ils l’étaient souvent.
On ne réforme pas une machine dont le mécanisme principal est précisément d’empêcher qu’on la réforme. Ce n’est pas une question de courage ni de majorité : c’est une question d’arithmétique.
Il faut donc en sortir. Et nous ne prétendrons pas que ce sera indolore.
Comment nous en sortirons
Voici la méthode. Elle est publique dès aujourd’hui, et c’est volontaire.
Premièrement, et disons-le sans détour : il n’y aura pas de référendum sur ce point.
Non pas parce que nous craindrions le peuple — mais parce que la question lui aura déjà été posée, et de la manière la plus claire qui soit : en nous élisant.
Voter pour le Mouvement christiano-communiste français, c’est quitter l’Union européenne, l’euro et l’Alliance atlantique, et en finir avec le capitalisme. Ce n’est pas une conséquence possible de notre victoire : c’est ce que notre victoire signifie, et nous n’aurons pas le front de le découvrir après.
Que nul ne dise ensuite qu’il ne savait pas. C’est écrit ici, ce sera écrit sur chaque tract, et cela sera dit à chaque réunion. Ceux qui ne veulent pas de cela ne doivent pas voter pour nous.
Nous laissons aux autres la technique éprouvée qui consiste à faire campagne sur autre chose, puis à découvrir une fois élu que les circonstances imposent le contraire du programme. Nous l’avons décrite au chapitre III. Nous ne l’emploierons pas.
Deuxièmement, on notifie. Les traités eux-mêmes prévoient le retrait et fixent un délai de négociation. Nous n’aurons rien à violer : nous utiliserons la porte prévue.
Troisièmement, la monnaie — et c’est le point qui décide de tout.
Nous rétablissons une monnaie nationale. Le principe de droit est ancien, universel et incontesté : un État définit la monnaie dans laquelle s’exécutent les contrats relevant de son droit. Les dettes émises sous droit français seront donc converties dans la nouvelle monnaie. La très grande majorité de la dette publique française est dans ce cas.
Cela suppose une préparation sérieuse et discrète : contrôle temporaire des mouvements de capitaux pour empêcher la fuite, réquisition du système de paiement, et une banque publique prête à financer l’État dès le premier jour.
Quatrièmement, on renégocie le commerce. Nous ne quittons pas le continent : nous quittons une administration. Les accords commerciaux se refont, et l’Europe a autant besoin de nous vendre que nous d’acheter.
Ce que cela coûtera
Nous ne mentirons pas.
Il y aura une période difficile. La monnaie se dépréciera, ce qui renchérira les importations — l’énergie et une partie de l’alimentation. Il y aura des attaques financières, des menaces, des agences de notation et des campagnes de presse. Il y aura des mois de désordre.
Et il y aura des représailles, parce que ceux qui possèdent ne rendent jamais de bon cœur.
Mais il faut comprendre pourquoi notre sortie ne ressemblera à aucune autre.
Le Royaume-Uni est sorti de l’Union en gardant intégralement son capitalisme. Il a donc subi le choc sans disposer d’aucun des instruments qui permettent de l’absorber : ses banques sont restées privées, ses entreprises stratégiques aux mains d’actionnaires libres de partir, et ses prix livrés au marché. Il a changé d’administration sans changer de propriétaire, et il a payé le désordre sans en recueillir le bénéfice.
Notre sortie est l’inverse.
Elle s’accompagne du démantèlement du capitalisme lui-même. Une banque publique qui finance l’État dès le premier jour. Des secteurs stratégiques qui appartiennent à la nation et que personne ne peut délocaliser en représailles. Des prix directeurs sur les biens essentiels — l’énergie, l’alimentation, le logement — pour que la dépréciation ne se transforme pas en famine.
Celui qui sort d’un système en gardant ses règles subit le choc sans les moyens d’y répondre. Celui qui sort en changeant les règles dispose, le jour même, de tous les leviers dont l’autre s’était privé. Notre transition sera plus courte et moins chère que la leur — parce que nous, nous aurons repris la main sur ce qui fait les prix.
Ce que nous affirmons est donc ceci :
Une dépréciation rend nos produits compétitifs et fait revenir la production. Une banque publique supprime les intérêts versés à des créanciers privés. Un État qui possède ses grands moyens de production peut décider des prix au lieu de les subir. Et sans monnaie à nous, rien de tout cela n’est possible.
Le coût est réel et il est temporaire. La situation actuelle est confortable et elle est définitive.
Choisissez.